_--__CONTRIBUTIONS DES INVENTEURS D´INCROYANCES
Un changement de perspective utilisant des pratiques révolutionnaires, anarchistes,
marxiennes, dialectiques, situationnistes, écologiques, psychanalytiques,
constructivistes radicales, sceptiques, pragmatiques, situationnelles...
matiere a produire

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POLITIQUE DE CRISE
Comité érotique révolutionnaire, mars 2017

TOUT LE MONDE AIME LA LIBERTÉ, MAIS LE TRAVAIL EST UNE HORRIBLE CHOSE
Paris sous tension, 2017

VIVRE OU RIEN, IL FAUT POUSSER CE QUI TOMBE
Comité érotique révolutionnaire, 2016

GUERRE DE CLASSE
Mars 2016

LE SYNDROME D’HYPNOSE CAPITALISTE
Mathias Demain, avril 2016

« MENACE TERRORISTE » ET MILITARISATION DE LA SOCIÉTÉ CONTRE LA RÉÉMERGENCE DE LA GUERRE DE CLASSE
Guerre de Classe, avril 2016

RÉSISTER À LA GESTION ET L’INFORMATISATION DE NOS VIES
Écran total, 2016

LA PERSISTANCE CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE DU LÉNINISME
GCI, Communisme N° 66, 2016

CONTRE LE TRAVAIL ET SES LOIS
Benoit Bohy-Bunel, avril 2016

FOOTAGE DE GUEULE
Lukas Stella, juillet 2016

RELIRE REICH AUJOURD'HUI
Jean-Marie BROHM, préface à la réédition de L'oeuvre de Wilhelm Reich, 2002

L’OPIUM DU PEUPLE
Quelques citations contribuant à une théorie critique du sport

TEXTES ANONYMES DU MOUVEMENT
Contre la loi du travail de mars à juin 2016

LA DOMINATION POLICIÈRE
Mathieu Rigouste, 2012

NOUS N’AVONS RIEN À DÉFENDRE
Affiche d’avril à Paris, publiée dans le journal "Tout peut basculer", avril 2016

POINT DE VUE SUR LE MOUVEMENT CONTRE LA LOI TRAVAIL
Extrait de "Tout peut Basculer", journal anarchiste sur Paris, avril 2016

LE MONDE OU RIEN
Mouvement Inter Luttes Indépendant, mars 2016

QUE LA FÊTE COMMENCE !
Yannis Youlountas (extrait) Éditions Libertaires 2015

CONTRE L’ÉCOLE NUMÉRIQUE
Appel de Beauchastel, décembre 2015

LE CAPITALISME NOUS RAVAGE, RAVAGEONS LE CAPITALISME !
Yannis Youlountas, mars 2016

ARGENT, SEXE ET POUVOIR
Gianfranco Sanguinetti, à propos d’une fausse biographie de Guy Debord
Prague, le 17 janvier 2016

L'ÉCOLOGIE SOCIALE
Murray Bookchin, The ecology of freedom : the emergence and dissolution of hierarchy,1982 (extraits).

LE RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE ANTHROPIQUE, UN MENSONGE QUI ARRANGE
Antoine, janvier 2016

LA BUREAUCRATIE PERMET AU CAPITALISME DE S’ENRICHIR SANS FIN
3 entretiens avec David Graeber, 2015

RACISME, UNE RAISON D'ÉTAT
Cinq textes de Jacques Rancière, de 1997 à décembre 2015

RÉVOLUTION AU ROJAVA ?
La Oveja Negra, 2015

POUR UNE RÉELLE SOLIDARITÉ DE CLASSE
AVEC LES PROLÉTAIRES « RÉFUGIÉS » ET « IMMIGRANTS » !

Prolétaires Internationaux, 2015

LA RÉVOLUTION
Rencontre avec Yannis Youlountas, 2015

LA ROUTE DU SUD OUEST
Jean-François Brient
, 2014

QUE CRÈVE L'EXTRÈME GAUCHE DU CAPITAL !
Guerre de Classe, Juillet 2015

LA SOCIÉTÉ UNIDIMENSIONNELLE
Herbert Marcuse, L'homme unidimensionnel (extraits) 1964

OUVRIER-ROBOT RÉVOLTÉ
Extraits d'un entretien de Pièces et main d’œuvre avec Rémy, juin 2015

DE LA SERVITUDE MODERNE
Jean-François Brient, 2007 (extraits)

TROUBLE DANS LE NET
Lukas Stella, avril 2015

L’OBSCURANTISME A TOUJOURS ÉTÉ LE MODE D'ÉCLAIRAGE DU POUVOIR
Raoul Vaneigem, février 2015

DOUBLE CONTRAINTE EN FOLIE
Lukas Stella, janvier 2015

LE NOUVEL ORDRE PSYCHIATIQUE
Olivier Labouret (extrait)

ATHÈNES SUR UN VOLCAN
Yannis Youlountas, décembre 2014, membre de l’assemblée d’occupation de l’Ecole Polytechnique à Athènes

LA COMMUNE LIBRE DE BARBACHA
Matouf Tarlacrea, 2014

TANT QU'IL Y AURA DES BOUILLES...
La ZAD de Sivens dans le Tarn, une expérience libertaire
Yannis Youlountas

LA CRISE PAYE
Lukas Stella, octobre 2014

LA GRÈCE APPREND À SE PASSER DE L'ÉTAT
Raoul Vaneigem, juillet 2014

LE POUVOIR COMME PERVERSION NARCISSIQUE
Marie-France Hirigoyen (extraits)

REFUSONS D’AMELIORER CE QUI NOUS ABÎME
Des cheminots et des humains sans étiquette qui quelque soit ce qui arrivera, ne veulent plus être ce qu’on les force à ne pas devenir…

AMEN TON PÈZE !
l’Église de la Très Sainte de la Consommation

NE RÉPAREZ-PAS CE QUI VOUS DÉTRUIT, pamphlet pour une bonne vie
Rédaction du magazine Streifzüge, Autriche, octobre 2013

ÉLOGE DE L'OISIVETÉ
Bertrand Russell, 1935 (extraits)

L’ESCROQUERIE DE LA DETTE
Extraits de Plumedepresse et de Lukas Stella

EXARCHEIA LA NOIRE, Au cœur de la Grèce qui résiste
Yannis Youlountas, 2013 (Extraits)

DE LA CONTAGION À L’ÉPIDÉMIE
Lukas Stella, 2012 (Extrait)

CONTROVERSE SUR LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE
Lettre de Jean-Pierre Voyer à M. Bueno, 1998 (Extrait)

COMMENT L'ÉLITE DIRIGE LE MONDE
Karen Hudes employée de la Banque mondiale (Extraits)

LA RICHESSE DES MILLIARDAIRES DU MONDE A DOUBLÉ DEPUIS 2009
Andre Damon, novembre 2013

L'ANARCHISTE OMAR AZIZ
et l’auto-organisation dans la révolution syrienne

Leila Shrooms, Tahrir-ICN, août 2013 (suivi de "Repose en victorieux",
"Auto-organisation dans la révolution du peuple syrien",
"Un anarchiste syrien conteste la vision binaire rebelle/régime de la résistance").

CHANGER LA VIE, OU LE PLUS DIFFICILE À IMAGINER
Annie Le Brun, août 2012 (suivi de "Les aventurisques", juin 1968)

JP MORGAN PRESCRIT LA DICTATURE EN EUROPE
Stefan Steinberg, Mediapart juin 2013

SORTIR DE L'IMPASSE, pour un renouvellement du projet révolutionnaire
Négatif, Bulletin irrégulier, Novembre 2012

Asservi, exploité puis crever dans la misère…
ABOLISSONS L'ESCLAVAGE SALARIAL
JBF, juillet 2013

A ROADMAP TO A JUST WORLD "Une feuille de route vers un monde juste, le peuple ranimant la démocratie",
Discours de Noam Chomsky au DW Global Media Forum, Bonn, Allemagne, juin 2013

LA RÉVOLUTION DE L'ÊTRE PLUS QUE DE L'AVOIR Entretien avec Raoul Vaneigem, janvier 2013

LE TRAVAIL LIBÈRE-T-IL ? Hors service, feuille anarchiste, N° 36 (extrait), mai 2013

L'AUSTÉRITÉ SUR UNE ERREUR DE CALCUL, Inventin, avril 2013

QUAND L'OMISSION CRÉE L'ILLUSION, Lukas Stella, janvier 2013

NIQUE LE PAPE, Paul, janvier 2013

PRÉSAGES D'IMPOSTEURS, Lukas Stella, décembre 2012

LE PROGRAMME DES "RÉJOUISSANCES" À VENIR, La feuille charbinoise, octobre 2012

NÉCROTECHNOLOGIE DE SYNTHÈSE, PMO, novembre 2012

LE MYTHE ÉCONOMIQUE COMME RÉALITÉ ILLUSOIRE
Addenda à « L’invention de la crise »
, Lukas Stella, septembre 2012

N'ÊTES-VOUS QUE DES POIRES ? Raoul Vaneigem, septembre 2012

L'INVENTION DE LA CRISE, Daniel Durouchoux, Échanges, la revue des dirigeants financiers,
Commentaire de
Lukas Stella, juillet 2012

LE SIFFLET ENROUÉ, Harpo Grouchos, juillet 2012

SOCIALOS COLLABOS ! Lukas Stella, juillet 2012

PAR-DELÀ L'IMPOSSIBLE, Raoul Vaneigem, avril 2012

ÉCHEC DE L'ART, Emmanuelle K, 2012

QUEL MONDE ALLONS-NOUS LAISSER À NOS ENFANTS ? Raoul Vaneigem, mars 2012

ET PUIS APRÈS ? Paul, mars 2012

LA GRÈCE,  BERCEAU D'UN AUTRE MONDE, Raoul Vaneigem et Yannis Youlountas, mars 2012

CHOISIR SON MAÎTRE N'EST PAS UNE LIBERTÉ, Lukas Stella, mars 2012

GUERRE OUVERTE, Lukas Stella, octobre 2011

LE MOUVEMENT DES OCCUPATIONS AUX ÉTATS-UNIS, Interview de Ken Knabb, novembre 2011

ENTRETIEN AVEC RAOUL VANEIGEM, Siné Mensuel N°2, octobre 2011

WALL STREET OCCUPÉ, #occupywallstreet, septembre 2011

L'EXCEPTION LIBYENNE, Jean-Pierre Filiu, Le Monde, août 2011

POUR UNE NOUVELLE INTERNATIONALE, Message d’une insurgée grecque, décembre 2008

LETTRE OUVERTE DES TRAVAILLEURS D'ATHÈNES À SES ÉTUDIANTS, Des prolétaires, décembre 2008

L’ÉTAT N’EST PLUS RIEN, SOYONS TOUT (extraits) Raoul Vaneigem, juillet 2010

LES FACHISTES S'AFFICHENT EN SE CACHANT ! Le logo du FN est une copie conforme du logo du MSI.
Les origines historiques du Front National, quelques extraits de "Fascisme et grand capital" de Daniel Guérin,
de Guy Debord et de Raoul Vaneigem.

LA MORT À PETITES DOSES PREND SON TEMPS Lukas Stella, mars 2011

TOURNANT INSURRECTIONNEL, À Londres comme partout, prenons l'offensive !
Guitoto, mars 2011

COLÈRE ET INDIGNATION, Communiqués CRIIRAD du 23 et 25 mars 2011 (extraits)

COMMUNIQUÉS DE L'OBSERVATOIRE DU NUCLÉAIRE (extraits), mars 2011

MOHAMED SAÏL ANARCHISTE ALGÉRIEN (extraits)

DÉGAGE ! Paul, février 2011

NOUS VOULONS VIVRE, Dan depuis la prison de la Santé, février 2011

DE TUNIS, UN VENT DE LIBERTÉ

ENTREVUE AVEC UN ANARCHO-COMMUNISTE
SUR LA PLACE DE LA LIBERTÉ AU CAIRE
, février 2011

RÉVOLUTION EN TUNISIE, En avant ! En avant !
Parti Communiste-Ouvrier d’Iran

ALGÉRIE, 5 suicides par le feu en 5 jours

LA RÉVOLUTION MÉDITERRANÉENNE NE FAIT QUE COMMENCER, janvier 2011
Le régime de Ben Ali au bord de la rupture.
Les biens de la famille du président Ben Ali attaqués et pillés.

TUNISIE, les miliciens de Ben Ali font régner la terreur, Radio Kalima, janvier 2011
Massacre en Tunisie, plus de 80 morts - L'armée fraternise avec les manifestants...

ALGÉRIE, La chasse aux jeunes est lancée. Un jour, bientôt, ils vous chasseront !
Yahia Bounouar

Algerie emeutes 2011

STRATÉGIES À L'USAGE D'INVENTEURS D'INCROYANCES, Lukas Stella
"Stratagèmes du changement", Chapitre VIII, 2008
(Paru aux Éditions Libertaires / Courtcicuit-diffusion, FNAC...)

LE PIRE EST À VENIR, Paul, juillet 2010

COURTE ADRESSE A TOUS CEUX QUI SE FIGURENT ENCORE
QUE L’ON POURRAIT GERER PLUS HUMAINEMENT
LA MERDE CAPITALISTE AU LIEU DE LA SUPPRIMER !

Gustave Lefrançais, juillet 2010

AU SECOURS ! Dans la société française,
80% des gens normaux sont des malades mentaux
, Paul, mai 2010

TRAVAILLER PLUS LONGTEMPS POUR PLUS DE CHÔMEURS, Lukas Stella, mai 2010

PANIQUE À BORD, Paul, mai 2010

GANGRÈNE DU SYSTÈME, Lukas Stella, mai 2010

SAUVE QUI PEUT, Paul, mars 2010

REFUSONS LE PIÈGE DE LA DETTE, Dominique Plihon, février 2010
Addendum inventin, Jean de Maillard, février 2010.

CONSIDÉRATIONS SUR LA SITUATION IRANIENNE
ET SES PERSPECTIVES RÉVOLUTIONNAIRES
, Sinbad le marin, février 2010

PETITS ÉCHOS DE MODES, Paul, février 2010

CONVERSATION (extraits), Raoul Vaneigem, Septembre 2009

DIX FOIS PLUS DE PASSIONS, Claude GUILLON
Sexpol N°5 du 15 octobre 1975

C'EST LA CATA ! Paul, décembre 2009

TACTIQUES OPÉRATIONNELLES, Lukas Stella,
"Stratagèmes du changement", Chapitre VI, 2008

COUP TORDU, Paul, décembre 2009

CROYANCES OBJECTIVES, CAPACITÉS RÉDUITES, Lukas Stella
"Stratagèmes du changement", Chapitre V, 2008

VOS PAPIERS ! Paul, novembre 2009

NOUS SOMMES LE MONDE EN DEVENIR, Lukas Stella, août 2009

IMPERCEPTIBLE CONDITIONNEMENT, Lukas Stella,
"Stratagèmes du changement", Chapitre IV, août 2008

CRISE CHRONIQUE ET DURABLE, mais pas pour tous... Inventin, juin 2009

JETONS LES BOURGEOIS À LA TOMBE QU'ILS NOUS CREUSENT
Rapaces, communication 187, mai 2009

APPEL À LA DÉSOBÉISSANCE CIVILE, Raoul Vaneigem, avril 2009

TROIS PETITS COCHONS, PENDUS AU PLAFOND... Paul, mai 2009

FUTUR EN FAILLITE, RÊVE EN DÉRIVE, Lukas Stella, février 2009

LA FIN DES CERTITUDES, Ilya Prigogine (extraits)

QUAND L'OBÉISSANCE EST DEVENUE IMPOSSIBLE, Emmanuelle K. (extraits)

ULTIME LETTRE AU BARON PETDECHÈVRE
de son ex-secrétaire au château de Saint-Magloire, Paul, février 2009

ENTRETIEN AVEC RAOUL VANEIGEM, 2008

MANIFESTE POUR UNE DÉSOBÉISSANCE GÉNÉRALE
Sous-Comité décentralisé des gardes-barrières en alternance

Emeutes en Algerie, 2011Petit dictateur, larbin des milliardaires, dégage !

