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CONTRIBUTIONS DES INVENTEURS D´INCROYANCES

Un changement de perspective libertaire, communiste, situationniste, alternatif, écologique, systémique, pragmatique, constructiviste...
matiere a produire

CONVERSATION (extraits), Raoul Vaneigem, Septembre 2009

DIX FOIS PLUS DE PASSIONS, Claude GUILLON
Sexpol N°5 du 15 octobre 1975

C'EST LA CATA ! Paul, décembre 2009

TACTIQUES OPÉRATIONNELLES, Lukas Stella,
"Stratagèmes du changement, de l'illusion de l'invraissemblable à l'invention des possibles", Chapitre VI, août 2008
(Paru aux Éditions Libertaires / Courtcicuit-diffusion, FNAC...)

COUP TORDU, Paul, décembre 2009

CROYANCES OBJECTIVES, CAPACITÉS RÉDUITES, Lukas Stella
"Stratagèmes du changement", Chapitre V, août 2008

VOS PAPIERS ! Paul, novembre 2009

DE L'INCUBATION À L'ÉPIDÉMIE, changement de perspective
Lukas Stella, 09/09/09

NOUS SOMMES LE MONDE EN DEVENIR, Lukas Stella, août 2009

IMPERCEPTIBLE CONDITIONNEMENT, Lukas Stella,
"Stratagèmes du changement", Chapitre IV, août 2008

CRISE CHRONIQUE ET DURABLE, mais pas pour tous... Inventin, juin 2009

JETONS LES BOURGEOIS À LA TOMBE QU'ILS NOUS CREUSENT
Rapaces, communication 187, mai 2009

APPEL À LA DÉSOBÉISSANCE CIVILE, Raoul Vaneigem, avril 2009

TROIS PETITS COCHONS, PENDUS AU PLAFOND... Paul, mai 2009

FUTUR EN FAILLITE, RÊVE EN DÉRIVE, Lukas Stella, février 2009

LA FIN DES CERTITUDES, Ilya Prigogine (extraits)

QUAND L'OBÉISSANCE EST DEVENUE IMPOSSIBLE, Emmanuelle K. (extraits)

ULTIME LETTRE AU BARON PETDECHÈVRE
de son ex-secrétaire au château de Saint-Magloire, Paul, février 2009

ENTRETIEN AVEC RAOUL VANEIGEM, 2008

MANIFESTE POUR UNE DÉSOBÉISSANCE GÉNÉRALE
Sous-Comité décentralisé des gardes-barrières en alternance

NICOLÉON, Victor HUGO

LE PRIX DU VENT, Paul, octobre 2008

CONFÉRENCE DE HEINZ VON FOERSTER (extrait)

RIDEAU ! Paul, septembre 2008

SUR LA SÉMANTIQUE GÉNÉRALE, Kourilsky-Belliard, Edward T. Hall, Alfred Korzybski, A.E. van Vogt, Bernard Wolfe, Gregory Bateson (extraits)

L'HOMME UNIDIMENSIONNEL, Herbert Marcuse, extraits de la préface, 1967

LA SOCIÉTÉ DEVIENT ELLE-MÊME CRIMINELLE
Extrait d'un entretien avec le journaliste Denis Robert

LE SPORT, DE LA PUBOLITIQUE TOXIQUE, Lukas Stella, 2008

LA BIODIVERSITÉ LOURDEMENT CONDAMNÉE, Raoul JACQUIN, 2008

JE SUIS UN DÉMOCRATE, JE SUIS UN CONNARD, Santiago Alba Rico, 2008

COMME UN TROUPEAU, Paul, février 2008

OU EST PASSÉ LE TROU DE LA SÉCU ? Inventin 2008

ÉCRAN DE FUMÉE SUR POLLUTION, Lukas Stella, 2006

DES BERGÈRES ET DES BERGER OPPOSÉS À LA MÉCANISATION DE LA VIE, 2007

PRIVILÈGES DES LARBINS, Inventin, 2007

COUP DE FIL EN PLEINE GUEULE, Inventin, 2007

SANS RÉSISTANCE NI DÉPENDANCE Jules Henry et Léon Léger,
Les hommes se droguent, L’état se renforce, 1974 (Extraits)

PLUS MARIONNETTE QUE DICTATEUR, Lukas Stella, 2007

NOUVELLE LETTRE DU BARON PETDECHEVRE
Jehan-Godefroid-Adalbert-Carolus-Vladimir, Nanterre, 22 mars 2008

UN PARTI CHASSE L'AUTRE, Inventin, 2007

LE GRAND SECRET, Paul, 2007

LA FONCTION DE L'ORGASME (extrait de l'introduction), Wilhelm Reich, 1945

LA MASSE CACHÉE, Lukas Stella, 2007

SURENCHÈRES SÉCURITAIRES, Raoul Vaneigem, 2004

DRAGONS ET DONJONS, Paul, 2007

STRATÉGIE DU CHANGEMENT, Lukas Stella, 2006

L'ÉCOLOGIE, Guy Debord (citations)

DANS L'ANGLE MORT DE L'ÉCONOMIE SPECTACLE, Inventin, 2006

GUY DEBORD, Préface à la quatrième édition italienne de "La société du spectacle", 1979 (Extrait)

ERWIN SCHRÖDINGER (Extraits)

ALBERT EINSTEIN, Lettre à Schrödinger, 1935

HEINZ VON FOERSTER, Stratégie de la thérapie brève, 1990 (Extraits)

QUELQUES PAS DE PLUS VERS UNE ÉCOLOGIE DE L'ESPRIT
Gregory Bateson (Extraits)

L'ARBRE DE LA CONNAISSANCE, Humberto Maturana, Francisco Valera, 1994 (Extraits)

LE CRÉPUSCULE DES FARCEURS, Paul, 2006

GRAFFITI ANTI-CPE, Février-avril 2006

APPEL ANONYME, sur Indymédia Marseille, mars 2006

LE CPE EST MORT, L'ARNAQUE A BIEN MARCHÉ ! Inventin, 2006

POUR UNE POIGNÉE DE SALOPARDS, Lukas Stella, 2006

LA DÉMOCRATIE SERA GLOBALE, OU NE SERA PAS, Paul, 2003

JEUNESSE EN PÉRIL, Paul, 2004

AU-DELÀ DE LA CULTURE, Edward T. Hall, 1979 (Extraits)

NI DIEU NI DARWIN, Alawa, 2005

DÉPHASAGE, La machine à réduire, Lukas Stella
(extrait de la brochure "Abordages informatiques"), 2002

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES PAR VOIE DE LA DÉRIVE NATURELLE
Humberto Maturana, Jorge Mpodozis, 1992 (extraits)

LE RÊVE DE LA RÉALITÉ Heinz Von Foerster et le constructivisme
Lynn Segal, 1988 (Extraits)

LE RETOUR DU GRAND MÉCHANT LOUP, Paul, 2006

JOURNAL IMAGINAIRE, Raoul Vaneigem, 2006 (Extraits)

DU VERT À TOUS LES ÉTAGES, introduction à la critique de l’écologie politique, Paul, 2004

crise mai 68

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CONVERSATION (extraits)

Raoul Vaneigem Raoul Vaneigem, Septembre 2009

Nous assistons à l'effondrement du capitalisme financier. C'était aisément prévisible. Même parmi les économistes, où se rencontrent plus de crétins encore que dans la sphère politique, certains tiraient la sonnette d'alarme depuis une dizaine d'années. Nous sommes dans une situation paradoxale : jamais, en Europe, le pouvoir répressif n'a été aussi affaibli, et jamais la passivité des masses exploitées n'a été aussi grande.

Mais la conscience insurrectionnelle ne dort jamais que d'un oeil. L'arrogance, l'incompétence et l'impuissance des gouvernants finiront bien par l'éveiller, tout autant que le cheminement, dans les consciences et dans les moeurs, de ce qu'il y eut de plus radical en mai 1968.

Nous sommes en guerre, oui, mais ce n'est pas une guerre économique, c'est une guerre mondiale contre l'économie. A la fois contre celle qui, depuis des millénaires, est fondée sur l'exploitation de la nature et de l'homme et contre un capitalisme rafistolé qui va tenter de se sauver en investissant dans les énergies naturelles et en nous faisant payer très cher ce qui une fois les nouveaux moyens de production créés est gratuit, comme le vent, le soleil, la puissance végétale et tellurique. Si nous ne sortons pas de la réalité économique en créant une réalité humaine, nous permettrons, une fois de plus, à la barbarie marchande de se perpétuer.

La moralisation du profit est un leurre et une imposture. Il faut rompre résolument avec un système économique qui a toujours propagé la ruine et la destruction sous couvert d'apporter à l'homme un bienêtre aléatoire dans le malheur constant. Il faut que les relations humaines supplantent les relations commerciales et les annulent. La désobéissance civile consiste à passer outre aux décisions d'un État escroquant les citoyens pour renflouer les escroqueries du capitalisme financier. Pourquoi payer à l'Étatbankster des impôts destinés vainement à combler le gouffre des malversations alors que nous pouvons les affecter dans chaque collectivité locale à l'autofinancement des énergies gratuites?
La démocratie directe des assemblées autogérées est en droit d'ignorer les diktats de la démocratie parlementaire corrompue. La désobéissance civile envers un État qui nous spolie est un droit. À nous de tirer parti de la mutation en cours pour constituer des collectivités où le désir de vivre l'emporte sur la tyrannie de l'argent et du pouvoir. Nous n'avons à nous soucier ni d'une dette étatique qui couvre une gigantesque escroquerie du bien public, ni de ce mécanisme de profit que l'on appelle la «croissance».
Désormais, l'objectif des collectivités locales doit être de produire pour ellesmêmes et par ellesmêmes les biens d'utilité sociale, répondant aux besoins de tous, à des besoins authentiques, non aux besoins préfabriqués par la propagande consumériste.

La crise des années 30 était une crise économique. Celle à laquelle nous sommes confrontés est une implosion de l'économie, en tant que système de gestion. C'est l'effondrement de la civilisation marchande et l'émergence d'une civilisation humaine. Nous sommes dans le trouble d'une mutation où les repères du vieux monde patriarcal disparaissent, alors qu'apparaissent à peine et dans une grande confusion les jalons d'un style de vie véritablement humain et une alliance avec la nature, mettant fin à son exploitation, à son pillage, à son viol.
Le pire serait l'absence de conscience du vivant, le manque d'intelligence sensible, la violence sans conscience, car rien n'est plus profitable aux mafias affairistes que le chaos, le désespoir, la révolte suicidaire et ce nihilisme que propage la cupidité mercantile où l'argent, jusque dans sa dévaluation précipitée, s'impose comme la seule valeur.

J'ignore combien de temps prendra la mutation en cours (le moins longtemps possible, j'espère, car j'aimerais y assister). Je ne doute pas, en revanche, que la nouvelle alliance avec les forces de la vie et de la nature propage l'égalité et la gratuité. Il faut aller audelà de l'indignation que provoque l'appropriation marchande de l'eau, de l'air, de la terre, de l'environnement, des végétaux, des animaux, et mettre en oeuvre des collectifs capables de gérer les ressources naturelles au profit des intérêts humains et non marchands. Ce mouvement de réappropriation prévisible a un nom. C'est l'autogestion, une expérience maintes fois esquissée dans uni contexte historique hostile, et qui apparaît désormais, en raison de l'implosion de la société marchande, comme la seule solution individuelle et sociale.

Aucun dialogue n'est possible ni souhaitable avec le pouvoir. Celuici a toujours agi unilatéralement, en organisant le chaos, en propageant la peur, en emprisonnant les individus et les collectivités dans un repli égoïste et aveugle. Nous allons, par la force des choses, réinventer des réseaux solidaires, des assemblées d'intervention en faveur de tous et de chacun, passant outre aux diktats de l'État et de ses hiérarchies politico mafieuses. La voix de la poésie vécue va balayer les derniers échos du discours où les mots sont à la solde du profit.

Le temps de l'écoulement, de l'usure, de la fatigue, du dépérissement est un temps déterminé par l'activité laborieuse qui, régnant sur toutes les autres, les corrompt. Le temps du désir, de l'amour, de la création a une densité qui rompt avec le temps de la survie, rythmée par le travail. Au temps identifié à l'argent va succéder un temps du désir, un audelà du miroir, où commencent des territoires inexplorés.

Je ne suis ni pessimiste, ni optimiste. Je tente de rester fidèle à un principe: désirer tout, ne rien attendre.

«Le désir d'une vie autre est déjà cette vie là.»

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DIX FOIS PLUS DE PASSIONS

Sexpol, sexologie politique Claude GUILLON
Sexpol N°5 du 15 octobre 1975

On est tous des putes, on est tous maqués. Vendre ses mains, son cerveau, sa vie, n'est certes pas moins aliénant que de vendre son cul. Le salariat est le système de la prostitution généralisée. La misère sexuelle qui fonde ce système fournit directement les clients de la putain. L'équation paraît simple à poser, au moins en théorie : abattons le salariat, faisons reculer la misère et l'ignorance en amour et nous résoudrons du même coup le problème de la prostitution.
Et pourtant nous ne l'aurons abordé qu'en tant que forme particulière de l'esclavage sans aller au fond des questions qu'il soulève. Plus de putes, plus de macs, fort bien ! Maintenant, qui va faire l'amour avec ceux-celles qui dans l'ancienne société payaient pour se faire aimer ? Et puis on sait bien que les prostituées ne voient défiler qu'une portion infime de ceux que la société prive d'amour. D'abord les femmes qui ne disposent pas - même si elles le désiraient - du recours à la prostitution masculine ; les vieillards dans la misère et puis, dans toutes les catégories d'âge et de sexe, il y a les moches, handicapés graves ou simplement gueules ingrates par trop éloignées de nos critères habituels de beauté ; les hommes encore sont censés avoir « du charme », mais les femmes...Certes, on peut imaginer que les bouleversements amenés par une révolution culturelle modifieraient radicalement le tableau des relations sociales, donc érotiques, dont nous avons l'habitude. Puisque l'axe, le moteur et le but de la révolution c'est de faire naître en chaque individu « dix fois plus » de passions qu'il n'en a aujourd'hui, sans doute découvrirons-nous avec enthousiasme telle pratique amoureuse dont nous n'avions pas idée ou qui nous rebutait.

Algèbre d'amour

La manie de l'acte gratuit se développant, comme dirait Brassens, va-, t-on voir un brassage complet et immédiat des âges, des sexes et des conditions sociales ? Fourier, avec raison, n'y croit pas un instant ; il a compris, avant que nous en fassions l'expérience pratique, que si on se contente d'afficher la liberté des désirs ce sont toujours les mêmes qui se branlent devant l'affiche. Et c'est l'audace et l'ambiguïté de Fourier pour mieux aider le désir à s'épanouir dans. tout le corps social, il faut le cerner, le codifier et finalement le coincer dans une morale, voire une mystique. Il sera question de "philanthropie", de "charité" amoureuse. L'harmonie se doit d'assurer le plaisir amoureux « au centenaire comme aujouvenceau pourvu qu'il lui reste assez de force ou d'intelligence pour y parvenir ».
Fourier devance à longueur de pages les critiques qu'il pressent. Comment réfléchir à de telles possibilités révolutionnaires quand on a l'esprit encore embrumé de la crasse « civilisée » ? Même l'image que nous nous faisons de la vieillesse est caduque.; en harmonie la jeunesse des corps et des esprits entretenue par une vie entière de libre amour réduit à un fort petit nombre les vieillards usés par l'âge ou par quelque disgrâce. Pour les autres, parfaitement aptes à donner et recevoir l'amour, un renversement des mentalités leur attirera la déférence et l'intérêt passionné de la jeunesse.
Un exemple. Urgèle a 80 ans et Valère en a 20 ; Urgèle risque de se heurter à la répugnance de Valère mais celui-ci fréquente depuis l'âge de 5 ans plusieurs groupes où Urgèle a acquis depuis longtemps une grande expérience ; elle excelle entre autres "en algèbre d'amour ou calcul des sympathies accidentelles en amour; c'est l'art d'assortir passionnément une masse d'hommes et une masse de femmes qui ne se sont jamais vus ; faire en sorte que chacun des cent hommes discerne d'emblée celle des cent femmes pour qui il éprouvera amour composé, convenance parfaite des sens et de l'âme, sympathie de circonstance en rapport de caractère et en fantaisie accidentelle ».
Leurs passions communes rapprochent aussi Valère et Urgèle dans un amour « bien différent de la conquête que peut faire aujourd'hui une femme de 80 ans gui n'obtient un jeune homme qu'à force d'argent ». "Valère ne deviendra pas pour elle un amant habituel mais elle aura quelque part au gâteau". Voilà une façon de concevoir la réinsertion sociale des vieux, explosive non seulement en France mais en Chine "populaire" où l'on se gargarise de la place faite aux personnes âgées dans la collectivité.
Le code amoureux de la société harmonienne accorde aussi beaucoup d'importance à la beauté. Dans la "civilisation" être laide) est un handicap ; en harmonie, on encouragera vivement la beauté à servir la communauté. C'est « l'angélicat, coutume qui déterminerait une foule de beaux couples à favoriser passagèrement une masse d'amants et d'amantes »(:..) « On contraint aujourd'hui tant de beaux jeunes gens au service de la guerre » (...) « Combien il serait plus séduisant de suivre la facile carrière de philanthropie amoureuse."

Un ministre des plaisirs

Chacun des partenaires du couple angélique "sera ministre des plaisirs sensuels de l'autre, introducteur bénévole des élus et élues, négociateur pour leur admission collective. Chacun considérera comme service de haute amitié les plaisirs qu'on aura procurés à son angélique moitié » (...)
« S'il se trouve dans la contrée quelque individu accidentellement disgracié par la nature, l'ange et l'angesse leur feront religieusement !'offre de leurs faveurs. »
Outre le plaisir sensuel proprement dit que tel membre du couple angélique peut prendre à ce qui nous apparaîtrait plutôt comme une corvée, le couple est gratifié de l'admiration et du respect religieux qu'il suscite. « Il est adoré de ce gui !'entoure autant qu'il s'adore lui-même."
Ces actes philanthropiques que nul n'est tenu d'accomplir puisque "l'harmonie n'admet aucune mestcïe coercitive", assurent d'abord à leurs auteurs la garantie de bénéficier réciproquement de la disponibilité amoureuse de tous et de toutes. Fourier est strict : "Ce n'est jamais l'individu servi qui paie ceux qui le servent"; même si cette formulation paraît excessive, elle indique bien la préoccupation d'assurer la circulation maximum de l'amour et du désir dont les codifications d'apparence parfois obsessionnelles ont pour fonction, paradoxalement, de prévenir le gel du désir dans une structure limitante (couple, groupe).
Pas de loi contraignante donc mais une forte pression sociale puisque "un couple peu connu n'exciterait malgré sa beauté que le plus faible intérêt ». En somme, une illustration dans le domaine sexuel de Bakounine : « Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m'entourent, hommes et femmes, sont également libres. Ma liberté personnelle, ainsi confirmée par la liberté de tout le monde, s'étend à l'infini ». Tout le contraire du stupide et flic « ma liberté s'arrête où commence celle des autres ». Autrement dit (Vaneighem) « Je sais que tu ne m'aimes pas car tu n'aimes personne hormis toi-même. Je suis comme toi. Aime-moi ! » Pour Fourier, je n'accorde pas d'identité propre à ceux auxquels je m'offre, en eux j'adore le remous du désir qui m'enflamme moi-même. La pseudo-individualité bourgeoise est dissoute dans le flux des rapports désirants. Rien n'est perdu, personne n'est floué.

L'amour aveugle

Non seulement l'amour n'est pas aveugle, mais c'est peu dire qu'il y regarde à deux fois. Personne ne fait l'amour avec « n'importe qui ». Chacun(e) de nous a « ses » goûts, « ses » dégoûts, « ses » préférences. Proposer à quelqu'un de partager son plaisir est une entreprise sordide ; en dehors de rite extrêmement précis, on a toutes les chances d'essuyer un refus. On ne laisse pas comme ça n'importe qui servir de prétexte à l'afflux de son désir. Il faut que ça corresponde à des normes - M. Dugland, quel est votre type de femme ? - il faut que la marchandise soit conforme, qu'elle mérite le label personnel qu'on décerne l'air de rien mais sans faiblesse - pas mal ! mais t'as vu son nez ?
Le « mot d'amour » le plus prononcé en une minute sur la planète c'est : non. Pourquoi non ? Parce que « je n'ai pas - envie - de faire l'amour avec toi ». La dénégation est assortie dans le meilleur des cas de formules de consolations, - on regrette sincèrement de ne pas avoir envie de vous, on n'aurait pas demandé mieux. On vous exhorte à vous résigner devant ce phénomène normal. Il est bien « naturel », n'est-ce pas, de n'avoir pas envie de quelqu'un. Insister c'est s'exposer aux dernières violences verbales. Le demandeur se voit qualifié(e) suivant son sexe et la finesse de son argumentation d'hystérique, d'obsédé(e), de sadique, de phallocrate, etc. Et les MLF de hurler à l'unisson : si c'est ça votre liberté sexuelle, être toujours « disponibles totalement pour le premier venu » (Torchon n° 6) ; nous voulons choisir nos compagnons, nos compagnes !
Je m'expose à une critique féministe en ayant l'air de présenter le refus sexuel comme un comportement largement féminin ; mais je souhaite vivement que, un jour proche, les femmes (à commencer par celles qui luttent pour leur libération) puissent dire simplement à un homme qu'elles le désirent y compris en l'abordant dans la rue. Nous reparlerons alors plus tranquillement de la drague sou toutes ses formes en constatant d'ail leurs que les mecs, plus sollicités réagiront aussi mal que les filles aujourd'hui (cf. les difficultés d'un mec assumer une relation qu'il n'a p provoquée). Pour l'instant, l'initiative, au moins apparente, reste un prérogative surtout masculine.

Le refus naturel

Bien sûr, moi, mâle hétérosexuel, je peux dire sans « mentir » que telle femme m'attire, telle autre moins, que telle autre me répugne. Si ce vécu affectif est réel, il mérite au moins analyse.
Tous nos comportements sont déterminés culturellement, historiquement, etc. - platitude d'amphithéâtre que nous préférons oublier en ce qui concerne nos comportements amoureux. Déterminé(e)s, nous le sommes par notre histoire affective (image des parents), sociale (division de classe), biologique (tares), par l'idéologie (concept laid-beau, mariage, couple, tabous variés). La satisfaction d'un besoin et son organisation sociale varient d'une civilisation à l'autre. Il en va des pratiques amoureuses comme des habitudes culinaires et Fourier ne s'est pas fait faute d'utiliser l'image.
Les travaux sociologiques sur le choix du conjoint ont mis en pièce l'idéologie du coup de foudre, du hasard amoureux, de l'attirance inexplicable, du prince charmant et de la prédestination à laquelle appartient finalement la théorie de « l'envie ». Toute la littérature, le surréalisme compris, a tissé autour de la sexualité un épais cocon de préjugés sentimentalistes exploités et entretenus par la presse du « coeur » et qui fait disparaître la signification du désir sous « l'envie », épiphénomène culturel.
Les humains croient choisir leurs partenaires comme les ménagères croient choisir leur marque de lessive. La marge de liberté est la même, les objets également interchangeables. Difficile de reconnaître que n'importe quel amant est forcément le premier venu, mais c'est littéralement vrai ; chaque nouvel amant est le premier qui vient après des milliers d'autres incarnant chaque fois la redécouverte de l'amour. Ceci dit n'enlève rien de sa poésie, de sa totalité au plaisir, au contraire, son infinité ne reste limitée que par le temps et la mort.
L'acte sexuel est souvent vécu, surtout par les femmes, comme un sacrifice (il ne manque d'ailleurs pas de bases objectives dans les comportements des mecs à cette façon de voir) impliquant une sacralisation dans le couple. Proposer à quelqu'un de faire l'amour équivaut donc aujourd'hui à lui demander une faveur dont on est censé(e) être seul(e) à profiter. D'ailleurs, quand il a eu "ce qu'il voulait" - c'est-à-dire ce que la fille ne s'avoue pas vouloir - le garçon fout le camp. Alors la liberté c'est de dire non, y réfléchir, faire peut-être des concessions ; c'est l'amputer.
Bien sûr, je peux décider de me refuser à toi comme je peux faire voeu de chasteté, mais le refus n'est jamais assumé et je me retranche derrière une prétendue connaissance prémonitoire de l'échec. En réalité, croyant refuser le plaisir de l'autre c'est aussi et d'abord le sien propre qu'on nie. En me refusant à toi, je te refuse à moi. Le refus que s'opposent entre eux les acteurs inconscients du jeu social n'est que la tradition du refus que la société signifie au désir.

La liberté de refuser

Malgré l'abondance qui règne en harmonie, le refus y subsiste encore puisque Fourier prévoit qu'après une nuit où s'est opéré « un grand nombre d'unions », Bacchantes et Bacchants ont pour rôle de relever les blessés, c'est-à-dire de consoler les amant(e)s refusé(e)s en leur prodiguant "leur éloquence et leur charme":
Si le refus subsiste, c'est dans des circonstances bien particulières Galatée a préféré Pygmalion à Narcisse et Pollux ; de toute façon, il est intégré au jeu amoureux et la souffrance qu'il peut engendrer réduite autant que possible. Au moins ni Narcisse ni Pollux n'auront l'idée d'aller étrangler Galatée et son amant d'une nuit. Différence de poids d'avec la rubrique faits divers de votre quotidien habituel. Le jeu continuera et demain Galatée aimera Pollux peut-être, tous deux le savent et le désirent. La jalousie est désamorcée.
Reste que tout ça est utopique, pas sérieux et complètement étranger aux préoccupations de la classe laborieuse. Alors, je veux bien que la classe laborieuse avorte, déprime, cogne ses mômes et s'étripe sans s'en « préoccuper ». Justement, ça s'appelle la misère. Vouloir en sortir c'est utopique, puisque l'utopie c'est d'assumer nos désirs au point de vouloir les réaliser. Nos désirs ne sont pas sérieux parce qu'ils ne sont pas tristes. Pourquoi nous voulons changer la vie ? Pour rien, POUR LE PLAISIR !
Dans la pratique de tous les jours, ça n'est pas facile, non. Et alors ? La non-vie quotidienne, les renoncements, l'assassinat du désir, la résignation, les maigres compensations du couple ou de la putain, c'est facile, ça ? c'est gai ? Ça vous donne envie d'aller jusqu'à la retraite ?
Bien sûr qu'au jour le jour on se casse la gueule souvent et qu'on souffre encore pour faire reculer la souffrance et le désespoir de voir nos amours fragiles sans cesse brisées par les habitudes et la famille et les flics. Et la tentation de reculer, de croire encore aux illusions dont nous nous voulons riches tant nous sommes pauvres de jouissances.

L'utopie de Fourier nous gêne parce qu'elle n'a rien d'abstrait. Elle nous met en scène avec nos désirs, nos lâchetés, notre jalousie. Dans chaque illustration romancée, nous nous reconnaissons précisément. Nous y lisons le refrain de notre quête - « je t'aime comme je voudrais que tu t'aimes toi-même, c'est-à-dire libre ».

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C'EST LA CATA !

Paul, décembre 2009.

Les voilà bien déçus, tous ces nigauds qui ne savaient pas encore que les bateaux (qu'on leur monte gratuitement) avaient des jambes (pour les faire courir) : leurs gentils maîtres qui voulaient sauver la planète n'y sont pas arrivés.
Bof, ça fait rien, on en refera une autre, de planète, avec les débris de l'ancienne. Et puis, une planète de perdue, dix de retrouvée. D'ailleurs les astronomes en trouvent plein dans le ciel étoilé.
Et puis, cela vaut-il vraiment le coup, de sauver une planète aussi nulle ? Avec ses routes, ses autoroutes, sa sécurité sociale, ses emballages en plastique et ses ONG ? Finalement, puisqu'on n'a pas encore réussi à se la faire sauter avec toutes ses bombes atomiques, y a qu'à la laisser crever de chaud (ou de froid, allez savoir).
Alors comme ça, les gros bonnets doivent avoir une planète de rechange, puisqu'ils s'en foutent de sauver celle-là. Mais où c'est qu'ils l'ont mise ? C'est ça qu'il faudrait leur demander. Bande de nigauds.
Ce serait-y une planète parfaite avec rien que des machines inoxydables et des ordinateurs ? Ou bien une planète où y aurait plus de maisons et des banques partout ? Une planète en papier monnaie ? Une planète peuplée de citoyens modèles qui passeraient leur temps à voter pour leurs gentils maîtres ? Ou bien une planète toute transparente comme une bulle de savon ? Au fond, c'est pas important : y a qu'à les envoyer s'y faire voir, et qu'ils nous débarrassent le plancher. On se débrouillera bien sans eux, même si le climat est déréglé.
Mais le climat c'est quoi, bande de benêts ? Ce serait pas un calcul foireux du genre statistique à gogo, comme celui des économistes ? On compte, on mesure, on quantifie tout, on fait une règle de trois et va-z-y comme je te pousse je t'annonce une faillite financière et un réchauffement planétaire. Du genre on réduit tout à l'état de marchandise, un kilo de banane égale un gramme de platine plus un week-end à la campagne et une bouffée d'oxyde de carbone. Ce serait pas justement ça qui détruit la vie ?
Oh les nigauds qui se sont fait plomber le citron par des balivernes à vous faire sauver la planète, et ils n'ont même pas vu qu'on leur fourguait pour ça les mêmes vieux trucs usés de « retroussez les manches camarades, il faut reconstruire la nation ». Avec en plus le slogan des années soixante-huit : « chantez camarades, pour pas entendre le bruit des machines ». Le tout repeint en vert, ça devait avoir de la gueule. Mais pas de pot, on n'a rien vu. A cause du brouillard.
Bon, c'est pas tout, ma brave dame, mais ma planète elle m'attend. Je vais aller planter mes poireaux et me faire une petite causette avec les amis. Ne cherchez pas à savoir lesquels, ni de quoi on va parler. Non, mais.

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TACTIQUES OPÉRATIONNELLES

Lukas Stella,
Stratagèmes du changement,
de l'illusion de l'invraissemblable à l'invention des possibles,
chapitre VI, août 2008
(Paru aux Éditions Libertaires / Courtcircuit-diffusion / Fnac).

Tout comportement intentionnel dépend des conceptions ou croyances de ses auteurs, car elles dirigent leurs interprétations des situations et des relations qui en découlent. Dans les milieux libertaires, alternatifs, rebelles, prétendants communistes ou révolutionnaires, il est convenu de manière implicite que les affirmations du groupe auquel on appartient, prises dans leur ensemble, constituent la logique unifiée de la nature des problèmes et de leurs résolutions. Ces idées sont considérées comme choses établies, tout naturellement. Elles guident leur manière de penser et leurs comportements. Leurs influences sont d’autant plus importantes qu’elles sont moins ouvertes à la critique et à une éventuelle remise en cause.
Les conflits de points de vue sur le changement, où se mêlent les intérêts personnels et collectifs, sont des confrontations inefficaces qui entretiennent et accroissent les problèmes. Discuter pour déterminer qui a raison ne débouche que sur un échange de récriminations à l’issue duquel chacun durcit ses convictions et tout le monde se retrouve dans l’impasse.
Ces points de vue construits sur certaines conceptions de l’histoire, considèrent le présent comme une répétition du passé, résultant d’enchaînements linéaires de causes et d’effets allant des origines aux conséquences. Ils privilégient ce qui est dessous, derrière et loin dans le temps, plutôt que ce qui se passe ici et maintenant dans son devenir incertain. Cette vision passéiste des choses tend à considérer les problèmes de changement comme la conséquence de déficits individuels, de comportements déviants qui font problème, ignorant les relations individuelles et collectives à la situation présente, dans sa dérive évolutive. Toute proposition et tout comportement ne peuvent se comprendre effectivement que dans leur interaction relationnelle avec un système de comportements, plus vaste, en fonctionnement.

La démarche analytique objective construit la pensée du présent dans une soumission aux expériences du passé. Cette conception linéaire de la réalité est construite sur un crédo déterministe, selon lequel le passé détermine le présent, que le futur ne peut que répéter indéfiniment. Le futur est prisonnier d’une logique absurde de prévision-prédiction et non de prospectives et d’incertitudes. C’est une idée prédéterminée qui devient une vérité absolue, fondée sur la croyance en un éternel retour des choses et des idées comme des marchandises. Cette mystification nous fait croire que nous sommes totalement déterminés par l’histoire et que nous ne pouvons que la subir et la répéter. En utilisant le passé comme réservoir de ressources, détourné par notre apprentissage impliqué dans la perspective d’un futur désirable réinventé, nous modifions notre vision du passé. Imaginer l’avenir demande de lâcher-prise avec les certitudes du passé. L’invention devient alors subversive car elle commence par désorganiser pour reconstruire.

Un conflit commence toujours par une négation réciproque, qui ne peut pas se résoudre si les protagonistes restent cramponnés à leurs certitudes. A travers l’expérience nouvelle d’un conflit inhabituel, le point de vue de chacun s’en retrouve modifié et leur perception de la situation devient différente. L’opposition conflictuelle peut ainsi être dépassée dans l’émergence d’un domaine nouveau où la coexistence nécessaire devient possible.
Il s’agit aujourd’hui d’investir et de s’approprier ce nouvel espace social libéré des contraintes partisanes, politiciennes ou syndicales, dans une mouvance collective variée et incertaine où tout peut se faire. Il devient possible d’utiliser ces rassemblements coopératifs afin d’y développer des pratiques libertaires et d’y expérimenter au cours du vécu de ces relations imprévisibles, les jeux passionnants d’une démocratie directe à échelle humaine.
L’autonomie retrouvant sa propre nature, suscite de nouvelles possibilités. Vivre le présent dans son histoire continue, consiste plus à lâcher les prises de nos certitudes figées, s’autoriser des libertés, qu’à se battre contre les objets de nos représentations.
Quand on n’est plus obligé de choisir de s’agripper à ses certitudes, il devient possible de coopérer avec les autres, sans programme prédéterminé et sans savoir où l’on va, dans une recherche de synchronie où de multiples dérives libertaires deviennent réalisables. Plutôt que de s’affronter sans espoir aux forces de destruction, il s’agit ici d’initier un processus de solution constructive. Notre tactique consiste à inventer des libertés, en s’appropriant les problèmes sans se faire influencer par les théories déterministes et autoritaires, afin d’altérer la difficulté ou la façon inefficace de la surmonter. Cette perspective imprévue rend possible d’expérimenter différemment la situation en mouvement.

Les difficultés inhérentes au changement de perspective s’affichent comme des comportements non désirés, qui persistent et perdurent. Pour transformer la situation, les facteurs passés ainsi qu’une éventuelle prise de conscience n’ont que peu d’importance. C’est ici et maintenant qu’il s’agit de comprendre comment certains comportements constituent le problème, dans son contexte. Pour qu’un problème persiste, il faut que se répètent au sein du système d’interactions, des comportements déclencheurs. Une difficulté devient un véritable problème à condition qu’elle soit surmontée de manière inefficace et que cette solution inopérante soit répétée. C’est alors que la difficulté s’intensifie selon un processus de cercle vicieux qui engendre un problème dont l’ampleur et la nature diffèrent de la difficulté première. Cette persistance à agir de façon à entretenir le problème s’effectue par méconnaissance, tout en croyant bien faire. C’est une solution standard qui fonctionne logiquement, à partir d’hypothèses cachées qui ne sont jamais remises en question, selon une croyance aveugle en « toujours plus de la même logique ». La persistance de ce cercle vicieux est construite sur la répétition de solutions inappropriées. La confiance placée dans ces cartes, fondée sur des croyances inaccessibles, empêche de s’apercevoir que celles-ci ne sont pas des guides efficaces et opérationnels, alors qu’elles se présentent comme tout à fait logiques, vigoureusement approuvées par la tradition et la morale conventionnelle.

Nous ne percevons pas la position de notre point de vue, car nous croyons que notre position est centrale parce que la perception de notre réalité est partielle et partiale. L’objectivité des uns devient l’obligation des autres d’agir selon des déterminations qui leur sont étrangères. Il s’agit de penser différemment pour agir autrement, voir ce qui est vieux d’un œil neuf par une distanciation qui dégage des angles de vue différents. Ce recadrage ne vise pas la vérité mais l’efficacité d’un autre point de vue qui puisse permettre d’utiliser des possibilités compatibles en donnant un nouveau sens à la situation. C’est un jeu de détournement du contexte et du relationnel.

Le recadrage de la situation ne change pas la perception de la réalité, mais seulement sa signification. En replaçant un fait dans un contexte de signification différent, le point de vue se retrouve modifié et la valeur accordée à la situation, tout autre. La réalité est fonction de la vision du monde, de son interprétation et du sens qu’on lui accorde. Si cette perspective change, la réalité change elle aussi. Induire quelques modifications au sens accordé à ses comportements inappropriés, par un recadrage de la situation construit sur un changement de perspective, peut perturber et même transformer le fonctionnement de ce cercle vicieux et amorcer un changement effectif. L’introduction d’un changement minime, dans l’interaction en forme de cercle vicieux, peut faire émerger un cercle positif dans lequel un moins de la solution inopérante conduit à un moins dans le problème, ce qui conduit à un moins de solution et ainsi de suite...

Prisonnier d’une situation difficile, parfois insupportable, plus on cherche à résoudre le problème plus il persiste avec l’insistance de l’impossibilité de changer. Une stratégie de changement doit casser cet effet de boucle sans fin qu’entretient le problème. Il s’agit d’introduire des éléments de rupture dans cet équilibre dysfonctionnel, qui puissent modifier le sens accordé à la perception de la situation et ainsi altérer la réaction inappropriée. Ceci peut permettre d’abandonner le point de vue rigide obsessionnel d’une solution idéalisée et inefficace, amenant à voir d’autres possibilités d’où émergeraient de nouvelles réalités. Le problème du changement est entretenu par les tentatives inappropriées de le résoudre qui en fait l’alimentent. C’est donc les tentatives de solution qui deviennent le problème.

Recadrer c’est déjà changer un peu de perspective. Prendre un point de vue décalé et incertain dans un contexte différent permet de faire évoluer les relations avec les autres qui doivent s’adapter à la nouvelle situation. Sortir à l’improviste de l’espace préconçu et réducteur des séparations spécialisées, rôles formatés à exécuter, permet de construire un nouveau réseau de relations en évolution. Lorsque l’on cesse de s’enfermer dans ses croyances solitaires, il devient possible d’inventer de petites utopies ouvertes aux autres, plus maniables, dans un point de vue fictif qui permette de sortir légèrement du cadre spectaculaire conditionnant.
C’est lorsque nous dépendons de l’autre que nous pouvons accroître notre autonomie. Nous prenons alors une part active dans la construction de liens interactifs, plutôt que de nous contenter de les subir. L’interdépendance ne se développe pas avec des jugements et des exclusions, mais en utilisant la valeur utile de nos différences. Les rapports humains construits sur l’interdépendance et la coopération sont toujours plus productifs et plus satisfaisants pour tous, que des rapports établis sur la subordination, la domination et la soumission.

Une stratégie, pour qu’elle soit efficace, s’effectuera là où il sera facile de la pratiquer et de l’expérimenter, là où elle sera comprise sans résistance en l’appliquant sur des problèmes mineurs, tout à fait banals, des détails qui en apparence n’ont aucune importance et qui pourtant nous interpellent curieusement. Des changements dans le dysfonctionnement du système, même aussi infimes, peuvent déclencher une réaction en chaîne, capable de modifier le sens donné à la perception de la réalité, effectuant ainsi un recadrage qui permet de transformer le sens accordé à une tentative de recherche d’une solution de changement.
Le changement s’opère d’autant plus facilement que l’on ne cherche pas à le maîtriser, à le contrôler. La passion de la découverte, le goût de l’aventure, le plaisir de la dérive permettront ce lâcher-prise à la base de tout changement radical.

Ces quelques tactiques ne proposent pas autre chose que quelques outils à expérimenter pour induire quelques changements indispensables, centrés sur ce que l’on peut faire et comment on peut faire pour contribuer de façon opérante, à résoudre certains problèmes persistants, inhérents à notre société, tant individuels que collectifs. Ces tactiques de changements possibles ne sont ni définitives ni absolues, comme une haute vérité ou une réalité ultime, mais se présentent plutôt comme un ensemble de points de vue utiles pour intégrer, dans un système social, des éléments de l’observation et de l’action. Ce n’est rien de plus qu’une carte conceptuelle de la façon dont on peut comprendre et modifier les problèmes liés à une volonté de changement. En tant qu’outil, cette carte provisoire n’est pas la réalité. Elle peut seulement nous permettre de ne pas s’égarer dans des voies sans issue ou des chemins chimériques.

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COUP TORDU

Rien a foot Paul, décembre 2009.

"Change pas de main, j'sens qu'ça vient"
(expression populaire)
Quiconque a assisté à un match de football professionnel sait que les supporters sont gens de mauvaise foi, sifflant volontiers l'arbitre lorsqu'il pénalise à juste titre un de leurs joueurs et applaudissant les fautes qui avantagent leur équipe lorsqu'elles n'ont pas été sanctionnées. Par ailleurs, les cris, les peintures sur le visage, les hymnes, les drapeaux, les insultes, les vociférations, tout est là pour signifier aux participants qu'il s'agit d'une activité guerrière. Il suffit de lire ou d'entendre les commentaires des journalistes sportifs pour se rendre compte que le vocabulaire utilisé est entièrement d'ordre militaire : attaquants, défenseurs, tactiques, stratégies, les termes employés pour décrire un match sont ceux de la bataille.

Les combattants sont sur le terrain, comme en leur temps les gladiateurs dans l'arène. Les spectateurs, eux, n'ont en général rien de sportif, sauf dans leurs gesticulations afin de se faufiler pour gagner leur place sur les gradins. Depuis qu'on retransmet en masse le foot à la télé, ils sont d'ailleurs le plus souvent dans des bistrots, bien assis sur leurs chaises. Une majorité de mâles, heureux de manifester ensemble leurs émotions, par des hurlements, des exclamations, des soupirs. Le foot est une guerre, mais avec des voyeurs qui la regardent sans prendre de risque.

Quels eussent été les commentaires de spectateurs si la bataille d'Austerlitz avait pu être filmée en direct ? Les jeux du cirque à l'époque romaine avaient un peu de ça : le sang n'y manquait pas, et l'on peut sans peine imaginer les clameurs de la foule, ses encouragements à trucider, à trancher le lard, son excitation lors des phases les plus tendues des massacres. Le sang en moins (il y est encore dans cette sorte de compétition qu'on appelle corrida), un match de foot est une mise en scène guerrière à destination de gens ordinaires provisoirement assoiffés de combats.
« A la guerre comme à la guerre », c'est le résultat qui compte. Ruses, tromperies, coups de bluff, font partie des techniques permettant de gagner. Même l'horreur, appelée « crime de guerre » (comme si toute guerre n'était pas un crime), est un outil utile pour emporter la victoire. Le bon général est celui qui oblige l'ennemi à se mettre à genoux. Qu'importe par quel moyen.

Mais enfin, pourquoi les maîtres de la finance qui contrôlent les mass-médias ont-ils choisi le football comme représentation planétaire de la guerre ? A quoi cela sert-il ? Croire qu'il s'agit seulement de fournir au populo ce qu'il demande afin de lui soutirer de l'argent n'explique en rien comment, en si peu de temps, ce sport de compétition est devenu international. De quoi le foot est-il le nom ?
A supporter un match de foot, on apprend d'abord, évidemment, que la compétition est une bonne chose. Cette règle fondamentale de comportement dans l'économie politique n'a rien de spontané. On ne naît pas en concurrence avec autrui, on le devient. Il faut un long apprentissage à ce dessein, notamment à l'école, grâce aux notes, aux examens, aux classements et autres manipulations mentales. Soit le meilleur, mon fils. Ecrase tes voisins. L'autre n'est pas un ami. C'est un frère égal mais concurrent qui veut te piquer ton héritage, et tu es libre de l'envoyer en touche, sur les roses, se ramasser une gamelle.

Bon sang, mais c'est bien sûr ! C'est la logique de l'entreprise : une équipe qui gagne. Tous ensemble, oui, oui, oui, pour laminer l'entreprise concurrente. Mais c'est une guerre en dehors de l'histoire, car chaque année ça recommence, les championnats, la coupe et tout le tintouin : les équipes se reforment et on remet ça. Qui gagne alors ? Les sponsors, cela va de soi. Autrement dit les financiers. Comme d'hab.
Alors petit, tu as saisi la leçon : la loi, c'est pour piéger les maladroits. Pas vu, pas pris. Mate le juge et quand il regarde ailleurs, fais franchement tes coups tordus. C'est comme ça qu'on gagne dans la finance, la politique, le showbiz et toutes les affaires qui ont pour règle la compétition. Tous les gamins qui regardent les matchs à la télé ont compris la règle qui règle toutes les règles : gagner excuse toutes les saloperies.
C'est pourquoi la main de Thierry est bienvenue. Tendons-la, mettons-la dans la culotte du zouave et gagnons ! Peu importe comment notre drapeau arrivera au premier rang du podium. Le meilleur est celui qui remporte la coupe. Comme les meilleurs sont ceux qui dirigent le monde. Alleluia.

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CROYANCES OBJECTIVES, CAPACITÉS RÉDUITES

Lukas Stella,
Stratagèmes du changement,
de l'illusion de l'invraissemblable à l'invention des possibles,
chapitre IV, août 2008
(Paru aux Éditions Libertaires / Courtcircuit-diffusion / Fnac).

« La réalité objective est une et imposée. Elle obéit aux lois d’une économie refermée sur elle-même, dont nous sommes les objets. »
« La plupart de nos concepts sont des croyances. L’exploitation de l’homme par l’homme a érigé en dogme une réalité arrangée, programmée pour assujettir notre survie à la survie de l’économie. »
Raoul Vaneigem, Journal imaginaire, 2006.

Toute croyance qui nécessite une adhésion globale, génère une dépendance qui engendre une accoutumance, produisant sa propre force de conservation, hostile à toute tentative de changement. Les religions officielles ou sectaires, les drogues illégales ou remboursées par la sécurité sociale, les mafias repérées ou dissoutes dans la société, les jeux de compétition ou de représentation spectaculaire, toutes ces pratiques conformistes génèrent des dépendances physiques et psychologiques qui renforcent la soumission de leurs pratiquants à leur vérité et réalité propre, revendiquant leur aliénation spécifique. Ce sont les nuisances qui intoxiquent toute possibilité de modification, de transformation, de métamorphose, de bouleversement ou de changement radical.

Ce que l’on entend par changement dépend de notre point de vue en tant qu’observateur, du contexte, du cadre que l’on se donne, de nos idées sur la question. La nature du changement est dans sa description, sa réalité dans son mode de communication.
Tout comportement est communication, qu’elle soit verbale ou non verbale, et toute communication affecte le comportement. Nous nous fions à ce que les autres nous disent être vrai. Nous confirmons ou modifions nos perceptions et nos idées en les comparant avec ce que les autres disent des leurs. Pour se comprendre soi-même, on a besoin d’être compris par l’autre. Pour être compris par l’autre, on a besoin de comprendre l’autre. Le problème de la communication est de faire coïncider les intentions de l’autre avec les significations que nous leur donnons. Il tient aux difficultés d’harmoniser nos intentions et nos significations avec celles de nos interlocuteurs. Toute communication définit la manière dont l’émetteur voit sa relation au récepteur. La communication médiatise la relation qui unit émetteur et récepteur. Adapter son comportement aux autres rend plus libre et plus responsable.
Il y a message lorsqu’un individu attribue à un comportement d’autrui une intention de communiquer dirigée vers lui. C’est le récepteur qui fait le message. La rétroaction permet de combiner ces deux causes en une causalité circulaire qui génère une stabilité dynamique. Dans une conversation nous entrelaçons de manière consensuelle des émotions avec du langage. En conversant nous faisons surgir une réalité dans une dérive qui constitue sa dynamique.

L’espace de perception dépend des habitudes avec lesquelles on fabrique des informations à partir des stimulations venues de l’extérieur. La perception est le produit d’un apprentissage qui, en même temps qu’il nous fait percevoir, façonne nos espaces de perception. Chaque individu appelle « réalité » son espace de perception. Nous construisons notre environnement selon notre propre perception de ce que nous nommons « réalité ».
Si notre compréhension du monde s’est construite à partir de nos expérimentations, nos actes sont, par interaction, dépendants de notre vision des situations. Notre compréhension des événements n’existe que dans la réalité que nous nous sommes construite avec nos perceptions et nos observations.
Erwin Schrödinger nous apprend que la mesure, ou l’observation, influence le système observé. L’action d’observer un phénomène est une interaction mutuelle inévitable et incontrôlable. On trouve trop souvent ce que l’on était venu chercher.

Nos perceptions de ce que l’on croit être une réalité extérieure et indépendante de nous, sont relatives au point de vue où l’on se place, ainsi qu’à l’interprétation qu’on leur applique pour leur donner du sens. Il y a d’abord la position dans l’espace et dans le temps par rapport au phénomène observé, selon le principe de la relativité restreinte d’Einstein. Dans un monde où l’argent fait le pouvoir, la situation sociale que l’on occupe, la quantité de richesse que l’on possède déterminent notre manière de voir le fonctionnement de la société.
Comme nous l’explique la sémantique générale, lorsque nous décrivons une situation, nous construisons un discours, une carte de la réalité. Ce n’est qu’une interprétation d’un moment précis dans un contexte donné, un cadrage de la situation qui ne dit jamais tout du contexte où elle se situe.
Ensuite il y a la relativité entre les diverses perceptions construites sur des expériences personnelles et une histoire individuelle et collective différente. Pour arriver à une approximation plus affinée et plus précise de la réalité, nous devons prendre en compte cette diversité dans sa multitude. Plus on a de coordonnées différentes pour tenter de définir un phénomène plus on se rapproche d’une vérité partagée, d’une réalité consensuelle, qu’il s’agit de replacer dans son temps particulier au cours de son histoire spécifique.
Nous avons également la relativité d’échelle, théorie unificatrice de Nottale, qui prend en considération les différences énormes dues au zoom du point de vue sur l’événement. De très près ou de très loin, les observations n’ont plus la même forme, les mêmes mesures ni la même signification. Une côte maritime n’a ni le même tracé ni la même longueur selon qu’elle est décrite d’un satellite ou à la loupe.
Enfin, la culture de l’observateur va fortement influencer ses perceptions ainsi que le sens qu’il va leur attribuer, et ceci de façon insidieuse parce qu’inconsciente. Les jugements préconçus, qui vont de soi, proviennent directement de sa propre culture, qui ne peut-être perçue qu’à travers les yeux de quelqu’un d’une culture différente. Ce plus de la différence peut nous permettre de ne pas nous faire piéger bêtement.
Les diverses descriptions du monde en disent plus long sur les différences et leur relations, que sur une réalité qui serait unique et indépendante des hommes, donc contrôlable et facilement manipulée.