NICOLÉON, Victor HUGO

LE PRIX DU VENT, Paul, octobre 2008

CONFÉRENCE DE HEINZ VON FOERSTER (extrait)

RIDEAU ! Paul, septembre 2008

SUR LA SÉMANTIQUE GÉNÉRALE, Kourilsky-Belliard, Edward T. Hall, Alfred Korzybski, A.E. van Vogt,
Bernard Wolfe, Gregory Bateson (extraits)

L'HOMME UNIDIMENSIONNEL, Herbert Marcuse, extraits de la préface, 1967

LA SOCIÉTÉ DEVIENT ELLE-MÊME CRIMINELLE
Extrait d'un entretien avec le journaliste Denis Robert

LE SPORT, DE LA PUBOLITIQUE TOXIQUE, Lukas Stella, 2008

LA BIODIVERSITÉ LOURDEMENT CONDAMNÉE, Raoul JACQUIN, 2008

JE SUIS UN DÉMOCRATE, JE SUIS UN CONNARD, Santiago Alba Rico, 2008

COMME UN TROUPEAU, Paul, février 2008

OU EST PASSÉ LE TROU DE LA SÉCU ? Inventin 2008

ÉCRAN DE FUMÉE SUR POLLUTION, Lukas Stella, 2006

DES BERGÈRES ET DES BERGER OPPOSÉS À LA MÉCANISATION DE LA VIE, 2007

PRIVILÈGES DES LARBINS, Inventin, 2007

COUP DE FIL EN PLEINE GUEULE, Inventin, 2007

SANS RÉSISTANCE NI DÉPENDANCE Jules Henry et Léon Léger,
Les hommes se droguent, L’état se renforce, 1974 (Extraits)

PLUS MARIONNETTE QUE DICTATEUR, Lukas Stella, 2007

NOUVELLE LETTRE DU BARON PETDECHEVRE
Jehan-Godefroid-Adalbert-Carolus-Vladimir, Nanterre, 22 mars 2008

UN PARTI CHASSE L'AUTRE, Inventin, 2007

LE GRAND SECRET, Paul, 2007

LA FONCTION DE L'ORGASME (extrait de l'introduction), Wilhelm Reich, 1945

LA MASSE CACHÉE, Lukas Stella, 2007

SURENCHÈRES SÉCURITAIRES, Raoul Vaneigem, 2004

DRAGONS ET DONJONS, Paul, 2007

STRATÉGIE DU CHANGEMENT, Lukas Stella, 2006

L'ÉCOLOGIE, Guy Debord (citations)

DANS L'ANGLE MORT DE L'ÉCONOMIE SPECTACLE, Inventin, 2006

GUY DEBORD, Préface à la quatrième édition italienne de "La société du spectacle", 1979 (Extrait)

ERWIN SCHRÖDINGER (Extraits)

ALBERT EINSTEIN, Lettre à Schrödinger, 1935

HEINZ VON FOERSTER, Stratégie de la thérapie brève, 1990 (Extraits)

QUELQUES PAS DE PLUS VERS UNE ÉCOLOGIE DE L'ESPRIT
Gregory Bateson (Extraits)

L'ARBRE DE LA CONNAISSANCE, Humberto Maturana, Francisco Valera, 1994 (Extraits)

LE CRÉPUSCULE DES FARCEURS, Paul, 2006

GRAFFITI ANTI-CPE, Février-avril 2006

APPEL ANONYME, sur Indymédia Marseille, mars 2006

LE CPE EST MORT, L'ARNAQUE A BIEN MARCHÉ ! Inventin, 2006

POUR UNE POIGNÉE DE SALOPARDS, Lukas Stella, 2006

LA DÉMOCRATIE SERA GLOBALE, OU NE SERA PAS, Paul, 2003

JEUNESSE EN PÉRIL, Paul, 2004

AU-DELÀ DE LA CULTURE, Edward T. Hall, 1979 (Extraits)

NI DIEU NI DARWIN, Alawa, 2005

DÉPHASAGE, La machine à réduire, Lukas Stella
(extrait de la brochure "Abordages informatiques"), 2002

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES PAR VOIE DE LA DÉRIVE NATURELLE
Humberto Maturana, Jorge Mpodozis, 1992
(extraits)

LE RÊVE DE LA RÉALITÉ Heinz Von Foerster et le constructivisme
Lynn Segal, 1988 (Extraits)

LE RETOUR DU GRAND MÉCHANT LOUP, Paul, 2006

JOURNAL IMAGINAIRE, Raoul Vaneigem, 2006 (Extraits)

DU VERT À TOUS LES ÉTAGES, introduction à la critique de l’écologie politique, Paul, 2004

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POLITIQUE DE CRISE

Comité érotique révolutionnaire, mars 2017

I – Misère des élections présidentielles

« L’administration pénitentiaire du camp de travail national change régulièrement, puisque nous pouvons depuis un certain temps et occasionnellement élire une partie (seulement) de nos administrateurs pénitenciers. Ils proposent chacun une gestion un peu différente de notre prison : certains proposent d’expulser des prisonniers « étrangers » au profit des prisonniers « nationaux », d’autres qu’il y ait davantage de « sécurité », d’aucuns une libéralisation des échanges de prisonniers, de marchandises et de capitaux entre camps de travail nationaux, et même certains de rendre notre prison nationale « plus juste », « plus humaine » et/ou plus écologique ! Et ce, même si leur pratique est relativement identique (austérité, répression, réformes) puisqu’il s’agit de gérer une même prison en fonction des mêmes objectifs : faire en sorte qu’il n’y ait pas de révoltes des prisonniers, aux moyens d’une dose variable de répression et de misère matériellement augmentée (médias, « loisirs », consommation), faire en sorte qu’il n’y ait pas trop de déficit du budget pénitencier – et donc, si nécessaire, dépenser moins au service des prisonniers–, et surtout faire en sorte qu’il y ait une croissance et une profitabilité maximum du camp de travail national – au détriment des prisonniers évidemment.  » (Comité érotique révolutionnaire, Libérons-nous du travail. En partant du Printemps 2016, Paris, 2017).

On peut l’affirmer sans aucun doute : rarement une campagne présidentielle n’aura été menée avec autant de cynisme et de démagogie, de mépris et de mensonge, avec des candidats se présentant unanimement « anti-système » alors qu’ils en sont des défenseurs patentés. Combien votent, à cette élection présidentielle comme à chaque élection, pour tenter d’éviter qu’un pire encore pire n’arrive ? L’indécision, fait significatif, ne porte plus seulement sur le choix d’un candidat parmi d’autres mais également sur le fait même de choisir l’un d’entre eux, et l’abstention reste une candidate sûre pour une moitié des votant potentiels. Il apparaît en effet comme de plus en plus évident que tous et toutes sont portés par une commune vision du monde. Des libéraux de gauche, du centre et de droite à leurs adversaires keynésiens-étatistes de gauche « radicale » comme d’extrême-droite, on partage l’amour du travail, de la croissance économique et du capital national. Il faut dire qu’en vertu de leur aspiration commune au gouvernement du capitalisme national, ils ne peuvent qu’y adhérer, unanimes dans leur répression des mouvements sociaux, en se disputant seulement sur certaines modalités de gestion du camp de travail national.

On cherche malgré tout à nous vendre un candidat comme marchandise performante, dans un mauvais spectacle déprimant de vacuité se répétant à chaque campagne présidentielle. La politique, ainsi, a aussi ses marchandises, ses consommateurs et ses publicités – et ses producteurs, puisqu’il faut travailler, produire des marchandises et de l’argent pour financer cette misérable politique qui est en même temps une politique de la misère. Pourtant, aucun changement réellement positif ne peut venir des urnes : c’était déjà vrai aux époques antérieures du capitalisme, c’est encore plus vrai dans une situation de crise profonde du capitalisme où le gouvernement n’a qu’une faible marge de manœuvre et ne peut utiliser celle-ci qu’au profit du pire, c’est-à-dire du durcissement sécuritaire, identitaire, budgétaire, impérialiste, raciste, classiste, sexiste, ne constituant pas des obstacles à une poursuite du capitalisme. Le gouvernement n’a d’autre choix pour continuer de se financer que de soutenir l’économie, et donc ses ravages écologiques comme sociaux. Le vote individuel n’a pratiquement aucune signification et ne changera rien – ou si peu de chose qu’il ne faut rien en espérer, sinon peut-être un moindre pire dans l’immédiat.

Quelles options se proposent à nous à chaque élection, et notamment celle-ci ? Un libéralisme social-démocrate dégoulinant de renoncements, de mensonges et de sang. Des prophètes de l’apocalypse du capitalisme libéral-sécuritaire du centre et de droite. Un étatisme-keynésien proposant une version 21e siècle des deux premières années du gouvernement Mitterrand (relance étatiste du capitalisme national, laquelle avait lamentablement échouée, et permis au néo-libéralisme de se présenter comme sauveur), assortie d’un « anti-impérialisme » pro-Poutine et pro-Bachar et d’un attachement indécent aux frontières. Un étatisme-keynésien (auparavant libéral) d’extrême-droite avec son « État stratège », c’est-à-dire en faveur du capital national, du patriarcat franchouillard et des forces de répression aux pratiques vichystes, avec un discours subliminal de haine des musulmans et des étrangers. Sans compter des candidats conspirationnistes, confusionnistes, étatico-nationalistes, des restes en décomposition de l’extrême-gauche marxiste-léniniste, et quelques autres perles…

Enfin, dans un climat de dénonciation des élus corrompus, nombre sont ceux espérant encore un « candidat intègre ». La corruption des gestionnaires de l’État capitaliste est pourtant structurelle : comment des individus privés poursuivant leur intérêt capitaliste, une fois élus, pourraient-ils se transmuer pour devenir d’intègres élus n’ayant que le bien commun pour objectif ? Il y a là une contradiction insoluble. Toute autre contestation de cette corruption n’est qu’un fantasme moraliste et une pure « indignation ». Mais cette contestation vaine nous révèle quelque chose. La politique réellement existante produit idéologiquement son double permettant de la justifier in fine, la politique « pure », « vraie » et « bonne », même si celle-ci ne peut tendanciellement exister – et ne serait de toute façon guère souhaitable.

Un retour non-exhaustif sur l’histoire du réformisme anti-libéral de gauche – celui d’extrême-droite ayant montré en Allemagne en 1933-45 ce qu’il faisait au pouvoir une fois élu avec un programme « anticapitaliste » – devrait suffire à achever de nous convaincre que non, vraiment, il n’y a rien à chercher de ce côté-là :
En 1918-19, la social-démocratie allemande au pouvoir écrase avec l’aide de l’extrême-droite et de l’armée une révolution populaire (République des conseils de Bavière, insurrection spartakiste de Berlin, conseils ouvriers dans l’ensemble du pays), tandis qu’en Italie, sa consœur du Parti Socialiste Italien contient l’explosion du prolétariat et ses grèves monumentales, et prépare donc indirectement l’avènement du fascisme en 1922 ;
En 1936, le Front Populaire de Léon Blum, notamment composé des staliniens du PCF souhaitant une alliance avec l’URSS et son « capitalisme d’État » (Lénine), des socialistes abandonnant définitivement l’idée de révolution au profit d’une gestion réformiste de l’État bourgeois et des radicaux défenseurs d’un compromis avec Hitler comme avec Mussolini, fait tout pour mettre fin à une grève générale inédite dans l’histoire de France et au fort potentiel insurrectionnel, offrant en pâture deux semaines de congé payés et la semaine de 40 heures, mesures contre-révolutionnaires finalement abandonnées deux ans plus tard, et aboutissant au désarmement du prolétariat français face aux évènements de 1939-1940 ;
Les bureaucrates du grand syndicat anarcho-syndicaliste espagnol CNT, en 1936-1939, sabordent leur propre programme de révolution sociale et de communisme libertaire au nom de l’alliance « anti-fasciste » avec Staline et une République bourgeoise ultra-répressive, mettent leurs militants au travail dans des usines capitalistes « autogérées » ou au front dans une armée classique au lieu d’entamer une guerre sociale de guérilla contre l’ordre répugnant du travail, livrent leurs militants révoltés en Mai 1937 à une terrible répression stalinino-républicaine, abandonnent leurs camarades des communes d’Aragon aux colonnes staliniennes en Août 1937, et rentrent dans un gouvernement stalino-socialiste au mépris de leurs principes libertaires ;
De 1971 jusqu’au coup d’État de Pinochet du 11 septembre 1973, Allende, socialiste élu grâce au vote massif du prolétariat chilien, désarme celui-ci, incite au calme plutôt qu’à une révolution préventive, ne prend aucune mesure contre l’armée, créant ainsi un contexte favorable au coup d’État ;
De 1968 jusqu’en 1977, un mouvement de grèves, de révolte et de refus du travail balaye l’Italie, pendant qu’un Parti Communiste Italien aux aguets dénonce cette révolte, sabote ces grèves, incite à une négociation salariale sous l’égide de syndicats réformistes, négocie avec une bourgeoisie italienne aux aguets un « compromis historique » qui n’aboutira pas, et accepte l’envoi des chars pour reconquérir Bologne insurgée en mars 1977 ;
En 1981, l’élection de François Mitterrand met définitivement fin aux années 68, avec une mystification électoraliste annonçant un changement radical, et finalement un programme de relance keynésienne aboutissant deux ans plus tard (du fait de leur échec) au tournant néo-libéral de 1983, annonçant ainsi 15 ans d’apathie du mouvement social ;
Le « socialisme du 21e siècle » d’Amérique latine, enfin, n’a guère donné de meilleurs résultats : en-dehors de mesures électoralistes d’aide aux plus pauvres et de quelques réformettes, ce sont des capitalismes nationaux avec un État fort, dépendants des hydrocarbures et des ressources minières, alliés aux Russes et autres « anti-impérialistes », avec à leur tête une bureaucratie corrompue, une armée forte et une nouvelle bourgeoisie, et réprimant au nom du « peuple » tout mouvement social indépendant du pouvoir.

Bref, si certains veulent voter pour un moindre mal, qu’ils votent sans aucune illusion et se préparent à une lutte sociale sans merci contre leur propre candidat.

II – La politique comme l’autre face du capitalisme

« La démocratie même est l’autre face du capital, non son contraire » (Anselm Jappe, Les aventures de la marchandise, Paris, 2003)

Le véritable enjeu n’est pas là.
Pour le saisir, il nous faut commencer par rompre avec le discours dominant, celui des médias et des politiciens, des universitaires et des flics, des profs et des experts en tout genre, chantres de la conservation de l’ordre actuel. À parler leur langage nous nous rendons impuissants. Impuissants car incapables de penser la spécificité de ce monde avec lequel nous cherchons à rompre de tous nos vœux. Impuissants car muets face à la rhétorique trop bien huilée d’une société qui ne se pense qu’en vase clos. Impuissants car condamnés à la répétition du même.
Naturaliser, ontologiser, déshistoriciser... autant de gros mots pour désigner ce mécanisme central de la pensée bourgeoise qui consiste à donner une dimension éternelle à un phénomène spécifique au monde qu’elle a contribué à faire naître. Ainsi en est-il de l’ « économie » comme il en est de la « politique ». La polarisation entre sphère économique et sphère politique, au lieu d’être saisie comme entièrement spécifique au capitalisme, se retrouve naturalisée et ainsi pensée comme constitutive de l’ensemble des formations sociales humaines, au même titre qu’un certain nombre de structures sociales propres à la modernité capitaliste. Historiens, philosophes politiques et économistes s’évertuent ainsi à fouiller dans l’histoire pour déterminer à quoi ressemblaient « politique » et « économie » au sein des sociétés pré-capitalistes. Le discours dominant dans la pensée contemporaine se refuse donc à saisir la spécificité de notre époque, fille d’une série de ruptures majeures qui en font toute la particularité. Le nier revient à faire de notre modernité capitaliste l’aboutissement logique et naturel de l’Histoire alors qu’elle ne s’est imposée qu’à coup de guerres, d’asservissement et de d’anéantissement des différentes modalités d’être-au-monde qui lui préexistaient.

Les sociétés pré-capitalistes bien sûr satisfaisaient leurs besoins sociaux et avaient des formes d’organisation du collectif, pourtant elles ne connaissaient ni « économie » ni « politique » au sens actuel. Il n’y a pas de « politique » en-dehors de l’organisation du quotidien au sein des sociétés précapitalistes. Les sociétés gréco-romaines étaient « politiques », au sens antique de structuration sociale autour d’une polis (cité), mais étaient complètement « politiques », sans qu’il s’agisse d’un système séparé comme aujourd’hui. Les autres sociétés étaient étrangères à cette catégorie de « politique » puisqu’elles n’étaient pas fondées autour d’une polis (cité) et ne connaissaient pas de séparation entre « politique », « économie » et « religion », catégories spécifiquement modernes.