Nous percevons une réalité qui nous est perceptible dans la vision du monde qui nous est propre, comme notre mémoire nous prépare à la percevoir. Nos perceptions sont des choix, non des faits objectifs. La réalité n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Nous sélectionnons les faits qui sont en cohérence avec notre vision du moment, en nous enfermant dans une seule lecture limitante de la réalité et dans un seul langage pour l’appréhender et l’interpréter. La réalité n’est pas prédéterminée, nous la reconstruisons constamment. La question n’est plus de savoir ce qui est vrai mais de chercher ce qui est utile pour agir selon nos désirs. Nous pouvons nous donner la liberté d’inventer notre réalité en explorant et choisissant nos interprétations, pour en tirer plus de possibilités d’action et plus de satisfaction.

Notre croyance en l’objectivité entrave la compréhension que nous avons de nous-mêmes et des autres. L’objectivité du monde n’est qu’apparente. Le lien de cause à effet n’est pas dans la réalité mais dans une explication de la réalité. C’est l’opération de distinction qui fait distinguer les choses. La réalité est une construction de l’esprit, elle est ce que nous en faisons.
L’objectivité des uns devient l’obligation des autres selon des déterminations qui leur sont souvent étrangères. La réalité n’est pas quelque chose d’objectif, quelque chose « là-bas en dehors de moi », c’est l’expérience subjective que nous faisons de l’existence, qui échappe totalement à une vérification objective. Le monde et la vie sont un, je suis mon monde. Sans différence il n’y a pas de conversation. Il s’agit de comprendre qu’il existe plusieurs points de vue avec des explications différentes. Nous oublions souvent que, nous aussi, nous sommes différents, étrangers des étrangers.

L’information n’est pas un fait objectif, mais dépend de l’observateur. Dès son observation un fait est interprété. C’est nous qui choisissons ce qui est ou non signifiant. À partir de nos sensations, nous tirons une conséquence, un fait, un principe sur le monde. Cette activité mentale est automatique, son résultat perçu comme extérieur à soi-même. Ceci engendre la conviction qu’il existe une réalité indépendante de l’observateur. Exclure l’observateur paralyse la compréhension de la vie. On ne peut pas étudier la vie « in vitro » ; il faut l’explorer « in vivo ».
Nos modes d’interprétation influencent de façon sélective nos observations. Nous croyons percevoir la réalité de l’autre alors que nous percevons l’impression qu’il a produite sur nous. La rigidité de nos interprétations focalisées sur des a priori et des certitudes, nous rend incapables de nous étonner en découvrant des potentialités insoupçonnées. Ce sont des contraintes que nous avons choisies de subir. L’explication et la rationalisation s’effectuent au détriment de la perception et du discernement, en perdant le contact avec la réalité concrètement vécue.

Nous ne pouvons comprendre un segment de communication que dans le contexte où il se produit. Le processus par lequel nous produisons de la signification est la contextualisation. Lorsque nous effectuons des actes de communication nous conversons. Ce que nous appelons alors réalité est un monde partagé, le domaine consensuel de contextualisation que nous avons en commun.

L’objet d’étude est altéré par le processus. Ce que les gens croient, contextualise ce qu’ils font et ce qu’ils croient qu’ils font. On peut toujours trouver des raisons à tout. Celles que les uns donnent aux comportements ou aux paroles des autres font partie du contexte des uns mais pas des autres. Vouloir transformer l’autre pour qu’il devienne conforme à notre point de vue, c’est vouloir prendre le pouvoir sur l’autre, imposer son autorité, l’éliminer dans son individualité. C’est une relation autoritaire de prédateur, un rapport marchand ordinaire. L’acceptation de la différence d’autrui constitue un domaine de contextualisation où peuvent se régler tous les conflits, évitant les guerres de pouvoir et l’extermination de la différence.

La théorie des niveaux de langage offre une protection contre la confusion des niveaux. Au plus bas niveau du langage les énoncés concernent les objets. Lorsque nous voulons parler sur ce langage il nous faut employer un métalangage, et un méta-métalangage si nous voulons parler sur ce métalangage. Mélanger deux niveaux dans une même séquence de communication génère un paradoxe. Un paradoxe est une affirmation qui est fausse quand elle est vraie, et vraie quand elle est fausse. Il rend la vérité d’une proposition indéterminable. Toute réaction à un message paradoxal à l’intérieur du cadre qu’il fixe ne peut être que paradoxale. Il est impossible de se comporter de manière cohérente et logique dans un contexte incohérent et illogique.
Recadrer la situation permet d’échapper au contexte contraignant, en communicant sur la communication, et ainsi sortir du jeu en communicant sur le jeu lui-même. Nous inventons inconsciemment des propriétés au moyen de la logique en pensant que nous les découvrons dans les systèmes que nous observons.
L’humour, la poésie, la créativité ne peuvent se réaliser que si des confusions de type logique se produisent, autrement dit si l’on mêle les différents niveaux de communication. Les règles du jeu qui lui confèrent cohérence et unité, sont fixées mais chaque jeu peut être l’objet de variations infinies lorsque l’on se permet de jouer avec le jeu. La règle d’ensemble dit qu’aucune règle n’est absolument définitive. Elles peuvent être modifiées et combinées pour jouer un jeu plus libre, plus compliqué et plus diversifié, échappant ainsi aux paradoxes insolubles.

Aucun expert ne saura jamais proposer une explication de la réalité absolument vraie, inaltérable et définitive. On ne peut affirmer avec certitude qu’il y ait une seule réalité en dehors de nous, séparée de notre existence. Nous percevons le monde avec nos sens et selon leurs spécificités. Nos perceptions du monde sont influencées par nos sens et les contextes particuliers dans lesquels se sont construits leurs acuités et leurs discernements au cours de leurs évolutions. Elles ne sont pas identiques d’un individu à l’autre car elles se sont affinées tout au long de nos expériences personnelles, de notre vie particulière. Nous percevons des mondes différents que nous partageons plus ou moins bien avec les autres.
Il n’y a pas une seule, mais de multiples réalités qui diffèrent selon le point de vue de l’observateur et des instruments méthodologiques qu’il utilise dans son observation. Ceci réfute tout modèle d’interprétation idéal et parfait, présupposant une explication de la nature et du comportement humain qui se voudrait absolument vraie et définitive, car un tel modèle tombe inévitablement dans le piège scientiste d’un discours qui s’auto-référencie en générant sa propre justification. Toute explication a les limites qui découlent logiquement de ses croyances présupposées. Les conclusions qu’engendrent ses hypothèses sont prises pour des vérités absolument naturelles.

La vérité est un mode de perception, d’organisation et d’attribution de sens aux observations, qui construit par là même des théories subjectives dont la valeur n’est qu’approximative et temporaire. La croyance en une vérité unique implique la conviction qu’une vérité unique et absolue doit nécessairement convaincre et s’imposer à tous pour résoudre tous nos problèmes. Cette croyance est le fondement des idéologies conservatrices autoritaires.
Le « mal de vivre » et troubles du comportement sont en relation directe avec les pollutions des situations, et déterminés par la perception de leur contexte, la façon dont on se construit sa réalité, puis dont on adopte, par réaction, un comportement dysfonctionel tout en croyant que c’est la meilleure solution possible.
Les seuls changements de cette société figée sans devenir, s’affichent dans l’apparence illusoire d’une « révolution de la communication ». Alors que chacun s’isole dans la crainte, en se retranchant dans sa petite sphère quotidienne, les relations sociales se désagrègent dans la peur et le rejet de la différence. Plus on communique avec nos prothèses numériques, par petits bouts à petits peu, moins on communique avec l’autre. La quantité détruit la qualité sous le contrôle des machines à réduire. Nos projections technologiques nous conditionnent, en nous incarnant dans les opérations restrictives des affaires planifiées.
L’envahissement précipité de notre univers quotidien par les machines informatiques, a réduit notre espace vital, en structurant nos croyances selon les modèles restreints de l’ordre des choses qu’elles programment. Les ordinateurs, machines déterminables et prévisibles, n’ont jamais inventé leur fonctionnement ni leur propre langage. Les métaphores que nous utilisons pour les décrire, de la mémoire à l’intelligence en passant par le langage, nous empêchent de comprendre notre propre fonctionnement. Le cerveau est un organe qui se permet d’oublier. Le « cerveau électronique » ne peut pas se donner la liberté d’ignorer les données qu’il a stockées. Ces machines triviales ne sont que des projections de notre quête illusoire de certitude. La perfection d’un programme n’est qu’une illusion chargée de nous rassurer.
« Une personne qui n’a jamais commis d’erreurs n’a jamais innové. Inventer c’est penser à côté. »
Albert Einstein.

En même temps que s’acquiert un savoir ou un savoir faire, a lieu un processus qui, progressivement, facilite l’acquisition du même savoir. On apprend à apprendre. On apprend à se diriger dans certains types de contexte. On acquiert l’habitude de ponctuer le cours des événements de manière à obtenir la répétition d’un certain type de séquences signifiantes. Un objet de notre environnement devient, dans notre expérience, un signe équivalent au comportement qu’il s’agit d’avoir quand on est en interaction avec lui. L’expérience implique le monde.

« Si tu veux voir, apprend à agir ».
Heinz von Foerster, On constructing a reality.

Notre savoir donne du sens à notre perception du monde, qui devient ainsi notre propre monde, se réalisant à partir de nos croyances inconscientes, considérées comme allant de soi, tout naturellement. Si notre savoir s’est construit sur des expériences passées, alors notre monde n’est qu’ un monde du passé, sans changement possible. Toute conclusion tirée de l’expérience suppose, comme fondement, que le futur ressemblera au passé. Cette croyance conservatrice repose sur la certitude que l’expérimentateur ne peut pas influencer son expérience, et que celle-ci ne peut pas le modifier en retour.
Un changement qui n’est pas la reproduction, à l’identique, d’expériences passées est malgré tout possible. Toute expérimentation transforme, plus ou moins, le système de fonctionnement de l’expérimentateur. C’est ainsi qu’il évolue et effectue son apprentissage. La perception de l’expérience elle-même, n’est plus tout à fait la même. Son monde s’en retrouve quelque peu modifié.

L’intelligence est la faculté d’apprendre, en faisant émerger de la signification dans l’évolution des perceptions de son monde en mouvement. Les informations que l’on en tire, ne sont pas préétablies comme un ordre naturel intemporel, mais elles correspondent aux régularités émergeant des activités expérimentales et inventives de l’apprentissage lui-même.
« L’homme est un animal ludique», «le jeu est essentiel pour apprendre, mais (contrairement à d’autres pulsions) il est une fin en soi. »
Edward T. Hall, Au delà de la culture, 1979.

Un langage dont le sens fixé est permanent et invariable, produit une réalité objective, un monde marchand sans devenir. Il ne peut pas se produire lui-même, ce qui bloque toute évolution. Un langage dont l’ensemble des valeurs dépend de la sensibilité du moment, des émotions vécues au cours d’une situation dans son histoire, permet d’expliquer à la fois l’expérience humaine et sa propre apparition. Si l’on ne voit pas comment les choses deviennent au cœur d’événements particuliers, on ne peut pas comprendre comment elles sont. Leurs valeurs propres se reproduisent de façon récurrente, au cours de leur évolution devenant implicites dans leur forme.

Les êtres humains sont des systèmes vivants réflexifs qui changent leur structure interne en fonction de leur comportement. Dépendants de leur histoire et de leur situation présente, ils sont indéterminables car leurs systèmes de fonctionnement trop complexes sont imprévisibles. Nous nous inventons nous-même tout en maintenant l’équilibre de notre propre organisation, dans son évolution.
L’illusion de l’intelligence artificielle réside dans l’admiration de la rapidité du calcul et des grandes capacités de stockage. C’est une vénération de la gestion de grandes quantités de choses séparées, une croyance aveugle en l’ordre des choses marchandes.
Un système vivant est autonome. Il détermine ses propres opérations, ses propres expériences. S’il ne le fait pas , il se désintègre et meurt. Un système est autonome, quand il se gouverne lui-même et définit ses propres lois.
L’organisation d’un système vivant définit le processus qui le construit, le crée, et l’invente lui-même. C’est un processus d’interaction spécifique entre des éléments qui produisent le substrat composé de ces mêmes éléments. D’une infinité d’expériences possibles émergent des valeurs propres stables, avec nous-même et avec les autres. Le changement est un processus de stabilisation nécessaire au maintien des systèmes vivants, dans leur évolution avec les autres.
« L’intelligence ne se définit plus comme la faculté de résoudre un problème mais comme celle de pénétrer un monde partagé. »
Francisco J. Varela, Invitation aux sciences cognitives, 1989.

Quand on ne connaît pas son ignorance, on croit tout savoir. L’intelligence du moment se cherche sans cesse, lorsqu’elle pense aboutir, elle s’aperçoit de son insuffisance. Le doute, la curiosité et l’expérimentation vécus dans leurs relations avec la situation, inventent la connaissance, son évolution, ainsi que les possibilités de changement.

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VOS PAPIERS !

Paul, novembre 2009

« Les trois couleurs à la voirie! » Louis Aragon
L'identité nationale est le nom d'une carte délivrée par l'Etat, qu'on doit présenter aux agents de police quand ils prononcent la phrase-clé : vos papiers ! C'est donc une étiquette, comme celles qu'on colle sur les produits finis dans les rayonnages des supermarchés, qui garantit l'existence du Citoyen aux yeux de l'Autorité. Nom, prénom, date de naissance, signes particuliers, photo, tampon officiel : identification de l'individu. Elle s'appelle « nationale » parce que, précisément, la Nation n'est pas autre chose que ce classement des gens selon des critères préétablis. Des critères qui permettent de les ranger par catégories, c'est-à-dire de les enrôler. Car la Nation a besoin de numéros, pas de personnes vivantes. Elle se fout des sentiments, des émotions, de ce que les gens sont, ne sont pas, de ce qu'ils aiment ou n'aiment pas. Ils lui faut des soldats, des consommateurs, des producteurs, des contribuables, des électeurs, pas des vrais gens, de ceux qui s'appellent seulement s'ils se reconnaissent, qui parlent à leurs amis, qui ont des goûts, des envies, des dégoûts, des absences d'envie, et toutes sortes de raisons de faire ou ne pas faire ceci ou cela. La Nation connaît des citoyens, pas moi, ni toi, ni lui, ni elle. L'identité nationale, c'est l'individu sans individualité, l'homme en général, un numéro d'identification.
Ce n'est pas facile de fabriquer un individu identifiable qui corresponde à son identité. Il faut des années de dressage, d'humiliations répétées, d'obligations, de contraintes, pour transformer un gentil bébé en bon citoyen, libre de faire ce qu'il lui est permis de faire, égal aux autres numéros, et fraternel avec ses congénères uniformisés. Alors on lui accorde le label de « majeur » et il peut exister dans le grand ensemble qui englobe les autres ensembles où chacun doit correspondre à ce qu'on attend de lui. Il y a même un super grand ensemble qu'on est en train de mettre en place, une super-nation qui aurait nom « planète » et dont les citoyens (du monde) auraient un jour une carte d'identité terrienne, ou autre étiquette informatisée, qui permettrait, grâce à des puces électroniques implantées, de les contrôler pas-à-pas à chacun de leurs mouvements sur le programme d'un super-ordinateur qui aura pour nom : gouvernance mondiale.
En attendant que soit mis au point le système de la super identité supra-nationale, on se contente de peaufiner celle qui colle déjà à la peau de tous les individus appartenant aux nations modernes. Comme il faut qu'ils s'imaginent être libres d'y participer, on leur organise des débats truqués pour leur faire croire que ce qui leur arrive est le résultat de ce qu'ils ont voulu. Cela s'appelle « démocratie » (d'Etat, bien entendu). Car c'est l'Etat, devenu sur-Moi de tout un chacun, qui fixe les règles qui, limitant la liberté, permet de la surveiller. Et c'est encore l'Etat qui invente la nécessité de la Loi pour fournir à ses juges les arguments justifiant le pouvoir de punir qu'ils exercent sur les mauvais sujets du Peuple Souverain. Certes, dans la plupart des nations, le Roi a cédé le pas devant ceux qu'on appelle les « représentants du peuple », en l'occurrence des délégués sans contrat, ayant reçu un chèque en blanc de leurs électeurs pour exercer au nom d'une fiction dénommée « peuple » la nouvelle souveraineté de l'Etat. Chaque pays ayant suivi la même route, il est facile d'organiser ces si peu différentes nations en un super assemblage de nations : la SDN, puis l'ONU, l'Union Européenne, et autres fantasmagories transnationales, préfigurent les futurs critères de l'identité supra-nationale qui attend les « citoyens du monde ». C'est-à-dire encore plus de repérages, de fichages, de classement des individus, pour identifier parmi les gens ceux qui, vagabonds sans foi ni loi, sauvageons échappés des dressoirs, racaille impertinente, poètes insoumis, continuent à défier le pouvoir parce que, ne lui demandant rien, ne lui devant rien, ils sont dans une position où le pouvoir ne peut presque rien contre eux.
En russe, on ne dit pas « je m'appelle X », mais menya zavout, « ils m'appellent X », tant il est évident que nul n'est maître de son nom, mais que ce sont les autres qui en usent. Il en va de même pour tout ce qui constitue la prétendue « identité » des gens : rien de personnel n'en fait partie. Autrement dit, rien de vivant. Le nom était autrefois l'apanage des nobles, pour qui c'était l'étiquette de la terre sur laquelle ils régnaient. Les autres n'en avaient pas besoin. C'est avec l'apparition de l'Etat moderne qu'est née la nécessité de repérer les gens. Pour les enrôler d'abord, les faire marcher au pas, les envoyer au casse-pipe, et ensuite pour les contrôler (mot qui vient de « contre-rôle », comme on dit contre-expertise ou contre-témoignage). A chacun son rôle dans la nation et l'Etat fiche tout le monde sur ses listes de contre-rôles. Peu importe la forme exacte de cet Etat, monarchie constitutionnelle, république représentative, fédération, l'essentiel est qu'il fournisse aux maîtres de l'économie la main-d'oeuvre dont ils ont besoin : de bons petits soldats dressés à sacrifier leur vie pour garder leur « identité ». C'est pour cette raison qu'on plaint tant les chômeurs, non parce qu'ils manquent d'argent, mais pour la perte de dignité citoyenne que leur occasionne leur manque d'emploi dans la nation. Quant aux fainéants, traîne-grolles, vagabonds, glandeurs, heureux de l'être et insouciants des problèmes de la société, leur existence ne vaut pas un pet pour l'ordre, et ils ne sont pas loin de se trouver privés d'identité.
Mais en ont-ils besoin ?
Les staliniens de droite et les pétainistes de gauche, qui ont fait alliance après la fusion du soviétisme et du capitalisme (ensemble Gorbatchev et Bush, tous deux agents secrets de leurs nations respectives, ont organisé l'union des gouvernances en faisant fondre le mur de Berlin), veulent instaurer un nouvel ordre mondial où chaque individu sera privé d'individualité au profit des structures de l'Etat, pour le plus grand confort des profiteurs de l'économie. En avant la nouvelle église ! Il faut redéfinir les concepts, et faire du langage humain une machine à laminer les cervelles, à broyer les désirs, à étouffer ce que chacun a d'unique. On va émanciper les peuples, ces fictions électoralistes, pour mieux asservir les personnes. Chacun sera tenu d'être éclairé par l'Etat, de façon rationnelle (les Français disent « cartésienne »), pour rendre grâce à la démocratie toute-puissante (d'Etat, bien entendu). A cette lumière polarisée, les débats porteront toujours leurs fruits : ceux de l'arbre qui les a produits. Droite et gauche applaudiront de concert, car il faut bien deux mains aux bras du pouvoir pour claquer aux oreilles des citoyens. Chacun alors, avec fierté, aura le droit et le devoir de brandir ses papiers pour proclamer haut et fort son identité. Ainsi soit-il.
Mais alors qui saura ce que fabriquent les moins que rien, laissés pour solde de tout compte et contents de l'être, qui auront déserté le culte ?...
Avis aux amateurs.

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DE L'INCUBATION À L'ÉPIDÉMIE,
changement de perspective

Lukas Stella, 09/09/09.

L'insistance permanente et obsessionnelle du spectacle médiatique à nous foutre la trouille par tous les moyens, nous pousserait à nous recroqueviller chacun "chez soi", embourbé par nos habitudes casanières et solitaires. Leur solution se limite à une vaccination douteuse coût que coût. Les mafias affairistes s'agrippent à la grippe, possédés par leur cupidité maladive. La propagande tapageuse ne fonctionne plus, la croyance s'est dérobée. Le danger désigné serait la proximité, le contact avec les autres, la propagation de mouvements autonomes en dérive, les interactions ludiques sur les règles du jeu imposées, l'emballement incontrôlable du cours des relations incertaines, l'émergence d'auto-organisations sauvages sans temps mort et sans entrave.

Le matraquage répétitif et permanent de la propagande de cette réalité des choses marchandes, déforme nos perceptions et notre compréhension de la situation. Nous ne sommes pas informés, mais "mis en forme".
"Nous percevons une réalité qui nous est perceptible dans la vision du monde qui nous est propre. Nos perceptions sont des choix, non des faits objectifs. Nous sélectionnons les faits qui sont en cohérence avec notre vision du moment, en nous enfermant dans une seule lecture limitante de la réalité et dans un seul langage pour l’appréhender et l’interpréter. La réalité n’est pas prédéterminée, nous la reconstruisons constamment.
Notre croyance en l’objectivité entrave la compréhension que nous avons de nous-mêmes et des autres. L’objectivité du monde n’est qu’apparente. Le lien de cause à effet n’est pas dans la réalité mais dans une explication de la réalité. C’est l’opération de distinction qui fait distinguer les choses. La réalité est une construction de l’esprit, elle est ce que nous en faisons. La question n’est plus de savoir ce qui est vrai mais de chercher ce qui est utile pour agir selon nos désirs."

(Stratagèmes du changement*)

Le concept de cause, tel que le définit le scientisme réaliste, se fonde sur les présuppositions qu'ont peut expliquer n'importe quel phénomène en le réduisant à ses parties et qu'aucun autre élément n'entre en jeu. L'erreur commise par ce réductionnisme aveugle est de ne pas reconnaître avoir détruit le système des relations et interactions qui forme un tout en effectuant ces dissections et découpages arbitraires. Cette conception schizophrène d'un monde fragmenté ne mène jamais qu'à un obscurantisme sans devenir, un blocage des possibles.
Les éléments ou les individus sont liés les uns aux autres, c'est ainsi qu'ils sont liés à la totalité.

Ce réalisme qui considère qu'une cause génère son effet, en dehors de tout contexte et de toute interaction, est-il scientifique ? La science peut se décrire comme un mode de perception, d'organisation et d'attribution de sens aux observations, qui construit par là-même des théories subjectives dont la valeur n'est pas définitive.
Aucune science ne saura jamais proposer une explication de la réalité absolument vraie et inaltérable. Il n'y a pas une seule, mais de multiples réalités, selon le point de vue de l'observateur et des instruments qu'il utilise à des fins d'observation. Ainsi est réfuté tout modèle d'interprétation présupposant une explication de la nature et du comportement de l'Homme qui se veut absolument vraie et définitive, parce qu'un tel modèle tombe inévitablement dans le piège idéologique d'auto-référenciation, sorte de discours qui génère sa propre justification, construite sur ses hypothèses de départ.

Le système doit être étudié dans sa totalité car la totalité représente davantage que la simple somme de ses parties ; elle est autre et bien plus que le total. Toute tentative d'étudier les composantes de façon isolée détruirait la totalité et produirait des résultats qui altéreraient la compréhension du système ou de la société.
"Le comportement d’un mouvement social est la contrepartie externe de la danse des relations internes des éléments qui le composent. Le système social est un système en changement structural continuel. Ces changements se produisent dans les caractéristiques des relations locales, dans la circularité de la communication co-évolutive de ses éléments. De ces changements particuliers surgissent des changements d’efficacité des interactions en mouvement pouvant modifier radicalement le fonctionnement de l’ensemble". *

Un mouvement de transformation sociale peut alors se comprendre comme une congruence remarquable d'une danse synchrone de coordinations d'actions, d'où émerge une évolution comportementale dans de nouveaux rapports relationnels, au cours de dérives individuelles et collectives sans plan préétabli. Les règles de la concurrence, la loi du plus fort, la hiérarchie, l'exploitation et la prédation feront place à l'entraide interactive, la coopération sociale, l'association fédérative, la commune à échelle humaine.

Les réseaux d'éléments autonomes sont à la base de comportements émergents non prévisibles, car ils sont non déductibles à partir de ses parties singulières. L'auto-organisation émergente de cet effet réseau, est précisément l'agrandissement de l'espace de possibilités d'une nouvelle globalité issue d'une histoire d'interactions entre des éléments différents et hétérogènes. Lorsque la richesse de ces interactions franchit un certain seuil, le mouvement global produit de façon discontinue de nouveaux comportements d'ensemble tout à fait imprévisibles à partir de la somme des apports de chaque individu ou groupe d'individus, et même inconcevables. Ces groupes de relations, en interaction temporaire avec d'autres groupes, peuvent développer dans de brèves périodes, des capacités et des propriétés nouvelles imprévisibles, parce que non-déductibles.

En s'autorisant à libérer nos positions des préjugés déterminés par les certitudes conventionnelles, et en développant nos capacités relationnelles par l'intelligence situationnelle du moment, nous devenons indéterminables et imprédictibles, donc incontrôlables, changeant continuellement nos règles de transformation selon nos relations dans l'action et nos points de vue qui en émergent. Abandonner nos logiques intransigeantes et autoritaires nous ouvre de nouveaux horizons plus libres, nous donnant de nouvelles possibilités propices au changement.
Faire surgir des doutes peut rompre la rigidité perceptivo-réactionnelle habituelle en entamant l'armure cognitive et la carapace comportementale. Faire naître un doute sur l'explication logique et rationnelle est particulièrement propre à débloquer des structures mentales rigides et fermées. Semer le doute concernant la logique d'un raisonnement, introduit un petit ver qui mobilise l'entropie du système, amorçant une réaction en chaîne qui est lente mais dont les effets n'en sont pas moins dévastateurs, et qui peut produire des changements dans le système tout entier.

Il s'agit d'abandonner l'état de foi du réalisme, pour adopter le doute et le scepticisme du chercheur. Il nous appartient de choisir de nous considérer comme des pions dans un jeu dont les règles seraient d'après nous une réalité qui s'impose d'elle-même, ou bien comme des joueurs qui ont compris que les règles ne sont réelles que dans la mesure où nous les avons acceptées et que nous pouvons tout aussi bien jouer avec elles, et ainsi les changer.
"Le possible est plus riche que le réel. (...) Le futur n’est plus donné. Il devient une construction”.
Ilya Prigogine, La fin des certitudes.

Il n'y a pas de véritables règles de changement que l'on pourrait appliquer et contrôler. Dans cette période dure et confuse d'exploitation sans limite, nombreux sont les charlatans qui bradent sur le marché du désespoir leur solutions miracles. Une rébellion, un mouvement de révolte, une insurrection peuvent émerger de l'incubation sociale par expérimentations de jeux sur les règles du jeu, déclenchée sans aucun respect des conventions. Il s'agit d'inventer l'amorce d'un changement sans limite, le susciter par agitations, provocations et rage de vivre, l'activer dans sa propagation pandémique, et la fièvre peut alors se répandre par plaisir...
"Tout devient possible à ceux que n’arrête pas l’invraisemblable." *

* Stratagèmes du changement, de l'illusion de l'invraisemblable à l'invention des possibles, par Lukas Stella aux Éditions Libertaires.

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NOUS SOMMES LE MONDE EN DEVENIR

Lukas Stella, août 2009.

Dans ce monde informatisé, nos prothèses de communication numérique nous isolent chaque jour un peu plus en réduisant au minimum les relations humaines, et nous conditionnent insidieusement jusqu'à notre manière d'appréhender et de comprendre notre situation de survie.
"Alors que chacun s’isole dans la crainte, en se retranchant dans sa petite sphère quotidienne, les relations sociales se désagrègent dans la peur et le rejet de la différence. Plus on communique avec nos prothèses numériques, par petits bouts à petits peu, moins on communique avec l’autre.
La quantité détruit la qualité sous le contrôle des machines à réduire. Nos projections technologiques nous conditionnent, en nous incarnant dans les opérations restrictives des affaires planifiées. L’envahissement précipité de notre univers quotidien par les machines informatiques, a réduit notre espace vital, en structurant nos croyances selon les modèles restreints de l’ordre des choses qu’elles programment."
(Stratagèmes du changement*)

Nous ne sommes pas informés, mais "mis en forme". Les transnationnales de l'information sont d'énormes machines de pression qui répandent de partout et en permanence la propagande de la soumission sans concession. Nos modes de perception et nos méthodes de compréhension qui nous ont été inculqués, conditionnent notre réflexion, nos choix et rendent nos tentatives de changement inopérantes. Nos solutions font blocage.
Croire que l'action découle de la pensée, que le changement radical ne serait que la conséquence d'une conscience révolutionnaire, est une présupposition, une hypothèse d'un autre temps, que l'on peut remettre en question. Toute conclusion tirée de l'expérience passée, suppose comme fondement, que le futur ressemblera au passé. Notre expérience concrète détermine tout changement, mais seulement dans notre manière de percevoir et de réagir à la réalité. Ceux qui veulent déterminer et expliquer le changement par des mouvements passés sont aveugle à l'invention et à la métamorphose nécessaires à l'émergence d'un nouveau mouvement révolutionnaire.

"Le passé et le futur sont des manière d'être au présent."
Maturana et Varela, L'arbre de la connaissance, 1992.
Si l'on se permet de ne plus considérer le futur comme une projection que le présent consomme en le précipitant dans un passé toujours plus présent, on peut alors se l'approprier comme un devenir désirable vécu au présent, plein de nouvelles possibilités qui ne cherche qu'à se réaliser, un avenir sans entrave qui se construit ici et maintenant.
"Nous ne pouvons pas prévoir le futur mais nous pouvons le préparer. Dans la mesure où on laisse aller les choses au hasard, on peut prévoir qu’un système clos caractérisé par quelque ordre initial évoluera vers le désordre, qui offre tellement plus de possibilités. Dès que l’instabilité est incorporée, la signification des lois de la nature prend un nouveau sens. Elles expriment désormais des possibilités."
Ilya Prigogine, La fin des certitudes.

Notre prétentieux savoir ne voit pas tout ce qu'il se dissimule, ignore ce qu'il ne sait pas. Il tend à se proposer comme accompli et autosuffisant, à se prendre pour le propriétaire de la vérité et de la pertinence, à occulter erreurs, anomalies, paradoxes, hérésies, dérives, bref tout ce qui dans les moments critiques de changement qualitatif est source et stimulation de changements et de révolutions.
La condition humaine n'est pas un destin marqué par une histoire déjà écrite, mais l'émergence de mouvements, d'accidents et d'erreurs qui se font et se défont dans le cours de situations imprévues, de tournants, de seuils qui peuvent à un moment critique annuler les pressions dominantes en faisant surgir de nouvelles possibilités plus compatibles avec l'ensemble des diversités qui composent la société.

Nos points de vue sont se retrouvent souvent déformés par nos préjugés intransigeants et sectaires. Le modèle de perception et la méthode utilisée par l'observateur oriente sa recherche et détermine son observation sans qu'il s'en rende vraiment compte. On ne voit jamais deux fois la même rivière, l'eau s'est écoulée, nous-même avons évolué, notre mode de perception est différent, nos observations ont quelques peu changé et la réalité n'est plus tout à fait la même.
Pour le scientisme réductionniste, "l'objectivité exige que les propriétés de l'observateur n'entre en aucun cas en ligne de compte dans la description de ses observations. Par cette suppression de ce qui fait l'essence de l'observation, c'est à dire les processus cognitifs, on réduit l'observateur à n'être qu'une machine à copier, et l'on réussi à évacuer la notion de responsabilité."
Heinz von Foerster, Éthique et cybernétique du second ordre, 1991.

Au nom de ce réalisme chimérique qui semble aller de soi, est ainsi complètement occultée toute dimension humaine dans ce qu'elle a de trop vivante, de doute et de hasard, de relations incertaines, d'opportunités imprévisibles, de jeux sur les règles du jeu, de changement possible de ses propre règles de transformation, de liberté de choix, de dérives situationnelles.
Prendre toute position comme la position d'un observateur avec ce qui en découle, ouvre un champ de possibilités, fondamentalement critique à l'égard des certitudes, des dogmes et des idéologies. Ainsi chacun de nous devient responsable de son propre point de vue. Nous sommes impliqués dans le monde que nous décrivons et transformons avec les autres. C'est alors que pour favoriser nos possibilités de liberté il nous est désormais nécessaire de penser au second degré, dans un cycle de réflexion qui pousse notre connaissance à revenir constamment sur elle-même. Cette nécessité de penser notre compréhension de la situation vécue, favorise nos possibilités de liberté.

Le monde n'est plus une réalité objective bien séparée, étrangère, à laquelle il faut se soumettre, mais devient alors notre réalité, plus humaine et plus accessible, plus variée et plus vivante. La dictature économique et financière n'est plus une fatalité, mais la tyrannie d'un petit groupe d'usurpateurs multimilliardaires qu'il s'agit de rendre inopérant pour sauver la société de la faillite de l'humanité, et la planète de sa destruction.

"Les révolutionnaires de la vie savent déjà quoi faire pour dépasser les troubles qui font blocage. Seulement, ils ne savent pas qu’ils savent, car ils se croient inefficaces. Nous pouvons inventer ensemble un nouvel usage des connaissances que nous avons déjà, dans des équilibres différents qui n’ont plus besoin d’être uniques et parfaits. Il y avait une voie idéale (réaliste) mais irréalisable, à présent il y a une multitude d’expérimentations possibles."
"Vivons dans le monde que nous inventons !"
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* Stratagèmes du changement, de l'illusion de l'invraisemblable à l'invention des possibles, par Lukas Stella aux Éditions Libertaires, disponible à Courcircuit-diffusion, Fnac...


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IMPERCEPTIBLE CONDITIONNEMENT

Stratagemes du changement, Lukas Stella Lukas Stella
Stratagèmes du changement,
de l'illusion de l'invraissemblable à l'invention des possibles,
chapitre IV, août 2008
(Paru aux Éditions Libertaires / Courtcircuit-diffusion / Fnac).

«L’analyse qui s’oriente dans l’univers réifié du discours de tous les jours, qui désigne ce discours et l’interprète avec les termes de cet univers réifié, fait abstraction du négatif, de ce qui est autre et antagonique, de ce qui ne peut pas être appréhendé avec les termes de l’usage établi. En classant et en distinguant les sens, en les séparant, elle prive la pensée et le langage des contradictions, des illusions, des transgressions. Mais les transgressions ne sont pas celles de la "raison pure".
Elles ne sont pas des transgressions métaphysiques qui vont au delà des limites de la connaissance possible, elles débouchent plutôt sur un domaine de la connaissance qui se situe au delà du sens commun et de la logique formelle. En se fermant l’accès à ce domaine, la philosophie positive érige un monde qui se suffit à luimême, fermé, bien protégé contre l’intervention des facteurs externes perturbants. »

Herbert Marcuse, One-dimensional man, 1964, Trad. fr. L’homme unidimensionnel, 1968.

Notre problème est de nous poser la question du changement dans un domaine où il n’y a pas d’autre solution que la continuité conservatrice de l’illusion d’un changement permanent. Le mensonge de cette question s’impose partout où la seule vérité est celle du profit tiré de l’exploitation d’autrui.
« Tel est le consentement mutuel à ce que rien ne change parce que seule change la présentation du spectacle. Le constat du monde ignore le regard de la vie, le changement de perspective, l’aube du dépassement. »
Raoul Vaneigem, Journal imaginaire, 2006.

La société de la marchandise toute puissante, occupe totalement le terrain de notre époque. Son discours médiatique a envahi tout l’espace disponible. Tout ce qui apparaît, comme objet de son marché de dupe, passe pour objectivement vrai, donc indiscutable. Tout projet de dépassement ne peut y être qu’irréel et inconcevable. Toute contestation n’est acceptable que si elle n’a aucune conséquence sur le système, ne remettant en question que des détails de gestion.
Dans cette représentation universelle totalitaire, tout le monde est pour le changement, mais il n’est que boniments publicitaires. Tout changement n’y est effectivement qu’un réaménagement apparent des modalités de fonctionnement de quelques particularités mises en avant-scène pour occuper la galerie. Le changement en action y a perdu sa signification opérationnelle.
« L’auto-détermination ne sera effective que lorsqu’il n’y aura plus des masses mais des individus libérés de toute propagande, de tout endoctrinement, de toute manipulation, qui seront capables de connaître et de comprendre les faits, d’évaluer enfin les solutions possibles. »
Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, 1968.

Dans le règne du spectacle intégré, le discours de l’information se présente comme la seule cohérence possible, parce qu’il est conforme au fonctionnement de la société marchande. Ce qui est économiquement correct ne peut-être critiqué, car c’est la seule objectivité logiquement admise. Ce discours est le passage obligé pour devenir visible ou audible. Ayant aboli toute remise en cause de son point de vue, il s’est approprié tous les médias, tous les organes de presse comme moyen de pression sans limite. Sortir de ce cadre totalitaire de la pensée équivaut à s’exclure de la société comme malade malfaisant. Ce discours domine tous les autres en les englobant et s’impose comme la symbiose des idéologies, des politiques et des religions dans l’apparence perpétuelle d’un spectacle permanent. L’illusion d’exister au coeur de son époque, passe par la soumission sans réserve à cette divinité universelle, mystification d’un abêtissement uniformisé.
Tous ces arrivistes besogneux qui se prennent pour des artistes, ne recherchent en fait, qu’un moment de pouvoir sur la scène des apparences trompeuses. Dans cette course folle au premier rôle pour un petit morceau de célébrité, chacun cherche encore à s’accaparer sa petite minute de gloire en apparat de pacotille sous les projecteurs, dans l’éphémère mise en scène truquée de bouts de ficelle et d’effets d’artifices. Dans les rayons de ce supermarché du show business, chacun s’approprie son idole pour fantasmer sur son existence par procuration, du fond de sa solitude sans lendemain.

Pour ne plus se laisser piéger par nos représentations étalées en marchandises, il nous faudra élargir le cadre restreint de ce qui s’affiche, imaginer ce qui se passe derrière l’objectif, voir comment on s’affaire dans les coulisses, comprendre comment tourne cette machinerie avec ses truquages, ses tromperies et ses techniques de manipulation. La mise en scène de nos interprétations sépare les acteurs spécialistes des spectateurs consommateurs d’illusions, passifs et soumis à cette société totalitaire. La vie est abstraite d’elle-même. Seul est vécu ce qui est vu, le reste n’a d’existence que dans le vide de la contemplation. Cette servitude volontaire au salut par la marchandise n’est que la sanctification de la vie sacrifiée à l’économie.

Cette mise en scène publicitaire du capitalisme financier, apparaît comme une immense accumulation de marchandises spectaculaires, où l’on ne peut parler que le langage même de ce spectacle, rendant tout changement de perspective apparemment illusoire. Le spectacle, comme nous l’a fait comprendre Guy Debord, n’est pas un ensemble d’images mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. C’est une vision du monde qui s’est objectivée. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.
Le spectacle est le sens de la pratique de l’économie de la société, son emploi du temps. Il se présente comme une positivité démesurée indiscutable et inaccessible. Par principe, il exige l’acceptation passive, sans réplique, qu’il a déjà obtenue effectivement par son monopole de l’apparence. Reflet fidèle de la production de toute chose, qu’il s’accapare comme objet de son marché, le spectacle est le discours que sa dictature tient sur elle-même, son monologue publicitaire élogieux. Il soumet les hommes lorsque l’économie les a totalement asservis. Il n’est rien que l’économie se réalisant par elle-même, pour elle-même. Au moment où la marchandise occupe tous les aspects de la vie, le travail est transfiguré en travail marchandise, le monde transformé en monde de l’économie, et l’économie politique en science de sa domination.

L’homme séparé du produit de son travail dont il est dépossédé, se retrouve séparé de son monde. C’est alors que se perd tout point de vue unitaire sur l’activité accomplie, toute communication personnelle directe. Au moment où les prolétaires se prennent pour des bourgeois, la réussite du système économique de la séparation est la prolétarisation des populations, dans l’isolement généralisé et l’abondance de la dépossession. Comme langage commun de la séparation, le spectacle est la perte de l’unité du monde, dont le mode d’être concret est l’abstraction.

Du point de vue du spectacle, il n’y a pas de points de vue car tout ce qui y apparaît est la réalité, la seule possible. Le vrai est un rôle de la représentation du faux. Le faux sans réplique a fait disparaître l’opinion.
« Si tu regardes longtemps dans l’abîme, l’abîme regarde en toi. »
Friedrich Nietzshe, Par-delà le bien et le mal, 1886.

Nous sommes entrés dans le temps de l’absence et de son spectacle, qui occulte les possibilités d’un dépassement possible.
Sous le conditionnement du faux et de la fourberie qu’assure l’organisation de l’apparence, le spectacle intègre l’effacement des limites du vrai et du faux par le refoulement de toute vérité réellement vécue. Celui qui subit passivement son sort, étranger dans son quotidien, recourant à des croyances et des techniques magiques, est en permanence poussé vers la folie pour compenser ce sort. Séparé artificiellement de l’emploi de son existence, sa psychose émergente altère en retour la perception de son monde, où il divague en pleine schizophrénie, plongeant dans une réalité dogmatique fondée sur ce qu’il n’est pas.

La consommation de marchandises aux vertus illusoires, ainsi que l’obsession d’une reconnaissance dans ce non-monde de l’apparence, sont au centre de cette réponse à une communication solitaire sans réponse.
« La société du spectacle avait partout commencé dans la contrainte, dans la tromperie, dans le sang; mais elle promettait une suite heureuse. Elle croyait être aimée.
Maintenant, elle ne promet plus rien. Elle ne dit plus : "Ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît". Elle dit simplement "C’est ainsi". Elle avoue franchement qu’elle n’est plus, dans l’essentiel, réformable ; quoique le changement soit sa nature même, pour transmuter en pire chaque chose particulière. Elle a perdu toutes ses illusions générales sur elle-même. Tous les experts du pouvoir, et tous leurs ordinateurs, sont réunis en permanentes consultations pluridisciplinaires, sinon pour trouver le moyen de guérir la société malade, du moins pour lui garder autant que faire se pourra, et jusqu’en coma dépassé, une apparence de survie... Les jours de cette société sont comptés ; ses raisons et ses mérites ont été pesés, et trouvés légers ; ses habitants se sont divisés en deux partis, dont l’un veut qu’elle disparaisse. »

Guy Debord,
Préface à la quatrième édition italienne de La société du spectacle, 1979.

Au moment où la société découvre qu’elle dépend de l’économie, celle-ci, en fait, dépend d’elle. Dès que les populations comprennent qu’elles ont perdu tout pouvoir de choix sur l’emploi de leur vie, elles se reconnaissent comme le négatif en devenir, détermination d’une humanité qui aspire à devenir souveraine. La puissance de la vie se réalisant, dissoudra la spécialisation, la hiérarchie et la séparation, là où les conditions d’existence se transforment en relations vivantes d’une unité réinventée.
La capacité pratique à dissoudre toute séparation peut se réaliser par une démocratie directe se contrôlant elle-même, là où les individus se ré-approprient leur histoire par leur propre nature, là où la communication sans vérités préconçues, se construit pour vivre ses propres conditions d’existence.

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CRISE CHRONIQUE ET DURABLE
Mais pas pour tous...

Inventin, juin 2009.

« Si je ne l’avais pas fait, d’autres l’auraient fait. »

« Ce qui le caractérise, (le milliardaire) c’est l’absence totale de sentiment de culpabilité. » George Soros.
Alors que les États s'endettent, les paradis fiscaux prospèrent, quoi qu'en disent les larbins du grand capital et de la haute finance. 100 % des entreprises du cac 40 se trouvent dans les paradis fiscaux. Bnp Paribas, (Nouveau Fortis) est titulaire de 189 filiales dans des paradis fiscaux, dont 27 au Luxembourg et 21 aux Îles Caïman. Les plans de réglementation, lancés comme des campagnes publicitaires, ne sont que des bonniments balancés pour amadouer le spectateur. Le contrôle demeure absent et les roues de la fortune tournent à plein régime tout en restant invisible.

Le bilan des banques se gangrène. De nouveaux actifs sont contaminés jour après jour par les défauts de paiement qui se multiplient. Les crédits titrisés, gagés sur des valeurs futures incertaines, sont autant de bombes à retardement sur un marché emballé, en pleine déconfiture.

Avec la crise qui s'incruste, les profiteurs redoublent d'activité, et la destruction de l'économie, de la société et de la planète reprend de plus belle. Les marchés des changes (Forex) sont en pleine extension. Les prédateurs spéculent sur la valeur des monnaies ou des marchandises, et même sur la valeur de ces valeurs. Il s'y échange 591 963 milliards de Dollars (BRI, décembre 2008), hors produits dérivés négociés de gré à gré, souvent automatisés par ordinateurs, qui eux, représenteraient un volume de plus de 84 000 milliards de dollars, mais peut-être beaucoup plus. Sur ces marchés les accapareurs peuvent bénéficier d’un effet de levier de 100 pour 1, contre seulement 2 pour 1 sur le marché actions, ne payant que 1% des sommes qu'ils jouent effectivement. On achète ce que l’on n’a pas et l’on vend ce que l’on pourrait détenir, la réalité devient virtuelle. Les opérations des produits dérivés se déroulent directement entre intervenants, sans connaissance par qui que ce soit des positions de chacun. La traçabilité est impossible et personne ne sait exactement de quoi on parle. Donc le risque global n’est ni mesurable ni contrôlable.

De fait, ces fonds sont des investisseurs qui spéculent sur la hausse ou la baisse des marchés. Qu'il s'agisse d'actions, de titres de dette ou de matières premières, ils accentuent la flambée ou le plongeon des valeurs. Pour doper leurs profits, ils font jouer cet "effet de levier", c'est-à-dire qu'ils empruntent massivement, jusqu'à cent fois les montants investis. C'est un jeu dangereux où les bénéfices des uns ne peuvent être couverts que par les pertes des autres. Dans une période où règne le mensonge, plus rien n'est prévisible. Cette abondance de dettes fait planer un risque systémique, autrement dit une mise en péril de tout le système financier, économique et social.

Quand l'espoir et la confiance disparaissent, le spectacle s'effrite au verso, la révolte tend vers l'infini, et un changement de perspective émerge un peu partout.

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JETONS LES BOURGEOIS À LA TOMBE QU'ILS NOUS CREUSENT

Rapaces, communication 187, mai 2009.

La crise actuelle est d'abord le naufrage définitif de l'organisation bourgeoise du monde. Elle est le point final de l'arrogance de la classe dirigeante qui, depuis la chute du mur de Berlin, insultait quotidiennement tous ceux qui refusaient la fin de l'Histoire. La crise actuelle est le fiasco grotesque du système capitaliste, incarné dans une élite de plus en plus obscène et irresponsable.
La preuve est donnée, maintenant, que les experts patentés chargés de consolider cette société sont les mêmes qui conduisent la planète au chaos. Ces 30 dernières années, partout des spécialistes nous ont expliqué que le monde était devenu si complexe qu’il fallait leur en laisser le monopole en se contentant de réclamer du boulot ou de nous réjouir d’en avoir un. Durant toute cette période, la bourgeoisie et ses relais nous ont fait rentrer chez nous. On nous a fait comprendre que le confort des salons télévisés, la platitude des ballades dans les centres commerciaux, les vacances bon marché ou la stupidité religieuse étaient préférables aux tumultes de la pratique politique authentique.

Aujourd’hui, l’effondrement menace. Pour éviter la catastrophe qu’ils ont eux-mêmes concoctée, les fanatiques capitalistes nous dérobent ouvertement des milliers de milliards d’euros, nous licencient massivement, achèvent la destruction des services publics, nous appauvrissent brutalement. Et comme si cela ne suffisait pas, ces bouffons osent nous promettre pour bientôt des jours meilleurs.
Nous n’avons pas confiance en ceux qui nous mènent à l’abîme. Nous ne nous écarterons de la route du désastre qu’en nous débarrassant de la mafia bourgeoise. Maîtrisons-là alors qu’elle ne maîtrise plus rien.

La crise actuelle est la crise de toutes les représentations politiques. Missionnée par la grande bourgeoisie, la clique sarkozyste de l’Union d’une Minorité de Parasites nous prend pour un troupeau aussi docile que débile. Elle insulte l’intelligence de la classe ouvrière et lui commande de rester passive sous ses coups mortels. Alors que le sol se dérobe sous nos pieds, elle fait mine de découvrir ses propres méfaits, nous baratine et désigne des boucs émissaires pour nous manipuler. A travers des médias aux ordres, elle nous dégueule en permanence sa vulgarité et nous avertit qu’elle est prête à en découdre si nos colères devenaient menaçantes. Suréquipés, surentraînés, ses flics tabassent à tout va, pourchassent les sanspapiers, harcèlent la jeunesse prolétarienne, traquent les grévistes... Et se suicident aussi ! Ses juges emprisonnent à la chaîne. Ses militaires se préparent au combat urbain…
L’extrême droite, quant à elle, n’a plus rien à aboyer. Ses idées sont désormais institutionnalisées. Elle ne peut plus figurer qu’à d’autistes crétins qu’elle représente encore un semblant de solution, elle que la lutte de classe révèle sous son vrai jour : celui d’ennemi irréductible des travailleurs.
La gauche nous a mille fois trahis, réprimés, méprisés. Au bout de toutes les contorsions, elle n’en finira jamais d’essayer de parasiter nos colères pour mieux les paralyser. Le PS veut nous faire oublier cette guerre socialequ’il a menée durant plus de 20 ans contre le prolétariat. Avoir occupé le rôle central dans cette guerre lui monte à la tête au point qu’il se sent propriétaire de nos voix. Il devrait plutôt s’estimer chanceux de bénéficier, pour l’instant, de l’inadmissible impunité qui le caractérise. L’extrême gauche veut changer nos révoltes en motifs d’aménagement du capitalisme. Elle prétend envisager un autre système en évitant l’affrontement avec la bourgeoisie. Les dirigeants syndicaux collaborent ouvertement avec le pouvoir en place, cherchent à négocier des miettes de pain ou de franches reculades. Confisquant notre capacité à faire grève, leurs mobilisations éparpillées de ces dernières années n’ont eu pour but que de nous démobiliser. Leur soi disant stratégie est l’organisation réelle de nos défaites.