L’apparition d’une « sphère économique » distincte et dominante est intimement liée à l’émergence du système capitaliste et de ses structures élémentaires. S’il est vrai que l’on peut trouver des ancêtres de ces différentes structures à divers moments de l’histoire, la cristallisation de celles-ci au sein d’une « sphère économique » séparée est propre à l’économie de marché totalitaire dans laquelle nous vivons. Il n’y a que lorsqu’émerge un Marché unifié, totalisant, de concurrence sans entraves et de vente contrainte généralisée de l’activité humaine, qu’advient l’économie comme sphère constitutive du capitalisme avec ses structures élémentaires de travail, de marchandise, d’argent, de valeur et de capital.
Et sans cette sphère de l’économie, pas de politique, puisque celle-ci est en complète dépendance financière vis-à-vis d’elle. Réciproquement, pas d’économie sans politique, puisque celle-ci est un garant nécessaire de l’économie, de ses contrats et de ses propriétés, un agent nécessaire de fluidification, de gestion et de protection de l’économie avec ses infrastructures nationales, ses politiques macro-économiques, son armée, sa police et ses tribunaux. Ainsi, ce n’est que lorsqu’émerge parallèlement au Marché l’État unifié, bureaucratique, totalisant, que la « politique » fait son entrée fracassante dans l’histoire. La « politique » comme sphère centrale du capitalisme naît en initiant une guerre européenne de 28 ans causant des millions de morts, en massacrant des milliers de sans-culottes radicaux – dont certains aspiraient à une société de communes – et de gens ordinaires, en établissant un droit bourgeois, patriarcal, raciste, et en lançant une industrialisation broyeuse de vies. Et celle-ci n’est pas née de rien, mais de son ancêtre, la monarchie, et de siècles d’extorsion fiscale, de guerres, de répression des mouvements sociaux et de montée en puissance de l’administration, quatre phénomènes au fondement même de l’État moderne, c’est-à-dire de ses impôts, de son armée, de sa police et de sa justice, et enfin de sa bureaucratie.

La politique, au sens moderne, désigne ainsi une sphère du capitalisme distincte de, mais tendanciellement subordonnée à, sa jumelle l’économie. Le capitalisme est, ainsi, une société (au moins) duale, avec ses structures élémentaires (travail, valeur, marchandise, argent, capital) d’un côté et des structures non-rentables mais nécessaires au fonctionnement et à une reproduction dynamique du capitalisme (droit, justice, police, armée, administration, gouvernement) de l’autre.
En dehors d’un certain nombre de concessions temporaires, limitées et liées à un rapport de force mouvant, l’État vise avant tout à une optimisation du processus de valorisation capitaliste. La politique est ainsi, très largement, politique de l’économie, et ce au travers de moyens allant des politiques de libéralisation aux guerres colonialistes-impérialistes. Les politiques de l’État visent avant tout à une stimulation de l’économie, et celui-ci prend en charge l’ensemble des investissements nécessaires au fonctionnement optimal du Marché mais néanmoins non-rentables et/ou trop importants pour être réalisés par des capitalistes individuels (infrastructures, maintien de l’ordre, défense militaire, etc.) en contrepartie des impôts et aux autres ponctions de l’État. L’État ainsi développe des infrastructures de circulation (comme l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes) et de communication permettant au processus de valorisation nationale de se réaliser toujours plus vite et donc de rester compétitif au niveau mondial, visant ainsi une « circulation sans temps de circulation » (Marx).
Si la théorie ne suffit pas à nous en convaincre, l’histoire s’en charge à merveille et il faut le répéter : il ne peut y avoir d’utilisation de l’État comme simple « moyen » en vue de se libérer du capitalisme – et de l’État, comme l’avait cru Lénine et son fameux « dépérissement de l’État » qui n’est jamais arrivé. Cette histoire n’est, on l’a déjà dit, qu’une succession d’échecs aux conséquences toujours plus désastreuses.

III. État de crise, État d’exception

« L’espace “juridiquement vide” de l’état d’exception […] tend désormais à coïncider partout avec l’ordre normal » (Giorgio Agamben, Homo sacer, Paris, Seuil, 2016)

On aurait presque envie, à côté des conservateurs et autres défenseurs de l’ordre établi, de crier au principe de réalité tant les vaines illusions des restes de la social-démocratie de voir resurgir un État social semblent relever de l’aveuglement. Réalité historique autant que systémique, il n’y a rien à espérer, rien à attendre d’une situation dont il serait grand temps de prendre acte. On assiste depuis quelques dizaines d’années à un recentrement de l’État sur ses fonctions de gouvernement de crise de l’économie en crise, laquelle crise de l’économie et du travail s’est approfondie depuis 2008 au point de menacer jusqu’aux classes moyennes des centres capitalistes. Geste s’accompagnant inévitablement d’un renforcement de sa fonction de répression militaro-policière, dévoilant de nouveau par-là même son vrai visage, celui de ses origines, qu’il avait masqué au cours des dites « Trente Glorieuses » et auquel s’accroche désespérément l’altercapitalisme ambiant. Il n’y a plus de croissance, donc plus de droits sociaux, peut-il proclamer tranquillement. Le mensonge n’est pas celui, superficiel, qu’il n’y a plus d’argent, mais celui, fondamental, qu’il faut s’en remettre au dieu économie une fois de plus – et être offerts en sacrifice. Dans une situation économique de crise, on voit l’État se délester progressivement de ses fonctions « sociales » pour se recentrer sur l’essentiel : relancer l’économie, et gérer ses conséquences socialement désastreuses au travers d’une gestion répressive des masses précarisées ou devenues inutiles d’un point de vue économique. L’État-Providence se démasque en État de punition divine des infidèles de l’économie.

Si la dynamique du capitalisme conduit intrinsèquement à une éviction progressive du travail du procès capitaliste de production, le phénomène a pris une nouvelle ampleur ces dernières décennies. Depuis 40 ans de « troisième révolution industrielle », avec l’introduction de l’informatique, de l’automatisation et de la robotique au sein du processus productif, cette substitution structurelle et tendancielle du travail par des machines-robots a pris une nouvelle dimension. La possibilité d’une substitution complète de certains pans du travail par des machines-robots (caisses automatiques, robots-ouvriers, chaînes de montage entièrement automatisées...) provoque l’explosion du chômage technologique au sein des centres capitalistes, et une stagnation des faibles salaires aux périphéries. La crise économique qui en résulte touche des masses toujours plus grandes d’individus, jusqu’aux métropoles occidentales désormais entourées de zones de concentration des individus exclus du travail, surexploités et/ou particulièrement précarisés.

C’est dans ce cadre que l’État peut se déployer dans ce qu’il a de plus élémentaire : sa dimension « sécuritaire ». Sécurité de l’État lui-même, sécurité des entreprises et de leur extorsion de plus-value, sécurité des classes bourgeoises et de leurs propriétés, et sécurité-spectacle des citoyens ordinaires aux moyens de patrouilles militaires, et tout cela au détriment des classes populaires et des exclus du capitalisme. La « sécurité » devient une véritable technique de gouvernement sur fond de « guerre au terrorisme », laquelle justifie aux yeux de beaucoup une gestion oppressive des habitants racisés (ou non) des quartiers populaires et des migrants.
Relancer l’économie, voilà l’idée fixe de ce monde où l’on marche sur la tête tout en se persuadant que c’est la seule façon de marcher. Mais quand l’air devient proprement irrespirable, que l’on se rend compte qu’on ne relancera jamais rien, alors c’est l’État sécuritaire, militaro-policier, répressif, cet État resserré autour de ses fonctions « minimales » de maintien de l’ordre capitaliste, qui s’impose, révélant ce qu’il a toujours été, un monstre froid, une monstrueuse organisation bureaucratique et militaire, un Léviathan.

La crise du capitalisme, désastreuse au sein des centres capitalistes, est encore pire à ses périphéries : elle se fait d’autant plus sentir qu’un État est situé en bas de la hiérarchie du système-monde capitaliste. Elle est en grande partie responsable de l’échec des modernisations de rattrapage d’une majorité des anciennes colonies, couplée à un maintien global des hiérarchies du système-monde capitaliste, et donc d’un échange inégal et d’une division inégale du processus international de production. Et cet échec des modernisations de rattrapage, générant une forte crise d’endettement et donc des politiques d’ajustement structurel, a entraîné un délitement des périphéries sous forme de paupérisation générale de leurs populations et/ou d’une multiplication des situations de guerre civile. En conséquence, des contingents toujours plus importants de ces populations se sont enfuis vers des centres en moins piètre état. Face à cette arrivée massive de réfugiés de crise, l’ensemble des États des centres capitalistes ont choisi une politique d’exclusion des non-rentables (en-dehors donc des migrants exploitables d’une manière profitable), une sorte d’ « impérialisme d’exclusion » corolaire d’un « impérialisme de crise ». Les États des centres capitalistes refusent d’une part d’assumer leur responsabilité dans l’effondrement des sociétés des périphéries capitalistes, alors qu’ils sont responsables de l’instauration du capitalisme dans ces sociétés qu’ils ont asservies, pillées, exploitées, racisées, endettées et enfin libéralisées, laissant ainsi des milliers de réfugiés du système-monde capitaliste en crise mourir chaque année à leurs portes. D’autre part, elles se contentent d’interventions militaires dans des périphéries en voie d’effondrement avec un objectif (souvent raté) de maintien de l’ordre mondial et de pillage de ce qu’il reste, aggravant souvent une situation déjà catastrophique. Les États des centres capitalistes se replient ainsi dans leur « forteresse », n’en sortant que pour ces opérations : ils sont des États d’exclusion, d’exclusion des réfugiés de l’économie en crise et de crise, des réfugiés du dérèglement climatique d’origine capitaliste, des réfugiés des guerres internes aux périphéries en voie d’effondrement, des réfugiés des guerres de maintien de l’ordre mondial ou encore des réfugiés du développement. Après avoir imposé au monde entier un mode d’organisation social aux effets dévastateurs, l’impérialisme des centres capitalistes s’en retire très progressivement en laissant derrière lui un désastre économique, social et politique qu’il refuse d’assumer.

Les évolutions contemporaines de l’État capitaliste de crise, et notamment son recentrement sur sa fonction policière et son durcissement en tant qu’organe répressif, loin de relever d’un changement de nature de ce dernier, sont plutôt l’affirmation même de ce qui fait sa nature : la violence constitutive du droit et de son maintien. Aux fondements de la souveraineté, qu’elle soit dite démocratique ou non, se trouve celui qui décide de l’état d’exception. L’état d’exception n’est pas une anomalie, ou encore l’opposé de l’État de droit : il est au fondement même de l’État et de son droit. L’État est cette structure capable de suspendre juridiquement son ordre juridique – comme il l’a fait en Allemagne en 1933 –, c’est-à-dire qu’il peut entreprendre des actions extra-constitutionnelles de manière constitutionnelle. Il y a donc, au fondement même de l’État « de droit », sa possible transformation en un « État d’exception » extraordinaire, de crise. Celui de l’état d’urgence depuis 2015 et ses fichés S, ses interdictions de manifestations, ses assignations à résidence, sa police toujours plus violente et sa justice fonctionnant comme machine à enfermer. Celui qui a fait de l’anti-terrorisme un procédé même de gouvernement, celui de l’affaire Tarnac.

État d’urgence qu’on retrouve aujourd’hui en Turquie, hier dans l’Allemagne pré-hitlérienne de 1930, aux États-Unis à partir de 1941 – permettant l’enfermement dans des camps au milieu du désert de dizaines de milliers de Japonais –, dans l’Italie des années 1970-1980 pour réprimer l’Autonomie italienne, en Syrie depuis 1963… État d’urgence, hier encore, en France et en Algérie coloniale en 1955, 1958 et 1960-1963 – aboutissant aux massacres du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962 –, en Nouvelle-Calédonie en 1984-85 dans l’optique d’une répression du mouvement indépendantiste, en 2005 en Île-de-France dans l’optique de l’écrasement des banlieues insurgées. État de siège (version militarisée de l’État d’urgence), avant-hier, celui de l’écrasement sanglant des ouvriers parisiens en juin 1848, des communards en 1871 ou des Kabyles insurgés cette même année. Demain, après-demain, l’article 16 autorisant une dictature présidentielle temporaire, l’état de siège dans l’optique de réprimer une insurrection populaire ? La frontière entre l’État de droit et celui d’exception est donc relative, poreuse, mystifiante, l’État de droit justifiant l’État d’exception au nom de son maintien. C’est ce que révèle la normalisation de l’État d’urgence, dispositif d’exception dont le prolongement indéfini ne semble en aucun cas perturber l’État de droit. Progressivement, les frontières entre démocratie parlementaire et dictature temporaire se font toujours plus poreuses, l’état d’exception se fondant toujours mieux dans l’état démocratique. Si le cadre constitutionnel nous fournit une vaste prison sociale dans laquelle l’on bénéficie encore d’une relative liberté de mouvement, qu’un état d’exception vienne suspendre cet ordre des choses et voilà les murs de la cage se rapprocher dangereusement. Disons-le, l’État d’exception commence à nous coller à la peau.

Mais cet État d’exception extraordinaire, propre aux crises économiques, sociales ou encore politiques du capitalisme, se double d’un état d’exception ordinaire, tout aussi constitutif de l’État moderne mais permanent, et simplement exacerbé en temps de crise. Constitutif de l’État moderne, non comme possibilité souveraine de suspendre légalement son ordre légal, mais comme monopole de la violence sur un territoire et une population donnée. « Le souverain […] se pose légalement en-dehors de la loi » (Agamben) : il faut comprendre cette sentence non comme l’exception de l’État, mais comme règle fondatrice de son appareil policier, militaire et judiciaire, révélant l’État comme une structure de domination arbitraire basé en dernière instance sur ces appareils répressifs. Arrestations, abus, suspension des droits civiques traversent de part en part l’état normal du droit sans pour autant nécessiter de suspension de l’ordre démocratique, révélant ainsi sa nature intrinsèquement répressive. La police illustre parfaitement cet État d’exception ordinaire dont elle est une pièce maîtresse : elle est fondée légalement à entreprendre des actions non-légales lorsqu’elles sont exécutées par des simples citoyens. Les policiers peuvent légalement fouiller, frapper ou encore séquestrer (dans un commissariat) des individus, contrairement aux autres citoyens. La police peut même de facto tuer (300 morts depuis 30 ans pour presque aucune condamnation judiciaire), stade suprême de l’État d’exception légalement fondé, et manifestation du « droit de vie et de mort » constitutif de l’État souverain. La justice n’est pas en reste. Elle est fondée légalement à entreprendre une action illégale lorsqu’elle est exécutée par des simples citoyens : enfermer (dans un établissement carcéral) et extorquer (sous forme d’une amende) des individus. L’État est bien cette coïncidence entre violence et droit dont parlait Agamben. Et cet État d’exception ordinaire s’acharne avant tout sur ceux susceptibles de menacer son ordre stato-capitaliste : militants politiques, participants aux luttes sociales, mais surtout prolétaires racisés de quartiers populaires constitués en zones d’exception permanentes. La hiérarchie raciste et de classe, dont l’État est un défenseur ultime, est ainsi violemment réaffirmée. L’État d’exception ordinaire règne, enfin, au sujet des violences domestiques faites aux femmes, en excluant ces violences de facto du droit, en renvoyant celles-ci au « privé », aboutissant finalement à un laisser-faire des viols et des violences patriarcales au sein du cadre domestique.

Précisons-le, il ne s’agit pas de revendiquer, on ne saurait comment d’ailleurs, plus de droit et moins d’exception. L’État capitaliste est obligé d’être en partie « de droit » puisqu’il n’y a pas de capitalisme sans droit, sans garantie du respect des contrats, des dettes, des propriétés et des propriétaires. Mais en même temps, et au nom même de cette garantie de l’ordre capitaliste, l’État s’extrait du cadre légal qu’il a de toute façon lui-même créé. L’État d’exception ordinaire est donc un simple défenseur du droit capitaliste, c’est-à-dire de l’État de droit. Il ne faudrait donc pas opposer ces deux formes de l’État : il s’agit d’une seule et même structure se dédoublant de manière complémentaire, de deux faces d’une même pièce, d’un continuum au service de l’ordre capitaliste. L’État de droit en réalité justifie l’État d’exception ordinaire comme son garant nécessaire, de même qu’il justifie l’état d’exception extraordinaire comme son garant en dernier ressort– comme son cas limite.

Pour en finir avec l’État de crise, l’État d’exclusion, l’État d’urgence, il faut en finir avec l’État d’exception ordinaire comme avec l’État de droit, donc en finir avec l’État, sa politique et son monde capitaliste.

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TOUT LE MONDE AIME LA LIBERTÉ,
MAIS LE TRAVAIL EST UNE HORRIBLE CHOSE

Paris sous tension, 2017

« Créer est une joie intense, travailler est une souffrance intense. Le travail est l’ennemi de la vie. Quand l’homme deviendra conscient de la vie, il ne travaillera plus jamais. Nous voulons créer comme des hommes libres, pas travailler comme des esclaves ; pour cela nous allons détruire le système de l’esclavage. »
H. Schuurman, Le travail est un crime, 1924.

Il paraît que tout le monde aime la liberté. Trouver une personne qui se prononcera clairement contre la liberté, qui dira « je ne veux pas de liberté, ni pour moi, ni pour les autres » n’arrive pratiquement jamais. Pourtant, la plupart des gens considèrent aussi le travail comme une valeur fondamentale, à inculquer aux jeunes, un devoir et un droit à préserver.

Quand il fait son apparition dans l’ancien français, ce terme, travailler, a d’abord signifié « faire souffrir » physiquement ou moralement, puis « molester » ou « battre » quelqu’un. Son terme cousin, travail, a lui pendant longtemps exprimé les idées de tourment, de peine et de fatigue. Et la racine de ces deux mots vient d’un terme latin qui désignait à la fois un appareil pour ferrer les bœufs et un instrument de torture à trois pieux auquel étaient attachés les esclaves qu’on torturait.

Aujourd’hui, après des siècles de développement, le capitalisme est parvenu à marquer au fer rouge dans les crânes humain l’absolue nécessité de travailler. Travailler pour exister, exister pour travailler.

Il faut dire que dans les faits, le travail reste la condition principale de notre intégration à la société, et de notre survie, car il procure de l’argent. Le travail est arrivé à être le moyen par lequel nous nous rapportons aux autres, ce à quoi l’école nous forme pour entrer dans le monde adulte, il est notre carte de visite dans la société, ce qui nous manque quand on en a pas et une source de tourment quand on en a. Il est notre droit de nous loger, de nous nourrir, de nous vêtir, il est notre droit de vivre. Le travail n’est pas un besoin humain, il n’est pas une façon de vivre, il n’est qu’une obligation, celle de se vendre pour vivre. Pas de travail, pas d’argent ; pas d’argent… pas grand chose.

Et alors même que le capitalisme, qui a besoin de cette frénésie du travail pour exister, produit des ravages de plus en plus visibles à tous les niveaux de nos existences, dans des régions toujours plus étendues et pour une durée toujours plus longue, le travail demeure un horizon indépassable pour la conception de notre existence. Nous sommes tellement empêtrés dans cette religion du travail (qui est, comme toute religion, une organisation du mensonge) que nous ne réalisons pas que nous passons notre vie dans un gigantesque camp de travail. Que même quand nous y échappons pour un moment nous passons notre temps à faire travailler les autres, par la consommation de biens et de services. Nous aimons nous voir comme des personnes indépendantes et libres qui vaquent à leurs occupations, quand nous sommes en réalité des travailleurs forcés de rejoindre leur poste. Comment expliquer que quand nous entendons un patron, un entrepreneur, un politicien ou un syndicaliste (tous apôtres du Travail) charger le travail de valeur positive et fustiger ces « paresseux qui refusent de travailler », n’éclate pas en nous une irréfrénable envie de leur foutre un pain dans la gueule ; si ce n’est que nous nous sommes habitués au mensonge, et qu’immoler son existence sur l’autel du travail nous paraît naturel. Pourtant, tout le monde aime la liberté, on vous dit.

Travailler, donc. Se vendre comme une marchandise, vendre son temps, son énergie, sa créativité, un certain nombre de ses facultés à un patron pour empocher quelques sous qui fileront bien vite dans la poche d’un propriétaire ou d’une poignée de marchands.

Éplucher les annonces, passer des coups de fils à des connaissances, essayer d’être tout comme on devrait être à un entretien d’embauche, pointer devant un conseiller payé pour nous remonter les bretelles et nous faire comprendre qu’on a bien de la chance de recevoir quelques oboles de l’État à la fin du mois alors que l’on ne produit rien, que l’on n’est pas rentable économiquement, que donc on ne vaut rien : on appelle ça être chômeur à la recherche de travail, mais ça reste un travail, le salaire en moins.

Faire quelques escroqueries, de menus larcins, du recyclage, de l’économie parallèle en tout genre : on appelle ça se débrouiller, survivre comme on peut, et quand bien même tout ça n’est pas très légal, rapidement cela devient aussi un travail, le risque de la prison en plus.

Tout le monde aime la liberté, pas de doute, mais on n’a pas vraiment d’autres choix que ces trois là. On peut refuser de travailler (contrairement aux esclaves), mais comme toute possibilité d’existence en-dehors de l’économie a été éliminée, pour survivre on doit travailler. L’esclavage libre, en voilà une merveilleuse invention.

A quelques exceptions près donc, travailler est une horrible chose qui débouche sur une immense accumulation de souffrance. Souffrance de se vendre quotidiennement comme une marchandise pour produire d’autres marchandises (quand on a un travail) ou de revenir chez soi comme une marchandise qui n’a pas trouvé d’acheteur, et se voir quotidiennement méprisé pour ne pas être « utile à la société », être un « parasite », ne pas être « rentable » (quand on cherche un travail). Souffrance de devoir obéir à l’impératif aliénant et avilissant, de produire des marchandises quelconques de manière rentable (et donc médiocre) ou d’accomplir des activités insignifiantes, absurdes, répétitives, délétères, à n’importe quel coût physique, psychologique et écologique. Souffrance de devoir exécuter cet impératif dans des conditions éprouvantes physiquement et nerveusement, source de stress, de dépressions, de déformations physiques, d’accidents du travail, de suicides. Souffrance de devoir obéir à des chefs, à des clients, à des « collègues ». Souffrance d’être réduit à être une machine au service d’autres machines, un instrument, un simple tas d’os et de muscles, un domestique ou un serviteur. Souffrance d’être en proie à une concurrence permanente et cruelle, de devoir se contenir ou se forcer par peur d’être viré. Souffrance de devoir travailler plus, alors qu’il est évident que travailler plus c’est vivre moins. Même les rares qui apprécient leur travail, qui y trouvent encore un sens et pas qu’une source de souffrance avouent qu’ils l’accompliraient avec davantage de plaisir, et selon d’autres modalités, s’ils n’étaient pas soumis aux contraintes économiques.

Il n’y a pas d’heure pour déclarer la guerre au travail.

Que les plus raisonnables se rassurent : une fois débarrassés de l’exploitation et de la marchandisation de tout et de tous, nous saurons réinventer nos activités pour satisfaire nos besoins (des plus « élémentaires » comme se vêtir, se nourrir, se loger… jusqu’aux plus raffinés comme apprendre, découvrir, s’épanouir, se rencontrer, se faire plaisir, etc), nos désirs, nos caprices aussi, pour obtenir ce qui est utile mais aussi agréable, ce qui est nécessaire mais aussi superficiel. Nous voulons redonner son sens à l’activité humaine, à l’effort (collectif comme individuel) et à la créativité. Tisser des relations dans l’entraide, la solidarité et l’auto-détermination plutôt que dans la concurrence et la soumission. Et nous mettrons du cœur à l’ouvrage. Mais pour cela nous avons besoin de nous débarrasser du travail, du capitalisme et de l’État.

Que voyons-nous derrière les très nombreux coups portés aux agences Pôle Emploi, cette fusion entre le système coercitif de l’État et celui du travail, qui ont été à de très nombreuses reprises attaqués pendant le mouvement contre la Loi Travail du printemps 2016 et après, et aux agences d’intérim (comme l’incendie de l’entrée d’une agence Adecco fin novembre à Pantin), ainsi que derrière les différents sabotages sur les lieux de travail ou les vengeances sur la hiérarchie (par exemple l’incendie en octobre de la voiture d’un patron par un de ses employés qu’il venait de virer) ? Ne serait-ce pas l’expression d’une colère d’être trop souvent obligés de se plier aux labeurs, à ses contraintes, à son chantage et à sa hiérarchie pour survivre ? Ou l’expression d’un refus de la prétention du capitalisme à faire du travail l’unique voie possible à nos existences ?

Quoiqu’il en soit, ces actes sont une bonne chose, qu’ils se généralisent et prennent différentes formes serait mieux encore. Ceux qui pensent le contraire ne doivent vraiment pas beaucoup aimer la liberté.
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https://parissoustension.noblogs.org/tout-le-monde-aime-la-liberte-mais-le-travail-est-une-horrible-chose/

https://parissoustension.noblogs.org/files/2017/01/PST-8.pdf

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VIVRE OU RIEN, IL FAUT POUSSER CE QUI TOMBE

Votre fin notre plus bel avenir Comité érotique révolutionnaire, 2016

Le monde, ou rien. Voilà quelques semaines que nous sommes plongés dans l’ébullition de la lutte, ses coups de folies et son euphorie. Qu’importe qu’elle triomphe de cette loi. Elle n’est qu’un déclencheur, qu’une occasion, rien de plus. Le statu quo est tout aussi immonde. Ce qui se passe un peu partout est plutôt une manifestation d’une rage diffuse, d’une colère montante, d’un dégoût qui se généralise vis-à-vis de ce monde et ses avocats qui nous martèlent sans cesse, que non, vraiment, il n’y a pas d’alternative.

Lois sécuritaires, renforcement du pouvoir (et de l’armement) de la police, arrestations arbitraires et matraquage aveugle, la vieille logique du gouvernement par la peur est reprise avec un certain brio par ce gouvernement « socialiste ». Et les médias jouent parfaitement leur rôle, faisant planer une menace diffuse, pluridirectionnelle et omniprésente, implantant jour après jour la peur dans chaque conscience, avec une abnégation remarquable.
L’État s’appuie en effet sur un arsenal législatif dit « antiterroriste » toujours plus important, toujours plus total, censé nous « protéger » de la « menace djihadiste ». Mais qui peut se faire des illusions sur l’efficacité de mesures judiciaires sur un individu déterminé à mourir pour mener son action à terme ? En tout cas ceux qui nous gouvernent ne s’en font pas. L’antiterrorisme est un voile. La constitutionnalisation de mesures d’exception comme l’État d’urgence ou le renforcement des pouvoirs de la police a un but tout autre. Il s’agit bien, en réalité, de contenir, de contrôler, de maîtriser ceux qui refusent cet état de fait et font de ce refus un principe d’action en vue de faire émerger un autre monde. Ce sont bien ceux qui ont choisi de lutter contre le travail et contre l’État, contre le capitalisme et la pauvreté des existences qu’il génère qui sont in fine visés par ces dispositifs.
Si nous ne sommes pas organisés, si nos volontés ne se rejoignent pas toujours, ou pas au même moment, ce qui les terrifie est que la convergence se fasse soudainement, à la suite d’un évènement quelconque. Non pas la convergence des luttes comme on peut l’entendre dans les cortèges syndicaux qui n’est qu’un simple agrégat de composantes disparates et conservatrices et qui est vouée à s’effondrer avec le mouvement, mais la convergence des désirs. Du désir de vivre un monde que l’on construira, que nous construisons déjà. Que dans ces moments de lutte se tissent des liens, naissent des amours, émergent des projets communs, se créent des communautés de résistance. Que ces désirs diffus, éparpillés, divers, se rencontrent au gré d’une assemblée étudiante un peu laborieuse, d’une occupation, d’une garde-à-vue ou d’un repas partagé et que ce désir d’être ensemble, d’imaginer ensemble, de faire ensemble devienne de plus en plus pressant. Voilà ce qu’ils craignent.

Nous qui désirons sans fin, nous voulons vivre pleinement, nous voulons vivre érotiquement. Nous sommes Eros, parce qu’il est comme nous pulsion de vie en même temps qu’amour, parce qu’il est comme nous révolte contre un monde de mort.
Nous voulons être amour, vivre l’amour, faire l’amour. Nous voulons jouir d’être la vie : fêter, imaginer, créer, rêver, voir, faire, être ensemble, vivre ensemble.
La vie est un flux, celui de se sentir soi-même, de sentir l’Autre et de sentir notre monde, s’éprouvant, s’épanouissant, s’accomplissant dans cette sensualité. Ce monde actuel, lui, pétrifie ce flux sous forme de marchandise-travail, il nous en dépossède au profit de choses mortes (marchandises, argent, capital) et d’une vie fausse, il réprime ce flux avec l’État, il manipule médiatiquement celui-ci, il est une réification, une aliénation, une mortification, une répression, une manipulation, une négation de la vie.
Nous n’en voulons plus, de ce monde, de son travail, de ses relations, de ses destructions, de sa misère existentielle. La vie aujourd’hui n’est rien dans ce monde de mort, demain elle sera tout - et ce monde, mort.
Nous voulons construire autre chose qu’une cage. Nous voulons faire autre chose que travailler. Nous voulons vivre autre chose que cette survie, cette sous-vie. Nous voulons habiter autre chose que ce taudis. Nous voulons aimer autrement que dans l’industrie pornographique. Nous voulons nous imaginer autrement qu’au travers de l’idéologie. Nous voulons être ensemble plutôt qu’être en guerre. Nous voulons créer autre chose que cette destruction. Nous voulons rêver d’autre chose que de ce cauchemar. Nous voulons échanger autre chose que de l’argent et des marchandises. Nous voulons faire croître autre chose que l’économie. Nous voulons faire société autrement qu’au travers du capitalisme. Nous voulons autre chose que ce monde, c’est-à-dire que de ce monde, d’aucune chose, nous voulons.

L’économie c’est la guerre, la guerre de tous contre tous. Dès tout petit, on nous pousse à suivre nos propres intérêts, dans le cadre posé par la société de marché, on nous fait croire que l’égoïsme est une catégorie ontologique, que la « nature humaine » est ainsi et que pour ne pas perdre il faut donc gagner. Dominer, écraser, maximiser, voilà les maîtres mots de l’entrepreneur de soi, de l’individu d’aujourd’hui qui veut survivre dans cette jungle concurrentielle. À travers le capitalisme, véritable société de l’économie, nos subjectivités se formatent dans un devenir-marchandise de la vie. Le capitalisme façonne des subjectivités à son image et selon sa logique : prédatrices, impitoyables, séparées-isolées l’une de l’autre, égoïstes, machiniques, calculatrices. Même si notre subjectivité vivante résiste tendanciellement à ce formatage, il n’en reste pas moins que notre subjectivité est un champ de bataille – et son résultat – entre une rationalité capitaliste et notre pulsion de vie. Pour que celle-ci triomphe, et elle est une condition préalable à une société vivante-émancipée, sachons que c’est uniquement dans une révolte de la vie qu’une telle subjectivité peut advenir. Les révoltes de la vie ont transformé, transforment, transformeront nos subjectivités, avant même que dans une société nouvelle, de nouvelles vies émergent de nouvelles subjectivités.

Notre vie ne tolère d’autre limite que celle de sa perpétuation comme Jouir personnel et collectif, c’est-à-dire qu’il ne peut y avoir de limite au Jouir de nos vies que celle où notre pulsion de vie se transforme en pulsion de mort, et où notre Jouir se renverse en Souffrir. La vie n’est pas une débauche, une barbarie, une folie ; c’est au contraire un équilibre entre une vie sur-réprimée, donc mortifiée, et une vie déchaînée, donc (auto) destructrice. La société dans laquelle nous vivons, au contraire, est une barbarie au sens où elle nous sur-réprime d’un côté tandis qu’elle nous pousse de l’autre à un déchaînement destructeur de soi et des Autres. Or notre société est justement une immense accumulation de surrépressions, souvent présentées de manière mensongère comme « naturelles » (travail), voire comme des « libérations » (guerre sportive, pornographie, Spectacle médiatique). La révolte de la vie, sans mortification ni pulsion de mort, est donc une révolte de l’énergie érotique, de la pulsion de vie, trop longtemps sur-réprimée, contre cette sur-répression, et sans devenir pulsion de mort.