Tout cela est insupportable. Il faut clairement montrer que les Thibault, Mailly, Chereque sont dans le camp d’en face. Organisons l’occupation des sièges des grandes centrales syndicales pour les dénoncer en tant que bastions ennemis ! Les travailleurs de Grèce et des Antilles ont montré la voie, seule la bataille frontale peut offrir la possibilité de vaincre !
Bâtissons le mouvement révolutionnaire prolétarien qui verra la victoire des conseils de travailleurs dans chaque entreprise, école et quartier. Construisons des réseaux de lutte à l’intérieur des syndicats pour saboter les directions syndicales, à l’extérieur pour préparer les comités de grèves et les groupes de combat.
A bas la société de classe, a bas le capitalisme !

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APPEL À LA DÉSOBÉISSANCE CIVILE

Raoul Vaneigem, avril 2009.

Quand un État promulgue des lois qui vont à l’encontre du sens humain, il se prive du droit de les faire appliquer. Nul n’est tenu d’obéir à un ordre qui porte atteinte à la dignité de l’homme. À l’infamie de la délation et de la chasse aux sans-papiers, il n’est qu’une seule réponse : la désobéissance civile, au nom de la solidarité humaine. Si nous n’y prenons garde, bientôt ce seront les grévistes et les travailleurs occupant leurs entreprises qui serviront de boucs émissaires aux gouvernements en crise.

Nous sommes entrés dans une ère où l’affairisme qui a programmé sa propre faillite prétend programmer aussi celle de notre existence. Comme le disait le manifeste d’Édouard Glissant, de Patrick Chamoiseau et de leurs amis, le problème n‘est pas le panier de la ménagère mais la poésie de la vie, dont le système économique continue de nous dépouiller. Le mépris et le cynisme des multinationales vont de conserve avec la veulerie du clientélisme politique qui renfloue l’escroquerie des banksters avec l’argent des citoyens. Qui nous fera croire que les taxes et des impôts, hier prélevés au nom du bien public, vont servir aux hôpitaux, désormais traités comme des "entreprises en difficulté", aux transports en commun, à la poste, aux écoles, aux chercheurs, à la métallurgie, aux énergies alternatives, aux entreprises socialement utiles ? 

Alors que les travailleurs sont licenciés massivement et que l'argent public dédommage les gestionnaires de faillite, comment supposer que les citoyens vont tolérer sans réagir que ceux qui représentent moins le peuple qu'un pouvoir politique et économique crapuleux se foutent d'eux à ce point ? Or ce qu'il faut craindre, c'est la violence aveugle du désespoir, celle que suscitent partout les provocations imbéciles d'un Etat qui mise sur elles pour restaurer une autorité qu'il n'a plus. C'est ici que la solidarité avec les sans-papiers revêt une importance primordiale : elle démontre que les lois répressives d'un Etat, au service du capitalisme qui dévaste la Terre, sont nulles et non avenues quand ce qui est en jeu c'est le drot, non à une survie de bêtes traquées, mais à la vie. A une vie que la cupidité capitaliste détruit dans l'individu et dans la société. La solidarité avec les sans-papiers exprime la volonté d'une solidarité plus vaste, d'un mouvement réunissant dans un même combat ceux qui, lassés du clientélisme politique de gauche et de droite, prennent conscience qu'il est temps d'opposer à une démocratie parlementaire corrompue l'expérience de la démocratie directe.

C'est aujourd'hui qu'émerge, lentement mais sûrement, l'idée que l'humain l'emporte sur la barbarie et sur l'injustice. Si nous ne sortons pas de la réalité économique en créant une réalité humaine, nous permettrons une fois de plus à la barbarie marchande de se perpétuer. Il n'y a pas d'autre issue à la crise que la généralisation pratique du principe : l'humain prime l'économie ; la défense de l'homme, de la femme, de l'enfant et de la nature révoque les lois du commerce.

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TROIS PETITS COCHONS, PENDUS AU PLAFOND...

Paul, mai 2009.

Quand on pense aux efforts que des idéologues comme Minc ou Fukuyama ont dépensé pendant trois décennies pour éliminer du vocabulaire moderne des termes comme « prolétariat », « classe ouvrière », « lutte des classes », il a suffi d’une série d’opérations financières grossièrement ratées pour que ces gros mots réapparaissent comme un furoncle honteux sur la face du spectacle. L’aristocrate De Villepin, sans doute nostalgique de l’époque où l’on pendait ses ancêtres aux lanternes, annonce que l’époque est révolutionnaire, espérant sans doute affoler de la sorte le petit agité qui lui a volé le trône, lui-même frappé depuis l’âge de ses treize ans de soixante-huito-phobie, souhaitant peut-être au fond de lui que le peuple de tradition régicide qui l’a élu le prenne pour roi en le menant à l’échafaud. On nage en plein délire.

Lorsque des étudiants grecs s’allient à une partie de la jeunesse athénienne pour mettre le feu à la ville, aussitôt les prophètes de mauvais augure qui aiment agiter en France la clochette annonciatrice des catastrophes prédisent que la fièvre grecque risque de rallumer l’incendie des banlieues parisiennes. On craint même que l’agitation des Chemises Rouges thaïlandaises ne s’étende jusqu’à chez nous. A force de croire en la réalité quantique de la mondialisation, on s’imagine qu’un pet de mauvaise humeur à Bangkok peut enflammer les esprits rebelles en n’importe quel coin du monde. Une opération financière malheureuse à Londres sème la panique à Singapour. Le maître-mot de ce jeu de quille est : CONTAGION.

Et voici que de sales petits cochons refilent à des Mexicains une mauvaise grippe qui se répand. Il n’en faut pas plus pour enfler à la taille de la planète la vieille peur de la peste. La contagion nous guette. Attention aux contacts. Quittez vos cagoules de vilains autonomes et cachez vos naseaux derrière des masques vendus en pharmacie. Dans les aéroports, des observateurs reluquent les passagers des avions pour déceler s’ils ont contracté un rhume virtuellement mortel. On compte les morts. Curieusement, il y en a plus chez les pauvres, au Mexique, que chez les riches, en Californie. Mais on oublie les conditions sanitaires et économiques. Tout est dans la structure du virus. On met en quarantaine des gens dont le ministre annonce à la télé qu’ils vont bien. Les gouvernement égyptien fait abattre tous les porcs du pays. Le ministère libanais de la santé veut interdire la bise. Au dernières nouvelles, il semblerait que cette grippe, débaptisée sous forme de « grippe A » pour ne pas vexer les Mexicains et les cochons, ne soit pas si terrible que ça. Comme les autres épidémies, quoi. Le délire a frappé tous les dirigeants.

Il n’y a pas si longtemps, alors qu’un certain G.W. Bush faisait office de président des Etats-Unis, des sondages annonçaient que la moitié de ses concitoyens croyaient en l’imminence de l’Apocalypse telle qu’elle est décrite dans des textes dits sacrés. Voici donc venir la Bête, sous forme d’un petit cochon qui tousse. L’Ange va brandir son épée de lumière et le Jedi nous conduira tous sur une planète hors d’atteinte des méchancetés des vilains satans. Benêts et bouffons font une farandole. Les ouvriers porteurs de fièvre révolutionnaire vont couper la tête de leurs patrons. Le président fera un pas de deux et les forces de l’ordre vaccineront tous les petits cochons. Le pape accusera les capotes anglaises d’avoir servi de réservoir à microbes et on baptisera les truies pour les purifier.
Demain sera un autre jour, c’est sûr.


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FUTUR EN FAILLITE, RÊVE EN DÉRIVE
Crise perpetuelle ou l’achèvement routinier d’une société sans devenir

Lukas Stella, février 2009.

La confiance a disparu et la finance dérive en terre inconnue. La crise est nouvelle et durable, personne ne sait ce qu’elle va devenir. Les banques paniquent, la bourse perd les pédales et tout le monde attend ce qu’il va arriver. Le marché devait être régulateur, mais il n’a jamais régulé que le pillage de la planète pour le profit de quelques multimilliardaires qui s’accaparent ce magot démesuré, par les jeux obscurs de leurs spéculations sans limite.

"S’il ne faut au travailleur qu’une demi-journée de travail pour vivre une journée entière, la deuxième moitié de la journée de travail est du travail forcé, du surtravail" (Marx), volé par les accapareurs qui préfèrent aujourd’hui le rejouer au casino mondial, plus lucratif, plutôt que de le réinvestir. Cet argent usurpé aux populations par quelques milliardaires gonfle d’années en années, et se multiplie très vite dans les réseaux informatisés de la spéculation financière.
Le travail c’est l’enfer grâce aux rafles exorbitantes des actionnaires qui imposent leur dictature économique, et dont l’avidité sans limite approche maintenant des 50% par an. Plus de 70 milliards d’Euros versés en 2008 aux actionnaires du CAC 40, dividendes multipliés par 7 en 7 ans. Des profits historiques accumulés par Total de 13,9 milliards, 2 milliards de bénéfice à Loréal, 1,2 pour Air Liquide, 3 milliards pour EDF et jusqu’à 7 milliards chez Sanofi-Aventis.

Contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire les banques se partagent aussi leur part du gâteau, des bénéfices de 3,4 milliards à la BNP, 2 milliards à la Société Générale et 1 milliard au Crédit Agricole... Ceci n’empêche pas le gouvernement de sortir de son chapeau 365 milliard d’Euros pour les banques, plus deux rallonges de 10 milliards et 26 milliards pour l’économie, soit 411 milliards et seulement 1,4 milliards pour le social.

Si le gouvernement n’avait pas réduit les impôts directs, cadeau pour les plus riches, il aurait économisé depuis l’an 2000, 30 milliards d’Euros par an, soit 240 milliards. Si on y ajoute les réductions des cotisations patronales qui n’ont pas vraiment créé d’emploi, 20 milliards multipliés par 8 années, on aurait un total de 400 milliards d’Euros qu’on aurait pu injecter dans le social, soit 285 fois plus que ce qui a été prévu, et ceci sans avoir à piller un futur déjà en faillite.
L’arnaque est aujourd’hui générale et mondiale, c’est toute la société qui est escroquée par un petit groupe de multimilliardaires sans aucun scrupule. Et pendant ce temps, le petit larbin des milliardaires, le fou des rois de la finance fait son spectacle quotidien et brouille les cartes pour mieux servir ses maîtres...

Dans la panique, les politiques retournent leur veste et appellent, dans le désespoir, à plus de contrôle. Mais lorsque tout est informatisé, plus de contrôle provoquerait la multiplication de combines pour les éviter, et par conséquent plus de risques de dérapages. Les remèdes ont parfois des effets secondaires inattendus.
L’argent qui abondait, il y a quelque temps, dans les sphères de la haute finance, n’a pas disparu avec la crise, il a seulement changé de main. Les prises de bénéfices s’accélèrent aussi dangereusement que les faillites. La crise est crue, les pauvres paieront.

La richesse de quelques uns s’est réalisée par l’accumulation permanente d’une part de la valeur du travail dérobée aux travailleurs. Ces sommes cumulées depuis des années représentent aujourd’hui des richesses colossales qui circulent sur les marchés financiers à la recherche de profits faramineux à court terme. Les richesses usurpées dans l’économie réelle passent par des paradis fiscaux, des comptes numérotés, puis sont rejouées dans l’économie virtuelle beaucoup plus lucrative mais aussi plus incertaine.
C’est le temps des jeux sur la valeur de la valeur dans le temps. Sous le règne de l’arnaque, il s’agit de faire miroiter beaucoup d’argent facile et l’appât du gain fait le reste. Puis, il faut bien sûr, retirer sa mise avant la fin de la partie, sortir du jeu sans respecter les règles, ni les enjeux. A ce jeu pipé, les petits sont perdants car ils subissent les fluctuations. Par contre, les très gros spéculateurs créent les mouvements et les renversements, de ce fait ils ont toujours un temps d’avance sur les autres, ce qui leur permet de rafler le pactole.

Dans ce monde barbare, les truands de la fortune "à tout prix", ont tous les pouvoirs, et notamment celui de disparaître aux yeux du monde. Leurs larbins répandent la peur de la catastrophe pour maintenir le peuple dans la soumission et la servitude. Recroquevillé dans son quotidien, la trouille au ventre, il ne se rebelle pas. Et quand cette folie des accapareurs de richesse provoque de gros dégâts dans l’économie réelle, on demande aux populations appauvries de payer les réparations, afin d’éviter la banqueroute du casino mondial. Les gestionnaires d’État sèment la panique à tout vent pour mieux justifier ce détournement des fonds publiques, qui n’est qu’une escroquerie sociale de plus, mais une de taille.
N’oublions pas que les richesses n’ont pas soudainement disparues. Pendant cette période de confusion, certains font des affaires stupéfiantes.

"Ce qui est traité en bourse, cette plus-value volée aux travailleurs puis rejouée aux dés sur le marché, n’est que la partie visible de l’économie. La masse invisible de cet iceberg a plus que doublé en 10 ans, en échappant à toute réglementation. Elle représenterait plus de 80% des opérations financières. Les transactions sur le marché des changes et les produits dérivés négociés entre particuliers, représentent aujourd’hui environ 50 fois le volume des transactions de l’économie réelle. Elles se comptent en millions de millards de Dollars, et peut-être beaucoup plus car si elles ne sont pas contrôlées, on ne peut pas en connaître précisément le montant.
Ce que la propagande nous montre de la spéculation n’en n’est qu’une petite partie. En effet les quatre cinquièmes des opérations financières se déroulent hors-marché, de gré à gré entre ordinateurs, de particuliers à particuliers, sans comptabilité, sans contrôle et sans entrave. La finance s’est numérisée et l’économie dématérialisée."

(Stratagèmes du changement, de l’illusion de l’invraisemblable à l’invention des possibles, extrait du chapitre III)

Le spectacle, qui n’est rien d’autre que la vision publicitaire du monde marchand sur lui-même, ne parle que de débâcle économique, doublée d’une récession sociale, pour mieux faire disparaître cette gigantesque rafle des richesses par quelques accapareurs au dessus des lois, au delà du visible. Dramatiser la situation leur permet de faire croire à la fatalité de cette crise inévitable, bouc émissaire planétaire, afin de mieux cacher cette monstrueuse arnaque ainsi que les suivantes qu’ils nous préparent. La prochaine crevaison viendra-t-elle de la bulle des fonds de pension, des matières premières, de l’énergie, des produits agricoles, ou alors des paris sur le futur ? La réaction en chaîne qu’elle pourrait entraîner n’est pas prévisible. Tout est possible...
La peur de l’avenir n’est que l’expression de l’incertitude du devenir des capitalistes qui n’ont plus de futur. Tous ceux qui n’ont plus grand chose à perdre ont tout à espérer d’un nouveau monde émergeant par nécessité.
Ce qui nous arrive n’est pas un accident de parcours, mais bien l’aboutissement du capitalisme, l’achèvement d’un monde suicidaire.

Il n'y a pas de récession pour les ultra-riches. On les appelle les high net worth individuals ou HNWI dans le jargon. Pour faire partie de ce club informel comptant plus de 10 millions de membres en 2007, il faut détenir au moins un million de dollars en actifs financiers. La richesse totale de ces «super-riches» atteignait 40 700 milliards de dollars en 2007, soit 9,4 % de plus que l’année précédente, selon le World Health Report 2008 de Merrill Lynch et Capgemini.
Au sein du club, c’est le groupe des plus riches, les «ultra-HNWI», détenant au moins 30 millions de dollars, qui a connu la plus forte croissance, 14,5 % de richesses en plus et 8,8 % de nouveaux membres. Mais ici sont oubliées les transactions de gré à gré, d'ordinateur à ordinateur qui échappent à tout contrôle et ainsi manquent à l'appel en devenant invisibles. Combien de milliers de milliards de dollars ne sont pas comptés dans ce calcul des richesses ?..
Non, les richesses n’ont pas disparu dans la tourmente. Comme l’affirme Georges Sorros, les multimilliardaires, spéculateurs de haute volée, ont déjà profité largement de la crise en réalisant leurs plus gros bénéfices par des affaires douteuses, mais combien juteuses.
C’est maintenant les États qui spéculent sur les banques et s’endettent pour créer de l’argent à tout prix, en l’empruntant à un avenir incertain, ce qui dévalue les monnaies, provoquera de l’inflation qui appauvrira les populations encore un peu plus. Les paris sur l’imprévisible pillent un futur en dépôt de bilan, le précipitant dans la fin d’un monde qui n’a plus de devenir, laissant échapper malgré-lui, de nouvelles perspectives qui esquissent l’ébauche de changements devenus possibles, et surtout indispensables.

La crise économique et financière, cancer qui ne fait que commencer à se développer avec cette première bulle, est maintenant une crise sociale générale. Il est aujourd’hui clair que les décideurs de la dictature économique ont largement fait preuve de leur irresponsabilité en menant la société à sa faillite promise, ruinant un futur déjà condamné, en polluant toute vie sociale et détruisant irréversiblement la planète. La confiance a disparu, et les décideurs sont tenus responsables de cette situation désastreuse. C’est la fin des prédateurs qui se réalise, et rien ne sera plus comme avant, le spectacle de la fin n’y pourra rien changer.

"Tous les experts du pouvoir, et tous leurs ordinateurs, sont réunis en permanentes
consultations pluridisciplinaires, sinon pour trouver le moyen de guérir la société malade, du moins pour lui garder autant que faire se pourra, et jusqu’en coma dépassé, une apparence de survie...
Les jours de cette société sont comptés ; ses raisons et ses mérites ont été pesés, et trouvés légers ; ses habitants se sont divisés en deux partis, dont l’un veut qu’elle disparaisse."

Guy Debord, Préface à la quatrième édition italienne de "La société du spectacle", 1979.

La seule issue est à vivre avec nos différences. Tout en nous ré-appropriant l’usage de nos vies quotidiennes, instaurons la démocratie directe dans les entreprises et tous les établissements publiques, une personne une voix, qu’il soit élève ou inspecteur, manutentionnaire ou actionnaire. L’autogestion généralisée de la vie dans le cours des jeux écologiques des relations, est un minimum nécessaire à un changement de perspective devenu incontournable. Quand tout devient insupportable il est prudent de ne plus supporter, et le désir de changer peut alors se transformer en plaisir de changer avec les autres.
Notre devenir sera ce que nous en ferons tous ensemble.

Ni entrave ni temps mort !

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LA FIN DES CERTITUDES

ilya prigogine, la fin des certitudes Ilya Prigogine
Chimiste, physicien et philosophe, prix Nobel de chimie en 1977.

"Il est vrai que nous perdons la notion de certitude. Mais la certitude n'a jamais fait partie de notre vie. Je ne sais pas ce que sera demain. Pourquoi penser que la certitude est la condition même de la science ? L'incertitude est inhérente au comportement humain. Toute prise de décision à l'échelle humaine comporte un élément aléatoire. Il n'existe pas, au niveau de l'homme, d'équation de Newton qui vous permette de décider s'il est préférable ou non de prendre votre parapluie. La science traditionnelle identifiait raison et certitude, et ignorance et probabilité. Il n'en est plus ainsi aujourd'hui. (...)
L'idée d'une science économique autonome est aujourd'hui battue en brèche, car le comportement économique fait partie du comportement social et les valeurs économiques ne peuvent pas être traitées indépendamment du comportement humain."
Entretien avec Ilya Prigogine, Résonance nº 9, octobre 1995 (extraits).

"Nous ne pouvons pas prévoir le futur mais nous pouvons le préparer."
"Sans la cohérence des processus irréversibles de non-équilibre, l’apparition de la vie sur la Terre serait inconcevable."
"Dès que l’instabilité est incorporée, la signification des lois de la nature prend un nouveau sens. Elles expriment désormais des possibilités."
"Nous assitons à l’émergence d’une science qui n’est plus limitée à des situations simplifiées, idéalisées, mais nous met en face de la complexité du monde réel, une science qui permet à la créativité humaine de se vivre comme l’expression singulière d’un trait fondamental commun à tous les niveaux de la nature."
"En Chine et au Japon, “nature” signifie “ce qui existe par soi-même."
"Dans la mesure où on laisse aller les choses au hasard, on peut prévoir qu’un système clos caractérisé par quelque ordre initial évoluera vers le désordre, qui offre tellement plus de possibilités."
"La vie n’est possible que dans un univers loin de l’équilibre."
"Le possible est plus riche que le réel. L’univers autour de nous doit être compris à partir du possible, non à partir d’un quelconque état initial dont il pourrait, de quelque manière, être déduit."
"On avait l'habitude de penser que le rationnel était le certain, ce qui est déterministe. On voulait privilégier l'être par rapport au devenir, tandis que pour moi, c'est le devenir et non pas l'être qui est essentiel du point de vue ontologique."
"A propos des structures dissipatives, nous pouvons parler d’auto organisation”.
"Le futur n’est plus donné. Il devient une construction”.
"Les lois de la nature acquièrent alors une signification nouvelle : elle ne traitent plus de certitudes mais de possibilités."
Ilya Prigogine, La fin des certitudes (extraits).


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QUAND L'OBÉISSANCE EST DEVENUE IMPOSSIBLE

Emmanuelle K. (extraits)

La machine continuait comme avant, le salaire tous les mois, mais un vide à ma place... La maladie fut mon cadeau.
Prise de risque, réaction de santé, révolte.
Refus évident de continuer d’accepter la stupide bien-portance des économes qui dosent leurs passions et étalonnent leurs désirs à la mesure communément imposée et ne courent pas le risque le seul de se détruire en passant le cap d’un épuisement tel qu’on s’y brise ou qu’on en vit.

Il y a là un acte qui en appelle, par la violence, à la conscience de ce que la vie n’est pas ce qu’elle pourrait être et qui nous met dans la nécessité réelle celle-là -si l’on ne veut pas crever ou habiter sa peur- de trouver la thérapeutique vraie, qui consisterait à -jour par jour et obstinément- réduire l’écart obscène entre cette vie imposée et subie et l’autre, celle de la respiration, du trouble, des jeux, des plaisirs et des fantaisies, celle de nos envies de rire, de divaguer, de sourire, de vivre sons, de vivre feu, d’être habités par nos demeures et de danser à l’envers en nous multipliant.
Ne pas savoir le temps qu’on ne s’est pas choisi.

Et je dansais dans les rues maintenant disponible aux désirs de dérive que j’avais toujours eus.
Et je faisais tout à l’envers pour le plaisir. Vivre la nuit, dormir le jour, ne plus dormir pour être ivre de fatigue, voulue, et voir l’autre, toucher l’autre, vivre l’autre, reconquérir ma ville, ma cité, volée et mon temps, volé.
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http://www.lekrill.fr/obeissance.html
http://emmanuelle.k.perso.neuf.fr/index.html

« Je pense que la voix des poètes est trop peu entendue. Si Hölderlin se trouvait déjà autorisé à railler "mais en ces temps à quoi bon des poètes !", il me semble qu’il aurait été aujourd’hui condamné plus prématurément encore au silence et à la folie. Il y a dans l’œuvre d’emmanuelle k. cette authenticité qui tend désormais à disparaître… Nous sommes ici à contre courant de la quête ordinaire d’une notoriété vide… »
RAOUL VANEIGEM

« La témérité de son engagement est plus que salutaire en ces temps de couardise revendiquée. Elle ouvre une voie d’écriture fertile, exigeante, réfléchie… Je pressens chez elle, en même temps qu’une force de caractère peu commune, une blessure profonde… »
ANDRÉ CHENET

« Il est des œuvres, des textes, des poèmes qui sont impossibles à critiquer tant ils embrassent et embrasent. Les éléments de comparaison ne valent pas, les instruments de mesure n’existent pas. Les sentiments suscités sont tellement forts, profonds, personnels que « l’art de la critique » est impossible… Sur les deux cent vingt deux pages que totalisent les quatre recueils tout serait à citer… »
Yann Orveillon (LES VOLEURS DE FEU)


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ULTIME LETTRE AU BARON PETDECHÈVRE
de son ex-secrétaire au château de Saint-Magloire

Paul, février 2009.

Monsieur le Baron,
Vous dirai-je assez ma profonde gratitude pour m'avoir, en me licenciant, rendu ma dignité en même temps que ma liberté. Certes je n'ignore pas que vous eussiez préféré me garder à votre service, attendu justement les avantages que vous tiriez de ma présence auprès de vous. Mais les circonstances du moment, notamment financières, vous ont contraint à restreindre votre train de vie. Je ne peux résister au malin plaisir de vous dire à quel point les mauvaises nouvelles de Saint-Magloire me comblent d'aise, à présent que je ne suis tenu à aucun devoir de réserve concernant la piètre opinion que j'ai des maîtres que j'ai servi, dont vous.

Ainsi donc votre fortune s'est mise à fondre au soleil de la crise financière qui secoue le monde. Même si cela doit coûter leur salaire à tous les employés dont vous avez dû vous séparer, vous ne pouvez imaginer avec quelle joie nous observerons couler les entreprises des gens de votre espèce. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, on l'a vu lors du déclenchement de la catastrophe : l'effondrement imminent du capitalisme. Certes, cette saloperie a la peau dure et nul ne peut prédire à quelle vitesse l'ignoble bâtisse sombrera, espérons-nous corps et biens, nonobstant le respect qu'à une époque je vous dus.

Grâce à la succession des chocs qui ont commencé d'ébranler la structure de l'économie, on a compris comment les vôtres s'y sont pris pour dissimuler les trous que leurs dépenses somptuaires y creusaient : vous avez endetté le monde sur plusieurs générations et vous vous remplissiez les poches avec les futures économies des enfants de vos employés. Mais votre absence totale de pudeur n'a d'égal que la bêtise avec laquelle vous et les parvenus de votre acabit profitiez des biens dont vous vous arrogeâtes la propriété. Le petit président que vous avez propulsé à la tête de votre république en est d'ailleurs le parangon, aussi nul dans l'art et la manière de se gonfler d'importance qu'il fait étalage sans honte de sa cuistrerie de nouveau riche. Vous ne pouvez savoir avec quelle délectation j'apprends que quelque immonde de vos amis s'est pendu à l'annonce des pertes de son capital. Rien ne peut faire plus plaisir aux pauvres que le désespoir des riches.

Il paraît que vous peinez à garder votre château, à deux doigt d'être bradé à quelque escroc qui en fera un gîte d'étape pour représentants de la dernière heure, avant qu'enfin les sans-logis du voisinage ne vienne squatter vos salons. Comme la chute de l'économie est belle à regarder, autant sans doute que la tête du tyran lorsqu'elle tombe dans le panier de la révolution ! Vous avez beau baver à la populace des discours apaisants sur la façon dont vos congénères prétendent empêcher leurs châteaux de cartes bancaires de s'écrouler, vous savez que l'issue ne fait plus de doute : les jours de l'économie politique sont comptés. Autant dire que ce n'est pas de la fin proche du capitalisme dont on peut encore douter, mais du temps qu'elle va mettre à débarrasser notre planète des fétides institutions que les bourgeois y ont installées.

Déjà, monsieur le Baron, vous n'êtes plus que l'ombre du propriétaire arrogant que vous étiez. Vous entendez le peuple qui hésite avec peine à contenir sa joie mêlée de colère devant les pantomimes de vos amis face au malheur qui frappe à la porte de leurs banques. Bien sûr, vous allez encore de rameuter le ban et l'arrière-ban de vos zélés serviteurs, mais peu à peu, vous les sentirez vous échapper et vous les verrez se joindre aux feux de joie qui illumineront votre déconfiture. Trop de monde a tout intérêt à vous voir disparaître, vous et vos pantins protocolaires. Même l'air a hâte que s'arrêtent vos productions. La terre n'a plus besoin de vous.

Dans l'espoir que vous saurez nous débarrasser au plus tôt de votre insipide présence, veuillez ne rien croire, monsieur le Baron, aux promesses des ultimes bavards qui se présenteront pour vous sauver de la déroute.
Au plaisir de ne plus jamais être votre,
Anatole

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ENTRETIEN AVEC RAOUL VANEIGEM

2008

Votre ami Noël Godin nous a récemment confié ne croire que "dans l’insurrection, le débordement alcoolique et le foutre". C’est une formule qui vous convient ?
C’est un bon début. Je me méfierais d’un mouvement subversif qui impliquerait l’ascétisme, le sacrifice, le militantisme. Je pense aussi qu’il convient d’aller plus avant. Il faut être curé pour parler d’amour sans foutre mais si foutre sans amour a le mérite d’assouvir un besoin, ce n’est souvent qu’une forme de prédation ou une variante de ce consumérisme hédoniste où le désir, en perdant son authenticité, nous replonge dans un monde de falsification et de profit, dont nous ne voulons plus. Une passion qui ne s’affine pas s’inverse en cette pulsion de mort qu’est le réflexe de prédation, moteur de la survie et d’une économie fondée sur l’exploitation de l’homme par l’homme.

Vous écriviez dans le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations : "Survivre nous a jusqu’à présent empêché de vivre." Votre constat serait-il encore plus sombre aujourd’hui ?
Un constat, c’est ce qui sert à évaluer l’adversaire, non à se résigner, quelle que soit la puissance apparente qu’il présente. Pendant des décennies, on a imaginé une armée soviétique capable de fondre sur l’Europe et de l’envahir. On a su très vite que cette armée rouge était rongée par l’intérieur et inopérante mais cela arrangeait les démocraties occidentales. Exagérer le péril leur permettait d’occulter leur corruption et leur propre pourrissement. L’immense empire stalinien est tombé poussière en quelques semaines, révélant ce qu’il était depuis longtemps : un éparpillement de bureaucraties mafieuses.
Aujourd’hui, c’est l’empire des multinationales qui implose sous nos yeux, et la plupart continuent à se lamenter plutôt que de mettre en place une société où la solidarité et le bien commun seraient restaurés. Il s’agit de rompre avec un système qui nous détruit et de bâtir des collectivités et un environnement où il nous sera donné de commencer à vivre.

Les années 60 étaient celles du surgissement de la vie, de l’emballement militant, des excès d’une génération pensant s’approprier le monde. Le siècle s’amorçant semble bien morne, gris et vide en comparaison. Que diriez-vous à un jeune idéaliste pour lui remonter le moral ?
Que le monde marchand craque de toutes parts, qu’il est en train de s’effondrer en entraînant tous ceux qui s’attachent à lui, même en le combattant. Je veux dire qu’au lieu de rabâcher les mêmes critiques désespérées, il est temps de jeter les bases d’une société nouvelle, de construire l’autogestion en nous emparant des énergies alternatives et en les mettant au service des collectivités refusant d’avoir des comptes à rendre aux gestionnaires de la faillite mondiales et aux escrocs dont le pouvoir n’a d’autre soutien que la passivité et la résignation des masses. Ce que nous devons redécouvrir c’est notre propre inventivité, c’est la conscience de notre richesse créative. Il faut cesser de geindre sur ce qui nous déconstruit et rebâtir notre vie individuellement et collectivement.

Dans Entre le deuil du monde et la joie de vivre, vous citez notamment l’expérience libératrice de la guerre d’Espagne. Vous étiez à Oaxaca en septembre 2006 : était-ce aussi l’un de ces moments de grâce et de vie ?
En dépit de la répression meurtrière, des exactions et des tortures, la résistance n’a pas cessé à Oaxaca. Le feu est entretenu sous la cendre. Le mouvement des barricadiers, des libertaires et des communautés indiennes s’est débarrassé des ordures gauchistes – lénino-trotskysto-maoïstes – qui prétendaient récupérer le mouvement. Les choses sont claires et quand le combat reprendra, il sera sans crainte et sans ambiguïté.
En revanche, en Europe, où l’on ne fusille plus personne, ce qui domine c’est la peur et la servitude volontaire. Le système financier s’écroule et les gens sont encore prêts à payer leurs impôts pour renflouer les caisses vidées par les escrocs qu’ils ont portés à la tête des Etats. Ici, à la différence d’Oaxaca, les citoyens élisent le boucher qui les conduira à l’abattoir.

Dans le même esprit, que pensez-vous des textes d’Hakim Bey, cette idée que la liberté ne se trouve plus que dans des "zones d’autonomie temporaires" crées pour un temps sur internet, dans des manifs ou lors de fêtes illégales. L’homme libre d’aujourd’hui est-il un pirate occasionnel, surgissant quand l’occasion se présente ?
Je n’ai jamais confondu révolte et révolution, et moins encore émancipation et prédation. Le défoulement est un hommage au refoulement. L’émeute est un exutoire, la révolte est toujours récupérable. Les collectivités autogérées ne le seront pas. Nous ne sommes ni des pirates, ni des en-dehors, ni des marginaux, nous sommes au centre d’une société solidaire à créer et, que nous le voulions ou non, il faudra bien que nous apprenions à opposer une démocratie directe à cette démocratie parlementaire, clientéliste et corrompue qui s’effondre avec les puissances financières qui la soutenaient et la dévoraient.

A lire votre dernier ouvrage, on comprend que la solution ne peut être globale, mais trouvée en chaque individu. N’est-ce pas un élitisme trompeur, tant les hommes se révèlent plus souvent décevant qu’enthousiasmant ?
Quel homme ? L’arriviste, l’homme de pouvoir, le crétin autoritaire, assurément. Mais ceux qui veulent vivre humainement ne constituent pas une élite, ils ne sont pas des exceptions. Certes, les informations n’en parlent pas, le spectacle les ignore, mais il y a un autre monde que celui de la publicité et de la propagande journalistique, non ? Partout des collectivités se forment. Ce qui s’esquisse là, parfois avec maladresse et confusion, c’est un mode de vie véritablement humain, en rupture totale avec le monde marchand.
Une relecture du dernier livre vous le confirmera : pour moi, la solution ne peut être que globale et locale, collective et individuelle. Le bonheur d’un seul est solidaire du bonheur de tous. Le désespoir est la meilleure arme de nos oppresseurs.

Vous écrivez : "Je ne prophétise pas une brusque détente du vivant trop longtemps comprimé, je mise sur une échéance secrètement apprêtée, j’aiguise par avance cette conscience qui, en dépit d’interminables régressions léthargiques, lui imprimera son sens humain." Est-ce à dire qu’il va nous falloir prendre notre mal en patience encore longtemps ?
Le désir d’une vie autre est déjà cette vie-là. Survivre, c’est prendre son mal en patience. Mais tenter de vivre le plus heureusement possible est ce qui assure le plus sûrement de dépasser la survie. Il ne s’agit pas consommer du bonheur de supermarché, mais de créer pour soi et pour tous un espace et un temps affranchis de l’emprise de la marchandise. Le bonheur est un combat, non une denrée.

Ne jamais adhérer, ne jamais abdiquer, seulement vivre la tête haute et le coeur en paix, est-ce là le seul mot d’ordre ?
Donner un mot d’ordre, c’est faire peu de cas de l’autonomie et de l’intelligence individuelles. Ce que je souhaite, c’est une prise de conscience de nos propres capacités, c’est une volonté de miser sur ce qu’il y a en nous de vivant et d’humain

Le situationnisme a t-il jamais été plus actuel qu’aujourd’hui ?
En guise de réponse, je vous communique un petit tract rédigé lors des commémorations que vous savez :

Mise au point
Au silence qui, pendant près de quarante ans, a maintenu l’Internationale situationniste dans l’ostracisme a succédé le vacarme de sa récupération mondaine. Le situationnisme triomphe. Il a son marché, ses modes, ses thuriféraires et ses contempteurs. Son histoire est partout exposée, dans les amphithéâtres de la culture, comme une dépouille inanimée mais, par un piquant renversement, ce sont des cadavres qui l’examinent et le contemplent.
Dès le début, les situationnistes ont mis en garde contre le situationnisme, idéologie, catégorie spectaculaire, mensonge du vivant arraché à sa radicalité. De sorte que le situationnisme a réussi à être partout dans le spectacle, alors que les situationnistes n’y sont nulle part. C’est toujours aussi clandestinement que la somme des pensées mises à jour par les situationnistes commencent à se frayer un chemin et à effleurer les consciences en brisant peu à peu l’obscurantisme dominant.
Quel est l’état du monde ? Le nihilisme est la philosophie des affaires et du profit à court terme. Le vieux capitalisme n’entreprend plus rien, mieux, il sacrifie à la spéculation boursière l’industrie et les services publics qu’il se glorifiait hier de promouvoir. Le fétichisme de l’argent établit, plus qu’une complicité, une communion d’esprit entre l’abruti qui agresse les pauvres, brûle une école, une bibliothèque et la brute affairiste qui accroît ses bénéfices en détruisant le bien public. Moins le travail est utile, plus il a d’affidés. Les démocraties corrompues sont obsédées par le despotisme oriental colmatant ses lézardes avec la peur de la femme et les hantises du patriarcat aux abois. Sous le pressoir oecuménique de la marchandise, les religions se vident de leur substance dogmatique et rythment de leurs soubresauts une danse macabre partout réorchestrée pour galvaniser les adeptes de la mort. Il n’y a plus ni idées ni croyances qui ne se trouvent dénuées de sens, éviscérées, réduites à cet état de charogne emblématique, à quoi se rallient si aisément les foules galvanisées par la haine, le désespoir, l’ultime prédation, la quête frénétique d’un emploi d’esclave sur le marché du travail… Et si néanmoins la volonté de vivre soudain balayait de sa vague ces ruines où végète amèrement l’inexistence ?
La pensée situationniste n’est pas un défi mais un pari, elle qui a proclamé : c’en est fini de l’exploitation de la nature, c’est est fini du travail, de l’échange, de l’appropriation, de la séparation d’avec soi, du sacrifice, de la culpabilité, du renoncement au bonheur, du fétichisme de l’argent, du pouvoir, de l’autorité hiérarchique, du mépris et de la peur de la femme, de la subornation de l’enfant, de l’ascendance intellectuelle, du despotisme militaire et policier, des religions, des idéologies, du refoulement et de ses défoulements mortifères !
La vie a tous les droits, la prédation n’en a aucun.


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MANIFESTE POUR UNE DÉSOBÉISSANCE GÉNÉRALE
Ne sauvons pas le système qui nous broie ! (extraits)

Sous-Comité décentralisé des gardes-barrières en alternance

Aujourd’hui, c’est l’empire des multinationales qui implose sous nos yeux, et la plupart continuent à se lamenter plutôt que de mettre en place une société où la solidarité et le bien commun seraient restaurés. Il s’agit de rompre avec un système qui nous détruit et de bâtir des collectivités et un environnement où il nous sera donné de commencer à vivre. […] En dépit de la répression meurtrière, des exactions et des tortures, la résistance n’a pas cessé à Oaxaca. Le feu est entretenu sous la cendre. Le mouvement des barricadiers, des libertaires et des communautés indiennes s’est débarrassé des ordures gauchistes – lénino-trotskysto-maoïstes – qui prétendaient récupérer le mouvement. Les choses sont claires et quand le combat reprendra, il sera sans crainte et sans ambiguïté. En revanche, en Europe, où l’on ne fusille plus personne, ce qui domine c’est la peur et la servitude volontaire. Le système financier s’écroule et les gens sont encore prêts à payer leurs impôts pour renflouer les caisses vidées par les escrocs qu’ils ont portés à la tête des États. Ici, à la différence d’Oaxaca, les citoyens élisent le boucher qui les conduira à l’abattoir. »
Raoul Vaneigem, octobre 2008

DEPUIS DES DECENNIES, LES DIRIGEANTS DE LA PLANETE SEMENT UN VENT MAUVAIS.
L’instabilité des vies des individus, ballottés entre un présent peu satisfaisant et un no future érigé en idéal de la soumission a été, pour « nos » dirigeants, ainsi que celles et ceux qui les servent, une excellente façon d’asseoir leur domination, ôtant aux individus toute perspective d’avenir sûr. Tel est le fond de la thèse du dernier livre de Naomi Klein, qui affirme que nous sommes entrés dans l’ère de « la stratégie du choc », selon son titre même : le système soumet les populations à des catastrophes sociales, économiques et guerrières répétées, désorganisant la vie des individus, lesquels ne cherchent plus qu’à se préserver du mieux possible des drames alentour. C’est le chacun-pour-soi généralisé, sous prétexte de sauver encore les médiocres avantages que nous espérons conserver contre toute évidence. Cette thèse est étayée avec beaucoup plus de brio dans Catastrophisme. Administration du désastre et soumission durable, de René Riesel et Jorge Semprun, dont le titre dit avec exactitude ce qu’est l’époque dans laquelle nous nous engouffrons. Il est temps, aujourd’hui, que « nos » dirigeants soient balayés par la tempête qu’ils annoncent.

Ce système nous a proposé jusqu’à maintenant d’accumuler, de vivre à fond dans l’avoir. Et il a acheté notre complicité, alors que des êtres humains n’avaient même pas la possibilité de vivre décemment. Cette misère s’étend à tout être vivant. La terreur d’État, l’asservissement industriel, l’abêtissement capitaliste et la misère sociale nous frappent tous et toutes. Insidieusement et continuellement, ces forces néfastes séparent notre être intime. Une partie de nous se voit subrepticement contrainte à être le bourreau de notre autre moi, celui qui rêve, sait et veut que ce monde ne soit pas celui-là. Combien d’entre les citoyens tentent difficilement de défaire la nuit ou pendant leur maigre temps libre ce dont ils ont été complices chaque jour travaillé ?

Ce mépris dans lequel nous tient le système est essentiel, comme est fondamentale la négation de nos envies authentiques au profit d’un seul désir : consommer. Or, avec le krach, possible ou probable voire proche, de l’économie, il s’agit maintenant d’être, et de nous passer de ces avoirs frelatés. Car le système, dans les mois qui viennent, va se montrer de plus en plus incapable de satisfaire nos simples besoins, même de produits empoisonnés.

Au lieu de ce monde mortifère et bientôt dictatorial, nous nous entendrons ensemble, sur place, découvrant à la fois notre capacité à nous organiser et en même temps l’impossibilité de compter sur un système failli. Ce peut être du rêve que de penser cela. Une utopie ! Quoi qu’il en soit, avant l’effondrement, il serait dramatique d’y renoncer d’emblée. Déclarer le combat perdu avant même de l’engager reviendrait à souhaiter que, d’une façon ou d’une autre, ce système perdure, avec son cortège d’iniquités, de destructions, d’inhumanité. C’est pour cela que nous devons retrouver la confiance perdue en nos propres utopies. Ce n’est pas de « croyance » dont il s’agit ici, mais plutôt de construction d’un futur à la fois utopique et réaliste.

Nous appelons les individus qui n'acceptent plus les faux semblants démocratiques à désobéir aux lois injustes qui criminalisent le mouvement social et enferment nos camarades, à déserter les partis et les organisations qui collaborent avec les démocratures en place, à préparer la grève générale et à se joindre à toutes les actions de démonstration de force, dans la rue et ailleurs. Saisissons toutes les occasions pour construire au quotidien, dans les rencontres et dans la lutte, l’outil dont nous avons besoin pour mener nos actions. Parti pour certains, syndicat, coordination ou organisation révolutionnaire pour d’autres, peu importe si l'objectif de ces formes politiques est d'établir la démocratie directe que le pouvoir en place et les capitalistes craignent bien plus que la dictature policière et militaire qu'ils préparent activement. Agissons dès maintenant en profitant du peu de liberté qui nous reste, pour construire ensemble par la grève générale cette démocratie directe qui nous permettra de nous regrouper, de lutter, de nous organiser et de vaincre.

http://libertesconquises.blogspot.com/

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NICOLÉON

Victor HUGO

Que peut-il ? Tout.
Qu'a-t-il fait ? Rien.
Avec cette pleine puissance, en huit mois un homme de génie eût changé la face de la France, de l'Europe peut-être. Seulement voilà, il a pris la France et n'en sait rien faire.

Dieu sait pourtant que le Président se démène : il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète ; il cherche à donner le change sur sa nullité ; c'est le mouvement perpétuel ; mais, hélas ! cette roue tourne à vide.

L'homme qui, après sa prise du pouvoir a épousé une princesse étrangère est un carriériste avantageux.
Il aime la gloriole, les paillettes, les grands mots, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. Il a pour lui l'argent, l'agio, la banque, la Bourse, le coffre-fort. Il a des caprices, il faut qu'il les satisfasse.
Quand on mesure l'homme et qu'on le trouve si petit et qu'ensuite on mesure le succès et qu'on le trouve énorme, il est impossible que l'esprit n'éprouve pas quelque surprise.
On y ajoutera le cynisme car, la France, il la foule aux pieds, lui rit au nez, la brave, la nie, l'insulte et la bafoue !
Triste spectacle que celui du galop, à travers l'absurde, d'un homme médiocre échappé.

Victor HUGO, dans "Napoléon, le petit".


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LE PRIX DU VENT

Paul, octobre 2008.

« Je vais pour affaires pressantes, ainsi trêve de parade ; vous aurez soin
du peuple ; plumez-le bien dans mon absence ; car nous dépensons beaucoup,
et on ne sait pas ce qui arrivera ».

(Samuel Beckford, Vathek)

« C'est du bon air, mais c'est du vent quand même »
(Robert Bruses, FAO Economics,
à propos du communiqué du G7 du 10 octobre)

Avec le feuilleton de ce qu'il est convenu d'appeler la « crise financière », on en apprend de belles, par exemple que : « le volume des transactions consacrées à l'économie réelle ne représente environ que 2% de la totalité des échanges monétaires » (Le Monde, 12 octobre 2008) Faut-il en déduire que 98% du pognon circulant dans le monde se trouve dans une autre sorte d'économie ? Virtuelle ? Irréelle ? Surréaliste ? Mafieuse ? Les journalistes qui emploient de semblables expressions ont probablement trop joué sur des consoles de jeux vidéos : ils croient que la fiction est un domaine de « réalité virtuelle » face à celui de la vie quotidienne. Cela signifie-t-il que 98% du fric existant sur la planète n'est en fait qu'un argent de fiction : autrement dit, une « monnaie de singe », un peu comme les billets de Monopoly® ? Mais alors qu'est-ce que l' « économie réelle » ?

Le mot « économie » vient du grec oikonomia, qui signifie « gestion de la maison ». Alors on comprend mieux : l'économie réelle, c'est celle de la maison. C'est la gestion du porte-monnaie. Ce qu'il faut acheter pour manger, se vêtir, se loger, en face de ce qu'on gagne. En Aquitaine, il y a fort longtemps, on mettait son argent dans un petit sac, appelé « bogette ». Les Anglais, qui occupaient à cette époque la région, ont retenu le mot qu'ils ont prononcé à leur façon et il est devenu : budget. C'est là qu'on mettait ses économies réelles et c'est devenu le mot pour désigner ce qu'on en fait. Chacun connaît les difficultés de l'équilibre "budgétaire", surtout lorsqu'il faut boucler les fins de mois. On connaît le prix des choses et les revenus qu'on a. L'équilibre entre les deux nous donne notre « pouvoir d'achat ». Il n'y a rien de très compliqué là-dedans.

L'argent vient du travail, c'est un secret de polichinelle. Sans production de richesses, pas de richesses, et sans richesse, pas d'argent. Il n'y a pas besoin d'être Karl Marx pour le comprendre. Mais l'argent, c'est aussi le Trésor des riches propriétaires, qui récupèrent une partie du travail des autres en ne le payant pas (en le rétribuant moins que ce qu'il rapporte). Quand on en a beaucoup, il ne sert plus à l'économie réelle, car on en a trop pour le dépenser quotidiennement. Alors on s'en sert pour autre chose. Comment faire de l'argent avec de l'argent sans travailler ? On spécule. Par exemple, on achète des denrées et on les revend plus cher. Pour que ce soit possible, on stocke et les prix montent. On peut aussi prêter de l'argent à intérêt et d'autres choses encore. C'est le métier des banques.

La source de la richesse, c'est évidemment le travail, c'est-à-dire la production de biens et de services. La source de la finance, c'est ce que les uns tirent du travail des autres. Pour en augmenter le profit, il faut augmenter la richesse produite ou diminuer le coût de sa production. Payer moins cher les producteurs en améliorant la productivité est le meilleur moyen d'augmenter la plus-value qu'on tire du travail. C'est devenu plus facile en globalisant mondialement l'économie, par exemple en vendant au prix du marché européen des marchandises fabriquées par des ouvriers payés au prix de la main-d'oeuvre sur le marché de l'emploi de pays pauvres. L'énormité des plus-values ainsi réalisées, s'ajoutant aux sommes fabuleuses réalisées grâce aux spéculations sur les sources d'énergie, comme le pétrole, a gonflé la masse globale d'argent bien au delà des possibilités d'achat, même de parts d'entreprises ou de stocks de matières premières. Autrement dit, les bénéfices accumulés par les propriétaires ont dépassé dans des proportions ahurissantes les limites réelles de l'économie. Même en achetant tout ce qui se trouvait à portée, il y en avait trop. Dans le même temps, évidemment, la grande masse des gens s'est trouvée réellement appauvrie. De plus en plus pauvre. Y compris ceux qui, dans un premier temps, avaient cru profiter des retombées financières de cette gigantesque augmentation des profits. Car c'est la loi du capitalisme : le faible est mangé par le fort. Et peu à peu, les petits profiteurs deviennent eux aussi des prolétaires comme les autres. Les « classes moyennes » rejoignent la foule de ceux qui n'ont que l'économie réelle à se mettre sous la dent. A chaque crise, les banques et les fonds d'investissement fusionnent pour ne laisser place qu'aux plus forts (logique célébrée par l'esprit de compétition). Les benêts, qui écoutent trop les médias, croient que c'est bon pour eux parce que ça augmente la « richesse nationale », sans voir que celle-ci leur échappe et qu'on fait de leur chair de dindon de la farce à garnir les beaux plats des festins auxquels ils ne participent pas.

La globalisation a été célébrée en son temps comme la « fin de l'Histoire » (Fukuyama), sorte d'aboutissement heureux du capitalisme triomphant. Les « économistes », agents de propagande qui font croire aux gens qu'il y a des « lois du marché » auxquelles on ne peut pas plus échapper qu'aux « lois de la nature », s'en sont donné à coeur joie pour expliquer que nous arrivions enfin dans le meilleur des mondes. Finies les crises et les aléas des cours du marché : désormais, grâce à la mondialisation de l'économie, la gestion optimum des affaires allait rendre tout le monde, chacun à son échelle, copropriétaire de la richesse mondiale. Ces fariboles, évidemment, n'avaient pas plus de fondement que les balivernes religieuses grâce auxquelles on promet pour l'au-delà le bonheur qu'on ne trouve pas ici-bas.

L'idéal pour les possédants est que le pauvre se croit riche tout en restant pauvre. Déjà, grâce à la religion, on avait fait du père une copie du vicaire de Dieu et de sa famille un petit monde à l'image des dynasties régnantes. Chaque papa était invité à soumettre femmes et enfants pour en faire des citoyens obéissants. Mais il fallait encore le transformer en propriétaire virtuel pour qu'il se croit investi de la mission de soutenir le système social qui profitait de lui. Comme il n'avait pas de capital – et pour cause ! - on allait lui en donner un, virtuel, en lui accordant un prêt garanti sur la valeur de la maison qu'il allait acquérir. Avec de la monnaie de singe, il allait acheter un titre imaginaire. Quiconque a souscrit à un crédit immobilier sait comment ça marche : on paie d'abord les intérêts, et c'est seulement si on arrive au bout qu'on devient propriétaire de la chose. « Les pauvres, disait Coluche, ne peuvent pas payer beaucoup, mais on peut les faire payer longtemps ». Et s'ils n'y arrivaient pas, la spéculation sur la valeur des biens permettait de revendre la maison plus cher. Tout bénéfice pour la banque. Encore mieux : on faisait de le dette du pauvre un titre négociable, garanti par l'hypothèque sur le bien dont la valeur ne cessait d'augmenter. Et ce titre, devenu une marchandise comme une autre, bien que complètement virtuelle, se revendait à plusieurs fois sa valeur dans des circuits financiers compliqués élaborés pour les nouveaux ingénieurs d'une science économique sans fondement.