NE TRAVAILLEZ JAMAIS

L’aggravation continuelle de la crise structurelle du capitalisme (en plus de sa financiarisation et sa gestion en faveur des actionnaires et du patronat), entraîne depuis plus de 40 ans une intensification et une précarisation continue du travail, avec d’un côté une masse croissante de chômeurs brisés par une société du travail sans travail, et de l’autre une organisation néocapitaliste du travail continuellement restructurée, exerçant une pression énorme sur ses salariés (jusqu’au harcèlement), organisant une guerre de tous contre tous au sein même de l’entreprise, et démultipliant ainsi isolement, haines, humiliations, stress, déformations physiques, accidents de travail, licenciements brutaux, dépression, burn-out, suicides. Le travail est d’ores et déjà une souffrance intolérable – mais ne l’est-il pas structurellement ? Nous souffrons de devoir quotidiennement nous vendre comme marchandise pour survivre, ou d’être dépréciés de ne pas être un esclave « rentable » du capitalisme. Nous souffrons de devoir obéir à des impératifs absurdes, avilissants, destructeurs. Nous souffrons de devoir exécuter ces impératifs dans des conditions éprouvantes, voire dangereuses. Nous souffrons de cette activité indifférenciée, absurde, destructrice. Nous souffrons d’être réduits à des robots, des machines, des esclaves. Nous souffrons d’être humiliés faute d’être des esclaves suffisamment « performants ». Nous souffrons de rentrer vidés, de ne pas pouvoir vivre. Nous souffrons d’être en guerre de tous contre tous avec nos semblables, d’être objet d’une haine envieuse ou d’envier haineusement quelqu’un d’autre. Nous souffrons d’être menacés d’élimination économique chaque seconde. Nous souffrons d’être dans une précarité permanente. Nous souffrons d’être traités de « capital humain », de « mauvaise graisse », de « facteur humain », de « bras cassés », d’« assistés », de « fainéants ». Nous souffrons d’être des soldats d’une guerre économique permanente, sacrifiés sur l’autel de la compétitivité, de la productivité et de la croissance, bref du capitalisme. Nous souffrons de souffrir seul, de devoir nous cacher notre souffrance, de nous mentir, de ne pas pouvoir parler de notre souffrance, de devoir cacher celle-ci aux autres. Nous souffrons qu’on nous mente, et qu’on se propose d’approfondir encore notre souffrance et notre servitude avec cette nouvelle réforme du travail. Nous souffrons de travailler, il n’y a pas de « souffrance au travail », travailler au sein du capitalisme c’est souffrir, il n’y a pas « le travail et ses souffrances », le travail, c’est souffrance. Cette loi n’est donc qu’un ultime approfondissement du travail comme souffrance et comme servitude.

Ne travaillez jamais signifie : ne vendez jamais votre vie, votre temps, votre activité, votre faire, comme marchandise, comme marchandise produisant d’autres marchandises et de l’argent, comme marchandise produisant un monde de mort.
Le travail est en effet, de par son essence même, l’activité non-libre, inhumaine, asociale. Le travail, c’est une dépossession de sa vie au profit d’une fonction machinique de production de marchandises et de valeur, c’est une vente de soi, de son existence, de son temps de vie, de son activité, de son faire, comme marchandise. C’est un esclavage libre, libre au sens où on l’on peut refuser de travailler contrairement aux esclaves, mais comme on a été dépossédé de toute possibilité d’existence en-dehors du Marché, pour survivre, on doit travailler. Comme des esclaves, nous avons une compensation, eux en nature, nous en argent. Comme des esclaves, on nous envoie des forces de répression lorsqu’on se révolte. Qu’on vende des heures d’activité ou notre production soi-disant autonome, qu’on soit salarié.e ou ubérisé.e, nous sommes réduits à des marchandises productrices de marchandises (qu’importe quelles marchandises, qu’importe comment, tant qu’elles rapportent). Notre labeur n’est pas une réponse qualitative à nos besoins particuliers (y compris collectifs), mais une production machinique de marchandises et d’argent, ou (auparavant) une acquisition machinique de savoirs formatés que l’on soit lycéen.ne ou étudiant.e. Avec ou sans proxénète, nous sommes tous des prostitué.e.s, nous vendons notre cerveau, nos muscles, notre sexe, qu’importe. Nous sommes des robots (travailleurs, en tchèque), des individus réduits à des machines productrices. Nous sommes soumis au capitalisme, ce Moloch insatiable, ce train aveugle écrasant tout sur son passage. La pulsion de vie doit se défaire du travail, du capitalisme et de l’État, c’est d’une abolition et non d’une réforme qu’il s’agit.
Nous n’avons pas peur de cette société de travail sans travail, c’est cette société de travail sans travail qui a peur de nous.

Nous n’avons de toute façon pas d’autre choix que d’en finir avec le capitalisme et son travail, en raison même de la dynamique du capitalisme en crise. Chaque entreprise doit, en raison d’une saturation tendancielle des marchés et d’une compétition généralisée pour vendre ses marchandises, réduire ses coûts, donc substituer du « travail vivant » (des travailleurs) par des machines-robots. Cette élimination de « travail vivant » fait qu’il y a, par conséquent, une baisse tendancielle de la demande (hors-crédit) puisque ceux qui ne travaillent plus ont moins de revenus (comme ceux qui restent d’ailleurs). Depuis 40 ans de troisième révolution industrielle, avec l’introduction de l’informatique, de l’automatisation et de la robotique dans le processus productif, cette substitution structurelle et tendancielle du « travail vivant » (des travailleurs) par des machines-robots a pris une nouvelle dimension. La possibilité d’une substitution complète de certains pans du « travail vivant » par des machines-robots (caisses automatiques, robots-ouvriers, chaînes de montage entièrement automatisées...) provoque ainsi l’explosion du chômage technologique. Et ce chômage technologique, alimentant une baisse de demande solvable, donc une baisse tendancielle de la consommation, entraîne une saturation d’autant plus rapide des marchés, des crises de surproduction toujours plus fréquentes donc de nouvelles substitutions de « travail vivant » par des machines/robots, entraînant une nouvelle baisse de demande solvable, une nouvelle phase de crise, etc., et cela ad nauseam. La dynamique du capitalisme conduit donc à une éviction progressive du « travail vivant » du procès capitaliste : 10-15% de chômage aujourd’hui, plus de 47% en 2030 selon certaines projections. Et cette augmentation structurelle du « chômage technologique » s’effectue en parallèle, comme on le voit depuis plus de 50 ans, d’une intensification et d’une précarisation du « travail vivant » restant. Le devenir structurel du capitalisme, c’est donc une multiplication des phases de crise, une augmentation progressive du chômage technologique et une intensification-précarisation du travail restant, jusqu’au chômage quasi-total, l’esclavage des derniers travailleurs et l’effondrement du capitalisme.
L’économie ne veut plus de nous, nous ne voulons plus d’elle. L’économie veut se débarrasser de nous, débarrassons-nous d’elle !

LA VIE LIBÉRÉE

Le mouvement actuel d’opposition au projet de loi-travail a réveillé nos vies et nos rêves au nom d’un mauvais rêve de certains, il faut maintenant qu’elle s’attaque au cauchemar réalisé du travail et de sa crise. Il ne s’agit plus de lutter défensivement contre une loi en attendant qu’une prochaine phase de crise nous l’impose au nom du « réalisme économique », il faut combattre offensivement cette réalité économique de crise et en crise. Il ne faut plus mendier l’ajournement de l’inévitable au sein du capitalisme en crise, mais abolir celui-ci aujourd’hui. Le réformisme « progressiste » est mort, il n’y a plus qu’un sous-réformisme de cogestion de crise, seule une optique résolument révolutionnaire est désormais réaliste.
Nous savons toutes et tous que nos « mouvements sont faits pour mourir », et ce n’est pas grave. Si c’est en général un projet de loi rétrograde ou un évènement particulier comme une immolation ou une « bavure » policière qui vont servir de déclencheur à un mouvement de protestation et créer des communautés d’acteurs près à se battre contre un objet commun, le mouvement dépasse toujours son objet et c’est ce dépassement qu’il nous faut chercher.
Nous nous intéressons peu à la massification, les pétitions sont signées puis oubliées, les cortèges défilent et rentrent chez eux, les vitrines sont brisées puis réparées, les murs tagués puis nettoyés. Si la manifestation peut faire infléchir, si les grèves peuvent faire peur, si les émeutes peuvent être salutaires il nous faut nous saisir de ces moments particuliers que sont les situations insurrectionnelles pour nous rencontrer, nous constituer en communautés, en communautés de lutte, en communautés d’ami.e.s. Il nous faut créer. Il nous faut nous créer.
Un mouvement ouvre une brèche, crée une coupure temporelle, une rupture dans le déroulement linéaire de nos vies. Ces moments de « pause » nous conduisent à reconsidérer nos vies, à les saisir telles qu’elles sont et à les imaginer telles qu’on voudrait qu’elles soient. Ces brèches sont souvent l’occasion de rencontres, de densification des liens, de création de relations qui dépassent le seul intérêt stratégique. C’est sur la durabilité et la qualité de ces relations qu’il nous faut nous appuyer maintenant pour qu’émergent des communes, partout, tout le temps. Plus que des simples communautés de lutte ou de résistance qui, par définition n’existent que le temps de la lutte, bâtissons de véritables foyers d’insoumission, des points de fixation des colères et des désirs. Saisissons-nous d’appartements, de friches, de bocages, saisissons-nous d’entrepôts, d’universités, de châteaux, transformons des sols bétonnés en jardins d’approvisionnement des luttes. Etablissons-nous sur les territoires et habitons-les et vivons-y le monde que l’on veut vivre.

Omnia sunt communia. Nous formerons ensemble des communes, comme celle de Paris de 1871, d’Aragon de 1936 et de Notre-Dame-des-Landes, des communes associées entre elles, des communes où nous ferons ensemble ce que nous voulons et personnellement ce que nous voulons, des communes où il y aura de commun ce qui aura été décidé comme tel et ce qu’il y aura de personnel aura été décidé comme tel, des communes où nous pourrons faire autre chose de nos vies que nous vendre comme marchandise, produire des marchandises et consommer des marchandises. Les habitant.e.s des communes plutôt communisantes feront ensemble ce qu’ils auront librement choisi de faire - en accord avec les possibilités du monde-de-la-vie - et partagerons en fonction des besoins de leurs membres leurs activités comme leurs produits (avec, en cas d’abondance insuffisante, une auto-régulation collective). Les communes plutôt personnalisantes seront peuplées de personnes faisant séparément ce qu’ils ont envie-besoin de faire, et partageront après coup sous forme d’une chaîne de dons libres. Désormais, dans l’une comme dans l’autre, nul.le ne sera obligé de vendre son cerveau, ses muscles ou son sexe. Les communes formeront entre elles une chaîne de dons, permettant une satisfaction de l’ensemble de leurs besoins tout en entretenant des relations d’amitié.

La vie s’épanouira dans une vita contemplativa, mais aussi dans une vita activa, où, au lieu de s’asservir au travail et au capitalisme, nous cultiverons des légumes et des fruits, nous construirons des maisons, tracerons des chemins, écrirons des histoires et des chansons, nous ferons ce qu’il nous plaira en même temps que ce qu’il nous faudra dans l’optique d’une poursuite de notre vie s’épanouissant, et non ce qu’une demande abstraite de marchandises exige. De nouvelles subjectivités émergeront de ces nouvelles vies, épanouies dans une diversité non-finie du faire.
Il n’y aura plus de gens seulement artistes au détriment de l’épanouissement artistique des autres et de leur propre épanouissement dans d’autres domaines, mais des gens qui, entre autres choses, feront de l’art. Nous ne voulons pas simplement rendre l’art commun à tous mais intégrer l’art à notre faire, à nos vies. Il n’y aura plus de sphère séparée du travail, mais une vie mêlant vita activa et vita contemplativa. Le temps sera celui de notre vie et de ses activités, non celui des montres et du travail. Il n’y aura pas de comptabilité, de mesure, de pointage, de productivité, de rendement, d’évaluation individuelle des performances.
Nous ré-apprendrons des savoirs-faire dont nous avons été dépossédés (et ce, à chaque génération, avec l’école comme enseignement de l’ignorance), nous saurons tout faire nous-mêmes (collectivement), après des siècles de prolétarisation réduisant l’activité productive à un nombre limités de gestes répétés ad nauseam.

Les communes formeront leurs propres institutions, lesquelles seront instituées selon notre volonté collective et désinstituées lorsqu’elles ne nous conviendront plus. Les habitants des communes décideront collectivement, en assemblée, ce qu’il faut faire s’agissant des affaires de tous. Et s’il y a des décisions qu’il faut prendre au niveau d’une fédération (plus ou moins grande) de communes, c’est du bas que devra venir toute décision finale. Les communes aboliront donc immédiatement l’État, ce frère jumeau du capitalisme, cette structure de domination bureaucratico-militaro-policière, ce système d’extorsion. Il ne s’agit pas de réhabiliter la politique comme sphère séparée du reste de la société, puisque l’auto-organisation et l’auto-détermination sont le contraire même de l’État et de la politique. Il s’agit plutôt de redonner au politique sa temporalité originaire, celle de la quotidienneté.

Il est évident que nos communes devront être au-delà des genres et des races constituées capitalistiquement. Les communes seront, ainsi, sans masculinité viriliste, celle du sujet capitaliste, insensible, impitoyable, suprémaciste, et sans féminité soumise, subordonnée, dissociée. Elles seront, de même, sans sujet colonial, raciste, dominateur, exploiteur, et sans sujet indigène, racisé, dominé, exploité. Les communes abolissent d’une seule traite prolétaires et capitalistes, sujet masculins et sujets féminins, (post) coloniaux et indigènes, loin de se contenter de l’affirmation du pôle dominé, lequel fut constitué au moment de l’émergence du capitalisme comme système d’exploitation, patriarcal et colonial.

Le monde, oui, mais pas ce monde de mort. Au niveau des infrastructures, nous détournerons ce qui est détournable pour en faire ce que nous aurons décidé d’en faire, nous détruirons ce qui n’est pas détournable (gigantesques usines, systèmes aéroportuaires et autres infrastructures de mort) dans une logique non-capitaliste (puisqu’une infrastructure résulte d’une logique matérielle découlant elle-même d’une logique sociale - et lorsque cette logique sociale est capitaliste, il en résulte une logique matérielle et donc une infrastructure intrinsèquement capitaliste). Au niveau des techniques, nous détournerons des techniques détournables, nous détruirons des techniques indétournables (bombes nucléaires, centrales nucléaires, etc.), nous re-découvrirons des techniques et des savoirs-faire, nous développerons des techniques et des savoirs-faire développés aux marges du capitalisme (permaculture), nous inventerons des techniques nouvelles découlant d’une forme de vie et de société nouvelles. Nous établirons un équilibre entre de gigantesques villes invivables, bétonnées et polluées, et des déserts ruraux, en transformant celles-ci en communes urbaines de taille humaine sans rupture avec une campagne environnante, et celles-là en communes rurales de centaines ou de milliers d’habitants. Il en résultera un univers matériel de techniques et d’infrastructures conviviales, autonomisantes, non-destructrices, et de communes de taille humaine. On ne s’en remettra donc pas à des méga-usines automatisées, où ce qu’on avait voulu abolir (travail, hiérarchie, spécialisation des activités, pollutions) se reconstituera.

Il est temps d’en finir avec le travail, avec l’économie, avec l’État, avant qu’ils en finissent avec nous. Ce sera notre monde, ou rien. Ce ne sera pas ce monde de mort, mais la mort de ce monde. Crevons cette société morbide, moderne, capitaliste, colonialiste-raciste, patriarcale, étatiste, hétéronome, hiérarchique, totalitaire. Créons une société vivante, nouvelle, non-marchande, égalitaire, libertaire, autonome, horizontale, plurielle. Créons une vie de désir, cette vie que nous désirons, que nous décidons. Créons des espaces-temps d’intersubjectivité, d’auto-organisation, d’insoumission.

Soyons résolus à ne pas mourir, et nous voilà vivre. L’histoire ne se fera pas sans nous, une fois encore. Ce sera notre histoire, cette fois.

http://inventin.lautre.net/livres.html#comiterotique

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GUERRE DE CLASSE

Extraits de Guerre de classe, positions programmatiques
http://www.autistici.org/tridnivalka

Cette société nous offre seulement une lutte pour la survie de base dans laquelle nous ne sommes rien sauf une force de travail et des consommateurs. Bien sûr, tout cela est enveloppé dans de belles paroles magnifiant les valeurs de l’honnête citoyen et les besoins du pays et de l’économie, dans des modes et de fades manières de vivre que les médias, les politiciens, les scientifiques, les célébrités nous débitent jour après jour. Les vêtements de marque, les nouveaux téléphones mobiles et les écrans plasma, les voitures en leasing et les prêts hypothécaires, les sorties du samedi soir, les émissions de télé et les idylles familiales dans les centres commerciaux seront-ils des produits de substitution suffisant pour une vie vraiment humaine ? Est-ce tout ce que nous désirons vraiment et ce dont nous avons vraiment besoin ?

PAS POUR NOUS !