10.299.050.083 $ : c'était au 11 octobre le montant affiché de la dette extérieure américaine. Pourtant, aucun pays n'est créditeur des dettes des pays riches. La compatibilité mondiale est un bilan truqué. En fait, les fabuleuses sommes qui sont comptées comme actifs des diverses institutions financières du monde entier sont effectivement de la monnaie de singe. A l'exemple des prêts hypothécaires (les fameux subprimes), il s'agit de lignes de crédit dans des listings qui oublient de mentionner qu'elles correspondent à des paris sur l'avenir, des dettes dont le remboursement est étalé dans le futur. Comme si, pour faire avancer le train, on brûlait les traverses de la voie qu'on enlevait plus loin, en espérant pouvoir les remplacer avant d'y arriver. Mais plus le train devient lourd, plus il faut du combustible, et plus le chemin de fer disparaît devant lui. Le capitalisme, pour progresser, doit faire de tout une marchandise : après les denrées extraites du sol, le travail humain, les produits fabriqués, les services rendus, maintenant l'air pur, l'eau potable, voici qu'il fait du temps futur une marchandise titrable sur le marché. L'argent comptabilisé n'est plus seulement celui qui vient de la richesse actuelle, mais celui de demain, sous forme de paris sur la plus-value escomptée. Pourtant, « sur l'avenir bien fou qui se fiera » : en accumulant des titres sur des biens qui n'existent pas encore, le chasseur de bénéfices a vendu l'ours avant de l'avoir tué. Et la bête est repartie dans la forêt.

L'Etat démocratique est la forme politique du capitalisme. Selon les périodes, il joue un rôle plus ou moins important dans la gestion de la finance. Pour les uns, dits ultralibéraux, il doit se contenter d'assurer aux possédants que la masse des pauvres est bien gardée. Pour les autres, dits keynésiens (du nom d'un théoricien de l'économie politique), il doit remplir une fonction de régulateur dans la circulation de la monnaie. Dans tous les cas, il n'est qu'un des rouages d'un système global qui assure la mainmise du capital sur l'ensemble des activités humaines. C'est dire qu'il ne peut guère porter remède aux dysfonctionnements de ce système. En accumulant de la monnaie de singe, le capital a parsemé le cours de son histoire à venir de trous noirs dans lesquels il ne peut que tomber, quelles que soient les mesures conjoncturelles prises pour pallier à telle ou telle de ses déficiences. Ce n'est pas la fin de l'Histoire à laquelle on assiste, mais à quelque chose qui ressemble à la fin de l'histoire du capitalisme, au moment même où les prophètes qu'il payait pour gruger le peuple lui annonçaient sa victoire définitive. Cette fin, n'en doutons pas, est aussi celle de toutes les idéologies qui ont servi de décor à ses différents avatars, comme le capitalisme d'Etat mensongèrement appelé communisme. S'il est une proposition alternative à faire quant aux possibilités pour l'humanité de tirer pour elle-même profit de cette crise, ce n'est certes pas dans les armoires aux vieilleries bolcheviques qu'il faudra les chercher. Le renforcement de l'Etat, notamment par des nationalisations, ne ferait évidemment que précipiter plus avant l'implosion du système financier.

De cette « crise », le monde malade du capitalisme peut sortir vacciné, plus fort, plus vivant, comme il peut succomber, à petit feu, dans une longue agonie, entretenue par les remèdes des docteurs Diafoirus venus à son chevet. Il me semble que le plus urgent serait de couper le cordon qui relie le travail au capital, en retirant aux actionnaires tout droit sur les gestion des entreprises, c'est-à-dire en globalisant la démocratie à toutes les activités sociales : le conseil d'administration de toute communauté humaine, notamment productive, doit être composé des gens qui y participent. Autrement dit, ce ne sont pas aux investisseurs à prendre les décisions concernant le travail, mais aux travailleurs eux-mêmes, sur leur site de production, et non dans des institutions délocalisées. Cette piste était celle qu'en un temps on avait appelé « autogestion », et je n'en vois pas d'autre qui puisse servir d'alternative à la déroute généralisée du capitalisme. Le plus amusant est qu'elle est tout-à-fait compatible, pour ne pas dire plus, avec les désirs de liberté, d'égalité et de fraternité qui sont le fondement du plaisir que les gens gardent, malgré tout, à vivre ensemble.

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CONFÉRENCE DE HEINZ VON FOERSTER (extrait)

Heinz von Foerster Heinz von Foerster.

La question de l'origine de l'univers est une de ces questions par essence indécidables personne n'était là pour y assister. De plus, cela apparaît clairement quand on pense aux nombreuses questions différentes qui sont données à cette question. Les uns disent qu'il y eut un acte créateur unique il y a quatre mille ou cinq mille ans, d'autres disent qu'il n'y a pas eu de début et qu'il n'y aura pas de fin, car l'univers est un système en équilibre dynamique perpétuel ; et puis il y a ceux qui soutiennent que l'univers est né dans un « Big bang » il y a dix ou vingt milliards d'années, Big bang dont on peut entendre les faibles restes grâce à de grandes antennes radio ; mais j'incline plutôt à croire le récit de Chuang Tseu, parce qu'il est le plus ancien et par conséquent le plus proche de l'événement. Il dit : « Les deux ne font rien; ce ne rien faire est dignité ; La terre ne fait rien ; ce ne rien faire est repos ; de l'union de ces deux ne rien faire naît toute action. Et toutes choses sont amenées à l'existence ». Je pourrais continuer sans fin avec d'autres exemples, car je ne vous ai pas encore dit ce que les Birmans, les Australiens, les Esquimaux, les Bushmen, les Ibos, etc., nous raconteraient sur leurs origines. En d'autres termes, ditesmoi comment l'univers est apparu, et je vous dirai qui vous êtes.
« Il n'y a que les questions qui sont par essence indécidables que nous pouvons trancher ». Pourquoi ? Simplement parce que les questions décidables sont déjà tranchées par le choix du cadre dans lequel elles sont posées, et par le choix des règles qui régissent le rapport entre ce que nous appelons « la question » et ce que nous pouvons prendre pour une « réponse ».
Dans certains cas, cela peut aller vite, dans d'autres, cela peut prendre un temps très, très long, mais en fin de compte nous arriverons, après une séquence d'étapes logiques contraignantes, a un résultat irréfutable : un Oui déterminé, ou un Non déterminé.

Mais nous ne sommes soumis à aucune contrainte, même pas à celle de la logique, lorsque nous choisissons dans des questions par essence indécidables. Il n'y a pas de nécessité, intérieure ou extérieure, qui nous force à donner une réponse ou une autre à de telles questions. Nous sommes libres. Le complément de la nécessité n'est pas le hasard, mais le choix. Nous pouvons choisir ce que nous voulons devenir par le choix que nous allons faire sur une question par essence indécidable. Voilà pour les bonnes nouvelles, comme disent les journalistes américains. Et maintenant, les mauvaises.
Avec cette liberté de choix, nous voilà à présent responsables du choix que nous allons faire, quel qu'il soit. Pour certains, celle liberté est un don du ciel. Pour d'autres, une telle responsabilité est un fardeau écrasant ; comment y échapper ? Comment l'éviter ? Comment le faire porter à quelqu'un d'autre ? Avec beaucoup d'ingéniosité et d'imagination, quantité de mécanismes ont été inventés grâce auxquels on peut passer à côté de cette terrible charge. Avec la hiérarchie, on a construit des institutions entières où il est impossible de localiser les responsabilités. Dans de tels systèmes, chacun peut dire : « On m'a dit de faire x ». Sur la scène politique, on entend de plus en plus la phrase de Ponce Pilate : « Je n'ai pas d'autre choix que x ». En d'autres termes : « Ne dites pas que je suis responsable, blâmez d'autres que moi ». Cette phrase remplace visiblement la suivante « Parmi les nombreux choix que j'avais, j'ai choisi de faire X ». J'ai fait allusion à l'objectivité plus haut, et j'en fais à nouveau mention ici comme procédé couramment usité pour éviter la responsabilité.

Comme vous vous en souvenez peut-être, l'objectivité exige que les propriétés de l'observateur n'entrent en aucun cas en ligne de compte dans la description de ses observations. Par celle suppression de ce qui fait l'essence de l'observation, c'est à dire les processus cognitifs, on réduit l'observateur à n'être qu'une machine à copier, et l'on a réussi à évacuer la notion de responsabilité.
Pourtant, Ponce Pilate, la hiérarchie, l'objectivité et les autres stratagèmes dérivent tous d'un choix qu'on a fait à propos de deux questions par essence indécidables. Voici ces deux questions décisives : « Suis-je à part de l'univers ? Si oui, alors quand j'observe, j'observe comme à travers le trou d'une serrure un univers en évolution », « Fais-je partie de l'univers ? Alors, à chacun de mes actes, je change à la fois moi-même, et l'univers ». Chaque fois que je réfléchis à celle alternative, je suis toujours aussi surpris par la profondeur de l'abîme qui sépare les deux mondes fondamentalement différents que peut engendrer un tel choix : soit me voir comme citoyen d'un univers indépendant de moi, dont je peux éventuellement découvrir les normes, les règles et les coutumes soit me voir comme participant à une entreprise dont nous inventons chaque jour les coutumes, les règles et les normes.
Quand je parle avec les gens qui ont soit décidé d'être des découvreurs, soit décidé d'être des inventeurs, je suis toujours frappé par le fait qu'aucun d'eux n'a conscience d'avoir pris un jour cette décision. De plus, mis au défi de pouvoir justifier leur position, ils construisent un cadre conceptuel qui, en fin de compte, est lui-même le résultat d'un choix fait sur une question par essence indécidable.
On dirait que je vous raconte un roman policier, mais sans vous dire qui est le gentil et qui est le méchant, qui est sain d'esprit et qui est fou, qui a raison et qui a tort. Puisque ce sont là des questions par essence indécidables, il revient à chacun de nous de prendre ces décisions et d'en assumer la responsabilité. Il y a un meurtrier. Je propose qu'il soit impossible de savoir s'il est ou était fou. Tout ce que nous savons, c'est ce que j'en dis, c'est ce que vous en dites, ou ce que l'expert en dit. Et moi, vous, l'expert, sommes responsables de ce que moi, vous, l'expert, disons de sa santé mentale ou de sa folie. Là encore, la question n'est pas « qui a raison et qui a tort ». Cela, c'est une question par essence indécidable. Le point important, ici, c'est la liberté ; la liberté de choix ; c'est ce dont parle José Ortega y Gasset : « L'homme n'a pas de nature, mais une histoire. L'homme n'est pas chose mais drame. Sa vie est quelque chose qu'il lui faut choisir, construire tout en avançant, et c'est dans ce choix et celle invention qu'il est humain. Chaque être humain est son propre romancier, et bien qu'il ait le choix d'être un écrivain original ou un plagiaire, il ne peut échapper à la nécessité de choisir. Il est condamné à être libre ».
La vérité n'est pas le problème. Le problème, c'est la confiance. Je compris le problème, c'est de comprendre le problème, c'est de comprendre le fait de comprendre ; le problème, c'est de prendre des décisions sur des questions par essence indécidables.
A ce moment apparut la Métaphysique et elle demanda à sa jeune sœur l'Ethique « Que me conseillerais-tu de rapporter à mes protégés, les métaphysiciens, qu'ils s'appellent ainsi ou non ? » et l'Ethique répondit « Dis leur qu'ils devraient toujours s'efforcer d'agir en sorte d'augmenter le nombre des choix possibles; oui, d'augmenter le nombre de choix possibles ».

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RIDEAU !

Paul, septembre 2008.

A la fin des années 80 une blague circulait en URSS : le jour où la démocratie s'installera à Moscou, on aura à Washington la première réunion du Politburo made in USA. C'était l'époque où chacun voyait chez l'autre son propre reflet inversé. Est et ouest comme pile et face, Monde Libre de chaque côté selon l'idéologie qui y domine. Et les marchands de canons faisaient fortune, pour armer les hommes libres contre les méchants du camp d'en face. C'était d'autant plus pratique que les classes dangereuses (qu'on appelle aussi les pauvres) étaient supposées être manipulées par les réseaux de l'ennemi. Selon des légendes véhiculées par les experts en information et autres bonimenteurs de presse, les organisations ouvrières de l'Occident, noyautées par les communistes, étaient tenues en sous-main par les bolcheviques de Moscou, tandis que, pour les médias soviétiques, les dissidents russes travaillaient nécessairement pour les services secrets américains.
Merveilleuse pièce montée, l'équilibre de la terreur permettait à chaque clique au pouvoir de justifier les pires aberrations de son système oppressif. Chasse aux sorcières de Mac Arthur, purges staliniennes, assassinats, procès truqués, et autres atrocités, la compétition entre les deux camps symétriques produisait de prodigieux mensonges comme seuls savent en faire les maîtres de chapelle et les faiseurs de dogmes.
En URSS, à la fin des années 80, les maîtres de la bureaucratie, sentant monter une vague de mécontentement dans le prolétariat dont ils étaient supposés représenter les intérêts suprêmes, ont alors installé au pouvoir les chefs de leurs services sccrets afin de négocier avec leurs homologues américains l'effondrement programmé du pseudo-communisme grâce auquel ils jouissaient du même train de vie que les capitalistes. On a ainsi vu d'anciens dirigeants du KGB et de la CIA, Michael Gorbatchev d'un côté et George Bush senior de l'autre, unir leurs efforts pour faire basculer l'empire russe dans le camp mondialisé du capitalisme privé (appelé « économie de marché »). Ce qu'on appelait « le mur », de nature essentiellement idéologique, est tombé en désuétude. Les mieux renseignés des bureaucrates se sont privatisés pour eux-mêmes les biens de l'Etat et un nouveau système capitaliste est apparu à l'Est sans que les gens n'en ressentent aucun changement notable.
L'ex-espion Poutine a pris la tête du Kremlin tandis que le fils de l'ex-espion Bush s'installait à la Maison Blanche. Les deux côtés du miroir avaient fusionné.
Mais ce miroir idéologique, appelé « rideau de fer », avait pour fonction essentielle de permettre aux fabricants d'armes de s'enrichir grâce à la guerre. Il fallait donc pallier d'urgence à la fin de la « guerre froide » par une nouvelle conspiration en faveur de l'ordre établi. Trouver un ennemi de rechange pour galvaniser les bonimenteurs et justifier de nouvelles mesures répressives afin de garder les classes dangereuses (les pauvres) sous contrôle. Les services secrets réunis sous l'égide de l'ONU, vaste organisation chapeauté par un Conseil de Sécurité rassemblant les cinq principaux producteurs d'armes de la planète, ont alors inventé l'ennemi qu'ils croyaient parfait : la nébuleuse terroriste islamiste. L'idée était sans doute de provoquer les musulmans pour qu'ils se solidarisent dans une Union qui puisse à terme remplacer la défunte URSS comme Empire du Mal.
Cette vision vaguement scientologue de l'Histoire avait le mérite de la simplicité. L'immense provocation du 11 septembre 2001, quelle qu'en soit l'origine, a permis de la propulser comme explication ultime des opérations à mener pour conduire l'humanité vers la Fin de l'Histoire.
Pendant le temps de la chasse à courre contre les nébuleux « terroristes », bonimenteurs et faux prophètes s'en sont donné à coeur joie pour encenser la juste lutte contre les nouveaux méchants. Grâce à quoi, les forces internationales de maintien de la guerre ont permis aux marchands de canon de continuer leurs juteuses affaires. Irak, Afghanistan, Bosnie, Gaza, les terrains de jeux n'ont pas manqué. Les actionnaires des fabricants de fusils ont été bien contents. Et les Etats aussi, qui ont en douce profité de l'occasion pour améliorer les outils de contrôle et de répression contre leurs classes dangereuses (leurs pauvres). Plans vigie anti-pirates, patriot act, fouilles permanentes, écoutes téléphoniques mondialisées, on a fait à l'Ouest ce qu'à une époque le KGB avait expérimenté à moindre échelle à l'Est. Les méthodes du Politburo s'installent à Washington.
Malheureusement pour les stratèges, les chefs supposés de l'islamisme n'ont pas été à la hauteur. Le piteux dictateur Saddam Hussein, qui n'avait même pas caché une seule bombe atomique dans les souterrains de ses palais pharaoniques, n'a pas réussi à devenir le nouvel Ho Chi Minh du Proche Orient. Pris comme un rat dans une tranchée, il a fini au bout d'une corde. Mais il avait auparavant prophétisé que les Américains s'enliseraient dans le sable du désert. N'ayant pris la boutade qu'au premier degré, ceux-ci se sont gaussé du cuistre en montrant les magnifiques chenilles de leurs tanks. Et ils se sont enlisés dans les sables politiques de la culture des habitants du désert. L'ennemi espéré n'est pas apparu et le Grand Moyen Orient qui devait remplacer l'URSS n'est pas près de voir le jour. Ce qui s'appellerait « bâtir des châteaux en Irak » est apparu comme une farce tragique.
Qu'à cela ne tienne, on peut toujours ressusciter les vieux démons. Les maîtres du travestissement que sont les manipulateurs au pouvoir ont plus d'un Raspoutine dans leurs petites manches. Les gentils Russes qui, grâce à la chute de l'empire soviétique, boivent désormais du Coca Cola peuvent aussi bien redevenir les affreux ruskofs d'hier. Il suffit de tracer une frontière pour rebâtir un Mur. On a déjà vu en Yougoslavie combien il est facile de déclencher des guerres entre voisins. La Georgie a pris le relais. Inversée dans le miroir, la liberté des peuples à disposer d'euxmêmes est devenue l'argument idéologique de Moscou pour défendre la sécession de l'Ossétie du Sud contre l'impérialisme georgien, et les Occidentaux ont soutenu l'ancien étudiant américain installé au pouvoir à Tbilissi au nom de la démocratie dont il est supposé être l'expression. Aussitôt connu le nouveau refrain, les chantres des croisades sont ressortis de leurs oubliettes et les bonimenteurs ont resservi les couplets à la gloire du Monde Libre. On a vu l'inénarrable foutriquet BHL reprendre en taxi son bâton d'expert en philosophie de la guerre et tous les commentateurs entonner la nouvelle chansonnette sur la défense de la démocratie en mode chez les Occidentaux.
Pareillement, les Russes ont été invités par les chefs de choeur des nouvelles armées rouges à célébrer la défense de leur liberté face aux tentatives diaboliques de l'Amérique redevenue impérialiste et arrogante.
Chez les petits Français, on se la rejoue défenseur des droits de l'homme ou quelque chose d'approchant, sans voir que les dindons sont toujours farcis des mêmes ingrédients. La guerre froide réchauffée a la même fonction qu'avant : renforcer le pouvoir des Etats sur leur population pour protéger la propriété des maîtres de l'économie. D'ailleurs, plus le temps passe et plus les fusionacquisition qui font grossir les entreprises capitalistes font ressembler l'économie mondiale à un vaste copié-collé du système militaro-industriel qui servait d'armature à l'Union Soviétique. C'est pourquoi il importe peu que le marxisme-léninisme ne soit plus l'idéologie officielle des dirigeants du Kremlin pour leur faire rejouer le même rôle que leurs prédécesseurs à la faucille et au marteau.
La stratégie de la tension n'a plus besoin d'arguments idéologiques.
Bientôt, il suffira de dire : voilà l'ennemi ! aux petits hommes conditionnés à la concurrence permanente, qui revendiquent qu'on les asservissent plus efficacement, pour qu'ils s'enrôlent avec enthousiasme dans n'importe quelle croisade. « Ils ont besoin d'être gouvernés » déclare le premier venu des politiciens, lui-même laquais des grand épiciers qui croient contrôler le monde. Le moindre des bonimenteurs pourrait faire marcher les citoyens soumis vers l'abattoir.
Voire ? C'est le rêve de quelques uns. Mais il n'est pas sûr que les mensonges vomis chaque jour par les medias aient vraiment germé dans les têtes. Et si les pauvres étaient vraiment des classes dangereuses pour l'équilibre de la terreur que font régner les supermarchés, les agences de pub, les commentateurs de télévision, et autres agents de l'ordre marchand ? Si ça branlait dans le manche et que les dirigeants ne savaient plus à quel général ou nouveau philosophe se vouer ? Si tout le monde s'en foutait d'avoir un ennemi de l'autre côté d'une frontière tracée par ceux-là même qui profitent des commerces et trafics qui la traversent ? Si les Etats n'étaient en fait qu'un ramassis de messieurs-dames engoncés dans des habits désuets qui n'ont d'importance que parce qu'on continue à filmer leurs tristes activités dans des émissions trop ennuyeuses pour qu'on continue à les regarder ? Si on rêvait d'un monde où bourgeois et bureaucrates ne seraient plus ? Si la guerre cessait entre les peuples ? Si les mauvais jours finissaient ?...
Tout ça n'empêche pas, Nicolas, que la Commune n'est pas morte.... Le cauchemar des uns peut être le beau rêve des autres. Et réciproquement. Allez savoir...

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SUR LA SÉMANTIQUE GÉNÉRALE

Kourilsky-Belliard, Edward T. Hall, Alfred Korzybski, A.E. van Vogt, Bernard Wolfe, Gregory Bateson (extraits).

PRÉMISSES DE LA SÉMANTIQUE GÉNÉRALE
Les prémisses du système non-aristotélicien peuvent être exprimées par la simple analogie de la relation d’une carte avec le territoire : une carte n’est pas le territoire, une carte ne représente pas tout le territoire, une carte est auto-réflexive, en ce sens qu’une carte ‘idéale’ devrait inclure une carte de la carte, etc., indéfiniment. Appliquées à la vie courante et au langage, les prémisses s’expriment ainsi : un mot n’est pas ce qu’il représente, un mot ne représente pas tous les ‘faits’, etc. Le langage est auto-réflexif, en ce sens que nous pouvons, dans le langage, parler à propos du langage. Aujourd’hui cependant, nos réactions habituelles sont encore fondées sur des postulats inconscients, pré-scientifiques et primitifs qui, mis en pratique, violent le plus souvent les deux premières prémisses et méconnaissent la troisième.

L'AUTO-RÉFLEXIVITÉ
La troisième prémisse naît de l’application à la vie courante des travaux extrêmement importants de Bertrand Russell, qui donna ses lettres de noblesse à l’auto-réflexivité, quand il tenta de résoudre des contradictions mathématiques par sa théorie des types mathématiques. Nous pouvons parler (verbaliser) à propos d’une "proposition à propos de toutes les propositions", mais en pratique nous ne pouvons pas produire une proposition à propos de toutes les propositions, puisque, ce faisant, nous donnons effectivement naissance à une nouvelle proposition, et nous tombons alors dans des contradictions sans fin. Russell a très justement qualifié de "totalités illégitimes" les produits de ces performances verbales pathologiques. Nous autres humains, nous avons longtemps vécu avec ces sur-généralisations inconscientes, sans grands résultats.
Appliquée par Korzybski à notre vie courante, l’auto-réflexivité introduit des facteurs neuro-linguistiques importants pour l’ajustement et la maturité humaines, à savoir les principes des différents ordres d’abstractions, la multiordinalité, la circularité de la connaissance humaine, les réactions d’ordre second, les réactions différées ordonnées dans l’espace-temps, l’intégration thalamo-corticale, etc.

LA CONSCIENCE D'ABSTRAIRE
À leur tour ces principes aboutissent à une conscience d’abstraire générale comme fondement nécessaire pour parvenir à la maturité socio-culturelle. Ceci produit, entre autres, un moyen pour éliminer une fausse connaissance active, dont on sait qu’elle est génératrice de mal-ajustements. On découvre dans le même temps qu’une simple ignorance passive est souvent impossible chez les humains, et qu’elle devient une connaissance inférentielle active, susceptible d’attribuer dogmatiquement une certaine "cause" fictive à des "effets" observés – c’est le mécanisme des mythologies primitives. Cependant, lorsqu’elle est consciemment reconnue comme telle, la connaissance inférentielle forme la connaissance hypothétique de la science moderne et cesse d’être un dogme.

PROCÉDÉS EXTENSIONNELS
Pour acquérir cette conscience d’abstraire Korzybski nomme procédés extensionnels les moyens suivants :
Les indices, pour nous entraîner à une conscience des différences dans les similarités, et des similarités dans les différences.
Les indices-en-chaîne, pour indiquer les interconnexions des événements dans l’espace-temps, où une "cause" peut avoir une multitude "d'effets" qui, à leur tour, deviennent des "causes" et introduisent aussi des facteurs d’environnement. Les indices-en-chaîne traduisent aussi les mécanismes des réactions-en-chaîne qui opèrent de façon très courante en ce monde, y compris dans l’existence et dans l’environnement socio-culturel extrêmement complexe des humains.
Les dates, pour donner une orientation physico-mathématique dans un monde espace-temps de processus.
Et caetera (etc.), pour nous rappeler en permanence la deuxième prémisse: "pas tout", pour nous entraîner à une conscience des caractéristiques laissées de côté, et pour nous rappeler indirectement la première prémisse: "n’est pas", pour développer une flexibilité et un plus grand degré de conditionnalité dans nos réactions sémantiques.
Les guillemets simples, pour nous avertir que nous ne pouvons pas nous fier à des termes métaphysiques ou élémentalistes et que des spéculations fondées sur ces termes sont fallacieuses.

Extrait d'un article paru dans l’American People’s Encyclopedia, vol. 9, Spencer Press, Chicago, 1949.
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Alfred Korzybski, le père de la sémantique générale, n'a cessé de souligner l'inadéquation du langage pour décrire la réalité. Le nom n'est pas la chose et la carte n'est pas le territoire. Les mots constituent donc des étiquetages plus ou moins hasardeux qu'il convient de relativiser. Les mots que nous employons peuvent trahir, déformer et limiter nos façons de penser. Le langage est à la réalité ce qu'une carte est à un territoire la correspondance entre les deux est nécessairement imparfaite. La réalité des choses est beaucoup plus nuancée que ce que notre langage limité permet d'exprimer. La fonction d'un mot se réduit toujours à mettre en évidence un aspect particulier d'une chose et c'est justement de cette restriction que dépend la valeur du mot. Notre vision du monde est modelée par les mots que nous utilisons et ceux que nous entendons, car le langage "téléguide" à notre insu nos perceptions.
Le langage verbal constitue à la fois un instrument de simulation de la réalité et de stimulation de nousmêmes. Notre répertoire linguistique prédétermine nos perceptions, nos raisonnements, nos émotions et nos rapports avec les autres. Nous projetons dans le monde, la plupart du temps inconsciemment, la structure du langage que nous employons. Ludwig Wittgenstein dénonçait cette sorte "d'ensorcellement par le langage" dont personne ne peut être immunisé.

F. Kourilsky-Belliard, Du désir au plaisir de changer, 1995.
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Le transfert de projection est le nom que j'ai donné à cette opération intellectuelle courante par laquelle la projection est confondue avec le fait projeté ou bien le remplace. Alfred Korzybski et Wendel Johnson, fondateurs de la sémantique, montrèrent le rôle que jouait le transfert de projection dans l'emploi des mots et consacrèrent de nombreux ouvrages à montrer que prendre le symbole pouc la chose symbolisée avait pour conséquence importante de prêter au symbole des propriétés qui ne sent pas les siennes.

Un large mouvement culturel, anti-autoritaire, qui s'imposerait de lui-même, est nécessaire. L'homme y gagnera une connaissance meilleure et approfondie de l'extraordinaire organisme qu'il est la possession de tant de talents remarquables le grandira, le gonflera d'orgueil, et il respirera mieux. Mais pour y parvenir, il devra cesser de privilégier exclusivement certains hommes ou certaines qualités, accepter le fait que plus d'un chemin mène à la vérité, qu'aucune culture n'est infaillible ou mieux préparée que d'autres dans cette recherche, et surtout savoir qu'aucun maître penseur ne révélera la voie pour mener cette recherche.

Edward T. Hall, Au-delà de la culture, 1976.
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Il faut ici ajouter encore une précision: quand une fonction est développée par la production d'une projection, cette dernière commence d'une part à exister par elle-même, et d'autre part, à se confondre avec la réalité à laquelle elle se substitue. Le tangage est à cet égard un excellent exemple. Le comte Alfred Korzybski (dont j'ai déjà mentionné le nom plus haut) a particulièrement bien décrit ce processus en formulant ses principes de sémantique générale . Korzybski met l'accent sur le fait que le mot n'est pas la chose, mais seulement un symbole. Il s'agit pourtant là d'une distinction que les êtres humains ont le plus de difficulté à saisir. Ils doivent, semble-t-il, se rabâcher sans fin que la carte n'est pas le terrain.
J'ai formulé, dans un travail précédent, le principe du transfert de projection, selon lequel toute projection, non seulement peut se substituer, mais généralement se substitue effectivement à la fonction qu'elle développe . La manière dont nous avons développé nos propres rythmes à l'extérieur de nousmêmes, puis traité les projections ainsi produites comme si elles représentaient une réalité en ellesmêmes, illustre ce principe. En fait, l'écart entre nos rythmes intérieurs et l'horloge accrochée au mur explique en grande partie la tension de nos contemporains. Nous avons aujourd'hui élaboré tout un système d'horaires complexes et d'habitudes et de prévisions auquel nous essayons de nous conformer, quand, en réalité, l'inverse devrait se produire. Le transfert de projection en est la cause. En fonction de ce transfert, l'horaire devient la réalité, et les individus et leurs besoins ne sont plus pris en considération.

Edward T. Hall, La danse de la vie, 1983.
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Aristote... très doué.., influença sans doute le plus grand nombre de gens qui aient jamais subi l'emprise d'un seul homme... Nos drames commencèrent lorsque le biologiste « intensif » Aristote prit le pas sur le mathématicien philosophe « extensif Platon, et combina toutes les identités primaires, tous les postulats subjectifs... en un système impressionnant que nous ne pûmes, pendant plus de deux mille ans, reviser sans risquer la persécution... Pour cette raison, on a donné son nom aux doctrines bispéculatives dites aristotéliciennes et, inversement, les réalités polyspéculatives de la science moderne ont reçu le nom de non aristotéliciennes...
Nos dirigeants, qui régissent nos symboles, et dirigent ainsi une forme de vie symbolique, imposent leur propre infantilisme à nos institutions, à nos méthodes éducatives et nos doctrines. Ceci engendre une inadaptation nerveuse chez les générations montantes qui, nées dans ce contexte, sont forcées de se développer dans les conditions sémantiques contre nature (pour l'homme) qui leur sont imposées.

Nos démarches nerveuses sont copiées sur celles de l'animal. Chez l'homme, des réactions nerveuses de ce genre aboutissent aux stades pathologiques et sans postérité de l'infantilisme en général, du comportement infantile public ou privé,,. Et plus une nation ou une race est techniquement développée, plus son système tend à devenir cruel, sans merci, prédateur et commercialisé... Tout ceci parce que nous continuons à penser comme des animaux et n'avons pas appris à penser substantiellement comme des êtres humains.

Alfred Korzybski, 1933.
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La publication de ce livre stimula l'intérêt pour la Sémantique générale, et les étudiants se précipitèrent à l'institut de Lakewood où Alfred Korzybski se laissa photographier en train de lire "Le monde des Ã".

La Sémantique générale traite du sens des significations. De ce fait, elle transcende et surpasse la linguistique. Son idée essentielle est qu'une signification ne peut être comprise que si l'on tient compte du système nerveux et du système de perception humains qui en ont été les vecteurs et les filtres. Ainsi, en raison des limitations de son système nerveux, l'homme ne peut appréhender qu'une partie de la vérité et jamais sa totalité. En décrivant cette limitation, Korzybski emploie le terme "niveau d'abstraction", expression qui chez lui ne comporte aucune nuance symbolique mais signifie seulement "abstraire de", c'estàdire prendre une partie du tout. Il prétend en effet qu'en observant un processus naturel, un homme peut seulement en abstraire c'estàdire en percevoir une partie.
Si je m'étais contenté d'exposer les idées de la Sémantique générale, nul n'aurait trouvé à y redire mais en vérité, en tant qu'auteur, j'ai voulu aller plus loin dans l'étude d'une situation paradoxale. Depuis la théorie de la relativité d'Einstein nous savons que, lors d'une expérience, il faut tenir compte de l'observateur.

Tout expérimentateur scientifique est limité dans son aptitude à abstraire des informations de la nature par le système d'éducation qu'il a reçu chez ses parents puis à l'université. Ainsi que l'indique la Sémantique générale, chaque chercheur introduit son équation personnelle dans ses recherches, c'est pourquoi un physicien dont la personnalité a été modelée de façon moins rigide que d'autres pourra arriver à résoudre des problèmes que ses collègues ne pouvaient solutionner. En d'autres termes, l'observateur est toujours une personne bien déterminée.

Alfred E. van Vogt, membre de l'Institute of General Semantics, "Le monde des Ã" (extraits, traduit de l'américain par Boris Vian), 1948.
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NON-AXIOMES
Lorsqu'il émet un jugement sur une action ou un événement, un individu "abstrait" une partie seulement de ses caractéristiques. S'il dit "Cette chaise est noire", il doit indiquer que la noirceur n'est qu'une de ses qualités, et il doit avoir conscience, au moment où il parle, de ses autres multiples caractères. La "conscience d'abstraire" constitue une des supériorités essentielles d'un individu entraîné sémantiquement sur un individu qui ne l'est pas.

Dans l'intérêt de la raison, DATEZ. Ne dites pas "Les savants croient." Dites "Les savants croyaient en 1948..." ou "Jean Dupont (1948) est socialiste..." Toutes choses, y compris les opinions politiques de Jean Dupont, sont sujettes au changement, et l'on ne peut, par conséquent, les mentionner que si elles sont déterminées dans le temps.

Dans l'intérêt de la raison, utilisez la formule ET COTERA. Quand vous dites "Marie est une bonne fille" ne perdez pas de vue que Marie est bien autre chose que "bonne" Marie est "bonne", gentille, charmante, et cotera, ce qui signifie qu'elle possède encore d'autres caractéristiques. Il vaut la peine de se rappeler également que la psychiatrie moderne 1956 ne considère pas que l'individu tranquillement "bon" ait une personnalité très saine.

Dans l'intérêt de la raison, utilisez des REFERENCES par exemple. "le conscient » et "l'inconscient" sont deux termes descriptifs utiles mais il reste à prouver que ces termes eux-mêmes reflètent avec précision "l'existant" au niveau des faits. Il existe des cartes de territoires sur lesquels nous ne pourrons jamais avoir de renseignements exacts. L'entraînement à étant destiné aux individus, l'essentiel est de rester conscient de la signification "multiordinale", c'est-à-dire polyvalente, des mots que l'on entend ou que l'on prononce.

Voici quelques uns des principes opérants de la Sémantique Générale
I) Des systèmes nerveux humains ont une similitude de structure, mais ne sont jamais exactement les mêmes;
2) Tout système nerveux humain est modifié par les événements verbaux et non verbaux;
3) Un événement modifie à la fois l'esprit et le corps.

Dans l'intérêt de la raison, n'oublions pas l'interréaction. Un jugement peut concerner la réalité mais il peut concerner un jugement concernant un jugement concernant la réalité.

Dans l'intérêt de la raison. souvenez-VOUS que la carte n'est pas le terrain, le mot n'est pas la chose qu'il exprime. Chaque fois que l'on confond la carte avec le territoire, un « trouble sémantique ii s'enracine dans l'organisme. Ce trouble persiste tant que l'on n'a pas reconnu les limitations de la carte.

Pour bien des peuples, le plus grand rêve du monde, au cours de ce demisiècle, auquel croient aujourd'hui des millions de Russes et de Chinois et qu'ils espèrent réaliser, est l'idéal communiste de la disparition de tout gouvernement, c'est-à-dire d'une société sans Etat. Quand j'ai conçu la lointaine utopie de Vénus dans les récits du Monde des Ã, mon propos était d'étudier discrètement cette admirable possibilité.
(voir le mouvement Zeitgeist et le projet Vénus)
Si je propose cette analyse rapide, ce n'est pas pour persuader le lecteur que je tiens là une solution, mais pour avoir l'occasion d'indiquer un point précis, à savoir que la solution à l'aliénation en soi, et au monde qu'elle nous a contraint à créer, réside dans la compréhension du problème. Et cette idée est inspirée par la sémantique générale.
Il est permis de penser que, jusqu'à ce jour, nous avons eu des gouvernements parce que les gens sont ce qu'ils sont. Personne n'a décidé un beau matin de fonder une force de police ni de voter des lois. En étudiant l'histoire de l'homme, grâce aux cerveaux curieux des anthropologues et autres savants, on constate tristement que, il y a bien longtemps, tout groupe ethnique se protégeait de ses éléments aliénés, sinon les hommes de valeur étaient assassinés et les femmes violées. Avec le temps, le rôle protecteur fut délégué aux forces spécialement entraînées et elles finirent par avoir leur propre impact à tête d'hydre.
La question est d'autant plus confuse que, aujourd'hui, on a réellement besoin de changement. Les peuples devraient avoir leur part égale des biens de la planète.

Alfred E. van Vogt, membre de l'Institute of General Semantics, "Les joueurs du Ã" (extraits), 1956.
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Quelle était donc, en gros, la théorie de Korzybski ? Eh bien, que l'homme n'était pas seulement une unité fonctionnelle, une masse de complexité liée par groupes (esprit-corps) (instinct-pensée) (conscient-inconscient) (id-ego-superego) (cortex-thalamus) mais qu'une telle unité se trouvait placée dans un milieu.
La peau du corps ne constituait qu'une frontière artificielle. Des échanges se produisaient à travers elle et dans les deux sens, constamment. Le seul moyen donc d'appréhender la science de la nature humaine était de définir son objet comme l'hommeformantuntoutavecsonmilieu. L'unité en observation se trouvait donc l'homme dans son entier, entouré entièrement par son milieu. Il devenait alors nécessaire, évidemment, de déterminer en quoi consistait ce milieu.
Korzybski en proposait une définition. D'abord, disait-il, et avant tout, c'est un environnement neurosémantique et neurolinguistique, émanant de l'homme lui-même qui l'enveloppe d'une couche de signes et de symboles. Car si l'homme est générateur de mots, de verbalismes, d'images articulées et de signes représentant les faits objectifs, il projette ceux-ci dans le monde où il se meut. Après des millénaires de telles projections sémantiques de la part de la race humaine, tout enfant naît dans un monde saturé de projections verbales.
Et c'était précisément là que résidait la difficulté, prétendait Korzybski. L'environnement que l'homme tisse autour de soi ne représente pas les faits objectifs. De plus en plus les mots et les symboles ainsi créés s'écartent de la réalité. Des couches de signes et de symboles ? Non. Plutôt un écran de fumée. Pourquoi en est-il ainsi ? L'homme a toujours confondu ses mots avec les réalités.

L'homme ne s'était pas aperçu que, tout en restant en contact constant avec le monde réel et dynamique, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur, sur un plan silencieux,
dès qu'il commençait à l'exprimer en mots, ces sons statiques et symboliques tombaient très loin de ce qu'étaient réellement les choses senties sur le plan silencieux.
En somme, la tournure d'esprit aristotélicienne supposait à la base une croyance en la puissance magique du mot. Illusion enfantine et primitive, fiction de mégalomane selon laquelle ce que produit la bouche façonne le monde extérieur. Or cette notion, en conférant à l'homme une impression de puissance illusoire, avait dominé toute la pensée humaine pendant de nombreux siècles. Par voie de conséquence, la pensée était restée entièrement antipragniatique et antiréférentielle, dénuée de toute vérification et de tout contact avec le plan silencieux.
Comment en sortir ? Eh bien, en comprenant que le mot n'est pas l'objet, qu'éloquence n'est pas photographie, que le son n'est pas la substance, que la carte n'est pas le territoire. La carte n'est pas le territoire. Voilà le génial slogan de Korzybski.

Bernard Wolfe, Limbo (extraits), 1954.
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Lorsque je vous regarde, ce que je vois, c'est, en fait, l'image que je me fais de vous, et vous voyez l'image que vous vous faites de moi. Ces images nous semblent projetées sur le monde extérieur, mais elles sont bien loin d'être ce que nous pensons qu'elles sont quand nous disons: "Nous le voyons." Pour citer à nouveau Korzybski: "La carte n'est pas le territoire", et ce que je vois, c'est ma carte d'un territoire (partiellement hypothétique) qui se trouve là, dehors, etc.
Il semble que très peu de gens se rendent compte de l'énorme "puissance" théorique de la distinction entre ce que je "vois" et ce qui se trouve là, dehors. La plupart supposent qu'ils voient ce qu'ils regardent, et s'ils font cette hypothèse, c'est que les processus de la perception sont totalement inconscients.
Je peux être conscient de tourner les yeux dans une direction et je peux être conscient de l'image des choses qui se trouvent dans cette direction. Mais entre ces deux moments, ou ces deux éléments de perception, je n'ai conscience de rien. Ma machinerie mentale ne me donne pas de nouvelles de ses processus mais seulement de ses résultats.
Alors que je préparais mon exposé pour une conférence en hommage à Korzybski, c'est alors que je me suis soudain rendu compte que le pont entre la carte et le territoire, c'est la différence. Il n'y a que les nouvelles d'une différence qui peuvent passer du territoire à la carte, et ce fait constitue l'énoncé épistémologique fondamental sur la relation entre la réalité, là, dehors, et la perception ici à l'intérieur: le pont doit toujours prendre la forme d'une différence. Une différence là, dehors, précipite une différence codée, une différence correspondante, dans cet agrégat de différenciation que nous appelons "l'esprit" d'un organisme. Cet esprit est immanent à la matière, il est en partie à l'intérieur du corps, mais également à l'extérieur, par exemple sous forme d'enregistrements, de traces et d'éléments perceptibles.

Gregory Bateson, Une unité sacrée, quelques pas de plus vers une écologie de l'esprit (extraits), 1991.

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L'HOMME UNIDIMENSIONNEL

Herbert Marcuse Herbert Marcuse
Extraits de la préface à l'édition française, 1967.

J'ai analysé dans ce livre quelques tendances du capitalisme américain qui conduisent à une « société close » close parce qu'elle met au pas et intègre toutes les dimensions de l'existence, privée et publique. Deux résultats de cette société sont d'une importance particulière, l'assimilation des forces et des intérêts oppositionnels dans un système auquel ils s'opposaient dans les étapes antérieures du capitalisme, et l'administration et la mobilisation méthodiques des instincts humains, ce qui rend ainsi socialement dirigeables et utilisables des éléments explosifs et « antisociaux » de l'inconscient. La puissance du négatif, largement incontrôlée aux stades du développement antérieur de la société, est maîtrisée et devient un facteur de cohésion et d'affirmation. Mieux que jamais auparavant les individus et les classes reproduisent la répression subie. Car le processus d'intégration se déroule, pour l'essentiel, sans terreur ouverte la démocratie consolide la domination plus fermement que l'absolutisme; liberté administrée et répression instinctuelle deviennent des sources sans cesse renouvelées de la productivité. Sur un tel fondement la productivité devient destruction, destruction que le système pratique « vers l'extérieur » à l'échelle de la planète.

La société close sur l'intérieur s'ouvre vers l'extérieur par l'expansion économique, politique et militaire. Là également, c'est la totalité qui est en mouvement : dans cette totalité la distinction conceptuelle entre les affaires et la politique, le profit et le prestige, les besoins et la réclame n'est plus guère possible. On exporte un « mode de vie » ou celuici s'exporte luimême dans la dynamique de la totalité. Avec le capital, les ordinateurs et le savoirfaire, arrivent les autres « valeurs » : rapports libidineux à la marchandise, aux engins motorisés agressifs, à l'esthétique fausse du supermarché.
Ce n'est pas le matérialisme de cette forme de vie qui est faux, mais la nonliberté et la répression qu'elle recèle réification totale dans le fétichisme total de la marchandise. Il devient d'autant plus difficile de percer cette forme de vie que la satisfaction augmente en fonction de la masse de marchandises. La satisfaction instinctuelle dans le système de la nonliberté aide le système à se perpétuer. Telle est la fonction sociale du niveau de vie croissant dans les formes rationalisées et intériorisées de la domination.

C'est dans l'instinct de liberté non sublimé que plongent les racines de l'exigence d'une liberté politique sociale; exigences d'une forme de vie dans laquelle même l'agression et la destruction sublimées seront au service de l'Eros, à savoir construction d'un monde pacifié. Des siècles de répression instinctuelle ont recouvert cet élément politique de Eros : la concentration de l'énergie érotique dans la sensualité génitale barre la transcendance de l'Eros vers les autres « zones » du corps et vers son milieu ambiant, elle barre sa force sociale révolutionnaire et formatrice. Là où aujourd'hui la libido est déployée comme une telle force, elle doit servir le processus de production agressif et ses exigences elle s'intègre dans la valeur d'échange. Par ailleurs règne l'agression de la lutte pour l'existence à l'échelle individuelle, nationale, internationale, cette agression determine le système des besoins.
C'est pourquoi il est d'une importance qui dépasse de loin les effets immédiats que l'opposition de la jeunesse contre la « société d'abondance » lie rébellion instinctuelle et rébellion politique. La lutte contre le système, qui n'est portée par aucun mouvement de masse, qui n'est impulsée par aucune organisation effective, qui n'est guidée par aucune théorie positive, gagne dans cette liaison une dimension profonde qui compensera peutêtre un jour le caractère diffus et la faiblesse numérique de cette opposition. Ce qui est recherché ici son élaboration conceptuelle n'est qu'au stade d'une lente gestation est davantage et autre chose qu'une société fondée sur d'autres rapports de production (bien qu'une telle transformation de la base reste une condition nécessaire de la libération) : il s'agit d'une société dans laquelle les nouveaux rapports de production) et la productivité développée à partir d'eux, seront organisés par les hommes dont les besoins et les buts instinctuels seront la « négation déterminée » de ceux qui règnent dans la société répressive; ainsi les besoins non sublimés, qualitativement différents, donneront la base biologique sur laquelle les besoins sublimés pourront se développer librement. La différence qualitative se manifesterait dans la transcendance politique de l'énergie érotique, et la forme sociale de cette transcendance serait la coopération et la solidarité dans l'établissement d'un monde naturel et social qui, en détruisant la domination et l'agression répressive, se mettrait sous le principe de réalité dc la paix ; avec lui seulement la vie peut devenir son propre but, c'est à dire devenir bonheur.

Pour la première lois dans son histoire, le système rencontre des forces résistantes qui ne sont pas « de sa propre nature »; ces forces ne lui livrent pas un combat concurrentiel pour l'exploitation sur son propre terrain, mais signifient, dans leur existence même, dans leurs besoins vitaux, la négation déterminée du système le contestant et le combattant en tant que tout.
La chance de l'avenir dépend de l'arrêt de l'expansion productive et profitable (politiquement, économiquement, militairement) ; ensuite les contradictions encore neutralisées dans le processus de production du capitalisme pourraient éclater en particulier la contradiction entre la nécessité économique d'une automation progressive entraînant le chômage technologique et la nécessité capitaliste du gaspillage et de la destruction systématiques des forces parasitaires, entraînant l'accroissement du travail parasitaire.
L'expansion qui sauve le système, ou du moins le fortifie, ne peut être arrêtée que par un contremouvement international et global. Partout se manifeste l'interpénétration globale : la solidarité reste le facteur décisif, ici aussi Marx a raison. Et c'est la solidarité qui a été brisée par la productivité intégrante du capitalisme et par la toutepuissance de sa machine de propagande, de publicité et d'administration. Réveiller et organiser la solidarité en tant que besoin biologique de se tenir ensemble contre la brutalité et l'exploitation inhumaines, telle est la tâche. Elle commence par l'éducation de la conscience, du savoir, du regard et du sentiment qui saisissent ce qui advient le crime contre l'humanité.

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LA SOCIÉTÉ DEVIENT ELLE-MÊME CRIMINELLE

Extrait d'un entretien avec le journaliste Denis Robert
(Politis 13 mars 2008).

Peut-on estimer le montant des sommes qui s'évadent dans les paradis fiscaux ? Par essence, aucun chiffrage précis ne peut être opéré, puisque les valeurs qui y sont placées sont cachées. La presse évoque le chiffre de 1000 milliards d'euros. On est malheureusement loin du compte. Les listings de Clearstream peuvent donner une indication. La multinationale est l'une des pompes qui alimentent ces paradis fiscaux. 41 figurent dans les listes. Quand on sait que la firme a annoncé 11000 milliards d'euros de dépôts pour 2007 et que près du tiers de ses comptes sont ouverts dans des paradis fiscaux, on peut donc avancer qu'on est plus proche de 5000 milliards d'euros que de 1 000 conservés par la seule Clearstream dans les paradis fiscaux. Euroclear, l'autre chambre de compensation, a aussi des comptes ouverts dans ces paradis, Et je ne parle pas des banques qui utilisent d'autres réseaux. Nous sommes donc à coup sûr audelà des 10000 milliards. Comme il n'y a aucune volonté de contrôler, c'est sans doute beaucoup plus important. Cette gigantesque fraude explique l'assèchement des économies, mais aussi la montée du chômage et la pauvreté.
Guy Debord expliquait déjà en 1969 qu'il n'y a plus d'un côté une économie blanche et de l'autre une économie noire. L'économie est grise. Ce nest plus d'un côté la mafia et de l'autre l'État, la société devient ellemême criminelle. Les mafias adoptent les méthodes des sociétés commerciales avancées, et, inversement, ces dernières sont devenues mafieuses, pas au sens du crime de sang mais des crimes d'argent. Les États qui laissent faire sont de fait complices. Les banques et les multinationales qui émargent vers ces paradis sont à l'origine des dérives.
Une fois que l'argent est caché dans les paradis fiscaux, il n'y a pas grandchose à faire, à moins de corrompre un agent. Le seul moment où l'information peut être captée, c'est pendant le temps du transfert des fonds. Il est possible de retracer les itinéraires financiers, mais l'information financière est aujourd'hui hyperconcentrée. Trois organismes en Europe concentrent cette information, Swift, en Belgique, qui fait du routing financier, c'est à dire des ordres de transfert de fonds. Si vous louez une voiture avec une carte bancaire au Maroc, cela passe par Swift, qui enregistre et finalise plusieurs millions d'opérations par jour. Puis il existe deux chambres de compensation internationales Euroclear à Bruxelles et Clearstream au Luxembourg. Comme on met des gendarmes sur les autoroutes, il faudrait contrôler ces trois réseaux autoroutiers de la finance. Or, actuellement, ces outils sont peu ou mal contrôlés.

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LE SPORT, DE LA PUBOLITIQUE TOXIQUE

jeux olympiques pubolitique Lukas Stella, 2008.

Le sport est le porte drapeau de ce qu'il y a de plus exécrable dans cette société en perdition, les vertus de la drogue, la vénération de l'effort mortifère, l'admiration du spécialiste expert, l'idolâtrie du plus fort et la honte des vaincus, la publicité de la prédation barbare, le grand spectacle de la dictature marchande.

Lorsque sa kermesse publicitaire s'accapare tous les organes de pression de la planète, c'est la compétition des marques et des drapeaux, le mérite du gagnant par les sacrifices des perdants, l'admiration du travail et de la souffrance, la gloire du vainqueur et la mystification du champion, la célébration de la guerre économique, le grand spectacle du capitalisme maître du monde, que l'on accepte et vénère dans la soumission contemplative d'un monde d'apparences complètement malade et maintenant suicidaire.

"Il est temps de révoquer le vieux réflexe prédateur qui ne conçoit d’alternative qu’entre écraser ou être écrasé."
Raoul Vaneigem, Entre le deuil du monde et la joie de vivre, 2008.


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LA BIODIVERSITÉ LOURDEMENT CONDAMNÉE

Raoul JACQUIN, 2008.

Malgré les directives européennes, les avis de l’ONU, du Sénat, de scientifiques, d’agronomes affirmant l’urgence de sauvegarder la biodiversité végétale alimentaire, l’état français refuse de libérer l’accès aux semences anciennes pour tout un chacun.
C’est ce qui permet aujourd’hui aux magistrats d’infliger ces lourdes peines à l’association Kokopelli.

Les semences qui ont nourri nos grands-parents et qui servent à nous nourrir aujourd’hui par le jeux des croisements, sont donc devenues illégales et dangereuses.

Nous avons eu droit au grenelle de l’environnement : il faut sauver la biodiversité ! alors pourquoi condamner une association qui sauvegarde avec ses adhérents et ses sympathisants, plus de 2500 variétés en risque de disparition ? Pourquoi condamner ces semences dont la FAO reconnaît qu’elles sont une des solutions pour assurer la souveraineté alimentaire, face aux dérèglements climatiques et à l’augmentation de la population mondiale ? Pourquoi les mêmes variétés, selon qu’elles sont vendues par KOKOPELLI ou d’autres opérateurs entraînent condamnation ou mansuétude ? Pourquoi les grandes surfaces vendent des fruits et légumes issus des variétés interdites à KOKOPELLI, en toute impunité (en tout cas à notre connaissance).

L’association propose aux jardiniers, aux paysans, d’être autonomes et responsables, face au vivant. Dans notre société du tout marchandise, c’est intolérable. Le plus grand grief (sous jacent) fait aux semences anciennes ou de pays, est d’être reproductibles et qui plus est adaptables à de très nombreuses conditions de cultures, sans le soutien de l’agro chimie. Voilà la faute de KOKOPELLI : conserver le levain des savoirs populaires, agronomiques et génétiques. A l’heure où l’on veut nous faire croire que le tout hybride, OGM, chimique, énergie fossile, sont les seules possibilités d’assurer notre alimentation, propager l’autonomie semencière par l’exemple est devenu répréhensible. Ce qu’il faut retenir de ces condamnations, c’est la volonté affichée d ‘éradiquer les alternatives techniques et semencières autonomes.

Il est intéressant de noter la similitude des actions et de la répression envers les faucheurs volontaires, les amis de l’ortie, les défenseurs de l’herboristerie et KOKOPELLI : chacun cherche à sa façon, à protéger et promouvoir la vie et la continuité des savoirs. Pour notre gouvernement, tout cela est devenu répréhensible !

http://www.kokopelli.asso.fr/index.html

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JE SUIS UN DÉMOCRATE, JE SUIS UN CONNARD

Déclaration de principes d’un intellectuel espagnol
(Santiago Alba Rico, 2008).

Je ne condamne pas le roi Fahd, honoré par le roi d’Espagne, qui taille les têtes, coupe les mains et arrache les yeux, qui humilie les femmes et bâillonne les opposants, qui fait l’important en l’absence de presse, de parlement et de partis politiques, qui viole les Philippines et torture Indiens et Egyptiens, qui dépense le tiers du budget de l’Arabie Saoudite entre les 15.000 membres de sa famille et finance les mouvements les plus réactionnaires et violents de la planète.
Je ne condamne pas le général Dustum, allié des USA en Afghanistan, qui a asphyxié dans un container mille prisonniers talibans auxquels il avait promis la liberté y qui sont morts en léchant les parois métalliques de leur prison.
Je ne condamne pas la Turquie, membre de l’OTAN et candidat à l’UE, qui a rayé 3.200 villages kurdes de la surface de la terre dans les années 90, qui a laissé mourir de faim 87 prisonniers politiques et emprisonne celui qui ose transcrire en Kurde le nom de leurs villes.
Je ne condamne pas le sinistre Kissinger, l’assassin le plus ambitieux depuis Hitler, responsable de millions de morts en Indochine, au Timor, au Chili et dans tous les pays dont le nom lui est sorti de la bouche.
Je ne condamne pas Sharon, homme de paix, qui dynamite les maisons, déporte les civils, arrache les oliviers, vole l’eau, mitraille les enfants, pulvérise les femmes, torture les otages, brûle les archives, fait exploser les ambulances, rase des camps de réfugiés et caresse l’idée « d’extirper le cancer » de trois millions de Palestiniens pour renforcer la pureté de son état « juif ».
Je ne condamne pas le roi Gienendra du Népal, éduqué aux USA, qui le mois dernier a exécuté sans jugement 1.500 communistes.
Je ne condamne ni la Jordanie ni l’Egypte qui bastonnent et emprisonnent ceux qui manifestent contre l’occupation de la Palestine par Israël.
Je ne condamne pas le Patriot Act ni le programme TIPS, ni la disparition de détenus par le FBI, ni la violation de la Convention de Genève à Guantanamo, ni les tribunaux militaires, ni la « licence pour tuer » accordée à la CIA, ni la fouille de tous les touristes qui entrent aux USA en provenance d’un pays musulman.
Je ne condamne pas le coup d’Etat au Venezuela ni le gouvernement espagnol qui l’a appuyé, ni les journaux qui, ici et là, ont financé, légitimé et applaudi à la dissolution de toutes les institutions et la persécution armée des partisans de la Constitution.
Je ne condamne pas la compagnie états-unienne Union Carbide qui, le 2 décembre 1984, a assassiné 30.000 personnes dans la ville indienne de Bhopal.
Je ne condamne pas l’entreprise pétrolière états-unienne Exxon-Mobil accusée de séquestrer, de violer, de torturer et d’assassiner des dizaines de personnes qui vivaient dans un édifice propriété de la compagnie dans la province de Aceh (Indonésie).
Je ne condamne pas l’entreprise Vivendi qui a laissé sans eau tous les quartiers pauvres de La Paz, ni Monsanto qui a laissé sans semence les paysans de l’Inde et du Canada, ni Enron qui, après avoir plongé dans le noir une demi-douzaine de pays, a laissé 20.000 personnes sans le sou.
Je ne condamne pas les entreprises espagnoles (BBVA, Endesa, Telefonica, Repsol) qui ont vidé les caisses de l’Argentine, obligeant les Argentins à vendre leurs cheveux aux fabricants de perruques et à se disputer un cadavre de vache pour pouvoir manger.
Je ne condamne pas la maison Coca-Cola qui est entré en Europe dans l’ombre des tanks nazis et qui licencie, menace et assassine aujourd’hui des syndicalistes au Guatemala et en Colombie.
Je ne condamne pas les grands laboratoires pharmaceutiques qui se sont mis d’accord pour tuer 20 millions d’Africains malades du SIDA.
Je ne condamne pas l’ALCA qui viole et dépèce les ouvrières des « maquilladoras » de Ciudad-Juarez et fait naître des enfants sans cerveau à la frontière du Mexique avec les USA.
Je ne condamne pas le FMI ni l’OMC, providence de la famine, de la peste, de la guerre, de la corruption et de toute la cavalerie de l’Apocalypse.
Je ne condamne ni l’UE ni le gouvernement des Etats-Unis qui placent les accords commerciaux au-dessus des mesures pour la protection de l’environnement et qui ont décidé, sans referendum ni élections, l’extinction d’un quart des mammifères sur Terre.
Je ne condamne pas les tortures sur Unai Romano, jeune Basque qui, il y a un an, fut transformé en ballon tuméfié dans un commissariat espagnol, défiguré à un tel point que ses parents le reconnurent uniquement à un grain de beauté sur son visage.
Je ne condamne pas le Gouvernement espagnol qui, au mois d’avril, a mis en place l’état d’exception sans consulter le Parlement et a suspendu pendant trois jours les droits fondementaux de notre Constitution (liberté de mouvement et d’expression), avec la circonstance aggravante que les Basques ne pouvaient se rendre à Barcelone à l’occasion du dernier sommet de l’UE.
Je ne condamne pas la loi sur les Etrangers qui expulse les hommes faibles et affamés, les enferme dans des camps de rétention ou les prive du droit universel à l’assistance sanitaire et à l’éducation.
Je ne condamne pas le « coup de décret » qui précarise encore plus l’emploi, supprime les aides et laisse les travailleurs, comme des feuilles mortes, à la merci des caprices du vent des patrons.
Je ne condamne pas, cela va de soi, Dieu quand il pleut, quand la foudre tombe ou que le tonnerre gronde, ni quand la terre tremble ou qu’un volcan crache ses flammes.
Je suis un démocrate : peu m’importe la mort d’enfants qui ne sont pas espagnols ; peu m’importe la persécution, le silence sur l’assassinat de journalistes et d’avocats qui ne pensent pas comme moi ; peu m’importe l’esclavage de deux millions de personnes qui ne pourront jamais acheter un de mes livres ; peu m’importe les atteintes aux libertés du moment que c’est moi qui manie en toute liberté les ciseaux ; et peu m’importe la disparition d’une planète sur laquelle je me suis tant amusé.
Je suis un démocrate : je condamne l’ETA, ceux qui l’appuient ou qui gardent le silence, même s’ils sont muets de naissance ; et j’exige, en outre, qu’on prive de leurs droits de citoyens 150.000 Basques, qu’on les empêche de voter, de manifester et de se réunir, qu’on ferme leurs bars, leurs journaux, et même leurs halte-garderie ; qu’on les mette vite en prison, eux et tous leurs camarades (du jeune militant anti-globalisation à l’écrivain affirmé) et si ce n’est pas suffisant pour protéger la démocratie, qu’on demande l’intervention humanitaire de nos glorieuses forces armées, déjà auréolées de la reconquête de l’île Perejil. Je suis un démocrate car j’ai condamné l’ETA.
Je suis un démocrate et je ne condamne que l’ETA. Je fais donc partie de toutes les autres bandes armées, les plus sanguinaires, les plus cruelles, les organisations terroristes les plus destructrices de la planète.
Je suis un démocrate. Je suis un connard.


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COMME UN TROUPEAU

Paul, février 2008.

Jamais aucun berger ne nomme ses moutons : il suffit qu'il en connaisse le nombre. Car un troupeau, hors de rares exceptions, ne compte que des têtes. On le mesure avec des statistiques.
Lorsque le troupeau devient trop nombreux, le berger a besoin d'un chien pour guider les moutons vers les pâturages où ils produiront la laine, la viande et le lait qui enrichiront leurs propriétaires. Le chien, non plus, ne connaît pas les bêtes individuellement : il sait comment agir pour obéir aux ordres de ses maîtres. Et les moutons sont bien gardés.
Les moutons jamais ne se révoltent : ils ignorent tout de leur servile condition. C'est l'idéal du maître. Lorsque des hommes, des femmes et de enfants servent de bétail à d'autres, les propriétaires des troupeaux humains cherchent à leur faire atteindre cet idéal. Mais comment ?
Certes on peut réduire les êtres humains en esclavage par la terreur, en les faisant travailler sous la menace du fouet. La méthode a fait ses preuves. Mais elle oblige à recruter de nombreux gardiens, dont les bandes à leur tour constituent une menace supplémentaire pour ceux qui les paient. Trop de chiens devient un péril pour les bergers.

L'idéal du troupeau humain est qu'il accepte librement sa servitude. Pour ce faire, on a longtemps utilisé la religion, moyen pratique de relier entre eux les humains asservis dans la croyance que la liberté, c'est la soumission. La promesse d'un au-delà récompensant les plus obéissants et d'un enfer éternel pour les rebelles, liée à la menace terrestre de tortures physiques ou morales en cas de rébellion, ont été de puissants adjuvants pour le dressage des hommes à se comporter sagement en moutons.
Cependant, l'enrichissement croissant des maîtres ayant conduit à la constitution de troupeaux de plus en plus immenses, il a fallu inventer de nouveaux moyens de les asservir collectivement. Le lien personnel de maître à esclave n'est pas utilisable lorsque les domestiques sont trop nombreux. Des tentatives ont été faites de parquer les serviteurs dans de gigantesques étables concentrationnaires accolées à des unités de production, mais la nécessité de les terroriser en permanence conduisait à les affamer, voire à les détruire après usage, entraînant des coûts de production trop élevés. User les ouvriers jusqu'au dernier os, c'est oublier que les êtres humains mettent plus de temps à se reproduire que les moutons.
L'avantage des humains par rapport aux animaux, en même temps que leur inconvénient, est qu'ils parlent. C'est un avantage, car on peut leur faire prendre des vessies pour des lanternes pour peu qu'on sache comment manipuler les mots, mais c'est aussi un inconvénient, car il peut surgir en leur sein des parleurs adroits qui les incitent à refuser leur servitude. Il faut donc aux maîtres savoir contrôler l'emploi de la parole parmi les troupeaux humains.

Les moutons bien dressés n'aiment rien tant que la sécurité, qui leur permet de se faire tondre et égorger en paix. La viande stressée, on le sait, n'a pas bon goût. Dans le même ordre d'idées, on a inventé pour les humains domestiqués toutes sortes de méthodes afin de les tranquilliser : diffusion de messages, ambiances musicales, produits chimiques, séances de persuasion, activités collectives de défoulement, etc. De faux débats organisés par les médias de masse aux mains des maîtres de troupeaux leur présentent de faux problèmes dont on connaît d'avance les solutions pour leur montrer avec quelle diligence on s'occupe d'eux. Des séries télévisées leur expliquent où sont les valeurs qu'il faut respecter, en leur faisant éprouver des émotions positives face aux défenseurs des vertus et des émotions négatives devant ceux qui les bafouent. Afin de stimuler leur appétit de concurrence, on organise pour eux des tournois de compétitions diverses, sportives, culturelles, politiques, dont les gagnants sont célébrés comme autant de héros, dont le bonheur supposé permet de rêver par procuration. Récemment, on a même inventé de croiser la fascination pour les vedettes du show-biz avec le respect dû aux chefs politiques, en fabriquant un président qui soit à la fois poupée Barbie et Napoléon. Grâce aux progrès de la mise en condition tous les hybrides sont possibles. L'important est que les humains domestiqués soient productifs et dociles.
Pour leurs maîtres, les domestiques sont anonymes : à chaque fonction son petit nom, peu importe l'individu qui s'y colle. Chacun est identifié par sa profession, dont on lui fait croire qu'elle est une marque de sa personnalité. Comme dit le proverbe « un clou chasse l'autre », et les êtres humains se remplacent alors aussi facilement que des pièces d'assemblage. C'est pourquoi la démocratie d'Etat, dite représentative, est devenue l'outil centralisé de l'abrutissement de masse : grâce au système des élections, les personnes n'existent plus, sauf en tant qu'éléments statistiques.
Sondages et scrutins tiennent lieu de débats publics. On est loin des débuts de la démocratie.
Désormais, il suffit de compteurs électroniques pour faire croire aux moutons que ce sont eux qui choisissent leurs bergers.

Pourtant, les troupeaux cachent en leur sein de vraies personnes, qui vivent ici et là, temporairement, de véritables aventures. L'oeil des caméras et des statisticiens ne les voient pas, pour la raison que leurs programmateurs ignorent comment voir ce qui n'est pas conforme aux normes. A divers signes, pourtant, on sent qu'elles existent. Mais où sont-elles ? Comment agissent-elles ? Mystère. De temps à autre, on s'aperçoit que le conditionnement foire. Les domestiques deviennent intelligents. On en trouve même qui se font artistes, poètes, musiciens, inventeurs de leur vie quotidienne. Cela dérange la nécessaire monotonie qui sied aux activités grégaires. Bien sûr, je ne dirai rien qui permette aux chiens de garde de les identifier. Mais de plus en plus d'humains échappent par quelque biais aux mises en condition. Un jour, les pâles bergers qui croient servir de guides à l'humanité socialement démocratisée découvriront avec stupeur quels splendides individus ont grandi malgré eux dans leurs pâturages. On entendra des chants nouveaux et la parole n'aura plus besoin de compteurs. Comprenne qui voudra bien.

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OU EST PASSÉ LE TROU DE LA SÉCU ?

trou de la secu Inventin, 2008.

77 % des nouvelles dépenses de la sécu sont dues aux Affections de Longue Durée comme le cancer (+ 84 %), soit 80 milliards en 2006.

Il y a plus d'une dizaine d'année, le président de la Caisse Primaire d'Assurance Maladie de Paris disait qu'il n'y avait pas de trou de la Sécu, mais seulement des impayés.

Cette année, nous allons devoir donner un euro non remboursé de notre poche,
nous allons être très contrôlés lors de nos arrêts maladie,
nous allons devoir consulter un généraliste avant d'aller voir un spécialiste...
Toutes ces mesures, et bien d'autres, pour réduire le "soi-disant" trou de la Sécu !

Mais le fameux trou de la Sécu de 11 milliards d'euros existe-t-il vraiment ?
7,8 milliards non reversés à la Sécu sur les taxes sur le tabac
3,5 milliards non reversés à la Sécu sur les taxes de l'alcool
1,6 milliards non reversés à la Sécu des assurances auto pour les accidentés
de la route
1,2 milliards non reversé à la Sécu de la taxe sur les industries polluantes
2 milliards de TVA non reversés à la Sécu
2,1 milliards de retard de paiement à la Sécu pour les contrats aidés
1,9 milliards de retard de paiement par les entreprises, etc...
C'est-à-dire : 20,1 milliards d'euros.
Si cette somme n'avait pas été piratée par nos ministres escrocs,
la Sécu aurait un bilan largement positif !
(chiffres issus du rapport de la Cour des comptes de la Sécu pour 2003/2004)

Où est passé l'argent de la Sécu ?...
Les exemptions de charges, sans compensation, offertes aux entreprises se montent entre 30 et 70 milliards d'Euros, selon les sources.

47,7 milliards ont été versés à l'armée et 95 milliards de bénéfices pour les seules 40 entreprises du CAC40 en 2007.
Plus de 40 milliards d'évasions (fraudes) fiscales repérées en France.
Combien effectivement dans les paradis fiscaux ?..

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ÉCRAN DE FUMÉE SUR POLLUTION

Ecran de fumee sur polution - Interdits partout, responsabilite nulle part Lukas Stella, 2006.

"La pollution chimique constitue une menace grave pour l'enfant et pour la survie de l'Homme.
Notre santé, celle de nos enfants et celle des générations futures étant en péril,
c'est l'espèce humaine qui est elle-même en danger."

Extrait de L'Appel de Paris, signée par plusieurs centaines de scientifiques internationaux, l'ensemble des Conseils de l'Ordre des Médecins des 25 pays membres de l'Union Européene...
Appel de Paris (PDF)

L’insécurité n’est pas là où l’on voudrait bien nous le faire croire. Elle n’a plus de frontière, elle est partout, diffuse et sans apparence, invisible. Si elles ne se voient pas, les polutions chimiques, radioactives et électromagnétiques, n’en tuent pas moins tous les jours un peu plus.
Dans leur course aveugle, quelques fanatiques des bénéfices à n’importe quel prix, hytériques du boursicottage et des milliards à usurper au plus vite, éjectent leurs déchets toxiques allègrement, contaminant tout ce qui reste de vie sur terre.
Les cancers sont toujours les fruits de combinaisons de causes multiples dû à l'environnement. Les cancers du sein, de la prostate, des testicules ou du cerveau, mélanomes et lymphomes ont augmenté rapidement ces dernières années. La liste des diverses causes est longue, et toutes sortes d'agents soupsonnés d'être cancérigènes n'ont pas encore été étudiés...
Combien de mort avec le cancer ? Bientôt un sur deux comme au États Unis ?

Alors qu’il est aujourd’hui reconnu que l’espèce humaine est gravement contaminée et effectivement menacée par les pollutions, chimiques ou autres, les politiciens et les jounalistes, totalement irresponssables mais surtout complices, dénoncent les fumeurs de cigarettes, cachant par cet écran de fumée la dangereuse destruction de la vie sur notre planette.
Interdits partout, responsabilité nulle part !
Les pollueurs, ces nuisibles meurtriers, sévissent en toute liberté avec l'aide des États. Que vont faire ces apprentis mafiosi qui gèrent les gouvernances successives de l'abominable dictature des financiers. Ils ont depuis longtemps prouvé leur irresponsabilité suicidaire.
Attendre quoi, la disparition des poissons et des abeilles pour bientôt ?
Et après c'est au tour de qui ?... Combien de cataclysmes, de catastrophes, de suicides, de guerres...

Il est aujourd’hui prudent de ne plus choisir de se faire complice d’une société inhumaine et hypocrite, pour qui la vie n’a de valeur que dans le profit que l’on peut tirer de sa destruction chronique, qu’elle soit physique, biologique ou psychologique.
Nous n’avons plus le choix, il en va de notre survie.


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DES BERGÈRES ET DES BERGER OPPOSÉS À LA MÉCANISATION DE LA VIE

moutons berger Pourquoi nous refusons le marquage électronique des brebis
et nous nous débattons dans le monde qui le produit. Aout 2007.

Au 1er janvier 2008, l’ensemble du cheptel ovin et caprin de la communauté Européenne doit être
identifié avec des puces électroniques pour répondre aux exigences industrielles de « sécurité alimentaire » (règlement CE n°21/2004 du conseil du 17/12/2003). Ces mouchards arrivent à une époque où la machine industrielle s’emballe au rythme des crises sanitaires (grippe aviaire, vache folle, fièvre aphteuse…). Le dernier moyen de maintenir l’illusion d’une maîtrise est de considérer les éleveurs comme des risques industriels potentiels. Il faut donc assurer leur flicage.
Dans la marche du progrès, refuser le puçage électronique des brebis peut paraître anodin. Pourtant, cette nouvelle mesure de traçabilité, nous la prenons en pleine figure car nous savons qu’elle nous pousse un peu plus loin dans un monde où l’on commence à se sentir de trop.
L’élevage n’est pas seulement une industrie produisant du lait ou de la viande. La domestication n’est pas seulement la soumission d’un animal, c’est aussi un long compagnonnage commencé à la révolution du néolithique. Ces interdépendances influencent depuis 10 000 ans nos relations aux animaux, aux humains et au monde. Cette longue compagnie a participé à construire nos imaginaires, nos mythes, notre culture.
Avec le puçage électronique, toute cette partie de l’histoire de notre humanité est anéantie, détruite, niée.
Comme la plupart des professions, une part de plus en plus importante de nos activités est régie par un ailleurs : normes industrielles, obligation de s’expliquer, permanence de la suspicion à notre égard. Cela suffit !
Pour nous, il ne s’agit pas de se justifier. Nous ne voulons plus cogérer les modalités de notre soumission. Nous ne voulons plus nous « adapter ». Nous ne pouvons regarder nos brebis se transformer en machine, en émetteurrécepteur sans rien dire. Dans un monde où l’humiliation est devenue tellement familière que l’on ne la reconnaît plus, où le contrôle ne choque plus personne et peut même être citoyen ou participatif, nous avons fait comme tout le monde. Nous avons fait profil bas, nous avons ménagé les administrations et entretenu notre asservissement au système des primes agricoles en traînant les pieds face aux « nouveautés ».
Aujourd’hui refuser le puçage électronique, c’est voir son troupeau euthanasié. Malgré tout, si nous prenons publiquement la parole, c’est que nous ne voulons pas plonger dans l’aigreur et le désespoir que génère la résignation ( « de toute façon ça se fera », « les gens ne comprennent rien », « le monde est devenu fou », « on n’arrête pas le progrès »).
La révolution industrielle a réalisé la volonté de tout transformer en machine. Après les outils, il est question aujourd’hui des animaux domestiques avec le marquage électronique. Vient le tour du cheptel humain.
Déjà, il est question de bornes biométriques dans les cantines, de fichier ADN, de cartes d’identités biométriques,… Ce puissant processus de mécanisation du monde vivant est en train de détruire tout ce qui fait que l’humain n’est pas seulement une construction biologique usinable à merci.
Nous avons encore quelques espoirs mais ils peuvent disparaître si l’on continue à se taire, à baisser la tête, à laisser échapper ce que l’on a dans les mains. Ici, il s’agit pour nous de conserver quelques chances d’élever des bêtes à peu près dignement, de ne pas collaborer par notre silence à l’automatisation et à la déshumanisation de l’élevage, à la transformation définitive des bêtes en marchandise et à notre enfermement dans un monde invivable pour les brebis et pour nous tous.
Nous, bergers des plaines, des causses et des montagnes, réunis pour notre sauvegarde, appelons toutes et tous à refuser les entraves électroniques. Nos troupeaux ne sont pas des machines et nous n’habitons pas dans des usines. Nous vous invitons à reproduire ce texte, et à en parler autour de vous.


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PRIVILÈGES DES LARBINS

de la destruction du code du travail Inventin, 2007.

Ce qui est important pour la vie quotidienne des populations se passe dans le silence et la complicité des politiques et des médias. Pas de journaliste, pas d'info, pas de problème... La dictature règne dans l'anesthésie des apparences.
Pendant que les politicens imposent l'insécurité sociale dans le pays, ils assurent leur avenir avec un régime spécial de chômage et de retraite.
Pour chaque député non réélu, les Français devront payer 417 120 euros (60 mois x 6952 euros). C'est la nouvelle indemnité chômage des députés, et les élus de la gauche à la droite sont tous d'accord. La plupart des médias n'en parlent pas. Sans doute parce que cette loi a été votée en douce, par tous les groupes politiques, UMP, PS, UDF et PCF, qui savent parfaitement s'entendre lorsqu'il s'agit de s'octroyer des avantages sur le dos de la population.
Ces mêmes politiciens nous parlent des efforts que nous devons consentir pour réduire la dette et les dépenses de l'Etat, en diminuant les allocations chômage, les retraites, la sécu, l'éducation...
Voter à l'unanimité et dans le silence complet, cette loi permet à un député non réélu de toucher pendant 60 mois au lieu de 6 mois son indemnité mensuelle nette qui est à ce jour de 5178 euros, alors qu'un salarié sur deux gagne moins de 1 310 euros par mois. En plus, chaque député non réélu percevra "à vie", à l'issue des 5 ans d'indemnités, 20% de ce traitement, soit 1 390 euros par mois, jusqu'à sa mort.
Bien entendu cette généreuse "indemnité chômage-retraite" est totalement inconditionnelle, et l'heureux bénéficiaire de cette gracieuse rémunération, n'est tenu à aucun engagement quelconque, comme par exemple justifier de la recherche d'un nouvel emploi, d'une visite mensuelle auprès d'un conseiller ANPE, ou d'une période d'activité justifiant cette "aide sociale"...
Pendant ce temps, notre vénéré président-dictateur s'est autorisé à tripler son salaire, passant de 6 806 € à 20 858 €, sans raison apparente, en douce, soit dix fois plus que la majorité des habitants de ce pays.
Et une prochaine augmentation pour bientôt...


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COUP DE FIL EN PLEINE GUEULE

pollution tel portable Inventin, 2007.

Une équipe de chercheurs de l'université de Clermont-Ferrand vient de mettre en évidence les effets du rayonnement des champs électromagnétiques de 900 Mz (fréquence la plus utilisée par la téléphonie mobile) sur le fonctionnement génétique des végétaux. A des valeurs de champ très inférieures aux normes réglementaires actuelles et à l'ussue d'une courte exposition, "on observe des effets biochimiques comparables à ceux que l'on observe à la suite d'un choc ou d'une blessure."
L'étude, menée entre Lyon et Paris auprès de 800 personnes, dont 350 hommes ou femmes agées de 30 à 59 ans lorsqu'on a découvert leur tumeurs cérébrales entre février 2001 et août 2003, livre un indice inquiétant. Les tumeurs du cerveau liées à l'utilisation d'un téléphone mobile pourraient se développer beaucoup plus rapidement que prévues. Ils ont relevé un temps de latence proche de 10 ans avant l'apparition de gliome ou de neurinome acoustique.
Bientôt visible, la menace par téléphone...

Voir www.robindestoits.org et www.criirem.org/


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SANS RÉSISTANCE NI DÉPENDANCE

explosion Jules Henry et Léon Léger,
Les hommes se droguent, L’état se renforce, Nantes juin 1974 (Extraits).

Naguère les révolutionnaires pouvaient à bon escient affirmer que les prolétaires devaient également changer la vie tout en exterminant l'Etat et les étatistes. Aujourd'hui, il n'est d'autre besoin que celui d'interrompre au plus tôt la vie de cette société !
Tout programme concret est réformiste.
La révolution ne peut surgir qu'en refusant le monde. Et le refus ne peut cohabiter avec l'acceptation. L'art du réformisme est de prétendre être ce refus.
La révolution n'est pas inhérente au prolétariat, sinon dans son idée pure... Elle est possible lorsque des milliers de prolétaires l'envisagent comme ultime recours au problème de l'existence.
Cette société peut s'effondrer comme un rien. Elle ne repose pas sur du sable elle est du sable humain, soudé par la force. Et le sable humain de cet édifice, ce sont les prolétaires soumis, et qui revendiquent leur soumission.

La peur de tous les pouvoirs environnants et déjà en place réglant tant le travail que la morale et les nations ; la peur de l'énorme force coalisée des bureaucrates au pouvoir ou s'y installant ici ou là dans le monde ; la peur que toute révolution fasse le lit d'une dictature plus efficace et quasi éternelle ; la peur d'échouer tout simplement, sachant que l'échec signe l'anéantissement physique d'une ou de plusieurs générations ; la peur des sacrifices à consentir, stupéfie, paralyse, divise, retarde, surseoit sans échéance.
Oui, les staliniens effraient les prolétaires. Oui, l'enjeu mondial de l'entreprise les étourdit.
Et les forces à abattre, dont les plus redoutables se disent prolétariennes, exacerbent la prudence et le doute.
Rien n'est joué.
Nul enthousiasme, nul triomphalisme ne sont de mise.
La révolution n'est pas. Peut-être ne sera-t-elle jamais. L'état se renforce.
Les prolétaires, on peut les affamer, les diffamer, les disperser, les droguer, les désespérer, les tromper par de faux espoirs, les spolier de leur force.
Les maîtres du monde ont le temps, qui ronge, qui éparpille, qui épuise, qui dissout.

La victoire de la révolution, en l'absence de révolution victorieuse, est une ignominie propre à d'imbéciles esthètes, satisfaits de contempler des hommes qui tentent dans l'effroi, le sang et les sacrifices ce qu'ils ont supputé pour l'humanité du haut de leurs pensoirs ; ou bien c'est le satisfecit puant d'odieuses salopes arrivistes.
Les prolétaires découvrent aujourd'hui qu'il n'existe pas de programmation de l'avenir. Ils ont peur, n'ayant rien à proposer sinon la destruction absolue de toutes les formes sociales présentes.
Cela n'est en rien un défaut, mais la qualité essentielle du prolétariat moderne, son nihilisme conscient : le projet d'inaugurer une aventure inconnue à l'échelle de l'humanité, et d'en avoir l'entière responsabilité.
Pour lui est prévisible tout ce qui est visible et nécessaire.

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PLUS MARIONNETTE QUE DICTATEUR

A. Jordan - Sarko Bush Lukas Stella, 2007.

Nico Sarko Bush de Nagybocsa, ce domestique du grand capital et de la haute finance escroque le bien publique pour le livrer aux entreprises mafieuses de l'affairisme mondial. Il fait autorité en répression décomplexée, dans un marché sécuritaire qui spécule sur la misère et tire profit de la précarité des conditions d'existences. Balancé comme un paquet de lessive hyperactive, il exécute le rôle de marionnette de sa propre image publicitaire.

En campagne permanente, l'État policier stalinien dissémine à grande échelle sa propagande tapageuse, toxique, arrogante et provocatrice. Les slogans rabâchés comme une pub sans fin, transforme le langage trop incertain, en marchandise frelatée mais si bien contrôlée.
La cérémonie funèbre achève sa représentation. L'info mégalo crie victoire ! C'est alors que les pressions communicantes s'affairent à liquider la mémoire, et que les bouffons du discours jouent aux gentils animateurs. La population, rayée des listes des commissions, râle et tire sur son sort. La réalité ainsi entreprise raffle les dividendes. C'était écrit dans le programme.

Dopée de pub, la politique consume les rêves. Aujourd'hui l'imbécillité, l'agressivité, l'exclusion et le mépris disloquent une société en ruine, cassant les derniers liens d'une cohérence illusoire. En expulsant le sale, les media nettoient une apparence qui doit rester sans tache. La machine du spectacle engouffre dans ses flux numériques ses sujets comme objets à exploiter, pour en tirer une propreté juteuse. Alors, la marque des partis pris incorpore et normalise les corps.

Tout va très bien Monsieur De Sarkosy, tout va très bien...
mais il faut que je vous dise, votre réalité est affaire de foi.

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NOUVELLE LETTRE DU BARON PETDECHEVRE
A SON SECRETAIRE AU CHÂTEAU DE SAINT-MAGLOIRE

Jehan-Godefroid-Adalbert-Carolus-Vladimir,
Nanterre, 22 mars 2008.

La France part en eau de boudin. Déjà faut-il que ces charcuteries saignantes soient bien dégénérées pour pisser de la vulgaire eau. Mais tout ici n'a plus de goût, si l'on peut s'exprimer ainsi. D'ailleurs, ce jour n'est-il pas l'anniversaire d'une date fameuse il y a quarante ans, où des étudiants fomentaient en dortoir des troubles d'où nous eûmes quelque frayeur à nous extraire.
Encore aujourd'hui, le souvenir en marque les esprits craintifs. Jusqu'à cet insigne petit Nicolas, nain d'esprit et de corps, qui s'imagine qu'en grimpant sur les escabeaux du pouvoir il ressemblera à Napoléon. Vraiment l'époque fourmille de valets qui se prennent pour des maîtres.

La domesticité qui sert de peuple à ce qu'on appelle encore un pays va être convoquée pour désigner son maître d'hôtel. La périodicité de ce rite électoral, qui permet aux grenouilles de se choisir un roi à tempérament, serait d'une navrante banalité si, cette fois, l'occasion ne leur était donnée de déroger à la règle en optant pour une reine. O remarquable nouveauté !... On savait bien qu'entre le roi et le valet se glissait une dame. Mais quel remue-méninge chez les officiels en cravate : la jupe accédant à la fonction suprême fait fantasmer les porteurs de gilets. Faut-il en avoir ou pas ?...

Mais l'important, n'est-ce-pas, c'est que les pauvres soient bien gardés. Peu nous chaut que ce soit par un berger ou une bergère, du moment que nos actions continuent à nous combler de leurs bénéfices. Nous n'avons pas de crainte à ce sujet. Aucun des candidats à la couronne n'est en mesure de menacer nos salons. Jamais d'ailleurs nous n'avons eu la moindre inquiétude : on ne chasse pas le bourgeois à coups de bulletins. Quant à ceux qui croient se servir de la télévision pour insuffler des idées subversives à la valetaille, ils n'ont pas encore compris ce bon mot de Mac Luhan : c'est le médium qui est le message. En l'occurrence, comme l'avait bien compris en son temps le directeur de TF1, de la télé ne sortira jamais que de la pub pour Coca-Cola et autres produits issus de nos usines. Le tube-à-cons ne distille pas d'intelligence. Heureusement pour nous, nous n'en regardons même pas à Saint-Magloire.

Pourtant nous avons eu peur, il y a peu, quand ces hordes incontrôlées ont enflammé les banlieues de nos villes. Il y a dans la violence sans justification un je-ne-sais-quoi de poétique qui épouvante le raisonnable. Et vous savez combien je redoute le dérèglement des sens. Par dessus tout, j'exècre l'insouciance, surtout lorsqu'elle devient impertinente. Rien ne nuit plus aux affaires que l'absence de raison. C'est pour cela qu'on s'arrange toujours pour donner des chefs aux émeutiers. Quand on trouve un responsable, on sait avec qui discuter pour ramener le troupeau excité à la bergerie. Sinon, c'est le chaos. A partir duquel tout devient possible. Quelle horreur !...

Heureusement, ces temps de tumulte ont passé et il semble que la saine compétition ait repris le dessus. Rien ne nous plaît tant que ce merveilleux cri de ralliement : « que le meilleur gagne ». Attendu que nous ne cessons de gagner tout le temps, grâce à notre position sociale, ce bref dicton montre bien à qui veut l'entendre que nous sommes les meilleurs. C'était écrit jadis sur les flippers : It's more fun to compete... Pour les gagnants, évidemment. La bonne blague. C'est pourquoi les pauvres n'ont aucun mérite, n'en déplaise aux organisations charitables. Nous non plus, je vous l'accorde, mais cela ne doit pas être dit. En faisant le réclame de la compétition, nous nous encensons sans risque. L'important, c'est que tout le monde croit que le meilleur est celui qui a gagné, du moment que le trône ne sert à rien. A y repenser, c'était une furieusement bonne idée d'inventer la démocratie représentative. Cet imbécile de Louis XVI aurait dû le comprendre.

Certes, l'idée démocratique est dangereuse dans son principe, je vous l'accorde. Si les gens se mêlaient de se mettre vraiment d'accord pour décider que faire et surtout comment profiter ensemble des ressources du monde, il n'y aurait plus de place pour les nôtres (vous comprenez ce que je veux dire). Mais tant qu'on ne laisse pas le personnel s'occuper de diriger les entreprises, tout le reste n'est que distraction. Le spectacle de la politique, pour vain et ridicule qu'il soit, est un sain dérivatif aux velléités de révolte. Alors, mon bon, incitons les jeunes de chez nous à s'inscrire sur les listes électorales. Nous savons comment on traite avec les élus. De quelque bord qu'ils soient ou s'imaginent être. Du moment qu'ils font des lois, c'est notre pouvoir qu'ils modèlent.

Ne vous inquiétez pas de la petite Jeanne d'Arc. Sa dévotion nouvelle pour la « démocratie participative » n'est qu'une réminiscence des assemblées au cours desquelles nos ancêtres écoutaient les doléances de leurs gens. Lorsque les administrés croient qu'on s'intéresse à eux, il devient plus facile de leur faire accepter les décisions nécessaires. Cette donzelle a de la malice de vieux politicien et je ne serais pas surpris qu'elle surpasse en rouerie les bouffons qui lui disputent la place. J'ai retenu qu'elle veut magnifier le sens de l'effort chez les jeunes, et rien ne peut plus réjouir nos oreilles qu'un tel discours. Nous aimons que nos gens sachent suer pour nous.

Reste le paysan. Il a un côté vieille terre qui, vous vous en doutez, n'est pas pour me déplaire. Sa bonne grosse sagesse fait penser à Henri IV. Espérons qu'il ne trouvera pas de Ravaillac sur son chemin. Quant au gros benêt, il continue de berner les hargneux avec ses envolées racistes, fascistes et nationalistes. En cas de coup dur, ses troupes pourront nous servir à garder nos biens. Il y a fort longtemps, nos pères ont déjà eu recours aux services de ces bandits, mais cela leur a coûté cher. A part utiliser l'imparfait du subjonctif, ce hobereau suant n'a rien à dire de sérieux.

Comme vous le voyez, il n'y a rien d'inquiétant dans le tapage actuel. Si ce n'était, justement, que tout cela n'est que du bruit, et que ce tohu-bohu peine à couvrir les inquiétantes rumeurs qui montent des bas-fonds. J'ai peur qu'aucun de ces compétiteurs ne soit à la mesure de la tâche, en cette époque où tout le monde commence à découvrir par quels stratagèmes nous gardons nos richesses et vers quels désastres il est probable que notre entêtement conduise l'humanité. Vous savez à quel point je me fiche du sens de l'humain. Hors les bénéfices de nos actions, il n'est rien qui puisse m'intéresser. Or c'est là, justement, que j'ai de mauvais pressentiments : je ne suis pas sûr que nos gens partagent encore avec nous le sens de l'économie. Nous avons beau les bassiner avec nos calculs, je crains qu'ils ne décident un jour de passer outre. Je n'ose imaginer ce qu'il adviendrait de nous s'ils cessaient de croire avec nous que c'est l'économie qui doit diriger le monde.
Anatole, cette lettre est une lettre politique. Donc motus à la maisonnée. N'oubliez pas, si vous êtes député, que la démocratie est comme l'alcool : à consommer avec modération. Peu importe sous quelle étiquette.

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UN PARTI CHASSE L'AUTRE (Le communisme coca cola)

Besancenot - Trotsky Inventin, 2007.

"En matière de révolte, aucun de nous ne doit avoir besoin d'ancêtres." André Breton

Dans l'hystérie des bouffonneries électorales, le PC nouveau, tendence pub Lewis, est arrivé. Le trotskisme avec le sourire accrocheur de l'arnaqueur, racole à la mode. L'entreprise devient compétitive et prend quelles parts du marché. Donnant l'illusion d'un parti rassembleur, la LCR casse l'union, en quittant le premier les collectifs antilibéraux pour une alternative à gauche. La seule union possible de ce parti ne peut être qu'avec lui-même, car il se considère comme le seul parti capable de contrôler son hypotétique révolution. Son objectif est de remplacer définitivement le Parti Communiste. Sa grande victoire est d'avoir fait passer le style Hollywood-Nike dans la vieille idéologie Trotskiste.
Il peut être utile de se rappeller que Trotsky, membre du Comité Central Bolchévique, devint commissaire à la guerre en 1918, et dirigea l'Armée Rouge durant la guerre civile. Membre du Bureau Politique avec Lenine, il interdit les autres partis politique. Il décréta que toute grève devait être considérée comme une désertion, et toute revendication comme une insubordination. Il liquida l'insurection des collectifs libertaires des paysans d'Ukraine, puis en 1921 il conduisit le massacre des révoltés de Kronstadt qui revendiquaient un véritable pouvoir aux soviets (non au Parti Bolchévik), la libération des prisonniers socialistes, la liberté de parole et de la presse pour les ouvriers et les paysans.

"Le triomphe de l’ordre bolchevik coïncide avec le mouvement de contre-révolution internationale qui commença avec l’écrasement des Spartakistes par la «Social-démocratie» allemande. Leur triomphe commun était plus profond que leur opposition apparente, et cet odre bolchevik n’était, en définitive, qu’un déguisement nouveau et une figure particulière de l’ordre ancien. Les résultats de la contre-révolution russe furent, à l’intérieur, l’établissement et le développement d’un nouveau mode d’exploitation, le capitalisme bureaucratique d’Etat et, à l’extérieur, la multiplication des sections de l’Internationale dite communiste, succursales destinées à le défendre et à répandre son modèle. Le capitalisme, sous ses différentes variantes bureaucratiques et bourgeoises, florissait de nouveau sur les cadavres des marins de Kronstadt et des paysans d’Ukraine, des ouvriers de Berlin, Kiel, Turin, Shangaï, et plus tard de Barcelone."

"Très tôt, le modèle russe s’imposa aux organisations ouvrières d’Occident, et leurs évolutions furent une seule et même chose. A la dictature totalitaire de la Bureaucratie, nouvelle classe dirigeante, sur le prolétariat russe, correspondait au sein de ces organisations la domination d’une couche de bureaucrates politiques et syndicaux sur la grande masse des ouvriers, dont les intérêts sont devenus franchement contradictoires avec les siens."

"Les morts hantent encore les cerveaux des vivants."

"Au sein de ce monde, des organisations prétendument révolutionnaires ne font que le combattre apparemment, sur son terrain propre, à travers les plus grandes mystifications. Toutes se réclament d’idéologies plus ou moins pétrifiées, et ne font en définitive que participer à la consolidation de l’ordre dominant. Les syndicats et les partis politiques forgés par la classe ouvrière pour sa propre émancipation sont devenus de simples régulateurs du système, propriété privée de dirigeants qui travaillent à leur émancipation particulière et trouvent un statut dans la classe dirigeante d’une société qu’ils ne pensent jamais mettre en question."

"Dans un monde fondamentalement mensonger, ils sont les porteurs du mensonge le plus radical, et travaillent à la pérenninté de la dictature universelle de l’Economie et de l’Etat."

"Un modèle social universellement dominant, qui tend à l’autorégulation totalitaire, n’est qu’apparemment combattu par des fausses contestations posées en permanence sur son propre terrain, illusions qui, au contraire, renforcent ce modèle. Le pseudo-socialisme bureaucratique n’est que le plus grandiose de ces déguisements du vieux monde hiérarchique du travail aliéné."

"Des stalino-trotskismes réconciliés à toutes les tendances et demi-tendances qui se disputent «Trotsky» à l’intérieur et à l’extérieur de la IVº Internationale, règne une même idéologie révolutionnaire, et une même incapacité pratique et théorique de comprendre les problèmes du monde moderne."

"La révolution, comme la vie qu’elle annonce, est à réinventer. Si le projet révolutionnaire reste fondamentalement le même : l’abolition de la société de classes, c’est que, nulle part, les conditions dans lesquelles il se forme n’ont été radicalement transformées. Il s’agit de le reprendre avec un radicalisme et une cohérence accrus par l’expérience de la faillite de ses anciens porteurs, afin d’éviter que sa réalisation fragmentaire n’entraîne une nouvelle division de la société."

"Le principe de la production marchande, c’est la perte de soi dans la création chaotique et inconsciente d’un monde qui échappe totalement à ses créateurs. Le noyau radicalement révolutionnaire de l’autogestion généralisée, c’est, au contraire, la direction consciente par tous de l’ensemble de la vie."

"C’est au travail lui-même qu’il faut s’en prendre. Loin d ‘être une «utopie», sa suppression est la condition première du dépassement effectif de la société marchande, de l’abolition -dans la vie quotidienne de chacun- de la séparation entre le «temps libre» et le «temps de travail», secteurs complémentaires d’une vie aliénée, où se projette indéfiniment la contradiction interne de la marchandise entre valeur d’usage et valeur d’échange. Et c’est seulement au-delà de cette opposition que les hommes pourront faire de leur activité vitale un objet de leur volonté et de leur conscience, et se contempler eux-mêmes dans un monde qu’ils ont eux-mêmes créé."

"La chance historique du nouveau prolétariat est d’être le seul héritier conséquent de la richesse sans valeur du monde bourgeois, à transformer et à dépasser dans le sens de l’homme total poursuivant l’appropriation totale de la nature et de sa propre nature. Cette réalisation de la nature de l’homme ne peut avoir de sens que par la satisfaction sans bornes et la multiplication infinie des désirs réels que le spectacle refoule dans les zones lointaines de l’inconscient révolutionnaire, et qu’il n’est capable de réaliser que fantastiquement dans le délire onirique de sa publicité. C’est que la réalisation effective des désirs réels, c’est-à-dire l’abolition de tous les pseudo-besoins et désirs que le système crée quotidiennement pour perpétuer son pouvoir, ne peut se faire sans la suppression du spectacle marchand et son dépassement positif."

De la misère en milieu étudiant (extraits)
Par des membres de l’internationale Situationniste et des étudiants de Strasbourg,
novembre 1966.

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LE GRAND SECRET

petrole Paul, 2007.

« Total enregistre des bénéfices historiques en 2006
Le groupe pétrolier français Total a annoncé mercredi avoir enregistré en 2006 un bénéfice net ajusté record de 12,585 milliards d'euros, en hausse de 5 % sur 2005, grâce à la flambée des prix du pétrole ».
(Le Monde, 14 février)

Le voilà donc, le Grand Secret qui explique tout : jamais dans l'histoire du capitalisme, des entreprises n'ont fait autant de bénéfices que les compagnies pétrolières d'aujourd'hui.
On a tout compris, n'est-ce pas ?...

Du fric à gogo qui rapporte à ceux qui l'ont investi, sans rien faire d'autre que de le mettre en jeu. Casino Royale à tous les coups gagnant. Tout ça pour le claquer chez les fabricants de loisirs pour milliardaires. Même pas envie...

Et ces piscines de luxe, ces villas pieds dans l'eau, ces lagons privés, valent pour eux l'horreur de guerres qu'on organise pour effrayer la populace qu'on doit contrôler. Faut pas qu'elle aille voir dans le bizness. On lui fait croire qu'elle choisit ses gouvernants. On a bien en main les médias qui lui expliquent pourquoi et comment voter. Les benêts font ce qu'on leur propose.

Pour vendre le pétrole, il faut des engins qui en boivent, des routes qui mènent aux points de ravitaillement. Plus possible de vivre sans. La bouffe, les loisirs, le boulot, tout est sur les routes. On a rendu l'essence plus essentielle que l'air.

D'ailleurs, l'air, justement, grâce au pétrole, il devient rare. Il se réchauffe. Alors on va climatiser. Et ça consommera encore plus. Et les bénéfices vont encore grimper. Les guerres aussi. La misère des sous-hommes qui n'ont pas d'auto. Pas d'eau. Pas d'air. C'est chez eux qu'on se flingue. En plus, les mêmes qui gagnent avec le pétrole font rebelote avec les armes.

Les guerres ne se font plus au hasard. Elles sont planifiées par le Conseil de Sécurité des Truands Unis, dont les cinq membres permanents sont justement les pays qui fabriquent les armes. Tiens donc... Au fait, ce sont les mêmes qui investissent dans le pétrole et dans les guerres. Ah oui, et aussi dans les médicaments, puisque tout ce bizness fait des blessés et des malades : c'est un autre marché juteux.

Pour lancer des guerres, avec des benêts qui votent, il faut leur expliquer qui sont les méchants. Comme on tient les médias et les gouvernements, c'est facile. On embauche des truands pour commettre d'affreux attentats, on en accuse des vilains qu'on encourage par en-dessous à dire de méchantes choses, et le tour est joué. Les benêts en redemandent. Plus le mensonge est gros, comme de faire croire qu'une équipe de barbus dans une grotte fait écrouler des gratte-ciels en acier à distance dans la ville la plus protégée du monde, plus les spectateurs hésitent à croire que ce n'est pas vrai.