Nous n’avons aucune grandiose propriété et compagnie qui nous feraient vivre, et par conséquent nous devons aller travailler. Nous vendons notre temps et notre énergie, notre force de travail, à la classe des bourgeois qui possèdent les moyens de production. Nous échangeons notre force de travail contre un salaire qui nous permet d’acheter ce dont nous avons besoin pour survivre et qui a été produit ailleurs par des travailleurs comme nous. Quel que soit ce que nous gagnons, dès que nous avons dépensé notre salaire, nous devons à nouveau nous précipiter au travail. C’est notre travail qui fait fonctionner toute la société et l’économie : les usines, les supermarchés, les bureaux, les hôpitaux, les chantiers… Nous sommes la classe des prolétaires et dès lors nous nous rebellons !

CONTRE LE TRAVAIL SALARIÉ

Le travail nous aliène parce que le temps pendant lequel nous travaillons ne nous appartient pas, ce n’est pas une partie complète de nous – par-dessus tout, c’est un moyen pour obtenir de l’argent. Nous vendons notre force de travail comme une marchandise à des patrons individuels et aussi à la bourgeoisie toute entière, et dès lors ce sont eux qui la contrôlent, qui la possèdent et qui en profitent vraiment. Nous devons juste travailler aussi longtemps et aussi vite qu’il nous est demandé. Donc, nous luttons contre le travail salarié qui est la base de notre exploitation et de l’ensemble du système capitaliste.

CONTRE L’USINE DES LOISIRS

Nous ne travaillons pas pour satisfaire directement nos besoins, ni les besoins de l’ensemble de l’humanité. Les besoins vitaux sont satisfaits par la médiation des salaires – de l’argent, parce que nous sommes aussi aliénés du produit de notre labeur qui appartient à la bourgeoisie. Toute la société nous est étrangère : les relations sur lesquelles elle est basée, ses structures, ses institutions, ses richesses et même ses connaissances. Par conséquent, la dictature du Capital règne aussi en dehors du travail. Les loisirs que nous cherchons en font partie. C’est le Capital, et pas nous, qui détermine comment manger, faire l’amour, se loger, voyager, s’amuser… Par conséquent, nous luttons contre la totalité des rapports sociaux capitalistes qui nous piègent dans une usine géante où nous sommes comme des vaches à lait à chaque moment de nos vies.

CONTRE LE CAPITALISME

Notre travail est une marchandise comme aucune autre : c’est la seule qui est capable de créer une nouvelle valeur, plus grande que la sienne. Les patrons nous exploitent tous, puisqu’ils nous paient seulement pour notre force de travail et tout le surplus que nous avons produit, c’est leur plus-value, leur profit. Le profit est réinvesti dans des moyens de production, dans la production de nouveaux capitaux qui tous sont la propriété contrôlée, possédée et vendue par les bourgeois. Le Capital, c’est notre travail mort personnifié dans des choses. C’est notre temps et notre énergie, que nous avons tués au travail, non pour satisfaire les besoins humains mais pour produire des marchandises. Le seul but du mode de production capitaliste est d’accomplir le profit et de multiplier le Capital. Les besoins humains sont totalement secondaires et ils ne sont « satisfaits » à travers la production que dans la mesure où, et de la façon dont, ils servent l’expansion du Capital. C’est la raison pour laquelle, même les régimes « socialistes » (l’URSS et ses satellites) étaient capitalistes et le capitalisme existe encore aujourd’hui en Corée du Nord, en Chine ou à Cuba. Là où il y a du travail salarié, il y a inévitablement aussi le Capital et il ne peut en être autrement juste parce qu’il y a aussi un costume idéologique « marxiste », une réorganisation de la bourgeoisie à travers un parti politique et un État et ses efforts (sans aucune chance durable de réussir) pour donner une autre forme aux lois capitalistes du marché, de la compétition et de la valeur.

CONTRE LA DÉMOCRATIE, L’ÉTAT ET LA POLITIQUE BOURGEOISE

La démocratie est l’essence même de la société capitaliste et pas seulement une de ses formes poli-tiques. Les citoyens atomisés, qui parviennent à une unité artificielle à travers une sphère séparée de politique nationale, sont une caractéristique commune des États parlementaires, staliniens, fascistes ou même islamistes. Ce sont là des organisations de la bourgeoisie en tant que classe, qui se développent à partir des rapports sociaux de la société de classe. C’est pourquoi la lutte révolutionnaire du prolétariat est antidémocratique et antiétatique et n’a rien en commun avec la politique bourgeoise, les partis politiques (qu’ils soient de gauche ou de droite, parlementaires ou extraparlementaires, légaux ou interdits), les élections et les coups d’État politiques.

CONTRE LES SYNDICATS ET LE GAUCHISME

Cela fait longtemps que les syndicats de classe (par opposition aux syndicats « jaunes » directement fondés par la bourgeoisie) ont cessé d’être des organisations de la classe ouvrière. Ils sont devenus une partie de l’État capitaliste, une institution pour la vente organisée de la force de travail et pour maintenir la paix sociale. Comme tels, ils doivent être détruits et non pas réformés. Les faiblesses et les défaites de notre classe ont engendré (et continuent d’engendrer) beaucoup de courants du gauchisme qui joue le rôle de la social-démocratie historique. Au moment des révolutions, ils ont toujours été le dernier recours et bastion du Capital parce qu’ils ne luttent pas pour la destruction du capitalisme, mais pour sa réforme radicale. Par conséquent, les prolétaires luttent contre toutes les formes du gauchisme : le stalinisme, le trotskisme, le maoïsme, de nombreux types d’anarchisme, les mouvements altermondialistes et anti-impérialistes…
(...)


Si nous, inventeurs d'incroyances, partageons cette analyse, nous rejetons leurs solutions autoritaires préfabriquées et dépassées, relatives à la centralisation, au Parti et à la dictature. Nous combattons pour une libre auto-organisation égalitaire.

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LE SYNDROME D’HYPNOSE CAPITALISTE

Mathias Demain, avril 2016

Pour bien comprendre le syndrome d’hypnose capitaliste il est utile de bien comprendre sa sœur jumelle qui errait entre les lignes de front de la Première Guerre mondiale et qu’on désignait comme «hypnose des batailles».

Lors des offensives françaises de 14-18, des soldats emportés dans la tourmente des combats se retrouvaient au centre d’un chaos indescriptible, les obus explosaient, les balles sifflaient, les corps amis ou inconnus volaient autour d’eux démembrés, les yeux, les oreilles saturés d’une réalité abominable à laquelle la conscience n’était pas préparée. Certains soldats perdaient alors pied et développaient l’hypnose des batailles au milieu des combats. Ils pouvaient alors errer hébétés, chantant ou riant, sans orientation… Cette perte de la raison, du sens commun, et surtout du sens de la guerre, cette «hypnose des batailles» fut parfois considérée comme un refus volontaire de combattre et valut à certains soldats d’être condamnés à mort en conseil de guerre et envoyés au peloton d’exécution pour être fusillés par leur propre régiment sous la visée de fusils souvent amis.
L’hypnose des batailles pouvait perdurer quelquefois après la guerre sous forme de névrose, ou s’en aller avec le temps grâce aux traitements de l’époque. Pourquoi donc faire un parallèle entre «l’hypnose des batailles» et sa sœur désignée comme «l’hypnose capitaliste» ?
Maintenant que nous sommes remontés à la racine du syndrome, nous allons commencer à comprendre que les tableaux ont des points communs. Souvenons-nous des soldats partant la fleur au fusil, sous les hourras du peuple, dans des halls de gare bondés et des trains chargés jusqu’à la gueule de cette chair à canon joyeuse. Il est question alors d’une conscience toute orientée par des croyances communes, orchestrée par un modèle politique, médiatique et culturel dominant auquel personne ne songerait de se détourner.

La norme c’est la guerre. La promesse c’est la victoire. Le moyen c’est la chair humaine. Pourtant, avec un soupçon de conscience, peut-on se réjouir de la guerre ? Comment ne pas imaginer que l’ennemi, lui aussi, vit de la promesse dans la victoire. Or la guerre est toujours triste et la victoire jamais acquise, et dans toutes les hypothèses, jamais pour les deux protagonistes à la fois. Le travail culturel est donc passé par là pour nettoyer le chemin vers la guerre. Voici les liens qui apparaissent entre le champ de bataille boueux et un capitalisme tout aussi crasseux.

La norme c’est la guerre économique, la promesse c’est la victoire, le moyen c’est nous. Et nous partons tous les matins pour faire la guerre économique, au début dès la sortie de l’école, diplôme en poche, par wagons entiers pour défourailler sur le marché de l’emploi et prendre position au travers d’une entreprise et mener la bataille des parts de marché la fleur au fusil. «Nous sommes une équipe», a dit le chef de service, «à l’attaque», disait le sergent.
Pourquoi partir si joyeusement à la guerre capitaliste ? Parce qu’elle est la norme et la culture commune. Il n’existe simplement pas d’autre réalité dans la tête de chacun. Les politiques, les médias, la culture, c’est la guerre économique, tout fait norme pour le groupe et pour le peuple. Cette norme possède un cœur battant qui est une promesse, la promesse d’un avenir radieux pour chacun, à condition qu’il se donne corps et âme à la norme et à la bataille.
Promesse d’une belle maison, d’une voiture possiblement neuve, d’écrans nombreux et souvent renouvelés pour suivre et être suivi, pour assimiler et être assimilé par la norme au plus près et au plus vite. Promesse d’avoir toujours à manger, promesse d’un avenir encore meilleur pour nos enfants. Et peu importe si la promesse est bidon en réalité, elle est une croyance quasi religieuse, un dogme, une norme.
La maison, la voiture et tout le reste ne sont bien souvent pas à nous, mais à la banque qui nous vend notre existence à crédit (souvent pour le double de son prix avec de la monnaie produite pour l’occasion) pendant que l’entreprise nous vend l’espoir d’avoir la possibilité de nous endetter grâce à elle et à la «sécurité de l’emploi» qu’elle nous procure. Comme le soldat est l’outil et le moyen de la violence déchainée, nous sommes l’outil et le moyen du capitalisme déchainé. Sans nous, ni la bataille ni le capitalisme n’existeraient.
L’hypnose des batailles c’est le soldat au milieu du chaos qui prend conscience en même temps qu’il perd conscience de ce qu’il vit, de ce qu’il produit et de cette insupportable réalité d’être au centre de cela. Par un acte inconscient, le soldat refuse de participer au chaos tout en acceptant d’en rester là, quitte à mourir, car même s’il meurt ça sera sans lui. Le soldat qui vit l’hypnose des batailles n’est plus là par l’esprit, il a abandonné son corps sur le champ de bataille pour vivre sa réalité intime, dernier refuge face au désastre et à l’épouvante.
L’hypnose capitaliste est moins visuelle, moins spectaculaire dans le sens ou l’épouvantable désastre n’est pas rassemblé sur un même champ que nous pourrions saisir d’un seul regard. Non, les champs de batailles capitalistes sont si multiples et disparates qu’il est impossible de les saisir tous ensemble du regard. De plus ces champs de batailles capitalistes ne sont pas souvent orientés directement vers la destruction des hommes, ce travail est bien souvent indirect et dirigé contre la nature et s’en prend à la vie.
Si nous pouvions voir dans leur ensemble les scènes de destructions directes et indirectes orchestrées par le capitalisme nous serions probablement saisis d’effroi si profondément que cela provoquerait en nous un effondrement moral et psychologique quasi immédiat tant ce déchainement terrifiant serait insoutenable.

Le capitalisme, avant de s’en prendre à nous, s’en prend à la nature, à la vie et donc à nous finalement puisque nous sommes vivants. Si nous pouvions contempler du regard une seule journée d’extractivisme ou de déforestation ou de pêche planétaire alors nous pourrions comprendre de quoi il est question, mais le champ de destruction est bien trop vaste pour nos yeux et seuls les mots parviennent à la conscience, et les mots ne pèsent pas lourd face au déferlement du divertissement capitaliste orchestré par nos multiples écrans qui nous plongent dans la méconnaissance et l’oubli instantanés.
Le pire est peut-être de comprendre aussi que lorsque que l’épouvantable désastre des conséquences économiques est filmé sous forme documentaire, il ne nous parvient alors que sous la forme d’un spectacle audiovisuel réduit à la taille d’un écran. Cet écran qui verse sans discernement des images de tous types, informations, désinformation, séries, publicités, divertissements, et ce, 24h sur 24h. De fait, tout ce qui passe au travers d’un écran est susceptible d’être égalisé dans sa nature au niveau d’un simple clip vidéo.
Car avant la stupeur de l’hypnose capitaliste, il y a une hypnose lente et douce distillée par nos écrans, 6 heures par jour en moyenne, une incroyable morphine qui nous appelle à la norme culturelle, à la croyance radieuse des jours meilleurs grâce à la technologie et à la consommation. De fait, les écrans nous éloignent de la réalité du champ de bataille économique et cette mise à distance masque toute la violence et les crimes perpétrés contre la vie, le noyant finalement dans le flot distrayant d’autres images plus attrayantes mille fois renouvelées.
La recherche insatiable du plaisir nous fait nous détourner du sens des champs de batailles capitalistes qui détruisent la nature et la vie en notre nom pour produire nos objets pour la plupart inutiles et polluants. Nous avons à loisir le choix entre des objets censés assouvir nos frustrations existentielles et des spectacles sur écrans qui nous divertissent. Le plaisir, même factice et destructeur ou encore virtuel, nous l’acceptons volontiers en guise de réalité.
L’hypnose capitaliste commence dans la douceur des écrans en dehors de la réalité du champ de bataille économique, et quand celui-ci est évoqué, c’est sous la forme d’un spectacle qui prend place au milieu des autres divertissements. Si vous n’aimez pas ce spectacle, il vous suffit de changer de «chaîne» pour quitter l’inconfort de votre conscience face à l’horreur. Dans le monde réel on ne peut pas quitter le champ de bataille. Notre conscience nous poursuit au cœur du réel jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’hypnose des batailles.
Combien d’enfants soldats français de 18 ans se retrouvèrent en Afghanistan dans la tourmente des balles et des engins explosifs dissimulés sous les routes, appelant en pleurs leurs mères le soir sur Skype en suppliant de pouvoir rentrer à la maison, car la guerre n’était pas comme sur la console de jeux qu’ils avaient l’habitude d’utiliser dans le salon ou dans leur chambre. Bienvenue dans la réalité. Je connais cette histoire véridique d’une mère qui répondit à son fils : «Reste en Afghanistan, tu as un bon travail et un bon salaire, en plus tu vas pouvoir t’acheter la voiture neuve que tu voulais !» Il a fini dans le service psychiatrique de l’armée. Retour en France, fin de l’histoire.

Revenons à la guerre économique. Cela signifie aussi que l’hypnose capitaliste ne peut survenir qu’au cœur de la guerre économique lorsque nous sommes touchés directement sans écran, sans pouvoir fuir, sans pouvoir changer de «chaîne». Nous sommes alors enchaînés à la réalité de cette bataille économique où nous comprenons que tout ce à quoi nous avons cru nous est maintenant infernal, insupportable, car nous perdons tout nos repères, nos espoirs, nos croyances devant la réalité nue. Voilà, vous êtes viré, anéanti et devrez subir ce chaos car votre heure est venue, et vous resterez planté là au cœur du champ de bataille économique, une bataille qui ne vous concerne déjà plus du tout, tant vous êtes sonné par la déflagration qui vous atteint.
Sur le champ de bataille économique, c’est la stupeur, la perte de repères, le vide intérieur, ce moment où tout ce à quoi nous croyons ne tient plus une seconde devant l’hécatombe et le désastre, et vos amis qui tombent aussi. Prenons un bataillon décimé, au sein du capitalisme, nous l’appellerions une «entreprise qui licencie».
Prenons une usine centenaire, où les ouvriers viennent travailler de pères en fils et de mères en filles depuis des générations sous la promesse de jours meilleurs, d’un logis, du boire et du manger, et finalement à notre époque, une promesse d’écrans multipliés de toutes les tailles. Soudain l’entreprise ferme sans faire faillite car elle délocalise sa production vers un pays qu’on disait concurrent… Pays ennemi ? Pays ami ? Qui est l’ennemi ? Où sont les promesses ? Qui payera les crédits ? Où sont passé les jours meilleurs qui justifiaient mon sacrifice quotidien au travail 8 heures par jour ? Et mes enfants ? Et les écrans qui m’absorbent et me montrent que je ne fais plus partie de la norme dorénavant ? Et la consommation réduite aux ersatz et à la contemplation frustrée des publicités faute d’argent suffisant ?
Sans travail qui suis-je ? Sans argent qui suis-je ? Qui suis-je hors de la norme ? Et le cancer contracté au travail à respirer des effluves toxiques, qui est responsable maintenant ? Et ma femme, et mon mari qui se détourne au moment difficile de la vie sans travail ? Les distances à parcourir en voiture quand l’essence coûte trop cher ?
La vie et l’espoir sont absents au milieu du chaos de la guerre économique et ni la promesse et ni la croyance en demain ne tiennent la route lorsque le piège capitaliste se referme sur celui qui n’en fait plus partie. Absent à soi-même au milieu du champ de bataille économique, le chaos comme seule référence existentielle.
L’hypnose capitaliste c’est le moment de prise de conscience, puis de la perte de conscience devant le désastre de ce à quoi nous avons participé. Ce désastre ne nous apparaît malheureusement que lorsque nous sommes touchés directement, ce moment où nous sommes exclus de la norme du travail et de la consommation. Ce moment où sans argent et devant le désastre, la promesse ne tient plus et l’avenir est balayé.
Ce moment où tout part en miette, emportant souvent la famille et le couple, peut provoquer l’hypnose capitaliste, poussant celui qui en est touché à se retirer en lui-même pour abandonner son corps sur le champ de bataille, la drogue, l’alcoolisme, la folie, les écrans, le suicide, l’addiction venant combler la névrose de se retrouver au cœur de ce que personne ne veut contempler, un champ de bataille dont nous sommes le moyen et l’outil de destruction, finalement orientés vers nous-mêmes à la fin de l’histoire.