Pendant ce temps, des bouffons de scène font rire les braves gens. Au spectacle on ne va pas voir ce qui se trame dans les coulisses. L'odeur des corps grillés par les bombes incendiaires est cachée par le parfum des barbecues. Les cris de douleur sont masqués par les musiques à la mode. Dansez, dansez, petits pantins, votre piètre existence enrichit les compagnies pétrolières. Tant pis si vous ne savez jamais ce que c'est que la vie.
Oh la jolie planète...

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LA FONCTION DE L'ORGASME (extrait de l'introduction)

Wilhelm Reich, 1945.

La théorie de l'économie sexuelle peut s'exprimer en quelques phrases :
La santé psychique dépend de la puissance orgastique, c'est-à-dire de la capacité de se donner lors de l'acmé de l'excitation sexuelle, pendant l'acte sexuel naturel. Sa base est l'attitude caractérielle non névrotique de la capacité d'aimer. La maladie mentale est le résultat d'un désordre dans la capacité naturelle d'aimer. Dans le cas de l'impuissance orgastique, dont souffrent la majorité des humains, l'énergie biologique est inhibée et devient ainsi la source de toutes sortes de comportements irrationnels. La guérison des troubles psychiques exige en premier lieu le rétablissement de la capacité naturelle d'aimer. Elle dépend autant des conditions sociales que des conditions psychiques.

Les troubles psychiques sont les effets des perturbations sexuelles qui découlent de la structure de notre société. Pendant des milliers d'années, ce chaos a favorisé l'entreprise qui tendait à soumettre les individus aux conditions existantes par l'intériorisation de contraintes extérieures imposées à la vie. Son but est d'obtenir l'ancrage psychique d'une civilisation mécanisée et autoritaire en ôtant aux individus leur confiance en eux-mêmes.

Les énergies vitales, dans des conditions naturelles, ont une régulation spontanée, excluant les formes obsessionnelles du devoir et de la moralité. Ces formes obsessionnelles révèlent à coup sûr l'existence de tendances anti-sociales. Le comportement anti-social naît de pulsions secondaires qui doivent leur existence à la répression de la sexualité naturelle.

L'individu élevé dans une atmosphère de négation de la vie et du sexe acquiert un plaisir-angoisse (la peur de l'excitation de plaisir) qui est représenté physiologiquement par des spasmes musculaires chroniques. Ce plaisir-angoisse est le terrain sur lequel l'individu recrée les idéologies qui nient la vie et qui forment les bases des dictatures. C'est le fondement de la peur de vivre d'une manière libre et indépendante. Il devient la source où toutes les activités politiques réactionnaires, où tous les systèmes de domination d'un individu ou d'un groupe sur une majorité de travailleurs puisent leur force. C'est une angoisse bio-physiologique. Elle constitue le problème central de la recherche psycho-somatique. Jusqu'à présent, ce fut là le plus grand obstacle à l'investigation portée dans le domaine des fonctions vitales involontaires que le névrosé éprouve comme quelque chose d'étrange et d'effrayant.

La structure caractérielle de l'homme d'aujourd'hui (qui perpétue une civilisation patriarcale et autoritaire vieille de quelque quatre à six millénaires) est marquée par une cuirasse contre la nature en lui-même et contre la misère sociale extérieure à lui-même. Cette cuirasse du caractère est à la base de la solitude, de l'insécurité, du désir ardent d'autorité, de la peur de la responsabilité, de la quête d'une mystique, de la misère sexuelle, de la révolte impuissante, de la résignation à un type de comportement pathologique et contraire à la nature. Les êtres humains ont adopté une attitude hostile contre ce qui, en eux-mêmes, représente la vie, et se sont éloignés d'elle. Cette aliénation n'est pas d'origine biologique, mais d'origine sociale et économique. On ne la trouve pas dans l'histoire humaine avant le développement de l'ordre social patriarcal.

Depuis lors, le devoir a remplacé le plaisir naturel de travailler et d'agir. La structure caractérielle moyenne des êtres humains s'est modifiée dans la direction de l'impuissance et de la peur de vivre, de sorte que les dictatures ont pu, non seulement trouver un terrain pour s'y établir, mais se justifier en mettant l'accent sur les attitudes humaines existantes, telles que le manque de responsabilité et l'infantilisme. La dernière catastrophe internationale est l'effet ultime de cet éloignement de la vie.

La formation du caractère sur un mode autoritaire a pour point de départ, non pas l'amour parental, mais la famille de type autoritaire. Son principal instrument est la suppression de la sexualité chez l'enfant et chez l'adolescent.

En raison de la cassure qui s'est produite dans la structure caractérielle de l'homme d'aujourd'hui, on tient pour incompatibles la nature et la culture, l'instinct et la morale, la sexualité et l'accomplissement de soi. Cette unité de la culture et de la nature, du travail et de l'amour, de la morale et de la sexualité, que l'humanité attend depuis toujours, cette unité restera un rêve aussi longtemps que l'homme ne permettra pas la satisfaction des exigences biologiques de l'accomplissement sexuel naturel (orgastique). Jusque-là, la vraie démocratie et la liberté responsable demeureront une illusion, et la soumission sans espoir aux conditions sociales existantes caractérisera la vie humaine ; l'anéantissement de la vie prévaudra, ne fût-ce que dans l'éducation obsessionnelle, dans les institutions sociales obsessionnelles, ou dans les guerres.

Dans le domaine de la psychothérapie, j'ai mis au point la technique de la végétothérapie caractéro-analytique. Son principe fondamental est la restauration de la motilité bio-psychique par la dissolution des rigidités (« cuirassements ») du caractère et de la musculature. Cette technique psycho-thérapeutique a été vérifiée expérimentalement par la découverte de la nature bio-électrique de la sexualité et de l'angoisse. La sexualité et l'angoisse sont les directions opposées de l'excitation dans l'organisme biologique : l'expansion du plaisir et la contraction de l'angoisse.
La formule de l'orgasme qui régit l'investigation de l'économie sexuelle est la suivante : Tension mécanique —> Charge bio-électrique —> Décharge bio-électrique —> Relaxation mécanique. Elle se trouve être la formule du fonctionnement du vivant en général. Cette découverte a mené à la recherche de l'organisation de la substance vivante dans la substance non vivante, c'est-à-dire à l'étude du bion expérimental, et plus récemment encore, à la découverte de la radiation de l'orgone. Les recherches sur le bion ouvrirent une nouvelle voie d'approche au problème du cancer et de certains autres troubles du système neuro-végétatif.
Le fait que l'homme est la seule espèce qui ne suive pas la loi naturelle de la sexualité est la cause immédiate d'une série de désordres dévastateurs. Le refus social de la vie aboutit à la mort en masse dans les guerres, de même que dans les troubles psychiques et somatiques du fonctionnement vital.
Le processus sexuel, c'est-à-dire le processus biologique expansif du plaisir, est le processus vital producteur en soi.

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LA MASSE CACHÉE, disparition des richesses

trader, bourse, spéculation Lukas Stella, 2007.

Certaines infos passent inaperçues. La baisse importante des impôts des sociétés (IS) actuellement de 33% en France. Ils étaient de 50% il y a seulement 20 ans. Pour comparaison, le taux de l'impôt des sociétés aux États Unis est de 35%.
Pendant ces 15 dernières années en france, le nombre de smicards à doublé.
La moitié des salaires sont aujourd'hui inférieurs à 1240 € net par mois, et un tier inférieur à 936 € (CERC), alors que les dividendes versés aux actionnaires des entreprises du CAC 40 ont été multipliés par sept en sept ans.

La plus part des sociétés transnationales ont placées leur maison mère dans des paradis fiscaux (plus de 40 pays dans le monde), afin de ne presque plus payer d'impôt sur leurs bénéfices. Mais ça ne leur suffit pas, une partie de leurs profits disparaisent par l'intermédiaire de sociétés écrans. Ainsi de gigantesques détournement de fonds échappent à tout contrôle. Les sociétés écrans existent dans plusieurs douzaine de juridictions qui leur permettent de cacher les noms de leurs propriétaires. Elles s’appellent également des sociétés internationales d’affaires ou les sociétés d’investissement privées. Il y a plus de trois millions de sociétés anonymes qui contrôlent une part croissante du capital international. On connaît peu au sujet de leurs possessions parce qu’on n’exige pas d’elles d’établir des rapports financiers. Et elles peuvent faire cela parce que des intérêts économiques puissants le veulent, et l'impose aux États endettés qui doivent rendre des comptes à leurs créditeurs.

Malgré leurs opacités les richesses des sociétés transnationales restent parfois visibles. De même, les transactions boursières (capitalisations, obligations, fonds spéculatifs...), très peu contrôlées restent dans l'obscurentisme. C'est le montant de leur volume qui est caché, il avoisinerait les 166000 milliards de Dollars, soit plus de deux fois le PIB mondial (valeur totale de la production de biens et services marchands).
Ceci est encore la partie visible de l'iceberg, sa masse invisible qui a plus que doublé en 10 ans, disparaît en échappant à toute réglementation. Elle représenterait plus de 80% des opérations financières. C'est le marché numérique des changes (Forex), des devises et le marché de gré à gré (d'ordinateur à ordinateur) avec les produits dérivés (contrats ou opérations à terme, crédits croisés, options sur future, sur moyenne ou barrière, dérivés hybride ou exotique...). Selon la Banque des règlements Internationaux (BRI) leurs montants s'élevaient à 3100 milliards de dollars par jour en 2004 (http://www.cambiste.info/sdmpage/market/orga30.php), soit environ 930000 milliards de Dollars par an, plus de 15 fois le PIB mondial, et peut-être beaucoup plus car s'ils ne sont pas contrôlés, on ne peut donc pas vraiment connaître leurs montants.

Sous la surface apparente du spectacle se cache l'usurpation des richesses par quelques centaines de personnes, appauvrissant les populations en esclavage et détruisant la planète.

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SURENCHÈRES SÉCURITAIRES

manif_crs Raoul Vaneigem,
"Modestes propositions aux grévistes", 2004.

"L'État investit dans l'appareil répressif et neuroleptique les sommes qu'il économise sur les budgets réservés à l'enseignement, à la santé, à la nourriture, au logement, au bienêtre. Le système de gardiennage et de contrôle policier établi dans les établissements scolaires surpeuplés, où la promiscuité engendre la violence, offre en ce sens un parfait exemple de la gabegie au pouvoir, du crétinisme politique, de l'absurdité mercantile.
Miser sur le renforcement de la police, sur la répression, sur l'idéologie de la terreur pour contenir et contrôler la haine et l'agressivité qu'excitent le chômage, la frustration, l'ennui, l'abrutissement, qu'est-ce d'autre que la pratique mafieuse qui consiste à proposer, en échange d'une rémunération et d'une stricte obédience, une protection contre le péril que l'on suscite ?"

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DRAGONS ET DONJONS

Paul, 2007.

« L'Éternel Dieu dit: Voici, l'homme est devenu comme l'un de nous, pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant d'avancer sa main, de prendre de l'arbre de vie, d'en manger, et de vivre éternellement ». (Genèse, 3,22)

Dans la mythologie abrahamique, commune au judaïsme, au christianisme et à l'islam, Dieu chassa les premiers humains du paradis terrestre pour avoir, malgré son interdiction, goûté du fruit défendu sur l'arbre de la connaissance du bien et du mal. « Et l'Éternel Dieu le chassa du jardin d'Éden, pour qu'il cultivât la terre, d'où il avait été pris. » (Genèse, 2,23)
Chez les chrétiens, cette faute, nommée « péché originel », est le fondement de toutes les autres. Seuls les dieux savent ce qui est Bien et Mal. Quiconque s'arroge ce droit pèche contre la divinité. La « justice des hommes » est imparfaite par essence.
En déclarant urbi et orbi qui appartient au Bien et qui au Mal, le prétendu halluciné de Dieu nommé George Walker Bush usurpe donc le privilège du Juge absolu, dont il se dit représentant sur terre. Commet-il de ce fait le seul crime que Jésus a déclaré impardonnable : celui contre l'Esprit ?
Seul Bush le sait.

Pour ma part, athée et tolérant, lorsqu'un croyant veut imposer son point de vue, je me demande toujours ce que cela cache. Car l'individu sincère, quelles que soient ses convictions, n'a pas besoin de juger les autres. S'il le fait, je pense qu'on est en droit de se demander quelle sorte de tromperie dissimule l'affirmation en force de sa droiture.
Car pour être cru, le juge doit être droit : Saint-Georges ne peut combattre le dragon avec les armes du démon. Or l'on entend des voix de plus en plus nombreuses, venues du pays où règne le shérif auto-proclamé de l'Empire du Bien, qui l'accusent des pires crimes, notamment d'avoir comploté avec des assassins pour organiser des attentats attribués à d'autres afin de les dénoncer comme agents de l'Empire du Mal. Ruse diabolique, s'il en est.
Puis voici qu'un de ses plus fidèles lieutenants se fait prendre la main dans le sac : l'apôtre Paul Wolfowitz, qui chassait les corrompus à la Banque Mondiale, est à son tour accusé de plonger dans
la caisse pour rétribuer ses femmes et ses amis. Quand les agents du Bien sont des fripons, que faut-il penser des croisades ?
Tant qu'il n'a pas été jugé, tout prévenu est réputé innocent. Tel est le fondement du droit. Seul un juge peut acquitter, ou décréter qu'Untel a commis un délit ou un crime. Autrement dit, un délinquant est une personne qui a été condamnée par un tribunal. On la trouve donc en prison, dans un centre éducatif spécialisé ou en liberté surveillée. Si un shérif, voire un ministre de la police, ou pire, un président, annonce qu'il va faire le « chasse aux délinquants », cela veut dire, ou bien qu'il ne respecte pas la décision des tribunaux en allant chercher noise à ceux qui ont déjà été condamnés, ou bien qu'il usurpe la fonction de juge, en déclarant pouvoir décider hors de toute décision judiciaire qui est « délinquant ». Dans les deux cas, il s'agit évidemment d'un abus de pouvoir, dont on est en droit de se demander quelle tromperie il dissimule. Même le petit Nicolas le sait.

Qu'un pouvoir définisse lui-même les camps du Bien et du Mal, ou qu'il choisisse de désigner tel ou tel comme délinquant en l'absence de toute enquête et de tout jugement, il devient pour lui-même sa propre cause. Sa seule justification, c'est d'exercer son pouvoir. Cela se passe ainsi sous le régime de la monarchie absolue, comme sous la dictature, fasciste ou bolchevique.
Le stalinisme de droite, comme le pétainisme de gauche, sont deux versions à peine concurrentes de la même confusion entre une morale décrétée par l'Etat et le bien-être des citoyens. En fait, derrière les pantomimes des défenseurs de la vertu, républicaine ou non, se cache la lâcheté des laquais endimanchés, manipulés par les maîtres des donjons. Touche pas au grisbi est le programme commun de leurs élucubrations politiciennes. Le reste n'est que prêchi-prêcha pour détourner l'attention des gogos de la fonction essentielle de l'Etat qu'ils défendent : il faut que les pauvres soient bien gardés.

On a remarqué, dans les représentations du monde faites par les apôtres du Bien, que les «mauvais» sont aussi dans le camp de la misère. Le mal, pour les riches, ne vient pas de la pauvreté, dont ils profitent : ce sont les pauvres eux-mêmes. Ce que les petits hommes chargés de les garder redoutent le plus est leur insoumission. Que les nuques des pauvres cessent de se courber, et la peur envahit les maîtres des banques et des donjons. Rien ne les effraie plus que l'humanité de la multitude, dans toute sa diversité, lorsqu'elle se met à marcher debout. Alors ils la condamnent d'avance, ils lui attribuent les vices qui sont les leurs, pour envoyer contre elle les chasseurs de délinquants, les tueurs de résistants, les inquisiteurs et les lyncheurs professionnels.

Jamais les maîtres des richesses et des donjons n'ont eu autant d'armes et de moyens pour assurer la soumission des gens. Pourtant, jamais ils ne se sont sentis aussi menacés dans leurs prétentions à diriger le monde. Les spectacles qu'ils montent pour faire croire aux peuples qu'ils s'administrent aux-mêmes tournent en farces lamentables, et les mots qu'ils emploient pour gruger les citoyens se retournent contre eux : liberté, égalité, fraternité, justice, démocratie, participation... La liste est longue des ballons publicitaires lancés par le pouvoir qui lui reviennent comme autant de colis piégés. La peur des maîtres devant le néant qu'ils ont eux-mêmes creusé remplit de joie les êtres humains qui se rapproprient peu à peu les clés de la démocratie.
Et le jour de la fête des dragons, au nouvel an d'une société réveillée, on verra s'enfuir les Saint-Georges et tous les maîtres des donjons.

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STRATÉGIE DU CHANGEMENT

strategie du changement - Lukas Stella Lukas Stella, 2006-2007.

Le changement de perspective consiste à réaliser que la directionnalité du cours de nos dérives naturelles résulte de la concervation de nos désirs de vivre, ensemble. Il est possible de passer de la recherche d'une solution de changement au plaisir de changer, immédiat et gratuit, sans contrainte, dans un cours incertain.
L'incident, ou le changement imprévu surgit en dehors du cadre des contrôles du système. Limité à son contexte interne, un système ne peut pas se comprendre lui-même, car pour cela il faudrait qu'il se regarde de l'extérieur, ce qui reviendrait à se dédoubler.
Pour comprendre le changement il est nécessaire de recadrer la situation dans un contexte plus élargi.
Décaller un point de vue dans un angle resté mort jusqu’à présent, introduit un mélange de contextes différents, demeurés étrangés. C’est alors qu’émerge une certaine confusion dans les perceptions et dans les règles jouées jusque là dans ce genre de circonstance. Pour compenser cette confusion et se reconstruire un certain équilibre, une importance nouvelle est attribuée aux relations avec les autres. Cette situation vécue comme une nouvelle expérience a de grandes chances de déboucher sur l’invention d’incroyances spontanée, et ceci par nécessité, ce qui n’était pas concevable dans le cadre des croyances utilisées dans le contexte antérieur.
Le changement n’est pas définissable d’un point de vue situé avant sa réalisation. Quand il y a changement effectif, l’observation de la situation modifiée devient différente, le point de vue n’est plus le même. L’économie politique ne peut envisager d’ailleurs possibles, car elle ne peut inventer d’autre réalité que la sienne. Pour les gens du pouvoir tout est calculable, prévisible et contrôlable, le changement effectif est inconcevable, car il ne peut-être ni programmé ni maîtrisé, c’est là son essence même.
Si nos choix ne sont pas prédéterminés par un objectif apparent, que nous utilisions les situations que nous vivons comme source du fonctionnement de nos actions, en inventant un décallage de notre point de vue, nous devenons imprévisibles. N’ayant pas de but définnissables dans le cadre actuel de cet état de fait, notre fonctionnement en dérive dans le cours des évènnements n’est plus calculable, et se retrouve de la sorte incontrôlable, donc efficace.
En sortant à l'improviste du cadre de référence habituel, un changement émerge là où on ne l'attend pas, d'où découle une nouvelle perception de la situation. C'est une invention qui échappe à nos croyances antérieures. En introduisant d'un extérieur fictif un nouveau point de vue, on expérimente de la sorte, un jeu différent, qui se joue des règles de l'ancien jeu, le rendant ainsi caduc.
Il s'agit d'adapter cette tactique, invention d'un réel possible, à nos désirs. Celà permet d'inventer le changement en utilisant les contributions de l'expérience comme fondation d'une stratégie prédictive d'intervention qui se maintient dans une constante évolution autocorrectrice.
Nous pouvons ainsi construire une perspective alternative acceptable qui rende possible d'expérimenter différemment la situation, contribuant à un nouvel usage des connaissances que nous possédons déjà.
Nous ne savons simplement pas que nous savons. Nous pouvons choisir d'être soit un découvreur d'un monde séparé inchangeable, soit un inventeur de notre propre monde, libre de se construire des choix devenus possibles.

(...émergence en cours)

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L'ÉCOLOGIE

Guy Debord Guy Debord (citations)

La société qui a tous les moyens techniques d'altérer les bases biologiques de l'existence sur toute la Terre est également la société qui, par le même développement technico-scientifique séparé, dispose de tous les moyens de contrôle et de prévision mathématiquement indubitable pour mesurer exactement par avance à quelle décomposition du milieu humain peut aboutir - et vers quelles dates, selon un prolongement optimal ou non - la croissance des forces productives aliénées de la société de classes. Qu'il s'agisse de la pollution chimique de l'air respirable ou de la falsification des aliments, de l'accumulation irréversible de la radioactivité par l'emploi industriel de l'énergie nucléaire ou de la détérioration du cycle de l'eau depuis les nappes souterraines jusqu'aux océans, de la lèpre urbanistique qui s'étale toujours plus à la place de ce que furent la ville et la campagne ou de " l'explosion démographique ", de la progression du suicide et des maladies mentales ou du seuil approché par la nocivité du bruit - partout les connaissances partielles sur l'impossibilité, selon les cas plus ou moins urgente et plus ou moins mortelle, d'aller plus loin, constituent en tant que conclusions scientifiques spécialisées qui restent simplement juxtaposées, un tableau de la dégradation générale et de l'impuissance générale.

Le sentiment vague qu'il s'agit d'une sorte d'invasion rapide, qui oblige les gens à mener une vie très différente, est désormais largement répandu; mais on ressent cela plutôt comme une modification inexpliquée du climat ou d'un autre équilibre naturel, modification devant laquelle l'ignorance sait seulement qu'elle n'a rien à dire. De plus, beaucoup admettent que c'est une invasion civilisatrice, au demeurant inévitable, et ont même envie d'y collaborer. Ceux-là aiment mieux ne pas savoir à quoi sert précisément cette conquête, et comment elle chemine.

Et tous ceux qui voient ce bonheur dans le spectacle admettent qu'il n'y a pas à lésiner sur son coût.

Plus profondément, dans ce monde officiellement si plein de respect pour toutes les nécessités économiques, personne ne sait jamais ce que coûte véritablement n'importe quelle chose produite : en effet, la part la plus importante du coût réel n'est jamais calculée ; et le reste est tenu secret.

La construction d'un présent où la mode elle-même, de l'habillement aux chanteurs, s'est immobilisée, qui veut oublier le passé et qui ne donne plus l'impression de croire à un avenir, est obtenue par l'incessant passage circulaire de l'information, revenant à tout instant sur une liste très succincte des mêmes vétilles, annoncées passionnément comme d'importantes nouvelles [...] Le spectacle organise avec maîtrise l'ignorance de ce qui advient et, tout de suite après, l'oubli de ce qui a pu quand même en être reconnu.

Ce dont le spectacle peut cesser de parler pendant trois jours est comme ce qui n'existe pas. Car il parle alors de quelque chose d'autre, et c'est donc cela qui, dès lors, en somme, existe. Les conséquences pratiques, on le voit, en sont immenses.

Son pouvoir apparaît déjà familier, comme s'il avait depuis toujours été là. Tous les usurpateurs ont voulu faire oublier qu'ils viennent d'arriver.

Le spectacle ne cache pas que quelques dangers environnent l'ordre merveilleux qu'il a établi. La pollution des océans et la destruction des forêts équatoriales menacent le renouvellement de l'oxygène de la Terre; sa couche d'ozone résiste mal au progrès industriel; les radiations d'origine nucléaire s'accumulent irréversiblement. Le spectacle conclut seulement que c'est sans importance. Il ne veut discuter que sur les dates et les doses. Et en ceci seulement, il parvient à rassurer; ce qu'un esprit pré-spectaculaire aurait tenu pour impossible.

Il est assurément dommage que la société humaine rencontre de si brûlants problèmes au moment où il est devenu matériellement impossible de faire entendre la moindre objection au discours marchant; au moment où la domination, justement parce qu'elle est abritée par le spectacle de toute réponse à ses décisions et justifications fragmentaires ou délirantes, croit qu'elle n'a plus besoin de penser; et véritablement ne sait plus penser.

Ce qui est nouveau, c'est que l'économie en soit venue à faire ouvertement la guerre aux humains; non plus seulement aux possibilités de leur vie, mais à celles de leur survie.

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DANS L'ANGLE MORT DE L'ÉCONOMIE SPECTACLE
Clearstream pour quoi faire...

Clearstream, économie spectacle Inventin, 2006.

On pourrait croire que c'est une entreprise comme les autres et que ce qui est important aujourd'hui, c'est de savoir si cette liste a été falsifiée ou non, et que toute cette histoire n'est qu'un règlement de compte entre candidats à la présidence. On peut le croire si l'on pense que Clearstream n'est qu'un courant clair et lumineux.

A l'heure des réseaux informatiques mondiaux, l'argent circule en quelques secondes d'un paradis fiscal à l'autre sous couvert de sociétés Off Shore. L'anonymat et l'impunité sont aujourd'hui assurés.
L’émergence de la globalisation financière et le développement exponentiel des flux de capitaux internationaux se sont appuyés sur la transformation de l’argent en données informatiques passant automatiquement d’un compte à un autre par le biais de “chambres de compensation” internationales.
Aujourd’hui, le dénouement de toutes les transactions financières internationales est assuré par une société de “routage financier”, Swift, et par deux chambres de compensation internationales, Euroclear et Clearstream, qui jouent le rôle de facteurs et de notaires du monde financier globalisé. Clearstream a traité l’échange de 50 mille milliards d’euros en l’an 2000, soit 30 fois le BIP de la France.
Cette société de l'ombre, dont la majorité des actions est détenue par une société de bourse, détient des comptes secrets, ouverts par des filiales de grandes banques situées dans des paradis fiscaux. Ces comptes ne sont pas intégrés dans la comptabilité, échappant ainsi à tout contrôle, certaines transactions sont même effacées, l'opacité règne. Pourvoyeur de corruption d'hommes de pouvoir, de fraudes financières et de blanchiment d'argent, Clearstream réintroduit dans le système financier normal des capitaux à l'origine illégale et prospère dans l'ombre. La généralisation de pratiques hors la loi conduit à la criminalisation de l'économie et de la finance. Les affaires sont aujourd'hui à la fois mafieuses, illégales et ordinaires.

Les transactions sur le marché des changes et les produits dérivés négociés entre particuliers, représentent aujourd'hui environ 15 fois le Produit Intérieur Brut mondial, soit plus de 3 100 milliards de dollars par jours (BRI-2004). Ce que la propagande nous montre de la spéculation n'est qu'une petite partie, en effet 80 % des opérations financières se déroulent hors-marché, de gré à gré entre ordinateurs, de particuliers à particuliers, sans comptabilité, sans contrôle et sans entrave. La finance s'est numérisée et l'économie dématérialisée.

Ces gigantesques spéculations planétaires se réalisent au détriment de l'économie apparente, de l'investissement, des salaires et de l'emploi, de la sécu et des retraites, appauvrissant les populations pour les laissées dans une insécurité sociale permanente. Ce fantastique pillage des richesses échappe à tout contrôle et à tout discernement. Ce que le spectacle cache par trop d'informations c'est cette disparition des richesses dans un appauvrissement généralisé du plus grand nombre, qui est le secret de sa domination.

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Fonctionnement des paradis fiscaux et de la haute-finance...

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Extrait de la préface à la quatrième édition italienne
de "La société du spectacle".

Guy Debord Guy Debord (1979).

La contradiction essentielle de la domination spectaculaire en crise, c'est qu'elle a échoué sur le point où elle était la plus forte, sur certaines plates satisfactions matérielles, qui excluaient bien d'autres satisfactions, mais qui étaient censées suffire pour obtenir l'adhésion réitérée des masses de producteurs-consommateurs. Et c'est précisément cette satisfaction matérielle qu'elle a polluée, et qu'elle a cessé de fournir. La société du spectacle avait partout commencé dans la contrainte, dans la tromperie, dans le sang; mais elle promettait une suite heureuse. Elle croyait être aimée. Maintenant, elle ne promet plus rien. Elle ne dit plus : "Ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît". Elle dit simplement "C'est ainsi". Elle avoue franchement qu'elle n'est plus, dans l'essentiel, réformable ; quoique le changement soit sa nature même, pour transmuter en pire chaque chose particulière. Elle a perdu toutes ses illusions générales sur elle-même.
Tous les experts du pouvoir, et tous leurs ordinateurs, sont réunis en permanentes consultations pluridisciplinaires, sinon pour trouver le moyen de guérir la société malade, du moins pour lui garder autant que faire se pourra, et jusqu'en coma dépassé, une apparence de survie...
Les jours de cette société sont comptés ; ses raisons et ses mérites ont été pesés, et trouvés légers ; ses habitants se sont divisés en deux partis, dont l'un veut qu'elle disparaisse.

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ERWIN SCHRÖDINGER (1887-1961) Extraits

Erwin Schrodinger Physicien, prix Nobel en 1933.

Ce qui se présente et se représente sans cesse à nous dans nos observations successives, ce sont des configurations, et non pas des portions individualisées.

Nous devons comprendre que nous n'observons jamais un objet sans le modifier ou l'affecter par notre propre activité au cours de l'observation.
Il y a une interaction mutuelle inévitable et incontrôlable entre l'observateur et l'objet physique observé. Dans la perception et l'observation, le sujet et l'objet sont inextricablement mêlés. Une action physique est toujours une inter-action, elle est toujours mutuelle.

Les représentations ne sont qu'un soutien mental, un outil de pensée, un médium instrumental dont nous pouvons déduire, sur la base des résultats expérimentaux que nous avons rassemblés, une estimation raisonnable de la valeur des résultats que nous donnerons, les nouvelles expériences que nous projetons. Nous organisons ces expériences pour voir si elles confirment nos estimations, donc si ces estimations étaient raisonnables, et si, par conséquent, les représentations ou les modèles que nous utilisons sont adéquats.

On ne connaît jamais tous les éléments de définition d'un système. La description d'un corps réel à un instant donné ne repose pas sur un état du modèle, mais sur ce qu'on appelle un ensemble idéal d'états, idéal en ce sens qu'il n'existe que dans notre pensée. Le corps doit alors se comporter comme s'il était dans un état choisi arbitrairement dans cet ensemble.

On ne mesure jamais directement les éléments de définition du modèle, mais seulement des quantités qui sont rapportées aux éléments du modèle à travers une règle de correspondance appelée l'interprétation.

L'expérience founit uniquement des résultats du type suivant :
"l'observateur a perçu (subjectivement) telle ou telle chose" et n'affirme jamais qu'une grandeur physique a telle ou telle valeur".

La conformité de notre "image" à la "réalité" ne signifie rien d'autre que l'accord du modèle avec l'expérience.

Ce que l’on entend par réel se rapporte à des phénomènes actuels et virtuels, ordonnés suivant certaines règles, et non à un au-delà de l’apparaître.

La conception que tout individu a du monde est et reste toujours une construction de son esprit, et on ne peut jamais prouver qu’elle ait une quelconque autre existence.

On ne trouve, dans notre vision du monde scientifique, nulle part la trace de notre ego capable de sentir, percevoir et penser. La raison en est on ne peut plus simple : notre ego est lui-même cette vision du monde.

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ALBERT EINSTEIN

Albert Einstein Lettre à Schrödinger, 1935.

Presque tout le monde va, non pas de l’état de fait à la théorie, mais de la théorie à l’état de fait ; les gens sont incapables de sortir du filet des concepts admis et ne savent qu’y frétiller de façon bouffonne. Toi, par contre, tu contemples la chose de l'extérieur et de l'intérieur à volonté.

La relativité

L'espace ne jouit pas d'une existence indépendante vis-à-vis de "ce qui remplit l'espace" et dépend des coordonnées.
Les lois de la nature doivent être covariantes relativement à des transformations quelconques des coordonnées.
Les expériences personnelles (...) sont des créations libres de l'intelligence humaine, des instruments de la pensée, qui doivent servir à établir un lien entre les expériences, de façon à mieux les embrasser. (...) Nous prenons ainsi conscience de notre liberté.

Citations

"Pour marcher au pas, le cerveau est superflu, la moelle épinière suffit."
"La bureaucratie réalise la mort de toute action."
"Quiconque prétend s'ériger en juge de la vérité et du savoir s'expose à périr sous les éclats de rire des dieux puisque nous ignorons comment sont réellement les choses et que nous n'en connaissons que la représentation que nous en faisons."
"L'imagination est plus importante que la connaissance. La connaissance est limitée alors que l'imagination englobe le monde entier, stimule le progrès, suscite l'évolution."
"Inventer c'est penser à côté."
"Une personne qui n'a jamais commis d'erreurs n'a jamais innové."
"Un problème sans solution est un problème mal posé."
"La connaissance s'acquiert par l'expérience, tout le reste n'est que de l'information."
"L'ensemble de ce qui compte ne peut pas être compté, et l'ensemble de ce qui peut être compté ne compte pas."
"Il est hélas devenu évident aujourd'hui que notre technologie a dépassé notre humanité."
"Le progrès technique est comme une hache qu'on aurait mis dans les mains d'un psychopathe."
"Pour être un membre irréprochable parmi une communauté de moutons, il faut avant toute chose être soi-même un mouton."
"Le monde est dangereux à vivre ! Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire."

"La personnalité créatrice doit penser et juger par elle-même car le progrès moral de la société dépend exclusivement de son indépendance. Sinon la société est inexorablement vouée à l'échec, comme l'être humain privé de la possibilité de communiquer."
"C'est la personne humaine, libre et créatrice qui façonne le beau et le sublime, alors que les masses restent entraînées dans une ronde infernale d'imbécillité et d'abrutissement."

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HEINZ VON FOERSTER (Extraits de "Stratégie de la thérapie brève")

Heinz von Foerster Mathématicien, physicien et philosophe, 1990.

Il n'y a que les questions qui sont par essence indécidables que nous pouvons trancher. Pourquoi ? Simplement parce que les questions décidables sont déjà tranchées par le choix du cadre dans lequel elles sont posées, et par le choix des règles qui régissent ce que nous appelons la "question" et ce que nous pouvons prendre pour une "réponse".
Nous ne sommes soumis à aucune contrainte, pas même à celle de la logique, lorsque nous choisissons dans des questions par essence indécidables. Il n'y a pas de nécessité qui nous force à donner une réponse ou une autre à de telles questions. Nous sommes libre ! Le complément de la nécessité n'est pas le hasard, mais le choix ! Nous pouvons choisir ce que nous voulons devenir par le choix que nous allons faire sur une question par essence indécidable. Avec cette liberté de choix, nous voilà à présent responsables du choix que nous allons faire. Pour certains, cette liberté est un don du ciel. Pour d'autres, une telle responsabilité est un fardeau écrasant ; comment y échapper ? Comment l'éviter ? Comment le faire porter à quelqu'un d'autre ?
Avec beaucoup d'ingéniosité et d'imagination, quantité de mécanismes ont été inventés grâce auxquels on peut passer à côté de cette terrible charge. Avec la hiérarchie, on construit des institutions entières où il est impossible de localiser les responsabilités. Dans de tels systèmes, chacun peut dire "on m'a dit de faire X".
Sur la scène politique, on entend de plus en plus la phrase de Ponce Pilate : "Je n'ai pas d'autre choix que X." En d'autres termes : "Ne dite pas que je suis responsable. Blâmez d'autre que moi." Cette expression remplace visiblement la suivante : Parmis les nombreux choix que j'avais, j'ai choisi de faire X."
Comme vous vous souvenez peut-être, l'objectivité exige que les propriétés de l'observateur n'entre en aucun cas en ligne de compte dans la description de ses observations. Par cette suppression de ce qui fait l'essence de l'observation, c'est-à-dire les processus cognitifs, on réduit l'observateur à n'être qu'une machine à copier, et l'on réussit à évacuer la notion de responsabilité.
Pourtant, Ponce Pilate, la hiérarchie, l'objectivité et les autres stratagèmes dérivent tous d'un choix qu'on a fait à propos de deux questions par essence indécidables. Voici ces deux questions décisives :
"Suis-je distinct de l'univers ? Si oui, alors quand j'observe, j'observe comme à travers le trou d'une serrure un univers en évolution."
"Fais-je partie de l'univers ? Alors, à chacun de mes actes, je change à la fois moi-même, et l'univers."
Chaque fois que je réfléchis à cette alternative, je suis toujours aussi surpris par la profondeur de l'abîme qui sépare les deux mondes fondamentalement différents que peut engendrer un tel choix : soit me voir comme citoyen d'un univers indépendant de moi, dont je peux éventuellement découvrir les normes, les règles et les coutumes ; soit me voir comme participant à une entreprise dont nous inventons chaque jour les coutumes, les règles et les normes.
Quand je parle avec les gens qui ont soit décidé d'être des découvreurs, soit décidé d'être des inventeurs, je suis toujours frappé par le fait qu'aucun d'eux n'a conscience d'avoir pris un jour cette décision. De plus, mis au défi de pouvoir justifier leur position, ils construisent un cadre conceptuel qui, en fin de compte, est lui-même le résultat d'un choix fait sur une question par essence indécidable.

"Dis-leur qu'ils devraient toujours s'efforcer d'agir en sorte d'augmenter le nombre des choix possibles !"

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QUELQUES PAS DE PLUS VERS UNE ÉCOLOGIE DE L'ESPRIT
Une unité sacrée (extraits)

écologie de l'esprit, Gregory BatesonGregory Bateson, Antropologue biologiste… (1904-1980).

Les biologistes ont travaillé dur pour dé-mentaliser le corps, et les philosophes ont désincarné l'esprit.

Il me paraît important, pour la conception que nous avons de la responsabilité d'accepter d'une façon catégorique l'unité du corps et de l'esprit.

Tout ce que nous pouvons percevoir, ce sont des différences.

Nous avons tous tendance à nous raccrocher à l'illusion que nous sommes capables de perception directe, non codée, libre de toutes épistémologie.

Nous sommes en grande partie responsables de nos propres perceptions.

Personne ne connaît le terme de cette progression qui commence par l'unification de l'observateur et de l'observé, du sujet et de l'objet, en un seul univers.

Ce dont je veux parler c'est du genre de choses qui se passent dans la tête de quelqu'un, dans son comportement et dans ses interactions avec d'autres personnes. (…) Toutes ces choses s'entremêlent et forme un réseau. (…) On y trouve à la base le principe d'une interdépendance des idées qui agissent les unes sur les autres, qui vivent et qui meurent. (…) Nous arrivons ainsi à l'image d'une sorte d'enchevêtrement complexe, vivant, fait de luttes et d'entraides, (…) et qui forment en fait une écologie. A l'intérieur de cette écologie, on trouve quantité de thèmes que l'on peut disséquer et analyser séparément. Naturellement, on fait violence au système entier si on considère les différentes parties de façon séparée ; c'est pourtant ce que nous faisons tous, du simple fait que nous pensons, parce qu'il est trop difficile de penser à tout en même temps.

L'évolution est affaire d'essais et d'erreurs.

La question de la pensée, de l'apprentissage, se met à ressembler fortement à la question de l'évolution dès que vous vous rendez compte que le processus est toujours partiellement expérimental — ressentir, saisir, explorer. On appelle cela les "essais et erreurs" à travers lesquels vous trouvez votre chemin.

En englobant tout cela d'un vaste regard, je vois une danse, pour ainsi dire, une danse d'idées en progression, qui vont leur chemin et forment un tissu qui nous inclut.

Nous voici donc flottant dans un monde qui n'est que changement, alors que nous en parlons comme si il y avait un élément statique dans ce monde. Mais tout ce que je peux dire quand j'explore le monde en face de moi, c'est que tout ce que j'ai à ma disposition, ce sont des comptes rendus sur les endroits où les choses apparaissent différentes. C'est ainsi que nous vivons. (…) Cela veut donc dire qu'il existe un agrégat, un entrelacs de différences (…).
Vous ne traitez qu'avec la relation entre cette chose et une autre, ou entre cette chose et vous ou une partie de vous, jamais avec la chose elle-même. Vous vivez dans un monde qui n'est fait que de relations.

Ne pensez pas comme on vous a appris à le faire, (…) mais pensez toujours en termes de relations entre les éléments.

Toute vie mentale est reliée au corps physique comme la différence, ou le contraste, est liée au statique ou à l'uniforme. Le regard posé sur le monde sous l'angle des choses est une distorsion entretenue par le langage. Une vision correcte du monde doit se fonder sur les relations dynamiques qui contrôle la croissance.

L'économie est une création des scientifiques et non quelque chose qui existe dans le monde comme une sorte de cause déterminante ou "fondamentale".

La notion de possessivité apparaîtrait sous un jour bien différent si nous la considérions non pas d'un point de vue numérique, mais de façon relationnelle.

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L'ARBRE DE LA CONNAISSANCE
Racines biologiques de la compréhension humaine

Humberto R. Maturana, Francisco J. Varela Humberto Maturana, Francisco Valera, 1994 (extraits).

Toute expérience cognitive implique personnellement celui qui connaît, enraciné dans sa structure biologique. Dans ce contexte, l’expérience de la solitude est un phénomène idviduel, aveugle aux actes cognitif des autres, et se déroule dans une solitude qui n’est transcendée qu’au travers d’un monde créé précisément avec les autres.
Ce que nous prenons pour une simple appréhension de quelque chose porte la marque indélébile de notre propre structure. Notre expérience est profondément ancrée dans notre structure. Nous ne voyons pas « l’espace » du monde ; nous vivons notre champ de vision.
Il nous est impossible de séparer l’histoire de nos actions - biologiques et sociales - de la façon dont ce monde nous apparaît.

Les êtres vivants sont caractérisés par le fait qu'ils sont continuellement en train de s'auto-produire.
Ce système d'organisation est autopoïétique. Ce qui caractérise les êtres vivants, c'est que leur organisation est telle que leur seul produit est eux-même, et l'absence de séparation entre le producteur et le produit. L'être et le faire d'une unité autopoïétique sont inséparables, et c'est là leur mode particulier d'organisation.

L'évolution est une dérive naturelle, un produit de la conservation de l'autopoïèse et de l'adaptation.
L'évolution est en quelque sorte comme un bricoleur vagabond : il parcourt le monde collectant un fil ici, un morceau d'étain là, un morceau de bois là-bas, et il les combine en fonction de leur structure et des circonstances, sans aucune autre raison que la possibilité de leur combinaison. Et ainsi, au cours de son voyage, il produit des formes compliquées. Elles sont composées de parties harmonieusement interconnectées, produites non pas sous la contrainte du design mais à l'occasion d'une dérive naturelle. Ainsi, nous aussi, sans autre loi que la conservation d'une identité et de la capacité de reproduction, nous avons tous pris vie.

Le système nerveux est un système en changement structural continuel. Les changements ont lieu dans les ramifications finales et dans les synapses. Là, des changements moléculaires aboutissent à des changements d'efficacité des interactions synaptiques pouvant modifier radicalement l'ensemble du réseau neuronal.
Tout comportement est la contrepartie externe de la danse des relations interne à l'organisme.

Sur le plan de l'opération du système nerveux, il n'existe qu'une dérive structurale continue qui suive la voie dans laquelle se maintient, à chaque instant, le couplage structural de l'organisme à son milieu d'interactions.

Vivre constitue l'acte de connaître dans le domaine de l'existence. Vivre c'est connaître.

En tant qu'observateurs nous disons que des comportements sont "communicatifs" lorsqu'ils se produisent en couplage social, et nous désignons par communication la coordination comportementale observable qui en résulte.
Parler ne veut pas dire que l'on sera entendu.
La communication a lieu chaque fois qu'il y a une coordination comportementale dans un domaine de couplage structural.

C'est notre histoire d'interactions récurrentes qui rend possible notre dérive structurale ontogénique dans un couplage structural qui permet la coordination interpersonnelle d'actions. Cela prend place dans un monde que nous partageons, parce que nous l'avons spécifié collectivement au travers de nos actions.
L'esprit n'est pas quelque chose qui se trouve à l'intérieur de mon cerveau. La conscience et l'esprit appartiennent au domaine du couplage social. C'est le lieu même de leur dynamique. Et comme parties de la dynamique sociale humaine, l'esprit et la conscience opèrent comme des sélecteurs du chemin suivi par notre dérive structurale ontogénétique. De plus, comme nous existons dans le langage, les domaines de discours que nous générons deviennent une partie de notre domaine d'existence et constituent une partie de l'environnement dans lequel nous conservons notre identité et notre adaptation.

Si nous présupposons l'existence d'un monde objectif, indépendant des observateurs que nous sommes et accessible à notre connaissance grâce à notre cerveau, nous ne pouvons comprendre comment notre système nerveux fonctionne dans sa structure dynamique et peut produire une représentation de ce monde indépendant. Mais si nous ne présupposons pas un monde indépendant de nous en tant qu'observateur, il semble alors que nous acceptons que tout est relatif et tout est possible quand on nie l'existence de toute structure causale. Nous sommes par là confrontés au problème de comprendre comment notre expérience la praxis de notre vie est couplée à un monde environnant apparemment rempli de régularités qui résultent, à chaque instant, de nos histoires sociales et biologiques.

La connaissance de la connaissance nous oblige à adopter une attitude de vigilance permanente à l'égard de la tentation de la certitude. Elle nous oblige à reconnaître que la certitude n'est pas une preuve de vérité, que le monde que chacun peut voir n'est pas le monde mais un monde que nous faisons émerger avec les autres. Elle nous oblige à nous rendre compte que le monde serait différent si nous vivions différemment.

Tout ce que nous avons dit dans ce livre, par notre connaissance de notre connaissance, implique une éthique que nous ne pouvons éluder, une éthique dont le point de référence est dans la conscience de la structure biologique et sociale des êtres humains, une éthique qui découle de la réflexion humaine et qui met la réflexion humaine au centre de la constitution de tout phénomène social. Si nous savons que notre monde est nécessairement le monde que nous faisons émerger avec d'autres, à chaque fois que nous sommes en conflit avec un autre être humain avec qui nous souhaitons continuer de coexister, nous ne pouvons affirmer ce qui est pour nous certain (une vérité absolue) parce que cela reviendrait à nier l'autre personne. Si nous voulons coexister avec l'autre personne, nous devons voir que sa certitude aussi indésirable qu'elle puisse nous paraître est aussi légitime et valable que la nôtre parce que, comme la nôtre, elle exprime sa conservation du couplage structural dans un domaine de l'existence aussi indésirable qu'il puisse nous paraître. Ainsi, la seule possibilité de coexister est d'embrasser une perspective plus large, un domaine de l'existence dans lequel les deux parties s'accordent dans l'émergence d'un monde commun. Un conflit est toujours une négation mutuelle. Il ne peut jamais se résoudre dans le domaine où il se développe si les protagonistes restent cramponnés à leurs certitudes. Il ne pourra être dépassé qu'en élaborant un autre domaine où la coexistence est possible. La connaissance de cette connaissance représente l'impératif social d'une éthique centrée sur l'humain.

Tout acte dans le langage fait émerger un monde créé avec les autres dans l'acte de la coexistence qui donne naissance à ce qui est humain.
Tout ce qui sape l'acceptation des autres, depuis la compétition jusqu'à la possession de la vérité et d'une certitude idéologique, sape le processus social parce qu'il sape le processus biologique qui l'engendre.

Tout ce que nous faisons est une danse structurale dans la chorégraphie de la coexistence.

Nous affirmons qu'au cour des problèmes que nous rencontrons aujourd'hui se trouve notre ignorance de l'acte de connaître. Ce n'est pas la connaissance, mais la connaissance de la connaissance qui nous y oblige. Ce n'est pas la connaissance qu'une bombe tue mais ce que nous voulons faire avec la bombe, qui détermine si nous allons l'utiliser ou non. Habituellement nous l'ignorons ou la rejetons, éludant la responsabilité de nos actions quotidiennes, alors que nos actions toutes sans exception participent au processus qui consiste à faire émerger le monde où nous devenons ce que nous devenons avec d'autres. Aveugles à la transparence de nos actions, nous confondons l'image que nous voulons projeter avec l'être que nous voulons devenir.

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LE CRÉPUSCULE DES FARCEURS

crepuscule des farceurs Avril 2006, Paul.

«On ne regrette jamais ce qu'on n'a jamais-eu. Le chagrin ne vient qu'après le plaisir et toujours, à la connaissance du malheur, se joint le souvenir de quelque joie passée. La nature de l'homme est d'être libre et de vouloir l'être, mais il prend facilement un autre pli lorsque l'éducation le lui donne.»
(La Boétie, Discours sur la servitude volontaire, 1545)

Il y a fort longtemps, un certain petit père Karl avait remarqué que, lorsque l’Histoire se répétait, c’était comme farce. Plus récemment, les commentateurs du spectacle ne se sont pas privés de repérer les ressemblances et les dissemblances d’un certain « mouvement contre le CPE » avec ce qu’il est convenu d’appeler « mai 68 ». Le plus drôle dans cette affaire, c’est qu’il existe effectivement un personnage tragi-comique qu’on retrouve dans les deux « événements » et qui doit être, en fin de compte, le dindon de la farce : j’ai nommé Jacques Chirac.

Il était en effet déjà là, en 1968, clope au bec, et, dit-on, revolver dans la poche, pour aller négocier avec les syndicats leur collaboration afin d’étouffer ensemble la révolution qui menaçait d’emporter le vieux monde. Et le vieux finaud est toujours présent, certes ridé, le pelage usé et la mine déconfite, devant ce qui ressemble à un mai 68 à l’envers.
Car s’il y a bien dans les récents événements de 2005-6 des ressemblances frappantes avec ce qui s’était passé il y a presque quarante ans, ce que les commentateurs n’ont pas remarqué, c’est que cela s’est passé à rebours.

Alors qu’un an après le « retour à la normale », le vieux Général s’était finalement retiré suite à l’échec d’un référendum, en revanche, sa pâle copie chiraquienne a commencé , quasiment un an avant, par rester en place malgré l’humiliation subie d’une claque référendaire. Premier acte de la farce. A l’un le geste royal de l’abdication. A l’autre, l’entêtement de l’héritier à maintenir le cap d’une entreprise qui tombe en miettes. Chirac est à De Gaulle, ce que Badingue était à Napoléon.

En 1968, les nuits d’émeute avaient suivi le mouvement étudiant, au point que les aboyeurs officiels de l’ordre établi ne se privaient pas de souligner que ne n’étaient plus des étudiants qui se battaient sur les barricades. De fait, c’était largement des fils et filles d’ouvriers de la banlieue. Au contraire, en 2005, l’effervescence sociale a commencé par les émeutes de la jeunesse prolétaire, calomniée comme d’habitude sous les qualificatifs de « racaille », voire de « barbares ». Deuxième acte de la farce.

Ce qu’on suppose avoir été le déclencheur de « mai 68 », le fameux « mouvement étudiant », est arrivé cette fois en fin de parcours, comme conclusion à des événements étagés dans le temps, et apparemment sans lien. Comme d’habitude, les étudiants étaient inquiets de ne pas sentir l’avenir répondre à leurs aspirations de petits cadres en formation. Contrairement aux émeutiers de novembre, ils avançaient en manifestant, bardés d’une revendication sérieuse : « retrait du CPE ». Autrement dit : non au changement proposé par le gouvernement. Retour en arrière, toute. Troisième acte de la farce.