Ça n’est pas une consolation que de savoir que lorsque nous sommes touchés, cela ne représente presque rien face à l’intensité du combat capitaliste contre la nature et la vie. C’est juste une balle qui nous atteint personnellement et nous touche dans notre conscience lorsque l’équivalent de millions de tonnes de bombes se déversant quotidiennement sur la surface de la terre au travers des activités capitalistes d’extractivisme pétrolier ou de minerais, au travers de l’empoisonnement de l’eau et de la terre par les montagnes de déchets résultat de la méga-machine consumériste. Sans parler des fumées toxiques des usines qui produisent à la chaîne des objets industriels toujours nouveaux qui viennent titiller le désir sans fin de nos regards sans vie rivés à la lueur électrique sur nos écrans bariolés. Faut-il évoquer aussi l’agriculture moderne, donc chimique qui empoisonne la terre, l’eau ainsi que nos corps lentement mais sûrement ? Les écrans publicitaires nous font avaler cette agriculture comme des aliments qui sont des ersatz depuis longtemps sous de fausses promesses trop sucrées, trop salées et trop grasses. Nous savons maintenant ce que valent les promesses capitalistes. Du plaisir frelaté qui empoisonne la vie sous toutes ses formes.
L’hypnose capitaliste se vit seule, car elle est indexée sur notre horloge intime et se déclenche soudainement lorsque c’est l’heure de comprendre, l’heure de l’hébétement et de la panique, l’heure de se réfugier à l’intérieur de soi-même faute de refuge à l’extérieur dans un monde où l’humanité disparaît pour ne laisser place qu’aux vainqueurs du jour, futurs battus de demain à coup sûr, d’un champ de bataille devenu planétaire.
Ceux qui ont été touché par l’hypnose des batailles ont-ils décidé ce que seront dorénavant les futures batailles ? Ceux qui ont été touchés par l’hypnose capitaliste ont-ils décidé ce que sera dorénavant la vie sur Terre ? Qui décide la norme ? Qui orchestre la promesse de cet avenir radieux de plaisirs empoisonnés ?
Nous alimentons le champ de bataille tout en parlant de la paix, nous qui détruisons la Terre en parlant d’écologie, nous qui nous aliénons au travail en parlant d’épanouissement, qui possédons la conscience et qui pourtant vivons en dehors de sa révélation.
Pour sortir de l’hypnose il faudra sortir de la norme et accepter la solitude des possibles, l’incongruité créative, la possibilité collective, le sourire et la joie véritable en lieu et place de la promesse factice et argentée d’un avenir radieux si destructeur. Pour sortir de l’hypnose il faudra voir et comprendre les plaies infligées à la Terre ainsi qu’à nous-mêmes. Pour sortir de l’hypnose il sera question de cesser d’obéir à la norme pour s’aligner avant tout sur ses choix intimes, se lier à son destin personnel et collectif en conscience dans le respect des autres, de la nature et de la vie. Inventer une nouvelle culture commune où la vie et son expansion sous toutes ses formes sera centrale.
Bien sûr nous pouvons nous détourner de la vie encore quelques temps, en nous laissant porter par la douce lueur de nos divertissants écrans, mais nous multiplierons alors le nombre de celles et ceux qui viendront à leur heure, à être violemment emportés par la déshérence de l’hypnose capitaliste. Car le champ de bataille ne cesse de s’étendre, l’extraction, l’extension technique, les réseaux repoussent en s’accélérant ce qu’il nous reste de vie et de liberté sur cette Terre et bientôt viendra le temps de rentrer en soi pour y chercher refuge, pour chercher désespérément un lieu de paix et de sécurité pour pouvoir exister quelque part, exister sans la norme, exister à soi, exister dans l’amour lorsque l’amour aura déserté la norme pour ne laisser que des champs de bataille mille fois retournés à la quête obsessionnelle d’une dernière once de pouvoir, ou d’extraire quel qu’en soit le prix une dernière once de matière profitable sous les ongles technophiles des derniers aliénés obéissants, les derniers soldats du capitalisme.

Quittons l’hypnose des écrans, désertons devant l’hypnose capitaliste qui nous est promise. Quittons la norme avec la joie et le sourire en laissant le champ de bataille de la guerre économique pour revenir à l’essentiel, à la simplicité de l’existence en phase avec la vie biologique et organique. Laissons les objets de consommation et les objets techniques sur les étagères, car nous abandonnons la norme, le travail capitaliste, l’extractivisme, la pollution et les déchets qui nous sont vendus dans le même temps de façon culturellement immorale et décomplexée.
Vivons de peu, ensemble et avec joie. En quittant le champ de bataille, en nous détournant de la norme car tout est à inventer. Alors faisons cela en toute simplicité en nous méfiant des solutions techniques qui bien souvent ne sont que des pollutions à la fabrication, à l’usage, ainsi que de futurs déchets inextricables, et revenons à nos capacités humaines en confiance et en harmonie avec le vivant.
L’hypnose des batailles comme celle du capitalisme font suite à une hypnose culturelle collective insensée, douce et lente, orchestrée par les politiques, les médias et nous-mêmes. C’est une fabrication culturelle à l’origine, possédant un choix et une orientation. Une sorte de mimétisme collectif organisant une norme qui devient dogme, une quasi religion impossible à remettre en question. Que reste-t-il de l’humain au sein d’un tel processus collectif organisé autour de la guerre, de l’aliénation et des déprédations ?
Alors que l’hypnose des batailles ne touchait que quelques soldats au cœur de l’épouvante, gardons en tête que les autres, la majorité, continuaient le combat. Il en est de même pour l’hypnose capitaliste. Ceux qui en sont touchés ont une conscience et une fragilité que les autres, majoritaires et toujours croyants, n’ont pas. La croyance capitaliste, collective, suicidaire et absurde pourra donc perdurer jusqu’à la fin.
Pourtant ce qu’il faut bien comprendre maintenant c’est que les dogmes et obsessions humaines n’auront bientôt plus cours. Que l’activité et la folie des hommes ne tournent plus maintenant sur elles-mêmes comme en 14-18. L’histoire de l’humanité ne s’écrit plus uniquement entre humains au travers de la guerre, avec des obus ou de l’argent.
Non, le temps actuel est un temps nouveau et inédit pour l’humanité, où la guerre économique des hommes a appelé un combattant bien plus fort que lui et que sa culture. Ce combattant pourra tout effacer de lui un jour de grand déséquilibre et le ramener à l’état d’animal errant pour partager ce qu’il refuse de réaliser, la vie tout simplement.

La Terre ne pourra supporter encore bien longtemps la guerre que nous lui faisons et qui prend maintenant un tour tragique. Les déséquilibres réels dans la biosphère, dans l’eau et dans l’air, ne sont pas des spectacles de divertissement pour nos écrans et nos consciences consuméristes. Il est question de notre cadre de vie, le cadre réel de nos existences au moment où nous quittons les écrans des yeux pour vivre pour de vrai. Sur le champ de bataille les soldats sont liés à des croyances que d’autres ont forgées, ces autres humains qui dirigent existent pour forcer la marche et faire obéir jusqu’au néant, jusqu’à la limite du supportable, jusqu’à l’hypnose des batailles.
La bataille contre la nature est d’un autre ordre, car c’est la nature en dernier recours qui forme les ordres, et ses ordres sont les mêmes depuis toujours, ceux qui permettent à la vie de demeurer et de se répandre depuis la nuit des temps. Qui peut discuter devant la vague de 10 mètres de haut ? Pas même une centrale nucléaire ? Qui peut parlementer avec des vents de 200km/h ? À quoi sert de voter si la couche atmosphérique est trop fine pour nous protéger du soleil durablement, nous promettant un cancer de la peau mondial, ou des rayonnements que nos organes internes ne pourraient supporter ? Quel aveuglement absurde.
Les soldats qui subissent l’hypnose des batailles et ceux qui continuent à se battre sans comprendre, peuvent-ils négocier avec un ouragan qui leur tomberait dessus ? Les seules réalités et obsessions humaines n’auront bientôt plus cours sur cette Terre. Tout n’est pas spectacle et la réalité de la vie existe en-dehors de la culture hypnotique des hommes. Peut-être faudrait-il entendre le message de la vie avant la dernière bataille qui s’annonce et qui la verra gagner dans le moment le plus épouvantable de l’humanité dans sa chair, mais libérée qu’elle sera dans son esprit des obsessions qui la font se détruire et détruire le monde vivant.
Après des milliers d’années d’évolution, l’humanité s’apprête à quitter l’histoire en une petite centaine d’années à peine. Le ridicule existe, nous vivons en son cœur et c’est le capitalisme technologique qui en écrit le dictionnaire abominable et créatif.

Enfin et pour finir, je voudrais évoquer le fantasme ultime de ceux qui ont depuis toujours la responsabilité des batailles à travers l’histoire, et de leurs conséquences. Ceux qui sont à la source du capitalisme guerrier contemporain et qui sont aujourd’hui bien informés sur la fin de l’histoire. Car ce sont eux qui fondent la culture commune puisqu’ils ont tous les moyens techniques et médiatiques pour forger les nouvelles valeurs mimétiques, la nouvelle inconscience collective, le nouvel aveuglement qui leur est profitable. Seulement cette élite est mortelle et respire la même eau, le même air et vit sur la même terre qu’elle s’évertue à détruire pour augmenter son pouvoir, son contrôle sur le niveau d’aliénation collectif.
Ces personnes surpuissantes et immensément riches forment le symbole monstrueux et hypertrophié du capitalisme. Elles sont les inventrices de la croyance dogmatique dans la science et la technique pour un soi-disant avenir radieux qui forme des montagnes de déchets ingérables. Nous savons maintenant ce qu’il en est de l’avenir qui se prépare.
Projetons le nouveau champ de bataille et que voyons-nous ? Des robots, mais pour se battre contre qui ? Contre d’autres robots ? Pour finir immanquablement à nouveau dans la boucherie commune faute de robot. Pourtant la question à résoudre depuis la nuit des temps reste inchangée : pourquoi donc s’entretuer ? Car la destruction de la planète ou de l’humanité reste profitable. Faut-il en rire tant c’est amoral et cynique ?
La bataille économique prend la même tournure, et sur le champ de bataille sont entrés les robots. Les usines robotisées rivalisent pour gagner en vitesse, en productivité, mais pour quoi faire s’il n’y a plus de clients ? Les clients étant ceux-là même qui travaillaient pour gagner de quoi consommer comme Ford l’avait bien compris.
La question que nous devrions donc tous nous poser est : pourquoi et pour qui travaillons nous ? Le microcosme élitiste mondial a-t-il encore besoin de travailleurs finalement ? Probablement que non, les robots suffiront. Enfin, puisque rien n’arrête la destruction par la technique de notre planète et de notre humanité tout le monde sera en danger assez rapidement maintenant pour simplement se maintenir en vie ou manger à sa faim.
Voici donc que l’élite capitaliste sort son dernier joker, et pas des moindres, résultat de la fusion entre l’humain et la technologie, voici donc le transhumain.
Une incroyable fuite en avant, actant la fin de l’humanité prête à son autodestruction, pendant qu’une poignée d’humains bricolent la génétique et la technique pour respirer l’irrespirable, pour boire l’imbuvable et manger l’immangeable qu’ils produisent à l’échelle planétaire. À défaut de supporter la vie plus longtemps, les transhumains inventent la non-vie de demain sur une planète humainement invivable mais transhumainement supportable.
J’aimerais dire à cette élite qui depuis toujours a perdu l’entendement et qui possède maintenant les moyens du délire parfait à l’échelle du monde que leur hypothèse ne fonctionnera pas pour les mêmes raisons que la guerre contre la nature ne fonctionne pas. Les transhumains sont à l’image des OGM, un délire dangereux.

L’erreur humaine est toujours la même depuis la nuit des temps lorsque l’homme veut se faire Dieu en concentrant les pouvoirs, l’argent, la technologie. Autant dire tous les attributs de la guerre. La chronologie historique répète inlassablement le même cycle délirant, seule l’échelle de grandeur vient à s’accroitre inexorablement avec des conséquences de plus en plus difficiles à calculer, pour arriver à notre époque actuelle, c’est à dire un délire entropique d’échelle planétaire qui nous condamne rapidement à la conscience et à l’action fondamentale en faveur de la vie.
Car à l’échelle contemporaine l’hypnose des batailles, ou l’hypnose capitaliste, ne sont même plus de mise tant l’enjeu nous dépasse tous. Car l’heure est venue de former une nouvelle culture collective débarrassée de la guerre, de la technique et du pouvoir autoritaire pour entrer en phase avec la vie pendant que celle-ci nous appelle encore à elle et avant qu’elle nous repousse définitivement et fasse taire notre délire mégalomaniaque planétaire et transhumaniste, au travers de chocs ingérables et impossibles à contrecarrer.
Mes lectures me démontrent malheureusement qu’à travers le temps, de grands penseurs ont vu venir l’époque actuelle bien avant l’heure, présentant le tableau, mettant en garde, avertissant mille fois à la lumière de leurs intelligences visionnaires. Et je suis au regret de vous dire que ces hommes n’ont éclairé de leur vivant que ceux qui ont pris leur place pour poursuivre l’alerte. Depuis plus de cent ans maintenant l’alerte retentit de plus en plus fort, mais rien n’y fait. La trajectoire de nos sociétés collectives délirantes reste invariablement inchangée. Aussi je ne me fais aucune illusion sur la portée de ce texte qui synthétise et développe cette notion nouvelle d’«hypnose capitaliste». Ce que j’écris viendra au mieux égayer quelques temps le spectacle permanent alimenté sur les écrans. Ce texte n’est que l’écho de temps plus anciens qui ne parvient pas à l’oreille du monde.
Et pourtant il est question d’un champ de bataille bien réel sur lequel nous sommes tous, de gré ou de force, volontairement ou à notre corps défendant. L’enjeu collectif est d’une telle dimension que je peux comprendre qu’on puisse se sentir désemparé dans la prise de conscience de notre trajectoire actuelle.

Quoi faire ? À défaut d’une œuvre politique collective, d’une nouvelle culture inspirée et reliée à la vie qui viendrait en lieu et place du capitalisme, il nous reste la possibilité de ne plus participer personnellement à la méga-machine industrielle et technologique. Politiquement, on voit que les élections se font souvent avec moins de 40% de votants, sans compter ceux qui ne sont même pas inscrits sur les listes électorales. La désertion a déjà commencé politiquement sans que cela change la réalité puisque qu’il n’y a pas d’alternative culturellement autre que le capitalisme. Nous avons donc le choix entre capitalisme rouge, vert, bleu ciel ou encore bleu foncé… Qui oserait politiquement parler d’arrêter la méga-machine industrielle pour développer un nouvel art de vivre ensemble dans la simplicité ? Le train est lancé et c’est un TGV, à chacun d’imaginer un monde sans croissance avec plus d’équité. Courage.
Refusons de consommer, refusons d’acheter, refusons l’usage de la monnaie bancaire au service du capital et de l’industrie, refusons au maximum les produits industriels et technologiques, entamons l’atterrissage vers une vie simplifiée, locale, reliés les uns aux autres par le choix et non par la norme. Ne remplaçons plus, réparons, faisons de peu. Revenons à la vie réelle. Consommons peu et peu d’énergie. Développons le zéro déchet comme trajectoire et comme indicateur de respect de la vie. Cultivons nous, apprenons des grands penseurs humanistes et reliés à la vie, produisons la nouvelle culture commune vivante, indépendante du capital, reliée les uns aux autres et au vivant.
Relions nous pour le meilleur puisque le pire nous le connaissons déjà, pour peu qu’on ouvre les yeux sur le champ de bataille économique tel qu’il est, façonné par l’idéal capitaliste et son élite internationale profiteuse, amorale et finalement inhumaine.
À défaut de refaire le monde, abandonnons-le pour nous retrouver autour d’un feu, les yeux dans les yeux et l’âme au cœur de la vie.