L’échec du mouvement révolutionnaire de Mai 68 avait donné des armes à la réaction pour quarante années de pouvoir et de renforcement du capitalisme. En se répétant à rebours, le mouvement en cours pourrait bien au contraire lui rogner les ailes à toute vitesse. L’élégant Villepin, antithèse de Pompidou, est l’instigateur malgré lui de la chute d’un système dont il se croyait seul à connaître les profonds rouages. Les héros de dessins animés le savent : pour brouiller les pistes, le meilleur moyen est d’avancer à reculons. Ainsi le « mouvement contre le CPE », allant vers l’avenir en lui tournant le dos, avec un certaine insolence et une belle assurance, a déjà déjoué toute tentative des stratèges de prévoir des solutions pour anticiper des conflits futurs.

Certes, on revoit resurgir les mêmes fantômes. Les mêmes (ou leurs copies) leaders syndicalistes, partis de gauche et d’extrème-gauche, avec leurs mêmes figures télégéniques (ou non), se présentent comme alternative, mais à une question qui cette fois n’est même pas posée. Personne n’a encore mis en péril ni la république ni le capitalisme. Les sauveurs de l’Etat n’ont aucun grain à moudre, car c’est de l’intérieur que le monstre se désagrège. Au lieu de la féroce répression d’un Cavaignac , on a les rodomontades et les reculades d’un Sarkozy, petit stalinien de droite en mal de pouvoir. En guise de discours enflammés, les barons et baronnes de la gauche aspirant à gouverner le royaume n’ont aucun étendard à déployer, si ce n’est le calcul de leurs petites ambitions personnelles. Alors même que l’Etat est en train de se déliter, les politiques n’ont d’autre plan que d’en prendre le contrôle. La farce multiplie les candidats dindons.

Même les théoriciens, en face du spectacle inversé d’une révolution dont ils avaient fut un temps disséqué les formes et les travers, ne savent plus sur quel pas de deux danser. Un Baudrillard y voit des « événements voyous », qu’à la mode anglo-saxonne il qualifie de « rogue events ». D’autres se réjouissent avec des rires jaunes de ce que la jeunesse se batte pour du travail. Mais quelle étape suivra la farce ? Nul ne se risque à augurer d’une révolte qu’on voit basculer cul par dessus tête.

Pendant ce temps, on célèbre les prouesses de l’économie triomphante et tout à la fois on s’épouvante de ses conséquences écologiques. Le bonheur de la consommation a des arrière-goûts de mort programmée. On pleure sur quelques dizaines de victimes d’une grippe pour volatiles tandis que la faim, la misère, la tuberculose et le sida, parmi d’autres méthodes de masse de décimation, tuent sans qu’on s’en sente menacé. Les mêmes qui brûlent les voitures, dressent des barricades et s’en prennent aux représentants de l’Etat, achètent les gadgets qui leur façonnent la cervelle selon les modèles du management, se précipitent pour se faire abrutir à coups de décibels et rêvent de conduire les automobiles qui réduiront à néant l’atmosphère de la planète. La farce a des parfums d’absurdité.

Lorsque l’intelligence de ce qui crève le spectacle échappe à ses commentateurs, on s’approche du moment où la mise en scène se prend les pieds dans le tapis de son propre scénario. Comprenne qui pourra. Je ne veux pas expliquer plus. Car ceux qui doutent n’ont pas besoin de preuves.
A trop bien dire ce qui se trame, on donnerait des idées à ceux qui veulent que rien ne change.Les farces, en vérité, cela fait bien rire les enfants.

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GRAFFITI ANTI-CPE

graffitis anti-CPE Février-avril 2006.

À bas la société spectaculaire-marchande.
À bas le salariat.
À bas le travail.
À bas les slogans.
Abrogation du gouverne-ment.
Après les mouchoirs jetables, les jeunes jetables..
Avenir, je t’aimais bien.
Grève générale et illimitée..
Bloquons l’économie. Libérez les inculpé(e)s.
Brûlez l’argent — vous deviendrez d’autant plus riche !
Ce qui est volé pendant le temps du travail ne peut pas se retrouver dans la soumission à son résultat.
Cessons d’être raisonnables.
C’est quand qu’on va où ?
Chirac, Villepin, Sarkozy, votre période d’essai est terminée.
Contre le grippe aviaire, principe de précaution: tous les poulets à la maison.
Convivialité et solidarité. Stop au productivisme et au consumérisme.
CPE, on s’en fout, on ne veut pas bosser du tout.
CPE ou CDI, c’est toujours STO.
CPE: une insulte faite à la jeunesse.
Dans Grève il y a Rêve.
Destituer tous les politiques.
Détruire, rajeunir.
Égalité de chances, mon cul !
Émeute-toi !
Être vigile c'est un sale boulot. Mais existe-t-il un boulot propre ?
Fatigués ou pas, nous n’en restons pas là.
Futurs galériens y en a marre de Villepin.
Guerre à la tristesse.
Guerre au travail.
Honte au pouvoir qui fait crever les plus pauvres.
Ici bientôt insurrection.
Ici désormais émeutes tous les soirs.
Il faudra plus qu’un retrait pour avoir la paix !
Il n’y aura pas de retour à la normale.
Ils précarisent, on s’organise !
Je ne veux pas mourir avant d’avoir vecu.
La banque au feu.
La meilleure façon de voter c’est de ramasser les pavés et de leurs balancer.
La valeur d’usage de la marchandise est la soumission.
L’avenir nous appartient.
Le CPE nuit gravement à l’avenir.
Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend.
Le produit du travail reste au-dessus de nous, comme quelque chose aliénée, comme une puissance indépendente du producteur.
Le travail on s’en fout, on veut des sous et des bisous.
Le salarié se tue à la tâche, le patron se tue à la hache.
Les élections c’est l’alternance, la rue c’est l’alternative.
Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux.
Les manifs sont à l’État ce qu’un match de foot est au spectateur de télé— une bonne distraction d’un vrai rapport de force. Grève Générale !
Les mouvement sont faits pour mourir. Vive l’insurrection.
Les raisons de la colère.
Libre à nous d’abolir votre monde.
Manger du jeune c’est bon pour la santé des entreprises.
Média, casse-toi !
Médias partout, info nulle part.
Médias, mensonge.
Même pas peur !
Mon bulletin de vote est un pavé, mais il ne rentre pas dans l’urne.
Ne pas nourrir les CRS. Merci.
Négocier c’est gagner un peu mais capituler beaucoup.
Notre mort sans appel est le souci forcené du temps spectaculaire.
Nous faisons la guerre au capitalisme, nous n’sommes pas des pacifistes.
Nous n’aurons que ce que nous saurons prendre.
Nous ne sommes pas à vendre.
Nous ne sommes pas de la chair à patrons.
Nous sommes faits de l’étoffe des rêves.
Nous sommes l’inaccompli de 68.
Nous sommes tous casseurs de ce système.
Nous soutiendrons tout le monde, même les innocents.
Nous voulons vivre.
On en a marre de vivre dans le noir.
On ne désarmera pas.
On nous affame pour un argent qui n’existe pas!
On n’est pas fatiqué.
On reste. Continuez !
On va quand jusqu’à où?
On veut une vie riche, pas une vie de riche.
Paix entre les peuples, guerre entre les classes.
Pas de justice, pas de paix.
Parfois insurrection c’est resurrection (Les Misérables).
Paris réveille-toi, la Commune est là.
Plus de manif sans masque.
Police partout, justice nulle part.
Prière de laisser l’État dans les toilettes où vous l’avez trouvé.
Prière de laisser l’État dans les WC où il aurait dû déjà s’y trouver.
Quand la propriété n’existera plus, le vol non plus.
Quand le mot solidarité remplacera précarité, j’arrêterai.
Qui sème la misère récolte la colère.
Retour, retour, retour du CPE, avant on s’amusait mieux.
Rêve Général.
Si tous désobéissent, plus personne ne commande.
Soyons réalistes, inventons les possibles.
Télévision = leur vision du monde.
Tout est à nous, rien n’est à eux, tout ce qu’ils ont ils l’ont volé. Retrait du CPE, retrait du CNE, ou alors ça va péter.
Travail, pour quoi faire ?
Travail précaire = esclavage moderne.
Travail tue.
Travailler moins pour vivre plus.
Villepin, n’enlève rien, nous on s’amuse bien.
Villepin, prend ton temps, on s’amuse énormément.
Vive le communisme, répandre l’anarchie.
Vive l’insurrection.
Vivre me prends tout mon temps.
Vous allez regretter la grève.
Vous croyez avancer en nous marchant dessus.
Y a pas de méchants casseurs, y a pas de gentils manifestants, y a que des jeunes qui ont la rage.

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APPEL ANONYME

appel anonyme, indymedia sur Indymédia Marseille, mars 2006.

Voilà une semaine que des affrontements opposent des gentes déterminé- e-s aux forces casquées du gouvernement.
Depuis la prise de la Sorbonne et son évacuation, les unes des journaux figent le mouvement « anti-cpe » dans une phase « violente », oeuvre de « casseurs » (uniquement des hommes bien entendu...).
Depuis une semaine, je discute avec mes voisin-e-s du métro ou du RER, avec la plupart des employé-e-s assis-es derrière les caisses de supermarché, des conducteurs de transports en commun que j’utilise. J’ai toujours reçu du soutien envers la lutte que nous menons.
Certes j’ai dû souvent expliquer l’usage spectaculaire du mot « casseurs » par les médias, expliquer qu’il s’agit bien de manifestant- e-s (et nombreu-ses-x de surcroît), qu’il n’y a rien de gratuit dans ces actes, qu’ils montrent juste la détermination d’un mouvement qui ne souhaite pas connaître les mêmes échecs que les précédents, qui vise à tout prix à éviter les mêmes erreurs.
Que Villepin ne retire pas son texte, ni aujourd’hui, ni demain, ni dans une semaine, qu’il s’obstine, c’est ce que nous voulons tou-te- s : que la lutte perdure, que les discussions déjà amorcées se développent, s’amplifient... et que chacun prenne enfin position : pour ou contre le monde que l’on propose et que subissent les plus précaires, celleux qui n’en peuvent plus de leur boulot, de leur patron, de leur vie.
Car nous sentons partout, dans l’air et dans les mots, un soutien, des questionnements, une envie que ça explose.

Nous cherchons un lieu (ou plusieurs) qui puisse devenir un point de ralliement, un lieu de convergence où tou-te-s les grévistes, du public comme du privé, les précaires, les activistes et les autres pourraient se rencontrer, partager leurs expériences, leurs souffrances, leurs espoirs et repartir avec l’envie de continuer, de pousser plus loin le combat que nous avons commencé.
Nous voulons la grève générale, que la machine s’arrête, que la routine soit cassée. Nous voyons déjà les sourires, la joie qui animent celleux qui en veulent à ce monde, celles qui sont déjà en lutte.
Nous nous reconnaissons dans la rue sans nous connaître. Nous ne sommes plus des anonymes.
Nous ne voulons pas de chefs, ni de porte-parole. Celleux qui existent, nous ne les reconnaissons pas. Que certain-e-s s’assoient à la table du gouvernement et illes seront désavoué-e-s. Nous n’avons rien à négocier et tout à prendre. Nous le savons maintenant plus que jamais.
Chirac a été élu contre Le Pen, sa majorité s’est installée grâce à l’abstention de l’électorat de gauche.
Les lois, les décrets, les ordonnances appliquées depuis sont illégitimes, comme les gouvernements qui se sont succédés.
Tout est passé : des politiques qui s’attaquaient aux plus faibles, aux plus dominé-e-s (sans-papiers, chômeur-se-s, rmistes...), des lois qui, pourtant, avaient réussi à former contre elles de véritables mouvements (retraites, réforme Fillon...), des mesures policières « d’exception » qui sont devenues la règle.
Nous avons vécu l’Etat d’urgence et la répression des émeutes d’Octobre-Novembre 2005. Passif-ve-s. Cela n’arrivera plus.

Nous voulons faire plus qu’un « coup d’arrêt. » Nous critiquons ce monde et les valeurs, les évidences qu’il porte en lui. Nous critiquons l’Ecole et la formation, le salariat, la croissance et le « plein emploi », le progrès et son cortège de destruction. Nous critiquons les rôles que la société voudraient nous faire jouer : nous ne serons pas des cyniques sans pitié, des « gagnants » prêts à écraser les autres, des consommateurs passifs ou des esclaves.
Nous ne combattons pas que la précarité, nous combattons l’exploitation et la soumission obligatoire. Nous savons qu’illes sont nombreu-ses-x celleux qui n’osent plus s’opposer. Et illes n’ont ni un CPE, ni un CNE, mais un CDI ou un contrat précaire.
Nous combattons pour une dignité bafouée, piétinée sur l’autel de la compétition capitaliste.
Voilà pourquoi les soutiens affluent, la colère mûrit et une grêve générale s’annonce (peut-être).
Nous savons qu’il n’y a pas d’alternative à gauche pour 2007, que les urnes ne nous amèneront que de nouvelles déceptions, que tout est à faire ici et maintenant de manière autonome, sans compter ni sur les syndicats, ni sur les partis.

Nous n’avons aucune confiance dans les médias et nous ferons tout pour mettre à nu les mensonges qu’ils répandent.
C’est par les prises de parole, les inscriptions sur les murs et dans le métro, le bouche-à-oreille et les médias alternatifs que nous rétablierons la vérité, que nous créerons des liens, des connivences.
Enfin, la lutte ne doit pas s’arrêter aujourd’hui pour une autre raison : les interpelé-e-s, les inculpé-e-s de ces derniers jours, de novembre, de tous les mouvements sociaux de ces dernières années ont besoin de notre soutien total pour qu’une amnistie soit possible.
Nous ne lâcherons rien (ni personne) !

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LE CPE EST MORT, L'ARNAQUE A BIEN MARCHÉ !

CPE arnaque Avril 2006, Inventin.

Les chefs d'entreprises sont satisfaits, le code du travail est mis en pièces.
Il s’agit maintenant de sortir de ce cadre réactionnaire préétabli d'opposition en abordant la situation dans un contexte élargi, par un point de vue décalée où tout devient possible. Le “mal à vivre” peut-être appréhendé aujourd’hui dans toutes ses dimensions.
Fixer un changement spécifique, borné à un retour en arrière, comme but unique à un mouvement génère un problème paradoxal sans fin. C’est la déviation qui est le moteur du changement, car elle altère la difficulté, ou la façon inefficace de la surmonter. Elle peut construire une perspective alternative qui rende possible une expérimentation différente du trouble perturbateur.
Nous sommes dans une situation où la recherche d’une solution crée un problème sans choix possible. En s’efforçant d’atteindre l’inaccessible, on rend impossible ce qui est réalisable.

Les formes des actions sont moins pertinentes que la coordination des diversités des comportements en interactions. Dans l’action émerge une co-dérive naturelle qui est déjà une transformation réciproque effective sans plan préconçu.
Le comportement d’un mouvement social est la contrepartie externe de la danse des relations internes des éléments qui le composent. Le système social est un système en changement structural continuel. Ces changements se produisent dans les caractéristiques des relations locales, dans la circularité de la communication co-évolutive de ses éléments. De ces changements individuels surgit des changements d’efficacité des interactions en mouvement pouvant modifier radicalement le fonctionnement de l’ensemble de la société.

Un petit changement dans le comportement de quelques personnes peut mener à des différences profondes, d’une portée considérable dans le comportement de tous.
Toute connaissance est action. En s’autorisant à savoir que nous savons déjà, nous pouvons construire pour nous-même un nouvel usage des connaissances que nous avons ici et maintenant.
Nous sommes les habitants du monde que nous inventons“.

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POUR UNE POIGNÉE DE SALOPARDS

dictature économique, finance, capitalisme Avril 2006, Lukas Stella.

Les croyances aveugles en l'économie-spectacle, propagande produite par les bouffons de télévision, nous ont emmenées là aujourd’hui, soumis aux directives des cercles de financiers made in USA, appliquées par les gérants précaires d’un État suicidaire. On en arrive au point où l’État n’a plus de réel pouvoir de décision, où la démocratie véreuse s’arrête là où commence la dictature économique, elle-même soumise aux nouvelles exigences de la haute finance transnationale. La république disparaît en même temps que les richesses.

Pour une poignée de salopards nous devrions accepter l’esclavage par peur de crever de faim, n’importe quel travail pour un salaire de misère, la souffrance et le désespoir pour de l’ennuie programmé.
Ce petit groupe d’accapareurs obsédés des transactions informatisées de produits dérivés complexes, toxicomanes des paris à hauts risques, boursicoteurs mafieux sans loi et sans limite, ces quelques fanatiques des fortunes en quelques jours ruinent l’économie en détournant les lois du marché. Pour survivre, l’économie, exigeant l’impossible, détruit la vie quotidienne des populations et saccage la planète toute entière.

Le début de la fin d’un monde coïncide maintenant avec l’émergence de pratiques coopératives socialisantes et libertaires, abandonnant au passé les compétitions solitaires dévastatrices, surenchères guerrières de l’appropriation privative.
Nous ne nous laisserons pas entraîner dans sa chute, oubliant nos croyances fatalistes, inventant les incroyances d’un autre monde qui commence à se construire, mais que nous ne pouvons pas imaginer.

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LA DÉMOCRATIE SERA GLOBALE, OU NE SERA PAS

démocratie globaleMars 2003, Paul.

La démocratie, en tant que mode d’organisation sociale, est inséparable d’une conception égalitaire de l’humain. C’est pourquoi on peut dire qu’elle est le fondement de l’unité de l’homme.

Mais cette dynamique n’a de sens que si elle touche tous les domaines où les hommes agissent ensemble.

Dans la cité athénienne, lors de son invention, la démocratie comme mode d’être ensemble était l’apanage des hommes libres. En fait, son épanouissement dépendait essentiellement de l’esclavage de tous les autres, qui produisaient la richesse. Car il était clair qu’un homme libre ne pouvait le rester qu’à condition de ne jamais travailler. C’est pourquoi toutes les professions, même médecin ou avocat, étaient réservées aux esclaves.

Avec la transformation de l’esclavage en servitude salariée est apparue la démocratie politique, comme nouvelle forme de l’Etat destinée à protéger la liberté des maîtres du travail. Les principes démocratiques ont alors gouverné les groupements de propriétaires qui, sous forme de Conseils d’Administration de Sociétés Anonymes, règnent sur la masse des employés. Les principes d’égalité ne s’appliquent pas encore aux hommes, mais seulement aux porteurs d’actions.

Quand la démocratie ne concerne que certains domaines de l’activité humaine, elle garantit dans les autres le règne de l’arbitraire et du despotisme. C’est pourquoi les patrons de l’industrie et du commerce aiment tant la démocratie d’Etat. Comme le roi soleil amusait les princes avec les fêtes de la Cour, les maîtres de l’économie occupent le peuple avec la représentation médiatique des querelles entre ses représentants élus. Tant que ceux-ci n’ont aucune prise directe sur la production des richesses, ils peuvent librement s’agiter, voter, gouverner et se renverser. Dès que l’Etat, par contre, se mêle de diriger l’économie, la démocratie disparaît. Car la démocratie d’Etat n’existe que dans le cadre de la démocratie de marché, qui est la liberté pour les propriétaires de faire fructifier leur bien en usant du travail des autres.

Le progrès de l’humanité, autrement dit l’émergence planétaire de l’unité de l’homme, appelle la globalisation de la démocratie à tous les secteurs de l’activité humaine. Notamment à l’économie. Dans cette perspective, la démocratie globale est la forme politique que prend une écologie unitaire, dans laquelle l’homme est une part de la nature.

Au regard de cette exigence universelle, doit être déclarée comme illégitime toute forme de groupement humain qui n’appliquerait pas dans son organisation les principes de base de la démocratie.

Le premier principe, suite à l’abolition des privilèges et de la tyrannie, est que : Nul n’a le droit de contraindre autrui à une action qu’il ne veut pas faire. C’est le principe de liberté.

Toute contravention à ce principe constitue le crime d’atteinte à la liberté, comme violation du droit fondamental de la personne humaine. Il en résulte que l’exercice de toute autorité est un abus de pouvoir.

Le second principe, déjà inscrit dans la loi, stipule que : Quiconque cause un tort à autrui a le devoir de le réparer. C’est le principe de justice. Il en découle que tout litige entre des individus doit être réglé d’un commun accord, car seule la personne lésée peut apprécier de la justesse de la réparation proposée (et non un représentant de l’Etat). Le but de la justice démocratique ne peut être la punition, mais doit être la juste réparation des torts.

Le troisième principe, directement lié à la démocratie comme mode d’organisation, est celui de la délégation faite à un tiers. Nul, en effet, ne peut abdiquer de ses droits essentiels au profit d’un autre, sous peine de contrevenir au principe premier de liberté. C’est pourquoi toute délégation de pouvoir doit comporter dans ses termes les limites de son action, dans le temps et l’espace. Tout mandat donné à un élu doit être impérativement spécifié quant à ses objectifs. Le mode de délégation parlementaire actuellement en cours n’est donc pas démocratique de ce point de vue.

Le quatrième principe, relatif à la révocation, découle du précédent. Lorsque les circonstances ou l’action du mandaté ont changé les nécessités du mandat, il doit être possible, à tout moment, aux mandataires de révoquer la mission qu’ils ont confiée à une personne. Nul ne peut arguer de son mandat pour aller contre la volonté de ses mandataires.

Le cinquième principe est lié aux quatre premiers. C’est le principe de subsidiarité, selon lequel toute question qu’on peut résoudre dans un certain domaine n’a aucune raison d’être débattue à un niveau supérieur. Selon ce principe, toute personne chargée de mission a un domaine d’action plus restreint que ceux qui l’ont mandatée. Autrement dit, contrairement à ce qui se passe dans l’Etat, plus on s’élève dans la hiérarchie, moins on a de pouvoir. A cet égard, si une personne symbolise à elle seule, à la façon d’un roi, une communauté, sa seule fonction doit alors être de servir de symbole, sans préjudice d’aucune autre prérogative.

Ces cinq principes de base, appliqués à la gestion des familles, des immeubles, des quartiers, des écoles, des associations, des clubs, des compagnies, des ateliers, des entreprises, devraient permettre l’épanouissement de la démocratie comme mode humain d’organisation de toute la société. De ce point de vue, la question de savoir à qui appartiennent les outils de production est d’emblée dissociée de celle de déterminer comment s’opèrent les décisions. Pas plus que le propriétaire d’un appartement n’a de droit sur le mode de vie de ses locataires, celui des machines ne doit avoir de pouvoir sur l’activité des producteurs. La démocratie appliquée à l’économie exige que l’on sépare l’investissement des pouvoirs de décisions. Alors l’activité économique pourra se faire pour le bien de tous.

Lorsque’au contraire, comme dans le système social-capitaliste, la démocratie est réduite au politique, son exercice garantit dans tous les autres domaines l’arbitraire des décisions, au profit d’une minorité de privilégiés. A défaut d’être globale, la démocratie n’est plus alors qu’une pantomime, dont s’accordent volontiers les tyrans et les oligarchies.

Le business est une guerre, qui dresse les hommes les uns contre les autres. C’est pourquoi la guerre est aussi un business, sans égard pour la vie, humaine, animale ou végétale. Alors que la démocratie est le concept le plus élevé d’organisation de la société, la démocratie d’Etat, fondée sur la compétition entre les gens, la lutte pour la vie et la haine d’autrui, est devenue la principale force de destruction de la planète, sous forme de démocratie de guerre.

Heureusement, depuis que les maîtres du monde ont décidé d’imposer par la force leur organisation au monde entier, les gens se sont mis à descendre dans les rues pour crier à la face de ceux qui prétendent les représenter : « Pas en notre nom ». Quand les peuples se dressent contre les Etats et les Nations, point l’aube d’une nouvelle ère où la démocratie ne sera plus la propriété privée de riches et puissantes minorités.

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JEUNESSE EN PÉRIL

 jeunesse en péril. 2004, Paul.

Le temps du flower power est bien révolu, où tout semblait bon à vivre pourvu que ce fût par amour... Aujourd’hui, au nom d’un intégrisme de la vertu drapé dans les débris de l’humanisme bourgeois, l’heure est à la méfiance et au rejet de l’autre. Les différences font peur. Parées d’atours progressistes, les nouvelles éminences grisâtres du moralisme, de gauche comme de droite, s’acharnent à planifier la vie quotidienne des êtres humains, tous obligés d’être consommateurs et citoyens, l’oeil rivé sur les modèles de comportement élaborés par les spécialistes du marketing.
Pubs, discours idéologiques, ritournelles politiques, sermons religieux, concourent avec un bel ensemble à la fabrication d’un type unique de « bon » citoyen, applicable à quiconque, quelle que soit sa personnalité, son histoire et sa culture.
Jamais, depuis la chute de l’Union dite Soviétique, les fondements du stalinisme n’ont autant répandu leur venin totalitaire dans la politique et les discours officiels. De l’extrème droite à l’extrème gauche en passant par toutes les nuances du rose et du bleuté, les staliniens de la vie courante se mêlent de planifier le quotidien.
Depuis le premier rot du nourrisson jusqu’au dernier pet de l’agonisant, la moindre des émotions humaines doit désormais être catégoriée, codifiée, légiférée, voire psychiatrisée (à la façon soviétique de s’occuper des minorités). L’écologie politique, dernière venue sur le terrain de la mise en scène idéologique, fournit enfin les ultimes arguments qui permettront de faire de l’ensemble du vivant un objet de marché et de réglementation.

Dans le « nouvel ordre mondial » inauguré après la chute du mur de Berlin, l’ex-URSS a pris le pire de la démocratie et l’Occident s’est mis à appliquer les méthodes staliniennes de conditionnement. La vie sous tous ses aspects est devenue une marchandise. L’enfance, en tant que premiers pas dans l’existence, au lieu d’ouvrir sur l’autonomie de l’individu, doit alors composer, de gré ou de force, le brouillon de la copie conforme exigée ensuite de tout citoyen dans sa manière d’être. Il semble que les enfants sages des rallyes bourgeois ou des soirées de la gauche caviar, à l’avenir garanti par les relations et la fortune de papa-maman, soient désormais les exemples-types en fonction desquels les institutions jugent tous les autres. C’est dire le peu de chance, pour un gosse de prolétaire, d’obtenir une note satisfaisante à l’examen de conscience réalisé par les institutions.
Car les élites au pouvoir, comme d’habitude, ne font l’éloge du mérite (notamment à l’école) que pour mieux encenser elles-mêmes leur propre réussite.
Cette lutte contre la vie, ultime avatar du darwinisme social et de l’idéologie de la compétition, conduit nécessairement à une guerre permanente contre l’enfance et l’adolescence Les Etats totalitaires ont toujours mis en oeuvre des politiques destruction de l’enfance, notamment par l’enrôlement obligatoire des jeunes dans des machines à uniformiser (Hitlerjungend ou Jeunesses Communistes). Les pays encore sous domination militaire ne se privent d’ailleurs pas de poursuivre dans cette voie. Les jeunes pauvres étant virtuellement plus dangereux pour l’ordre établi, parce que plus difficiles à conditionner, on entreprend parfois de les massacrer systématiquement (comme au Honduras, où des milliers d’enfants des rues ont été éxécutés par les paramilitaires) ou de les criminaliser afin de les envoyer en centres de détention (comme aux Etats-Unis, où un jeune Noir sur trois connaît la prison).
Apprendre à étouffer sa vie pour la soumettre aux lois du marché prend en Occident des voies plus pernicieuses. La propagande y revêt des formes détournées, véhiculées par la pub, les animations et les séries télévisées, les discours politiques, l’information, etc. La protection de l’ordre établi contre les dangers de l’enfance y est souvent déguisée en action de l’ordre pour la protection de l’enfance en danger. De leur point de vue, le bonheur joyeux, l’exubérance, le trop-plein de vie, le plaisir, l’insouciance, sont des démons qui guettent la jeunesse afin de la précipiter dans des conduites incompatibles avec la logique de la productivité compétitive.

On protège alors la société contre les périls de l’anarchisme juvénile (dont l’exercice sans règle de la camaraderie est une des formes les plus évidentes). On enferme les enfants rebelles, comme s’ils étaient plus dangereux que des gangsters. On invente des couvre-feux pour les moins de treize ans. On criminalise les enfants fugueurs.
On interdit les rassemblements musicaux de jeunes non encadrés. On traque les jeux sexuels des jeunes, surtout partagés, comme des troubles de l’ordre public. On contraint les parents à devenir répressifs, à l’aide de sanctions disciplinaires ou financières. On juge comme des malfrats les lycéens frondeurs et impertinents.
Jamais la pédophobie, ou « haine des enfants », n’a été si grande que dans cet univers carcéral aseptisé qui sert de modèle aux métropoles du capitalisme victorieux.

Une société qui voit ainsi des ennemis potentiels dans ses propres enfants n’est plus vraiment digne d’être appelée « humaine ». L’empêcher d’empoisonner le mental et les émotions des habitants de la planète devient une nécessité vitale. Avec humour, joie, plaisir et dérision, bien sûr. Car la tristesse des politiques est le masque de malheur de leurs trahisons. Il nous faut lire le monde avec des yeux neufs. Voir dans la misère autre chose que la misère. Discerner la part de civilité portée dans l’impertinence et celle d’incivilité que génère la soumission. Proclamer haut et fort que la discipline n’est que la force des armées et que ni la liberté, ni l’égalité, ni la fraternité, n’en ont besoin.

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AU-DELÀ DE LA CULTURE

au-delà de la culture, Edward T. Hall 1979, Edward T. Hall (extraits).

L'homme occidental a créé le chaos en privilégiant ses dons d'analyse aux dépens de ses dons d'intégration de l'expérience.
Grâce aux modèles, nous observons et nous vérifions le fonctionnement des phénomènes. Les hommes s'identifient étroitement aux modèles qui façonnent leur comportement. Tous les modèles théoriques sont incomplets. Par définition, ce sont des abstractions, et ils omettent donc fatalement certains faits. Les éléments censurés sont aussi importants, si ce n'est plus, que les éléments non censurés, car ce sont ces omissions qui donnent structure et forme au système.
En occident, on se préoccupe davantage du contenu et de la signification du modèle que de sa construction, de sa structure, de son fonctionnement et des objectifs qu'il est supposé atteindre.

La planification qui aboutit au découpage de nos activités nous permet de nous concentrer sur une chose à la fois, mais nie l'importance du contexte.
L'espace et son organisation indiquent l'importance d'une personne et sa place dans la hiérarchie. La possibilité de décider de son emploi du temps indique que quelqu'un est arrivé.
Les entreprises commerciales et les administrations subordonnent l'homme à l'organisation, et y parviennent en grande partie grâce à la manière dont elles manipulent les systèmes spatio-temporels.
De nombreux Américains font l'erreur habituelle de confondre leur programme avec la réalité et de retrancher de la vie leur personne. Oublier l'existence du contexte limite notre perception des événements, ce qui influence de façon subtile et profonde notre mode de pensée en le cloisonnant.

Les enfants mais aussi les personnes de tous âges ont une capacité naturelle à apprendre. Bien plus, la connaissance apporte sa propre récompense. Comme on mange ou on fait l'amour, on peut être poussé à apprendre par plaisir. Pourtant la chose s'est déformée dans l'esprit des enseignants qui ont confondus l'étude avec ce qu'ils appellent l'éducation. Ils croient généralement que l'école a le monopole du savoir, et que leur travail consiste à l'inculquer aux enfants. Pendant des millions d'années, les hommes ont appris sans écoles.

Les systèmes techniques sont extériorisés, c'est à dire projeté, et sont poursuivis en dehors du corps.
Une des particularité du phénomène de transfert est que le modèle projeté est considéré comme seul réel et appliqué sans discrimination à des situations nouvelles.
Les projections fragmentent la vie et rendent l'homme étranger à ses actes.
L'image qu'on a des autres est composée en grande partie de projections de divers éléments de sa propre personnalité, ainsi que de ses propres besoins psychiques, qui sont traités comme s'ils étaient innés.
De nos jours, l'homme est constamment en contact avec des inconnus car ses projections ont à la fois élargi son champ d'action et rétréci son univers ; il lui est donc nécessaire de dépasser sa propre culture, ce qui n'est possible qu'en rendant explicites les règles qui l'ordonnent.

Le langage n'est pas un système qui transmet des pensées ou des significations d'un cerveau à un autre, mais un système qui organise l'information et qui délivre des pensées et des réponses à d'autres organismes. On peut communiquer de diverses façons, mais il est impossible de l'implanter dans l'esprit des autres.
Il est très facile et très naturel de considérer les choses de son propre point de vue et d'interpréter un événement comme si ce point de vue était le même partout au monde.

Le lien qui nous attache au travail est très fort. En fait, la réussite professionnelle implique en général une existence entièrement consacrée au travail, et une vie familiale et personnelle reléguée au second plan. Établir des relations profondes avec les autres nous demande un temps très long.
Il n'est jamais possible de comprendre à fond un être humain autre que soi ; et aucun individu ne se comprendra vraiment lui-même. la tache est trop ardue et le temps manque pour démonter tous les mécanismes et les examiner. C'est par là que commence la sagesse dans les relations humaines. Se connaître et comprendre les autres sont deux opérations étroitement liées. Pour connaître les autres il faut d'abord se connaître, et les autres alors vous aident à mieux vous connaître.

Les informations doivent toujours être interprétées dans un contexte. D'ailleurs, elles forment très souvent une partie essentielle du contexte dans lequel le message purement verbal prend son sens. Un contexte n'a jamais de sens spécifique. Et pourtant le sens d'une communication dépend toujours de son contexte.
Sans contexte, le code est incomplet car il ne renferme qu'une partie du message. Un événement est généralement beaucoup plus complexe et riche que les mots qui servent à le décrire. En outre, le système écrit est une abstraction du système verbal et fonctionne comme un système de rappel de paroles. Dans l'opération d'abstraction, à la différence de l'opération de mesure, on retient certaines choses et on ignore inconsciemment les autres.

Ce que l'homme choisit de percevoir, consciemment ou inconsciemment, est ce qui donne signification et structure à son univers. Bien plus, ce qu'il perçoit est déjà ce "qu'il compte faire".

Il est important dans un dialogue de parvenir à se connaître suffisamment pour bien définir ce que chaque personne prend en considération et ce qu'elle néglige. Ceci nous permet de comprendre la relation que la signification entretient avec le contexte. La mise en contexte est un moyen important de faire face à la très grande complexité des transactions humaines et d'éviter l'enlisement du système par dépassement de capacité.
Dans la vie, le code, le contexte et la signification ne peuvent être considérés que comme les différents aspects d'un fait unique.

Les communications riches en contexte agissent comme force d'unification et de cohésion, elles sont durable. Les communications pauvres en contexte n'unifient pas, mais elles peuvent changer facilement et rapidement.
L'instabilité des systèmes faibles en contexte est tout à fait nouvelle pour l'humanité. Bien plus, nous n'avons pas emmagasiné l'expérience qui nous indiquerait le comportement à adopter face à un changement aussi rapide.
La culture française est un mélange inextricable d'institutions et de situations dont le contexte est alternativement riche ou pauvre. Il n'est pas toujours possible pour un étranger de savoir s'y retrouver.

Chaque culture n'est pas seulement un ensemble intégré, mais possède ses propres règles d'apprentissage. Celles-ci sont renforcées par des modèles différents d'organisation globale. Comprendre une culture différente consiste en grande partie à connaître son mode d'organisation, et à savoir comment s'y prendre pour en acquérir la connaissance dans cette culture-là. On n'y parvient pas si l'on s'obstine à se servir de modèles d'enseignement hérités de sa propre culture.

Ceux dont l'action se soumet à des règles et à des autorités sont lents à percevoir la réalité d'un autre système. Projetant ce qu'on leur a enseigné dans le passé, ils adaptent le monde à leur propre modèle.
On n'acquiert pas une pratique en combinant des éléments appris par cœur selon des règles qu'il faut se rappeler en cours d'action. L'opération est trop lente et trop complexe. On apprend par unités globales, qui s'insèrent dans un contexte de situations et peuvent être mémorisées comme des ensembles.

Dans le monde occidental, la négation et la non-reconnaissance des besoins standards de l'homme ont provoqué des déformations inouïes dans notre mode de vie, nos valeurs et le développement de notre personnalité.
Le temps est le principe d'organisation dominant de notre culture. Il s'impose comme une contrainte extérieure, qui étend ses tentacules dans tous les plis et replis de nos actes les plus intimes. Notre système temporel a beaucoup contribué à aliéner l'homme occidental. La maladie peut être due à un désir d'échapper aux contraintes du temps, de retrouver et de redécouvrir son propre rythme, mais à quel prix.
Si quelque chose peut changer la vie, c'est bien la perception du temps. Le temps n'est pas une "simple convention", mais l'un des systèmes les plus fondamentaux qui ordonne l'existence. Sans unification des horaires, la société industrielle n'aurait pas vu le jour. L'horaire est sacré, tout le monde doit s'y plier.

L'éducation influence les processus mentaux, ainsi que le choix de nos solutions. Je ne me réfère pas au contenu de l'éducation mais à la structure des méthodes qui emprisonnent la pensée dans des moules.
L'intelligence n'est pas née avec l'homme et le cerveau mammifère n'a pas commencé à fonctionner avec la scolarisation. Il a évolué sur des millions d'années, en résolvant dans le réel les problèmes de lutte pour la vie.

La vérité est imprimée sur une page, la réalité est image. Tout nous conditionne à l'appauvrissement et à la banalisation de nos informations sensorielles. Nous vivons manipulés par le monde fragmenté et artificiel de la publicité et de la propagande. Le médium est réellement le message.

Le cerveau créateur est un mécanisme qui oublie. Nous ne nous rendons pas compte de l'importance de l'oubli.

L'entraînement ou l'accoutumance modifie l'organisation de l'activité cérébrale dans un sens qui permet au cerveau d'effectuer des taches familières sans avoir recours aux procédés d'analyse, ce qui revient à dire que la tâche relève d'un stéréotype. Nos écoles, nos universités et nos institutions reposent en grande partie sur cette ressource de l'accoutumance.

Les études menées dans le monde entier sur les groupes d'affaires, les équipes sportives et même les armées ont révélé l'existence d'un chiffre idéal pour une équipe de travail. Ce chiffre idéal se situe entre huit et douze individus. Il est possible à huit ou douze personnes de se connaître suffisamment pour exploiter au maximum les ressources du groupe. Dans les groupes dépassant ce nombre, il devient très difficile d'établir un réseau de communication entre tous les individus. On les enferme dans des catégories qui déclenchent le processus de dépersonnalisation. La participation et l'engagement se relâchent, la mobilité en souffre, la direction du groupe se fait manipulatrice et politique.

Dans les écoles on a remplacé le désir naturel d'apprendre par la discipline, qu'on a intégré à la culture. Par une profonde méconnaissance de la biologie des primates, les écoles font du plus intelligent des primates une créature aliénée qui s'ennuie.
Ne pas avoir compris l'importance du jeu dans le développement des êtres humains a eu des conséquences incalculables, car non seulement le jeu est essentiel pour apprendre, mais (contrairement à d'autres pulsions) il est une fin en soi.

La vie scolaire est une excellente préparation à l'acceptation de la bureaucratie adulte: son but est moins la transmission des connaissances que l'enseignement du respect de l'autorité, l'assimilation de ses techniques et le maintien de l'ordre.
Les élèves remuants sont définitivement classés dans la catégorie des "agités", regardés comme des phénomènes et souvent drogués. Les phénomène sont peut-être bien ceux qui parviennent à rester tranquilles sur leurs chaises, et témoignent de l'incroyable faculté d'adaptation de l'espèce humaine. La position assise dans un espace exigu est l'une des pires tortures que l'on puisse infliger à l'espèce humaine.
Nous avons idolâtré l'organisation au détriment de l'individu, introduisant ainsi de force ce dernier dans des moules qui ne lui convenaient pas.

Le savoir est absolument nécessaire pour assurer la survie à la fois de l'individu, de la culture et de l'espèce. Seul l'homme ne grandit, ne mûrit et n'évolue que grâce au désir de savoir. On a trouvé le moyen de transformer l'une des activité humaine les plus enrichissantes qui soient en une expérience pénible, ennuyeuse, monotone, fragmentaire, étroite et abrutissante.

Nous, qui avons été formés par la culture occidentale, sommes convaincus de détenir la vérité que Dieu nous a communiquée par satellite, et tout ce qui ne s'y conforme pas n'est que superstition et déformation qui révèlent des systèmes de pensée inférieurs ou moins évolués. Et cela nous donne le droit de les délivrer de leur obscurantisme pour en faire nos égaux. L'éclatant succès que notre technologie a remporté sur le monde physique a aveuglé Européens et Américains sur les difficultés de leurs propre existences, et leur a donné un sentiment de supériorité totalement injustifié à l'égard de ceux qui n'ont pas atteint le même développement technologique. La science est notre nouvelle religion. Ses affirmations et ses rites ont, pour la plupart, valeur de dogmes.

Le système américain est implicitement très gratifiant pour ceux qui ont des facilités d'expression et d'élocution ainsi que pour ceux qui savent manier les chiffres, puisque rien d'autre ne paie. Aussi, les étudiants sont-ils souvent largués, surmenés, ou rejetés du système, non par manque de dons ou d'intelligence, mais par inadéquation de leurs talents particuliers avec le système.

Par leur nature même, les administrations n'ont ni conscience, ni mémoire, ni esprit. Elles ne servent que leurs intérêts propres, sont amorales et irrationnelles. Ce n'est pas l'injustice sociale mise sur le compte des leaders politiques qui causent les révolutions. C'est quand la bureaucratie se mue en une machine écrasante, inefficace, incapable de répondre aux besoins du public, que les gouvernements tombent.

Les paradigmes culturels font obstacle à la compréhension, parce que chacun de nous est doté par la culture de solides œillères, d'idées préconçues implicites et dissimulées qui contrôlent nos pensées et empêchent la mise à jour des processus culturels.
Il est impossible de dépasser sa propre culture, sans découvrir d'abord ses principaux axiomes cachés et ses croyances implicites sur ce qu'est la vie et la façon de la vivre, de la concevoir, de l'analyser, d'en parler, de la décrire et de la changer. Parce que les cultures sont des entités systématiques (composées de systèmes associés, dans lesquels chaque élément est en relation fonctionnelle et réciproque avec les autres éléments) qui sont fortement reliées au contexte, il est difficile de les décrire de l'extérieur. Une culture donnée ne peut être comprise simplement en termes de contenu et de parties. Il faut connaître l'agencement des parties en un tout, le fonctionnement des systèmes et des dynamismes principaux et la nature de leurs relations. Et ceci nous mène à un point capital : il est impossible de parler convenablement d'une culture uniquement de l'intérieur ou de l'extérieur sans se référer à une autre culture. Les personnes qui possèdent une double culture, ainsi que les situations de contacts culturels, augmentent les occasions de comparaison. Il existe deux autres situations qui mettent à découvert la structure cachée d'une culture : l'éducation des enfants, qui nécessite des explications, et l'écroulement des institutions culturelles traditionnelles tel qu'il se produit en ce moment. La tâche est loin d'être simple. Cependant, la compréhension de nous-même et du monde que nous avons créé, et qui à son tour nous crée, est peut-être la seule tâche vraiment importante que doive affronter aujourd'hui l'humanité.

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NI DIEU NI DARWIN

2005, Alawa.

Depuis plusieurs années, plusieurs chaînes de télévision (La 5, FR3, Animaux, Planète, Disney TV, Arte), un nombre important de périodiques récréatifs pour enfants, et plusieurs radios nationales (France inter, France info, France culture) diffusent des émissions dites « scientifiques » sur les êtres vivants, leur lutte pour la survie, leur combat pour la reproduction, et leur investissement dans la transmission de leurs gènes.

Mélange trivial d’anthropomorphisme, de fausses évidences, de spectaculaire violent et d’idéologie libérale (au sens «la loi du plus fort», ce discours, s’appuie sur une discipline fort en vogue, l’écologie comportementale, et se fonde sur le néodarwinisme qui se présente pour ses partisans comme la seule vérité universelle sur l’évolution du vivant et sur ses formes actuelles.
Drapé de la « bénédiction » de quelques scientifiques patentés ayant compris tout l’intérêt qu’ils pouvaient tirer à titre personnel et professionnel de cette reconnaissance médiatique, ces articles et ces émissions propagent à tout va un discours typiquement capitaliste réduisant l’histoire du vivant à une compétition féroce et sans fin entre des gènes avides de domination planétaire. Des termes comme « maximiser son succès reproducteur », « coût et bénéfice d’une stratégie », « investissement parental », « budget-temps », « capitalist breeder », « optimal foraging » fleurissent à longueur de discours tant dans les revues scientifiques de l’écologie comportementale (voir «Ecologie comportementale» de E. Danchin, L. A Giraldeau et F. Cézilly, aux Editions Dunod) que dans les émissions et les articles de vulgarisation sur le vivant. La vie et ses mécanismes réduits à un flux d’énergie et à une compétition entre gènes cyniques et calculateurs, voilà le monde tel qu’il fonctionne depuis l’apparition de la vie sur notre planète si l’on écoute les chantres du « monde génique » ! Un économiste (même marxiste, il en reste !) se trouverait là fort à son aise, mais de façon surprenante, très peu de scientifiques s’inquiètent de la grande convergence ainsi instituée entre la vision marchande du monde des humains et les lois de la nature. On voudrait expliquer à des enfants (de tout âge) que le capitalisme est « naturel » puisqu’il fonctionne de la même façon que la nature, que l’on ne s’y prendrait pas autrement. Il est à noter d’ailleurs que le monde scientifique fonctionne sur le même schéma.
Le succès reproducteur d’un scientifique se mesure aux nombres de publications qu’il a produit à l’issu d’une âpre compétition avec ses collègues scientifiques. Et de plus en plus, les thèmes de recherche sont définis en fonction des potentialités de publications de haut niveau que l’on peut espérer (lire l’opuscule de Bruno Latour (« Le métier de chercheur, regard d’un anthropologue » éditions INRA) qui parle de capitalisme scientifique et d’investissement du crédit que gagne le scientifique en faisant de « bons » articles dans de nouvelles alliances qui lui permettent de gagner encore plus de crédit). Comme dans l’entreprise existe des marchés porteurs, il existe en science des thématiques porteuses, c’est à dire garantissant des postes, des crédits et des carrières.

La remise au goût du jour des thèses créationnistes et autre mysticisme, grâce notamment au lobby protestant étasunien, offre aux tenants d’une vision «capitaliste» du vivant une nouvelle virginité. Alors que les impasses actuelles de la génétique apparaissent au grand jour (si les séquençages du génôme de plusieurs organismes _dont l’homme_ existent dorénavant, l’incompréhension générale persiste sur les mécanismes complexes liant les gènes au fonctionnement complexe des organismes (lire «Ni Dieu, ni gène» de J.-J. Kupiec et P. Sonigo aux Editions Seuil, ou «La fin du tout génétique» de H. Atlan aux Editions Inra) et que d’OGM en thérapie génique, on assiste à une course folle d’apprentis sorciers courant après leurs promesses frauduleuses de bonheur et d’immortalité par la science, l’opposition Dieu contre Darwin va générer une réduction totale du débat sur le vivant à une dualité fausse et stérile. Demain encore plus qu’aujourd’hui, qui critiquera le néodarwinisme et ses prétentions d’explication synthétique de l’évolution se verra taxé de créationnisme aigu. Qui proposera de nouvelles hypothèses pour expliquer des mécanismes biologiques déterminant les formes actuelles du vivant et ses modes d’organisation devra sous peine d’anathème choisir l’un ou l’autre camp !
Et pourtant, bien d’autres alternatives intéressantes (fascinantes ?) existent depuis les théories de l’autopoièse (lire « L’arbre de la connaissance » de H. Maturana et F. Varela chez Addison-Wesley) et de l’auto-organisation des formes (lire « Forme et croissance » de D’Arcy Thompson aux éditions de Seuil et « How the leopard changed its spots » de B. Goodwin chez Charles Scribners’s sons) jusqu’à celles de l’enaction (lire « Invitation aux sciences cognitives » de F. Varela aux éditions du Seuil) et de l’exaptation (lire « Exaptation - a missing term in the science of form » de S.J. Gould et E. Vrba dans Paleobiology Vol. 8). Mais entre un « designer intelligent » et des « gènes égoïstes », entre deux vérités absolues et définitives, il n’y a plus de place pour la raison première de l’activité scientifique : s’interroger de façon ouverte et non sectaire sur le monde pour mieux le comprendre.

Actuellement, plusieurs mails circulent dans le milieu scientifique hexagonal appelant à faire pression sur la chaîne Arte pour qu’elle ne diffuse pas une émission présentant « la théorie révolutionnaire de l’engrammation ». Aux dires des auteurs des mails, il s’agit de créationnisme déguisé et de scientifiques suspects financés par une fondation religieuse. La riposte proposée par ces mails est de demander la déprogrammation de l’émission, et le conseil donné est de ne pas parler de créationnisme et de donner l’impression d’appels indépendants. Les auteurs du mail se targuent d’avoir par cette technique put faire annuler une table ronde sur un sujet voisin à Grenoble. Belle démonstration de la pratique de la science ouverte au débat, objective, et transparente. Car au fond, cestenants d’un Darwinisme total et définitif utilisent les mêmes armes que les prêtres et bondieusards d’antan : la censure et la falsification. Plus désolant encore, sans nul doute pour diaboliser encore plus la chose, ces vrais scientifiques « objectifs » n’hésitent pas à glisser le mot « nazi » dans leur texte, affirmant qu’un des auteurs de la théorie de l’engrammation traite les rationalistes de nazis. On connaît le procédé, mais on le pensait réservé aux politiciens sans scrupule.

Peut être sommes-nous aujourd’hui à la veille d’une nouvelle bataille de clocher, à moins qu’il ne s’agisse d’une guerre de religion. Dès lors, que nous soyons les sujets dociles d’un « dieu despote » ou les « simples véhicules fugaces et futiles de gènes guerriers et calculateurs », il nous faudra accepter d’être les anonymes sujets d’un monde qui nous excède et nous (pré)détermine. D’aucuns pourront toujours se risquer à mettre en doute la prétention de la synthèse néodarwinienne de tout expliquer, ils seront alors rejetés au rang d’ignares et de dévots. D’autres pourront tenter de proposer des mécanismes explicatifs de l’évolution faisant l’économie d’un déterminisme génétique fort, ils seront montrés du doigt pour parjure scientifique.
On aurait tendance à proposer la relecture de vieux ouvrages tel que «La structure des révolutions scientifiques « de T. Kuhn (Editions Champs Flammarion) ou «Autocritique de la science» de A. Jaubert et J. M. Levy-Leblond (Editions Seuil). On aurait envie de demander aux néodarwiniens quels sont leurs liens via les OGM et la thérapie génique avec l’industrie pharmaceutique et l’agro-alimentaire. On aurait presque l’audace de leur demander pourquoi la mise en doute de la théorie de « la sélection du plus apte » est interdite. On aura surtout la sagesse de ne pas tomber dans le piège qui consiste sous couvert de « vérité scientifique » à substituer la censure au débat. Et puis avant tout, entre deux totalitarismes de la pensée, on ne choisit pas. La vie, sa richesse, sa diversité et la soif de savoir de l’homme finissent toujours par échapper aux dogmes.
Salutations libertaires

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DÉPHASAGE, La machine à réduire

systémique, constructivisme radical, situationnisme Lukas Stella, 2002
(extrait de la brochure "Abordages informatiques")

"La réalité est affaire de foi." Gregory Bateson - Convention of communication

La cérémonie funèbre achève sa représentation. La pub mégalo crie victoire !
C’est alors que l’info s’affaire à liquider la mémoire et que les bouffonneries politiques jouent aux gentils animateurs. La population râle et tire sur son sort, ainsi la réalité entreprise ramasse les dividendes. C’était écrit dans le programme.
Cette croyance mystique, qui consiste à croire que tout est déterminé par une cause permettant une prédiction de son effet, fige tout processus vivant dans un ordre de choses préconçues. Cette pensée dominante, réduite à la logique informatique du principe de causalité, détermine nos perceptions en imposant, comme étant la seule possible, une interprétation du monde à partir des composants supposés le constituer; croyance réductionniste fondée sur la présupposition qu’on peut expliquer n’importe quel phénomène en le réduisant à ses parties. Ce découpage qui tranche dans le vif, impose ses séparations de toutes parts, convaincu qu’aucune interaction ne peut changer ses règles du jeu. Cet obscurantisme généralisé, basé sur la séparation mystique de l’esprit et de la matière, est l’acceptation sans condition d’une conception schizophrénique d’un homme fragmenté.

Cette croyance en la causalité part d’une supposition que l’on croit vraie, créant ainsi la réalité que l’on a supposée au départ. Cette réalité inventée de la sorte devient réalité “réelle”, c’est-à-dire indiscutable, seulement si le sujet qui invente croit à son invention. Quand l’élément de foi ou de conviction aveugle manque, alors aucun effet ne se produit. Une prédiction que nous savons être seulement une prédiction ne peut plus se vérifier d’elle-même. La possibilité de faire un choix différent et de désobéir existe toujours. Saisir cette possibilité peut nous libérer de cette logique restrictive, soumission aliénante à l’ordre des choses tel qu’il est.

Méfions-nous de nos croyances car elles nous sont inconnues. Elles conditionnent nos perceptions et nos actions, malgré nous, comme quelque chose de naturel. Leurs systèmes de contrôle demeurent complètement inconscients aussi longtemps que le programme se déroule comme prévu. Nos croyances définissent pour nous l’expérience en raison de leurs prétendues perfections. Nos croyances sont des vérités droites auxquelles tout le monde doit se soumettre, nous transformant en dictateur fanatique.
Elles se contredisent en se renforçant par opposition mutuelle. Mais quand on s’aperçoit que ce sont nos croyances qui nous font croire que tout est ainsi et pas autrement, et que l’ordre des choses est tel quel, bloqué et sans issue ; c’est alors que l’invention personnelle peut émerger, s’auto-construisant dans la dimension situationnelle d’une vie sociale en mouvement, renversant le contexte restrictif de l’état de choses, en le décalant dans les nouvelles perspectives d’un jeu subversif. La chute de la dictature économico-financière est inévitable. Les multi-milliardaires et leurs larbins finiront par payer la misère qu’ils produisent à grande échelle.

Les fluctuations et mouvances des incertitudes qui se cherchent, font généralement peur aux pensées objectives, reflets d’un monde qui réalise ses sujets comme objets propres à l’échange lucratif. La certitude que la réalité est unique et vraie, ne serait qu’une croyance fondée sur des incertitudes. Ceci peut paraître insoutenable à un spécialiste du savoir, agrippé à ses certitudes objectives, expert servile de la pensée séparée de son histoire propre. Prétentions doctrinaires à suivre servilement, les vérités uniques sont totalement séparées des expérimentations du vécu incarné dans sa dérive situationnelle. Ces vérités prétentieuses sont compétitives et guerrières, elles s’affrontent et se marchandent, se consument par consommation. Nous n’avons pas de directive juste à imposer comme contrainte réductionniste. L’anti-autoritarisme n’est pas une étiquette flatteuse, mais une pratique expérimentale essentielle. Nous construisons notre autonomie loin des dictateurs de la pensée parfaite, loin des prédicateurs de la vérité absolue, en inventant, dans le cours des hasards désirés, des incroyances d’où émerge un vécu qui a oublié ses habitudes réductrices.

La volonté de changement ne suffit plus. La recette idéale repose sur la croyance d’avoir trouvé la vérité, l’unique, en dehors de tout contexte. Ce mythe s’accompagne de la mission de prêcher la vérité afin de changer le monde, avec l’espoir qu’elle soit reconnue par le plus grand nombre d’adeptes. Ceux qui ne veulent pas se convertir à ce point de vue deviennent obligatoirement de mauvaise foi, c’est-à-dire de croyance maléfique et il s’agit de les exterminer pour le bien de l’humanité. La solution au problème du changement passe par le rejet du choix d’une solution. Au lieu de chercher une solution efficace, il s’agit de chercher un problème qui corresponde aux actions possibles. Ainsi la situation se décale dans un contexte élargi à une perspective de changement, dans un jeu à rebondissements situationnels. Sans fondement objectif, ce changement spontané ne produit pas de prise de conscience, mais dérive dans des imprévus en synchronie situationnelle, sortant du cadre de référence problématique, libéré de la contrainte d’une solution réaliste autoritaire.

Les connaissances d’une pensée incarnée dans sa situation vécue, ne sont pas des affaires de spécialistes. Elles concernent bien chacun dans sa dérive structurelle avec les autres, construisant ainsi de nouvelles perspectives, libéré des certitudes restrictives.
L’autonomie retrouvant sa propre nature, suscitant de nouvelles possibilités, ne peut en aucun cas s’imposer, pour se répandre, comme une vérité à laquelle doivent se soumettre les incrédules. Vivre le présent dans son histoire continue, consiste plus à lâcher les prises de nos certitudes figées qu’à se battre contre les objets de nos représentations.
Ils’agit en fait de construire des situations libératrices à partir de propositions d’un futur possible. Ces hypothèses ne sont que des possibilités désirées parmi tant d’autres. Elles ne peuvent donc pas être assimilées à une prédiction ou une utopie qui nécessiteraient une croyance aveugle, sans failles et sans autres issues éventuelles. L’expérience pratique et active de ce qui peut arriver, de telle sorte que le nombre des choix possibles soit augmenté, compose un vécu engendreur de libertés, nécessaire à tout changement radical, dans une période où les pressions réductionnistes du spectacle intégré affichent l’image du paradis virtuel de la dictature économico-financière. L’action effectuée selon les hasards des désirs pressants, modifie les sujets dans leurs agissements communs, ce qui reconstruit leurs rapports mutuels ainsi réappropriés. C’est alors qu’en inventant des incroyances pratiques, en synchronie avec d’autres, on peut réaliser un changement des situations vécues. Il me semble que, seules des assemblées générales à l’initiative des populations, s’organisant spontanément un peu partout, pourront rendre à chacun le pouvoir sur sa propre vie dans l’émergence de multiples dérives libertaires.

Ce texte n’a pas la prétention de s’imposer comme le déclic éclairé d’une vérité objective qu’il faut accepter, mais il s’inscrit dans une situation complexe et confuse comme un point de vue situé obstinément et passionnément dans un changement radical de perspective. La croyance en la réalité vraie et unique créée par le spectacle est totalement séparée des mondes expérimentaux du vécu. Lorsque l’on ne croit plus au miracle informatique livré par la publicité, la magie n’opère plus, elle devient grotesque et surtout insupportable. Il est alors prudent de ne pas supporter.
Les plaidoyers publicitaires en faveur de la nouvelle communication contrôlée par ordinateurs ne sont plus guère crédibles.

La croyance religieuse au spectacle des objets calculables et cumulables s’effrite par endroits à l’envers du décor, et certains s’aperçoivent qu’on voudrait nous faire croire qu’il n’y a plus d’autres choix, que tout ailleurs est bloqué et sans issue.
Au cours de leurs dérives, certains hérétiques s’abandonnent à rêver et inventent des incroyances situationnelles, car quand plus rien n’est vrai, tout devient possible.

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DE L'ORIGINE DES ESPÈCES PAR VOIE DE LA DÉRIVE NATURELLE

Humberto Maturana, Jorge Mpodozis Humberto Maturana, Jorge Mpodozis, 1992 (extraits).

Etant donné qu'un être vivant est un système qui se réalise constitutivement suivant une dérive structurale, le domaine d'existence, ou niche, de l'être vivant change avec lui, de sorte qu'il ne préexiste pas à sa réalisation dans le contexte où il est distingué par l'observateur.

L'environnement ou ambiance où émerge l'être vivant au moment d'être distingué par l'observateur n'est pas déterminé par l'être vivant, qui ne fait que se rencontrer avec le milieu dans la niche écologique, mais est déterminé par le regard de l'observateur.
L'observateur induit la niche, ou domaine d'existence, de l'être vivant comme la partie du milieu avec laquelle l'être vivant se rencontre de fait à chaque instant de sa vie. Par conséquent, la niche, ou domaine d'existence, n'est pas caractérisable indépendamment de l'être vivant qui la constitue.

Ni le milieu ni la niche ne préexistent à l'être vivant qui les occupe et que, durant la dérive structurale d'un être vivant, l'être vivant et le milieu changent nécessairement ensemble congrûment, dans ce qui de fait est une codérive. Dans ces circonstances, il est fondamental de distinguer entre ce que l'observateur décrit du milieu dans lequel il a trouvé un être vivant et ce que ce dernier trouve en se réalisant dans un tel milieu. Cette distinction est essentielle pour comprendre l'histoire du changement des êtres vivants dans le devenir de la biosphère. Ne pas faire cette distinction conduit à confondre ces deux domaines en attribuant à l'action des êtres vivants des phénomènes qui appartiennent seulement aux descriptions de l'observateur et vice-versa, ce qui serait une erreur dans la démarche explicative.

Lorsqu'un organisme se réalise, diverses entités ou systèmes se coréalisent avec lui dans le processus de son vivre comme système autopoïétique; ces entités ou systèmes sont définis par des organisations distinctes, et, en conséquence, avec des domaines d'existence différents qui s'entrecoupent dans la dynamique structurale de cet organisme. Ces entités ou systèmes distincts ont des dynamiques structurales entrecroisées nécessairement distinctes, ainsi que des dérives structurales à leur tour différentes, bien qu'elles ne soient pas totalement indépendantes, puisque, grâce à l'intersection structurale où elles se trouvent, des changements dans la structure de l'une peuvent aussi donner naissance à des changements structuraux dans l'autre.

Ce qu'un observateur appelle sélection en observant le résultat historique de la dérive naturelle, est en fait le résultat d'un processus systémique qui n'est dirigé par aucune force ni pression.

La notion de sélection naturelle est utilisée dans le discours biologique comme si elle constituait le mécanisme générateur du changement évolutif. Nous pensons qu'il s'agit là d'une erreur conceptuelle ou d'une évocation trompeuse. Le mécanisme qui donne naissance à une survie différentielle dans le devenir des populations d'êtres vivants n'est pas un processus sélectif, mais une dérive phjlo génique. La sélection, à laquelle l'observateur fait allusion en parlant de sélection naturelle, est le résultat de la survie différentielle à laquelle donne naissance la diversification de lignées dans la dérive phylogénique, et non son moteur, sa cause ou son mécanisme génératif. La diversification des lignées ne se déroule pas en termes compétitifs dans une survie des plus aptes, mais dans le fil d'une réalisation individuelle de la vie de celui qui est apte, ou organisme qui conserve organisation et adaptation.
Ce qu'on connote en parlant de sélection naturelle est le résultat d'une survie différentielle que voit un observateur en comparant différentes classes de phénotypes ou de génotypes, en des moments historiques distincts, dans des ensembles d'organismes en dérive et codérive structurale ontogénique et phylogénique.

Nous avons montré que le phénomène de l'hérédité, par son mode de constitution, ne dépend d'aucune structure moléculaire particulière, mais survient dans une dynamique interactionnelle systémique. L'hérédité comme phénomène systémique opère comme un facteur qui guide le devenir transgénérationnel de chaque classe d'être vivant, en bornant la conservation des processus moléculaires qui rendent possible le caractère historique (changement avec conservation) du changement structural des êtres vivants qui surgissent dans la reproduction de l'autopoïèse.

L'histoire des êtres vivants se serait déroulée comme une dérive phylogénique naturelle, avec la formation spontanée de nombreux types distincts d'unités composées dans de nombreux domaines différents, suivant des codérives ontogéniques et phylogéniques qui se seraient entrelacées de nombreuses manières différentes.

L'indépendance des dynamiques structurales du phenotype ontogénique et du milieu dans lequel il se réalise fait que le cours temporel de diversification des lignées est en principe indépendant du milieu qui les contient, même s'ils sont en corrélation dans une codérive. De plus, puisque la niche ne préexiste pas à sa réalisation et que la conservation d'un phénotype ontogénique est un phénomène systémique, dans la conservation d'un phénotype ontogénique peut avoir lieu la conservation des conditions du milieu qui permettent la réalisation de sa niche, et par conséquent l'invariance prolongée de sa lignée tandis que changent d'autres lignées. C'est pourquoi les rythmes de dérive phylogénique peuvent être nombreux, et indépendamment des rythmes rapides ou lents.

L'évolution en tant que dérive phylogénique naturelle n'a pas de finalité et ne suit aucune direction préétablie.

Le changement de perspective de notre position consiste à réaliser que la directionnalité du cours de la dérive phylogénique naturelle résulte de la conservation d'un phenotype ontogénique (mode de vie), sous conditions de conservation de l'adaptation, et certainement pas d'un processus de sélection génétique dans un champ d'adaptation variable.

Le fait que la conservation d'un phénotype ontogénique dans la dérive phylogénique soit un phénomène systémique propre à la conservation d'une certaine dynamique de relation entre l'être vivant et le milieu, aboutit à ce que, lorsqu'il y a intersection de phénotypes ontogéniques dans la réalisation d'un être vivant, ceux-ci ont des dérives phylogéniques qui se déroulent de manière fondamentalement indépendante bien qu'entrelacée. Quand ceci se produit, les dérives phylogéniques de tels phénotypes ontogéniques se déroulent de manière indépendante parce que chacun d'eux existe dans un domaine relationnel différent. En même temps, ces mêmes dérives phylogéniques se déroulent de manière entrelacée parce que toutes se constituent et se réalisent à travers la conservation reproductive de l'autopoïèse qui les transporte.

L'histoire évolutionniste des êtres vivants, est l'histoire de la conservation de l'autopoïèse dans la reproduction séquentielle d'unités opérationnellement indépendantes bien qu'existant en codérive.

L'histoire des êtres vivants est un phénomène systémique dans lequel, au moins avec le surgissement des êtres vivants, la réflexion sur la vie devient partie du vivre et de sa dérive.

La sélection naturelle est un résultat, et non un mécanisme génératif.

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L'AUTOPOIESE

autopoiese - Maturana Inventin, 2006.

La nouvelle définition de la vie, telle qu’elle a été élaborée par le neurobiologiste Humberto Maturana, est l’autopoïèse (auto = soi, poiesis = faire, autopoiesis = faire soi-même, s’auto-produire, se créer soi-même).
Selon l’opinion que nous avons de la biologie marquée par le Darwinisme, un être vivant ne survit que s’il s’adapte le plus parfaitement possible à son environnement. Il dépendrait donc totalement d’un monde extérieur objectif. Pour Maturana, par contre, cette « réalité objective » n’existe pas : si les conditions fondamentales de la vie sont remplies, les systèmes vivants –appelés « machines non triviales » par Heinz von Foerster – y compris les êtres humains, peuvent créer leur monde à leur guise, au lieu de ne réagir qu’à ce qui existe déjà. Le sujet participe donc de manière déterminante à la création de sa réalité qui n’est objective qu’en apparence. Maturana a découvert un modèle systémique des processus vitaux élémentaires ainsi que des processus grâce auxquels nous accédons à des connaissances. Grâce à ce modèle, la vision du monde des biologistes, ainsi que notre compréhension du monde qui nous a été transmise, est révolutionnée radicalement. Il nous permet de comprendre que la coopération, et non la concurrence, est la base de tous les processus de vie. Le monde dans lequel nous vivons est un monde que nous construisons ensemble dans un processus de connaissance.

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LE RÊVE DE LA RÉALITÉ, Heinz Von Foerster et le constructivisme

le rêve de la réalité, Heinz Von Foerster et le constructivisme, Lynn Segal 1988, Lynn Segal.

Le constructivisme de Heinz von Foerster traite essentiellement de deux thèmes liés l'un à l'autre: d'une part, il cherche à comprendre comment nous connaissons ce que nous connaissons et, d'autre part, il se préoccupe constamment de l'état actuel du monde dans lequel nous vivons, et de son humanité. Pour le constructiviste, les rêves de la raison révèlent un dénominateur commun présent dans notre langage et notre logique c'est la volonté que ce que nous appelons "réalité" ait une certaine allure et une certaine forme. Cette volonté a plusieurs dimensions.
D'abord, nous voulons que la réalité existe indépendamment de nous qui l'observons. Ensuite, nous voulons que la réalité puisse être découverte, qu'elle se révèle à nous; nous voulons connaître ses secrets, c'est-à-dire savoir comment elle fonctionne. Nous voulons aussi que ces secrets obéissent à des lois, pour que nous puissions prédire et finalement contrôler la réalité. Enfin, nous voulons des certitudes: nous voulons que ce que nous avons découvert de la réalité soit vrai.

Une fois qu'un concept a été construit, il est immédiatement extériorisé de telle façon qu'il apparaît au sujet comme une propriété de l'objet, donnée par la perception et indépendante de l'activité mentale du sujet. C'est la tendance qu'ont les activités mentales à devenir automatiques, et leurs résultats à être perçus comme extérieurs au sujet, qui engendre la conviction qu'il existe une réalité indépendante de la pensée.

Le constructivisme radical met en question cette volonté au sens où il se charge de la tâche impopulaire de détruire la croyance fantasmagorique en l'existence d'une réalité objective. Les constructivistes affirment qu'il n'y a pas d'observations c'est-à-dire ni données, ni lois de la nature, ni objets extérieurs - indépendantes des observateurs qui les font. La scientificité et la vérité de tous les phénomènes naturels sont des propriétés de celui qui les décrit, non pas de ce qui est décrit. La logique du monde est celle de la description du monde.
Pour ceux qui regardent à travers la lentille de son épistémologie, le constructivisme définit les limites de ce que nous pouvons connaître. Toutefois, le principal but du constructiviste n'est pas de critiquer les épistémologies traditionnelles mais de rendre compte des processus de cognition - l'ensemble de nos facultés mentales - sans supposer l'existence d'une réalité indépendante.

Les constructivistes affirment que, pour connaître le monde, nous devons commencer par nous connaître nous-mêmes, les observateurs. Là est le dilemme. Nous n'avons pas la même conception de l'observateur que la plupart des biologistes, psychologues, neurophysiologistes, etc. Leurs méthodes scientifiques traditionnelles séparent l'observateur de ses observations, et interdisent de prendre en compte la réflexivité afin de préserver l'objectivité. Mais, pour comprendre la perception, l'observateur doit être capable de se connaître lui-même, c'est-àdire sa propre faculté de perception. Ainsi, contrairement aux scientifiques et philosophes traditionnels, les constructivistes prennent en compte la réflexivité et la récurrence. Et, puisque tout discours scientifique est langage, le constructivisme a aussi pour but de formuler une épistémologie qui rende compte de la façon dont nous créons le langage.

La conception constructiviste du monde est potentiellement libératrice, au sens où elle permet à ceux qui l'adoptent d'exploiter leur potentiel créatif. Cette conception rejette la croyance en une seule réponse à l'exclusion de toute autre. La multiplicité des choix garantit qu'un système est adaptable, et, pour ce qui concerne les êtres humains, qu'il est sain. L'impératif éthique de von Foerster, c'est : « Agis toujours de manière à augmenter le nombre des choix possibles », et son impératif moral : « A va mieux quand B va mieux. » Pour le constructiviste, la vie est un jeu à somme non nulle les joueurs gagnent tous ou perdent tous. La condition sine qua non de toute vie sociale n'est pas la compétition mais la coopération. Mais le prix d'une telle conception du monde, c'est qu'il faut remplacer la notion d'objectivité par celle de responsabilité.

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LE RETOUR DU GRAND MÉCHANT LOUP

grand mechant loup 2006, Paul.

En mai 2003, lors d'un repas offert aux intervenants d'un colloque, un professeur de l'université d'Iowa, m'avait demandé ce que je pensais de la guerre en Irak, où venait de se terminer l'offensive généralisée. Je lui ai répondu en substance :

« Il y a une possibilité qu'à ma connaissance aucun journaliste ni commentateur n'a mentionnée : c'est que, pour certains des conseillers de M. Bush, l'objectif serait de provoquer l'arrivée au pouvoir des islamistes dans la région, de façon à démontrer l'incompatibilité entre l'islam et la démocratie.
- Ce ne serait pas un peu trop machiavélique ?
- J'y ai bien pensé. Alors pourquoi pas l'un des conseillers du président ? »

A moyen terme, l'intérêt d'une telle stratégie serait de reconstituer le « Monde Libre » comme force dominante, union d'intérêt que deux guerres mondiales avaient aidé à constituer. La guerre, c'est-à-dire l'industrie de l'armement et l'approvisionnement en pétrole. La puissance économique des États-Unis, on le sait, s'est assise sur l'économie de guerre. Les intérêts financiers dominants qui influent en sous-main l'orientation de sa politique internationale y sont liés. Cela explique sans doute que, depuis 1945, les USA n'ont pratiquement jamais cessé d'être en guerre (en Corée, au Vietnam, et ailleurs). Jamais les Américains ne gagnent autant que lorsqu'ils dépensent la richesse du monde dans des conflits aussi meurtriers qu'inutiles. Chaque munition gaspillée est un appel d'air vers la machine de production et, partant, une entrée de billets verts dans les escarcelles des actionnaires.

Il ne faut pas oublier la première des guerres qui a construit ce qu'on appelle l'Amérique : la guerre d'extermination des peuples qui vivaient alors sur le continent. C'est dire que la démocratie américaine, comme celle d'Australie et de tous les pays qui ont émergé sur le « nouveau continent », est fondée d'abord sur la spoliation. Pour des conquérants venus de pays où la propriété de la terre était la première richesse (« pas de seigneur sans terre et pas de terre sans seigneur », disait l'adage médiéval), prendre les terres sans propriétaire où vivaient les gens n'était pas vraiment une forfaiture. Les en chasser par la force, ou même les éliminer physiquement, pas vraiment un crime. Car ces conquérants chrétiens avaient un sens étrange de la justice, dont les valeurs ne concernaient que les gens « civilisés », c'est-à-dire eux. Les autres, fallait-il en parler comme d'êtres humains ? La question se posait, et bien des porteurs de flingues n'attendaient pas les bénédictions des prêtres pour régler physiquement le problème. Tout le monde a vu un jour l'un de ces westerns où des bandits trafiquants organisent de vrais massacres pour les attribuer aux « indiens » dont ils veulent voler les biens ou les terres. On les arme, on les provoque, on fait croire qu'ils sont dangereux, et on organise avec la populace des expéditions punitives. La combine est aussi vieille que le pouvoir.

Le deuxième pilier de la démocratie américaine a été le massacre des ouvriers révolutionnaires. Encore aujourd'hui, aux USA, les grèves se règlent souvent militairement par l'intervention de la milice. Car le « monde libre » se mesure à deux valeurs : l'économie de marché (autre nom de capitalisme) et la démocratie représentative. En menaçant la première, les mouvements ouvriers veulent aussi remplacer la seconde par la démocratie des conseils. Rien n'épouvante plus les porteurs d'action. On a donc éliminé la révolution prolétarienne avant qu'elle ne se produise. C'est ce que rappelle l'anniversaire du premier mai.

Partant de là, lorsqu'en 1917 le prolétariat russe a menacé à la fois l'économie de marché et la démocratie représentative, le « monde libre » s'est allié pour envoyer des troupes attaquer les « rouges » et ainsi aider le nouveau pouvoir bolchevik à contrôler militairement la situation insurrectionnelle. Devant cette agression, les ouvriers révolutionnaires, notamment les marins de Cronstadt, ont suspendu l'instauration de la démocratie des conseils pour aider à chasser les envahisseurs « blancs », et se sont fait ensuite massacrer par l'armée rouge. D'où soixante-dix ans de dictature et de capitalisme d'Etat.

C'était à la fois une tragédie et une aubaine pour les capitalistes : tragédie de perdre un aussi gros marché que celui de l'empire russe, et aubaine de reconstituer avec l'URSS un Grand Ennemi de la civilisation (une fois Hitler vaincu, Staline a pris la relève dans la peau du Grand Méchant Loup). L'affaire n'était pas mauvaise non plus d'utiliser les soviétiques comme épouvantail. A partir de là, « communiste » et « barbare » sont devenus synonymes. Tout ce qui pouvait s'opposer à ces ennemis de la civilisation était du pain béni. Massacres, trahisons, dictatures diverses, crimes en tous genres, ont jalonné la juste lutte du « monde libre » contre le « péril rouge ». Car d'avance, dans la lutte sans merci de Saint-Michel contre le Dragon, tous les coups étaient sanctifiés.

Mais le capitalisme a un besoin vital d'accumuler et les espaces vierges lui font horreur. Tous ces territoires sous contrôle soviétique étaient autant de manques à gagner. Lorsque se sont effondrés le mur de Berlin, puis l'URSS, George Bush (père) a déclaré : « Nous avons gagné la guerre froide ». Certes. Mais ils ont perdu leur Grand Ennemi.

Comment être les chevaliers du Bien, s'il n'y a plus de serviteurs du Mal ? Tout l'équilibre du capitalisme libéral reposait sur son antinomie présumée avec le « communisme ». Il fallait absolument recréer une situation de fracture pour reconstruire l'essentiel de l'économie de guerre qui garantit aux USA le leadership mondial dans l'économie de marché. C'est là que Saddam Hussein est arrivé à point nommé, en envahissant le Koweit (peut-être même de machiavéliques analystes le lui ont-ils conseillé). Du jour au lendemain, son armée a été promue « troisième force militaire au monde », et la nécessité de la guerre est apparue comme vitale. Grâce aux rodomontades de celui qui se prenait pour la réincarnation de Nabuchodonosor, on a reformé l'alliance du « monde libre ». L'objectif n'était évidemment pas d'éliminer le Tyran, mais d'en faire un épouvantail. George Bush l'a donc laissé en place. Trop utile, le fanfaron, en habit de Grand Méchant Loup.

Le dindon de la farce ne comprend jamais quel rôle il joue. De fait, Saddam Hussein s'est cru victorieux parce que toujours en place et que Bush avait été battu aux élections. Il a continué a remplir sa fonction d'épouvantail. Tant et si bien que Bush le fils, héritant à retardement du fauteuil de son père à la Maison Blanche, a repris le flambeau du Chevalier du Bien en lutte contre l'Empire du Mal (histoire à peine inspirée des scénarios vaguement scientologues de Lukas). Cette fois, il fallait renverser le Tyran, dont les « ambitions démesurées » menaçaient la paix du « monde libre ». On lui a inventée des armes terribles, que le nigaud, trop heureux de faire encore peur, ne niait pas posséder. Incroyable mais vrai, il pavanait encore devant ses soldats et des caméras de télévisions, quand les forces américaines avaient déjà pris l'aéroport de Bagdad. Tant il est vrai que, jusqu'au moment où il tombe dans la marmite, le dindon croit qu'il est le roi.

Mais quel était l'objectif ? Faire de l'Irak un état américain? Contrôler sa production de pétrole ? Certes non. Car alors où se serait trouvé l'Empire du Mal ? Il faut un Grand Ennemi à Saint-Michel Debya. Il n'y en a pas ? On va l'inventer. On va faire un « Grand Moyen Orient », depuis le Maroc jusqu'à l'Afghanistan, et on va faire basculer cet immense territoire dans une idéologie ennemie du « monde libre ». Et comme il faut un chef aux méchants, et que le territoire n'existe pas encore, on va en fabriquer un à partir des marionnettes que l'on a sous la main.

Parmi les « amis » des Bush (c'est-à-dire les gens avec qui ils ont des intérêts communs), il y a notamment la famille Ben Laden, richissimes investisseurs saoudiens qui placent leur argent dans les mêmes entreprises que le clan au pouvoir aux USA. Dans cette famille, un vilain petit canard a déjà été utilisé par la CIA pour combattre les « communistes » en Afghanistan. En fait, le projet d'Oussama était de prendre le pouvoir à Ryad. Lorsque Saddam a occupé le Koweit, il a proposé au Roi d'Arabie Saoudite de revenir avec ses troupes d'Afghanistan pour l'en chasser, offre pernicieuse poliment écartée par le roi. Son idéologie était floue ? On allait lui donner corps en la faisant passer pour une doctrine mondiale opposée en tous points à la « démocratie ». Quelques années de propagandes savamment orchestrées sur tous les médias du « monde libre » ont ainsi fait apparaître un nouveau spectre pour hanter le monde à la place du « communisme » moribond : on l'a nommé « islamisme » (il est remarquable que ce mot n'existe pas en arabe).

Exit Saddam comme ennemi public n°1, et voici l'arrivée du nouveau chevalier noir : Oussama Ben Laden. En rien de temps, il est passé de l'ombre à la célébrité. On lui offert la parole, par El Jezira interposée, et le Grand Ennemi a trouvé un visage. Mais les discours moralistes et quelques attentats en Afrique ne sont pas suffisants pour créer un état de guerre. Il faut quelque chose comme un choc. Les Japonais l'avaient fait à Pearl Harbour, les « terroriste islamistes » devaient pouvoir le faire à leur tour. Alors on les a surveillés (de drôles d'Israéliens ont été repérés autour des aérodromes où s'entraînaient les pilotes saoudiens qui ont conduit les opérations du 9-11), on les a sans doute laissés préparer leur coup (de nombreux documents montrent que la CIA et la NSA ont été prévenues), et, semble-t-il selon les informations divulguées depuis, on a organisé la réussite de leur sale coup au-delà de ce qu'ils espéraient. Après que les avions détournés par les commandos aient percuté les Twin Towers, on aurait aidé les tours, préalablement minées, à s'effondrer (y compris une troisième, la n°7, dont on suppose qu'elle abritait la logistique de l'opération). Grâce à cette victoire épouvantable de Ben Laden, le Grand Ennemi a enfin des dents. Il a même une organisation : El Qaida est devenu à la place du Kremlin l'Etat Voyou central qui manquait à l'Empire du Mal. Il s'agit, non pas d'un complot, mais d'une manipulation d'Etat .

L'économie de guerre est relancée. Les actionnaires de Halliburton, Carlyle, et consors se frottent les mains. Il faut maintenant construire le Grand Moyen Orient à la solde des islamistes. Qu'à cela ne tienne, on connaît la méthode : on va faire des amalgames. Comme autrefois, toute revendication de liberté hors des rails occidentaux était taxée de « communiste », donc d'alliée du diable, aujourd'hui tout ce qui revendique l'islam sera attribué à la volonté destructrice du Grand Ennemi. On va utiliser les médias pour souligner chaque attaque contre l'islam (de façon à justifier la colère des musulmans) et transformer en agression « islamiste » chaque acte violent commis de la part de gens supposés musulmans. Les actuels dictateurs qui gèrent les États musulmans, tenus en bride par ceux qui les financent, seront les nouveaux dindons : ils organiseront eux-mêmes, de peur d'être « débordés », les manifestations que les médias mettront en avant pour prouver au monde la menace venant de chez eux. Avant 1991, le « péril intérieur », c'était les « communistes », forcément inféodés à Moscou. Aujourd'hui, ce seront les « musulmans », forcément inféodés aux terroristes. Porter un fichu à la mode d'autrefois sera perçu comme brandir un drapeau et toute action impliquant des musulmans sera montrée du doigt comme révélateur de la situation de guerre. Le pire dans cette histoire est que de vrais bandits, intéressés à prendre le contrôle de ce futur Grand Moyen Orient, se feront les alliés des conspirateurs américains en devenant vraiment des « terroristes ». Mais c'est comme d'habitude : le terrorisme vient toujours de l'Etat.

En déclarant la « guerre au terrorisme », on veut évidemment remettre à flot la « stratégie de la tension » qui avait si bien fait ses preuves à l'époque de la « guerre froide ». Pour que l'état de guerre soit permanent, il faut que jamais on ne se sente en paix. Cela veut dire : 1) agir sur les médias pour que tout événement susceptible d'entretenir la tension soit mis en avant – 2) prévenir sans cesse des dangers afin de maintenir un climat d'insécurité. L'article d'un certain Redeker intitulé Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre ? (in Le Figaro, 19 septembre 2006) est un exemple type du genre de discours destiné à nourrir la tension. Si ce monsieur n'est pas déjà appointé par les services de propagande américains, il devrait en faire la demande. Il en va de même pour tous les journalistes qui, dès qu'un quelconque fait divers met en scène des musulmans, soulignent l'appartenance des protagonistes à l'islam. Cette manière de faire ressemble aux campagnes antisémites de la première moitié du vingtième siècle (y compris dans la façon de caricaturer l'islamiste type). Les mêmes haines nourrissent les mêmes porcs.

Le pire, espère-t-on, est derrière nous. Car rien n'indique que cette stratégie soit payante. La tendance au fascisme imprimée par l'équipe Bush à la gouvernance des États-Unis n'est pas assurée de son avenir. Les gens ne sont pas si stupides que ça. Même Saddam Hussein, piégé comme un rat, a prédit aux envahisseurs américains qu'ils s'enliseront dans le désert : il sait bien, le bougre, que les gens du désert sont comme les dunes, imprévisibles. Construire un projet avec eux tient souvent du mirage. On ne bâtit pas des empires sur du sable. C'est tout le charme de cet Orient qui, fut un temps, fascinait les intellectuels occidentaux. Avant qu'on ne leur fasse croire qu'Occident s'oppose à Islam.

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JOURNAL IMAGINAIRE

Raoul Vaneigem, Journal imaginaire 2006, Raoul Vaneigem (Extraits).

La connaissance est le fruit du désir.
La technologie dominante n'a cessé d'éloigner la science du savoir global, qu'elle exploite en l'émiettant.

La plupart de nos concepts sont des croyances. L'exploitation de l'homme par l'homme a érigé en dogme une réalité arrangée, programmée pour assujettir notre survie à la survie de l'économie.

Ce n'est pas assez d'avoir à gagner son pain à la sueur du front, il faut, pour mériter ce consternant privilège, en passer par les filières de la prédation, se faire interchangeable, entrer en concurrence, user de force et de ruse, et adopter en conséquence une pensée adaptée à tous les styles de reptation.

Les faits sont préfabriqués par le travail, qui change le monde et mure l'existence dans un immuable exil de soi.

Expérimenter la vie en tant qu'objet qui se puisse définir fait de l'observateur un objet lui-même, quelqu'un qui croit mettre sa subjectivité au rencart dès qu'il entreprend d'étudier, d'analyser, d'expérimenter selon des paramètres préétablis (...).

La pensée n'a cessé de s'agenouiller devant une réalité qui nous est donnée comme éternelle en raison d'un postulat auquel quelques millénaires ont accordé un label d'éternité.

L'intelligence sensible ne suffit pas à fonder une nouvelle conception de l'histoire. Elle pose seulement les premiers jalons d'une approche plurivalente, polysémique de l'événement. Nos sciences jettent l'ancre dans un havre de vérités reçues. Il s'agit désormais de louvoyer au gré d'une navigation sentimentale, de rompre avec la coutume de prêter à l'objet de recherche un regard de Gorgone qui fige l'observateur dans l'impassibilité, le change à son tour en objet.

Les sciences ont, de génération en génération, obtempéré aux exigences de leur époque. Elles ont obéi aveuglément aux décrets d'une économie qui ne considère l'humain qu'en l'intégrant à sa stratégie de la rentabilité.

L'analyse scientifique a la vérité des critères qui en définissent la pratique. Ceux-ci participent d'un style de pensée, d'observation, d'efficacité qui varie évidemment au fil de notre évolution.

Dans le désir, le temps se concentre. Il instaure un champ de possibilités presque infini où règne l'indétermination.

Maintenant que la crise de l'économie entraîne la crise des savoirs objectifs, c'est le miroir de nos certitudes logiques qui vole en éclats.

Il n'y a pas de territoires secrets, il n'y a que des passages, des ponts, des passerelles, des nœuds de convergences, des chemins croisées, des raccourcis inopinés, des bonds de l'espace et du temps, qui relient entre eux le fouillis de nos géographies intérieures, des glissements de sens et de sons, des tunnels qu'il est plaisant de creuser plus avant, jusqu'à percevoir des échos, capter des résonances, relier le multiple à sa singulière unité.

Je suis l'unique révélateur des mondes qui m'habitent.

Entre mon observation et son objet une résonance est apparue, qui me bouscule et me relie subrepticement à un chaos d'arbres, de prés, d'oies, de vaches, de canaux, de constructions lointaines, habituellement saisis dans leur fixité photographique, parfaitement ordonnée, bien qu'exposée à une lumière variable. Et c'est comme si, au sein de cette indétermination, m'échoyait l'impression qu'un désir se glisse par une faille pour métamorphoser ou anamorphoser une réalité soudain déstructurée, livrée à un déferlement de l'espace et du temps hors de leur cadre ordinaire.

Parcourir le champ des possibles, qui s'étend en nous et autour de nous, implique une expérimentation si affranchie des lois traditionnelles, si ouverte à l'insolite qu'à travers confusion, tâtonnements et aberrations elle ne manquera pas de dévoiler comment et par quels moyens elle se pratique.

Il existera un jour une science du particulier, un art d'entrer en résonance avec les composantes du corps et de la terre. La poésie naturelle enseignera à extraire du champ des analogies de quoi alimenter nos gestes et nos pensées.

L'ivresse et les états de conscience nébuleux découvrent et s'inventent des planètes dans l'infinitude du vivant. Je n'y cherche pas refuge, je fraie et trouve des chemins.

La poésie crée un champ d'analogies qui enseigne à entrer en résonance avec les êtres et les choses reliés à la vie.
La poésie se fait entendre quand les mots se taisent.

Le principe de réalité n'est que le despotisme d'une realpolitik menée au nom des intérêts humains par une combinaison d'intérêts qui les déshumanisent. Je n'ai aucune raison de me plier aux raisons d'un tel réalisme. Quelque justification qu'elle se donne - économique, religieuse, politique, idéologique, ethnique, éthique, stratégique, scientifique -, aucune inhumanité n'est acceptable.
La vérité expérimentale est indissociable des dispositions subjectives avec lesquelles l'aborde, l'oriente et la vérifie l'homme de science.

La réalité objective est une et imposée. Elle obéit aux lois d'une économie refermée sur elle-même, dont nous sommes les objets. La réalité subjective est multiple, elle ouvre un champ de possibilités à explorer et à créer.

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DU VERT À TOUS LES ÉTAGES
Introduction à la critique de l’écologie politique

écologie unitaire, libertaire, systémique 2004, Paul.

Depuis que les riches existent, ils remplissent leurs coffres et leurs greniers en tirant profit du travail des pauvres. Mais nulle malédiction n’impose aux hommes de vivre ainsi. Car depuis que l’homme existe, il a aussi cherché à imprimer sa marque sur sa propre destinée. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui commencent à prendre conscience qu’une partie de l’histoire humaine prend fin, histoire d’individus asservis à des conditions d’existence décidées par d’autres, et que, dans le même mouvement, une nouvelle histoire s’ébauche. S’étant aperçus de cette tendance, les gouvernants essaient de prendre les devants, en confisquant le débat. Mais ils arrivent trop tard.
Leurs dernières innovations, notamment en matière d’écologie, méritent cependant qu’on affine les outils critiques. Mettre du vert à tous les étages ne change pas la fonction des immeubles qui abritent le pouvoir.

Dans l’économie marchande, non seulement le travail humain, mais la vie elle-même, sous toutes ses formes, devient une marchandise. A ce titre, l’écologie politique , faisant entrer l’environnement dans la sphère de la gestion capitaliste, se présente comme l’achèvement de l’économie politique. C’est le processus de « marchandisation » enfin parvenu à la fin de son histoire. A partir de là, tout ce qui vit peut être comptabilisé, traduit en équivalent-argent et échangé contre n’importe quoi (le fameux « permis de polluer » en est une parfaite illustration, qui a inventé une bourse des valeurs pour « l’équivalent-CO2 », vendu au même titre que du café, du pétrole brut ou des actions Vivendi).
Ce qu’on appelle « économie de marché » est en fait un système au croisement de trois marchés:
1 - le marché des biens et services, échangés comme marchandises contre de la monnaie
2 - le marché financier, où circule la monnaie
3 - le marché de l’emploi, sur lequel s’achète et se vend le travail de ceux qui produisent les biens et les services.
Dans le système capitaliste, ainsi que son nom l’indique, c’est le capital, donc le marché financier, qui impose ses principes (sous forme de « lois du marché »), dont le premier est que l’argent placé doit rapporter de l’argent, transformé ou non par son détenteur en biens et services assurant son train de vie (certains riches préfèrent accumuler sans vivre richement).
Lorsqu’une personne, en achetant des actions, investit dans une entreprise, peu lui importe la nature de ce qu’on produit (des automobiles, des armes ou de la propagande) , comment on le fait (par exemple les conditions de travail des employés) et avec quelles conséquences : le paramètre qui guide son achat est le bénéfice attendu (à court ou à moyen terme).

Dans cette logique, produire n’est pas une activité humaine, c’est-à-dire de gens libres et responsables qui savent ce qu’ils font, comment et pourquoi, mais une opération économique, chiffrable en termes de coûts, de rentabilité et de profit. Ceux qui travaillent directement à la production, les producteurs (ouvriers, techniciens, employés, petits cadres, etc.), ayant vendu leur potentiel de travail (force physique, adresse, compétence) comme une marchandise (sur le marché de l’emploi) ne sont pas concernés par la nature de ce qu’ils produisent (des fusils, de l’électricité ou des camemberts), non plus que par les effets, collatéraux ou directs, positifs ou négatifs, de leur activité (morts à la guerre, pollutions, plaisir de la bouche). Les dirigeants de l’entreprise, agissant pour le compte du marché financier, non plus. Les actionnaires, pour qui la production n’est qu’un rapport d’activité publié annuellement, encore moins. De sorte que le capitalisme, libéral ou non, exploite la nature comme il exploite les gens : il en tire de la valeur, sans égard pour les conséquences de ses actions (en tant que capitalisme d’Etat hyperconcentré, le « communisme » fait de même). Ce n’est que dans la mesure où le coût des dégâts occasionnés affecte ses économies qu’il en tient compte. Car la recherche du profit n’aveugle pas les capitalistes au point de leur faire oublier que, sans terre vivante pour y planter leurs entreprises, il n’y aurait pas de profit.

Tandis que le paysan vit des surplus de la terre qu’il cultive et entretient (même s’il n’est pas propriétaire, auquel cas, c’est son travail qui est ponctionné par son maître), l’entreprise agricole capitaliste crée de l’enrichissement grâce à la nature dont elle exploite les richesses pour les transformer en profits financiers (c’est pour cela qu’on la subventionne : l’argent investi se retrouve sous forme d’argent en fin de parcours). La terre, les plantes, les animaux, ont pour le capitaliste agricole aussi peu d’existence que la personne des ouvriers pour l’industriel : ce ne sont que des paramètres dans la gestion qui permet d’engranger des bénéfices.
Non seulement le système capitaliste est fondamentalement incapable de régler les problèmes de pollution qu’il engendre, mais il tire son enrichissement des destructions qu’il opère. Le malheur des uns (paysans épuisés, ouvriers abrutis, animaux affaiblis, plantes desséchées) fait le bonheur des autres (une poignée de plus en plus réduite de profiteurs à l’échelle mondiale). La méthode selon laquelle s’organise ce processus constitue le fond de ce qu’on appelle l’économie politique. Aucune autre sorte de distribution des ressources ne peut émerger d’un système dont les principes fondateurs sont la compétition et l’accaparement auto-légitimé des biens par une minorité.

Le concept de « développement durable » à la mode aujourd’hui chez les gouvernants (d’Etats, d’entreprise ou d’ONG), développé dans le cadre de l’écologie politique, est celui d’une bonne gestion du « capital nature ». Ainsi envisagée, la planète toute entière, jusqu’à sa stratosphère et sa ceinture d’ozone, devient une marchandise, sujette à marchandages entre détenteurs des titres de propriété. Les négociations internationales sur l’environnement préfigurent l’extension des accords commerciaux de l’OMC à tout le domaine de l’écologie politique.
La nouvelle politique « pour un développement durable » consiste à faire entrer dans les calculs de rentabilité économique tout ce qui concerne le vivant. De nouvelles entreprises font leur apparition, visant à planifier les effets de la production sur l’environnement à la façon dont les syndicats ont cogéré avec le patronat la résolution des conflits sociaux. Les mêmes responsables se retrouvent d’ailleurs dans ces deux branches de thérapeutique sociale à fins de sauvegarde du capitalisme.
Cependant, la logique du profit qui fonde le marché financier, maître du jeu, rend impossible toute correction de la tendance à la destruction qui caractérise le capitalisme mondialisé : que l’un des acteurs se mêle de diminuer ses bénéfices pour des raisons écologiques, et ses concurrents s’empresseront de lui rogner ses parts de marché. Les effets nuisibles sont en effet le plus souvent à long terme, perspective politique rarement envisagée par les investisseurs. Tout au plus proposent-ils d’échelonner les dégâts, pour en diviser les coûts annuels.

Le capitalisme n’est pas écologique (le communisme non plus). Seule une approche unitaire de l’écologie, englobant les activités humaines dans l’ensemble des relations qui constitue le domaine du vivant peut proposer une alternative à la destruction de la planète par l’économie. Il n’y a pas d’un coté les hommes et de l’autre la nature, mais l’homme est une part de la nature et c’est en tant que tel qu’il prend part à l’évolution de la biosphère. La nature est l’histoire de l’homme, et si on considère qu’elle est arrivée à sa fin, alors il est probable que la planète mourra. Je préfère penser que nous arrivons à la fin de l’histoire du capitalisme, contrairement aux dissertations d’un certain Alain Minc, pour qui tous les bouleversements récents ne seraient que l’écho d’un conflit entre l’austérité capitaliste (Max Weber) et la dynamique de la concurrence (Schumpeter).
La première étape de l’alternative à la destruction de la planète concerne la gestion des entreprises. Assurée en l’état actuel par des gouvernements (souvent autocratiques) à la solde des actionnaires, elle ne se soucie ni du bien produit, ni du mal induit. Un changement de perspective consisterait à confier la gestion des entreprises à une structure démocratiquement élue par les personnels considérés comme associés dans la production, sur des mandats précis et révocables par ses mandants (ce qui était le cas du P.D.G. par son conseil d’administration).
Cette structure agirait dans le cadre d’une constitution démocratique, discutée et choisie par les producteurs associés. Quant aux actionnaires, ils pourraient être considérés comme des investisseurs responsables. La logique de gouvernance des entreprises, actuellement proposée par le capitalisme, libéral ou non, ne peut qu’aggraver les maux dont souffre la planète, en accentuant l’irresponsabilité (même « limitée ») tant des producteurs que des investisseurs. Ce n’est pas pour rien que, dans leurs opérations de propagande en faveur de la démocratie (réduite à la sphère politique de l’Etat), les tenants du capitalisme ne parlent jamais de démocratie dans les entreprises, qui sont pourtant les plus proches des institutions pour tous les citoyens.

Contrairement à ce qu’en ont dit certains révolutionnaires professionnels, les prolétaires (en blouses bleues, blanches, en t-shirt ou en cravate), qui n’ont à vendre que leur potentiel de travail, ont beaucoup plus à perdre que leurs chaînes : leur vie, justement, qui compte pour eux bien plus que pour ceux qui placent leur identité dans le logo de leur capital. Cette vie qui, de partout, malgré les mises en carte, les mises en garde et les mises en demeure, échappe toujours par quelque côté aux planificateurs d’existences, jaillissant en rejets sauvageons parmi les cultures tirées au cordeau, cette vie qui glisse entre les doigts des manipulateurs du vivant sous forme de mutations imprévisibles, cette vie qui sourd à travers l’exubérance sexuelle, le délire amoureux, l’allégresse musicale, la tchatche fraternelle, loin des paramètres, des mesures et des calculs qui bourrent les projections des nouveaux bureaucrates de l’écologie politique. Car le plus lamentable dans le capitalisme est que les accapareurs de la richesse ne savent même pas en jouir: ces tristes sires, comme les parrains de la mafia, enrichis, bouffis de suffisance, ne connaissent de la vie que la sinistre copie qu’il en ont faite à destination de leurs employés. Les prolétaires, qui n’ont que leur vie, en savent le prix en dehors des circuits de l’argent (qu’ils n’ont pas), et, très souvent, ils savent en profiter plus que tout autre, malgré les pires conditions de leur misère. C’est pourquoi les riches occidentaux aiment tant passer leurs loisirs parmi les peuples du tiers-monde.

L’écologie unitaire, vision globale des relations entre les êtres vivants (dont évidemment les hommes), est une perspective dans laquelle tous les êtres sont acteurs, et les hommes, en tant qu’êtres conscients, deviennent co-responsables de la planète. Cette approche, cela va de soi, ne peut donner forme à des partis politiques ou à des syndicats, dans le cadre démocratique restreint de la représentation parlementaire (qui est le champ de l’écologie politique).
L’écologie unitaire est une approche systémique du monde. Les modèles d’interaction qu’elle propose pour expliquer les phénomènes dépendent de la position de l’observateur, et aucune instance n’y est première. C’est dire que l’idée même d’un « sommet de la Terre » est à l’antipode de l’écologie, les gouvernants n’étant en effet qu’un facteur minime dans l’écologie humaine, sans doute peu opérant quant à la dynamique globale du changement.

Le monde n’a pas besoin de gouvernance (ni rouge, ni bleue, ni verte), principe autoritaire inventé par les accapareurs de la richesse et repris par les gestionnaires du capitalisme, mais plutôt de réseaux mondiaux de solidarité, d’information, de réflexion, de diffusion des savoirs (tant des savoir-faire que des savoir-vivre), permettant aux gens de s’auto-organiser ensemble de façon efficace, en fonction des buts qu’ils se sont eux-mêmes choisis (et non en fonction de directives d’organisations internationales). Alors, peut-être, ce que nous appelons « le monde » deviendra peu à peu la conscience vivante de l’humanité, unifiée et diversifiée en même temps.

Si telle est la fin de l’Histoire, alors en avant pour le commencement d’une autre.



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Internationale Situationniste, octobre 1967.



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