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« MENACE TERRORISTE » ET MILITARISATION DE LA SOCIÉTÉ CONTRE LA RÉÉMERGENCE DE LA GUERRE DE CLASSE

Guerre de Classe, avril 2016

Non content d’avoir servi de base arrière à ce que la presse internationale qualifie de « menace terroriste », et tout particulièrement aux commandos qui ont semé la mort à Paris le vendredi 13 novembre 2015, où 130 citoyens, « repus » et « satisfaits » de leur petite vie ordinaire d’esclaves soumis et dociles au service du capital, ont participé bien involontairement à une grande « sauterie » djihadiste…
 
Non content d’avoir militariser l’ensemble de la société à la suite de cet acte de guerre contre l’Etat national français, dont les armées d’assassins et de mercenaires participent à semer la mort et la désolation aux quatre coins de la planète (Syrie, Iraq, Afghanistan, Libye, Mali, Centrafrique, etc.) au nom de la liberté, de la démocratie, de la justice, des droits de l’homme (bourgeois) et du citoyen, mais en fait plus précisément et véridiquement dans l’intérêt immédiat et historique du profit capitaliste et de la dictature de la valeur…
 
Non content d’avoir imposé aux prolétaires, comme à tous les « idiots utiles » de France et de Navarre et d’ailleurs (en d’autres termes aux « reproducteurs de la paix sociale »), le rassemblement citoyen derrière la défense de « nos valeurs » ou du « vivre ensemble » (dont la signification exacte et véritable est la cohabitation « harmonieuse » entre d’un côté les propriétaires des moyens de production, et de l’autre les dépossédés et les damnés de la terre)…
 
Non content d’embrigader les exploités dans la défense de la démocratie dans toute sa « splendeur » et sa « plénitude » et son horreur meurtrière, démocratie qui n’est jamais rien d’autre que la négation idéologique et pratique, en acte, de l’antagonisme de classe et donc l’affirmation toujours plus terroriste de la dictature capitaliste…
 
Non content d’avoir mobilisé des foules d’esclaves salariés derrière le petit drapeau (torchon) national, en appelant ainsi à l’unité et à l’union sacrée en soutien à la nation et à « la patrie en danger » face au « danger islamiste », « danger » ainsi étiqueté aujourd’hui, alors que demain, le même scénario justifiera la lutte à outrance contre le « danger communiste » ou contre « l’anarchie », contre l’insurrection armée prolétarienne, contre la subversion totale qui bouleversera jusqu’à ses fondements l’entièreté de cette société d’exploitation et d’aliénation, de guerres et de morts, de sacrifices et de misère…
 
Non content d’avoir participé au développement de la dite « campagne antiterroriste » qui est censée obtenir le soutien inconditionnel et galvanisé « du peuple », c’est-à-dire des citoyens atomisés, apeurés, effrayés, tétanisés, terrorisés, moins par les attentats en soi que par la propagande « sécuritaire » qui se manifeste et se matérialise par la présence de patrouilles de centaines de flics et de militaires surarmés dans les rues et les quartiers, par le survol en permanence de la ville par des hélicoptères, par le défilé incessant de véhicules de police sirènes hurlantes, créant ainsi un climat social et sociétal toujours plus anxiogène…
 
Non content tout cela et bien d’autres choses encore, l’Etat national belge, son gouvernement, sa bourgeoisie, ses appareils centraux de répression, de propagande, de contrôle social, etc. n’ont certainement pas accueilli sans un soupçon de satisfaction, ou à tout le moins sans un certain soulagement, les attentats meurtriers qui ont frappé Bruxelles le 22 mars 2016, comme d’une certaine façon une réplique « nécessaire » et « inévitable » aux attentats de Paris. Il faut dire qu’en termes de politiques internationales meurtrières et assassines, la Belgique et son armée n’est historiquement pas plus en reste que la France ou d’autres puissances européennes…
 
Finalement, les attentats de Bruxelles ont sonné comme une justification de tout l’arsenal militaro-policier déployé depuis plusieurs mois en Belgique pour faire rentrer dans les rangs serrés de la paix sociale, non pas les djihadistes et leur « menace terroriste », qui à leur façon et à un certain niveau d’abstraction participent de la société du spectacle permanent et de l’ordre bourgeois, mais bien le « commun des mortels » de la population, c’est-à-dire les prolétaires toujours susceptibles à un moment donné de mettre en avant leurs propres intérêts de classe dans un climat d’attaques permanentes contre leurs conditions de travail et d’existence…
 
Les 32 morts et plus de 300 blessés de Bruxelles, pour la plupart des « vacanciers » au départ de l’aéroport national à destination de plages somptueuses censées les éloigner pour un temps des contradictions et des tumultes de la présente société, ainsi que des travailleurs qui circulaient en métro au niveau d’une station située à deux pas du quartier général des divers dispositifs politiques transnationaux tels que la Commission européenne et son parlement, bref toutes ces victimes font participer pour une fois la population locale à la quotidienneté de ce que vivent journellement nos frères et sœurs de classe sous d’autres latitudes, et cela habituellement dans l’indifférence généralisé des populations européennes « repues » et « satisfaites ». Et pendant quelques heures, nous nous sommes sentis plus proches, Paris et Bruxelles sont devenus Damas, Alep, Bagdad, Kaboul, Kunduz ou Aden, écrasés par la quotidienneté des bombes, de la terreur, de l’angoisse, des larmes, du sang, des morts, ad nauseam…
 
Aujourd’hui en effet, ce ne sont plus simplement les « gens d’armes » de l’Etat, ses mercenaires ou ses dirigeants qui sont visés ou susceptibles de l’être mais bien et aussi ses « gens ordinaires », ses « citoyens lambda » (comme disent les medias), qui se croient à l’abri des contradictions meurtrières qui ensanglantent ce monde sans pitié pour l’espèce humaine. Aujourd’hui, il n’est plus question de se « faire une terrasse » ou d’aller tranquillement au concert (comme les bourgeois étaient encore les seuls à le faire au début du siècle dernier) et s’imaginer un seul instant échapper aux horreurs qui se passent tous les jours aux quatre coins de cette planète : guerres, bombardements, famines, malnutrition, maladies, tortures, pollution, destruction de l’écosystème, etc. Comme disait l’autre : « On fait soit partie du problème soit de sa solution, entre les deux il n’y a rien ! » Ou pour être plus dialectiques, disons que si nous sommes à la fois le problème et la solution, le passage de l’un à l’autre s’effectue par la négation violente et active de l’état des choses actuel, et donc par l’émergence consciente et volontaire de l’état des choses futur…
 
A contrario de ce qui s’est passé à New York et Washington en 2001, à Londres en 2005, à Paris (deux fois !) en 2015 ou à Bruxelles en 2016, où les prolétaires soumis à outrance à l’idéologie « citoyenniste » ont marché au pas selon le tempo donné par leur propre bourgeoisie, la façon dont d’importants secteurs du prolétariat en Espagne ont réagi après les attentats de Madrid le 11 mars 2004 doit interpeller notre classe en plein désarroi programmatique. Rappelons-nous les faits : après que des bombes aient explosées dans des trains de banlieue au petit matin faisant 200 morts, tous des travailleurs se rendant au chagrin, des milliers de prolétaires sont descendus dans les rues en affichant leur mépris pour « les terroristes » mais aussi et surtout en dénonçant la politique de leur propre gouvernement et l’implication de leur propre armée dans la guerre en Irak. « Ce sont vos guerres, ce sont nos morts ! », telle fut la consigne principale de ce mouvement qui retourna sa haine « des terroristes » vers sa propre bourgeoisie… avec pour conséquence pour le gouvernement espagnol de devoir retirer ses troupes d’Irak afin de désamorcer la contestation au niveau local.
 
De tout cela, nous pouvons et devons conclure et mettre en avant que la seule façon dont les prolétaires peuvent s’en sortir vivants de toute « cette haine », de toute « cette folie », c’est surtout de ne pas collaborer avec sa propre bourgeoisie, son propre gouvernement, ses propres mesures répressives antiterroristes.
 
Ce ne sont pas les militaires surarmés patrouillant dans les rues qui nous protégeront en aucune manière « des terroristes ». Nous ne pouvons et ne devons compter que sur nous-mêmes et nos propres capacités à renverser ce monde et ses contradictions internes (ô combien meurtrières !), à le révolutionner de fond en comble…

Guerre de Classe 04/2016

https://www.autistici.org/tridnivalka/guerre-de-classe-042016-paris-13-novembre-2015-bruxelles-22-mars-2016-comme-une-journee-ordinaire-en-syrie-en-irak-au-yemen-ou-en-afghanistan/
http://www.autistici.org/tridnivalka/wp-content/uploads/guerre_de_classe_04-2016-fr.pdf

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RÉSISTER À LA GESTION ET L’INFORMATISATION DE NOS VIES

Écran total, 2016

Depuis 2011, un certain nombre d’éleveuses de brebis et d’éleveurs de chèvres désobéissent à la directive euro­péenne qui les oblige à poser des puces électroniques à l’oreille de leurs bêtes. Ils refusent de gérer leur troupeau par ordinateur et de se conformer aux nécessités de la production industrielle, comme la traçabilité. Ils s’organisent entre collègues, voisins, amis, pour répondre collectivement aux contrôles qu’exerce l’administration sur leur travail, et faire face aux sanctions financières qui leur sont infligées en conséquence.

De 2011 à 2013, des assistantes sociales ont boycotté le rendu annuel de statistiques, qui sert autant à évaluer leur travail qu’à collecter plus de données confidentielles sur les « usagers ». Elles dénoncent l’inutilité de l’informatique dans la relation d’aide avec les personnes rencontrées. Par le management, l’administration fait entrer l’obligation de résultats dans ce métier. Elles refusent qu’à chaque situation singulière doivent répondre des actions standard en un temps limité.
Dans les années 2000, des directeurs d’école et des parents d’élèves se sont opposés à la collecte de données personnelles sur tous les enfants scolarisés via le logiciel Base-élèves. Fin 2015, des personnels de l’éducation nationale ont dénoncé publiquement l’informatisation de l’école, par l’Appel de Beauchastel. Ils refusent de résumer leur enseignement à une pédagogie assistée par ordinateur, destinée à occuper la jeunesse en attente d’entrer sur le marché du travail.

L’informatique et la gestion détruisent nos métiers et dégradent les relations sociales. Nous critiquons l’emprise grandissante des logiques gestionnaires. Qu’elles se présentent comme innovation technique, organisation scientifique du travail ou management, ces formes de pouvoir attaquent notre dignité et nous opposent les uns aux autres. Nous voyons disparaître les marges de liberté qui nous permettent d’échapper aux impératifs de la rentabilité. D’après le discours dominant, il s’agit là d’un progrès. Mais pour les humains que nous sommes encore, loin de mettre un terme aux travaux pénibles, ce processus est le progrès de notre dépossession.

Que nous fait l’informatique ? Elle vise à optimiser le temps productif et prétend nous simplifier la vie, mais en réalité, elle prend du temps et de l’attention au travail vivant en démultipliant les tâches administratives. Elle nous oblige à saisir des données. Elle produit ensuite des statistiques et des algorithmes pour découper, standardiser et contrôler le travail. C’est du taylorisme assisté par ordinateur. Le savoir-faire est confisqué, le métier devient l’application machinale de protocoles déposés dans des logiciels par des experts. Ce qui n’est pas nommable ou quantifiable disparaît : il y a de moins en moins de place pour la sensibilité, la singularité, le contact direct, pourtant essentiels à l’enseignement, le soin l’agriculture, l’artisanat… Par la mesure constante des performances, nous finissons enfermés dans l’alternative infernale : subir la pression ou se faire éjecter. Bien souvent, ce sera les deux. Pendant que les usines ferment, même les activités qui en sont les plus éloignées sont gagnées par l’absurdité et la violence du modèle industriel.

Au-delà du travail, c’est toute notre vie intime et commune qui est affectée : elle perd ce qu’elle a d’incalculable. Dans l’administration, les services publics, les transports, en tant qu’étrangers, élèves, patients, clients, nous sommes réduits à des flux, identifiés, surveillés, numérisés. Les machines deviennent nos seuls interlocuteurs. Les dispositifs électroniques intégrés à toutes choses masquent les rapports de pouvoir sous une apparence d’objectivité. L’enthousiasme pour les écrans façonne un monde où tout s’aplatit, s’accélère et se disperse. La saturation d’informations entrave la pensée et les moyens de communication nous coupent la parole. Mettre en valeur les savoir-faire autonomes et le temps de leur élaboration est devenu une lutte quotidienne. La préténdue dématérialisation consacre en fait la surexploitation des ressources : composants métalliques et plastiques des ordinateurs, data centers en surchauffe, câblages géants… Le tout est fabriqué par les forçats du monde industriel et échoue dans les décharges qui se multiplient au Sud de la planète.

Certains tentent de préserver du sens dans l’exercice d’un métier qu’ils reconnaissent de moins en moins. D’autres ne veulent plus lutter sur le terrain de leur activité professionnelle, démissionnent et s’engagent sur des chemins de traverse. Le chômage peut alors être un moyen de réfléchir et d’agir hors de la production et du travail salarié. Nous mettons en mots ces conflits et ces parcours pour sortir de l’isolement et de l’impuissance dans lesquelles les gestionnaires veulent nous enfermer. Partant de l’analyse de ce que nous vivons, nous construisons une parole politique commune et nous imaginons de nouvelles formes de lutte et d’autres manières de travailler.

Nous mettons au centre de notre démarche un problème qui n’est jamais porté collectivement, celui du rôle et du contenu du travail. Il nous importe par exemple de pouvoir juger du caractère inutile, voire nuisible, de certains métiers et de la misère humaine qu’ils induisent. Nous constatons que les syndicats ont renoncé à le faire. Ils se bornent le plus souvent à une défense corporatiste de l’emploi, à lutter pour défendre des statuts et des conditions de travail, sans remettre en cause le sens des productions et des activités pour lesquelles les travailleurs sont payés. Ils se font ainsi les cogérants de l’organisation sociale à l’origine des maux qu’ils combattent.
Dans le cadre de la lutte contre le puçage électronique des animaux d’élevage, des fermes sanctionnées de plusieurs milliers d’euros ont bénéficié de la solidarité de centaines de personnes. Ces dernières ont aussi bien organisé des concerts de soutien ou des débats, envoyé de l’argent aux éleveurs, écrit des lettres de protestation aux administrations et occupé celles-ci, accueilli en nombre les contrôleurs sur les fermes. Les refuseurs du puçage sont ainsi en mesure jusqu’ici de tenir leur position.
 
Nous voulons continuer à nous soutenir dans nos luttes en affirmant des choix communs et en coordonnant nos actions publiques : désobéir de manière concertée, faire face collectivement aux sanctions, mettre en œuvre un soutien matériel et humain entre les métiers et les régions.
Au-delà, nous voulons retrouver de l’autonomie, redéfinir nos besoins, nous réapproprier des savoir-faire. Bref : décider de la forme et du sens de nos activités et de notre vie.

ecrantotal@riseup.net

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LA PERSISTANCE CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE DU LÉNINISME

GCI, Communisme N° 66, 2016

Non seulement ceux qui nous critiquent, mais aussi des lecteurs et de proches camarades ont été surpris que nous insistions une fois de plus sur le léninisme, le bolchevisme, le stalinisme... considérant que tout cela est terminé, dépassé, que tout cela a été rendu caduque par la “chute du mur” et qu’il n’en reste tout au plus que des réminiscences anachroniques. Cette appréciation se base sur ce que les politiciens disent d’eux-mêmes ou, ce qui revient au même, sur les régimes politiques ou partis formels qui se déclarent léninistes ou marxistes-léninistes, plutôt que sur la réalité de la domination capitaliste et sur l’apport qu’a représenté pour cette dernière la contre-révolution léninisto-stalinienne en tant que “science de la manœuvre politique, tactique et stratégique” qui justifie tout et son contraire.

Le léninisme ne se limite pas aux régimes marxistes-léninistes qui, il n’est pas inutile de le rappeler, et jusqu’à une époque très récente, s’étendirent à plus de la moitié de l’humanité. Lénine a été l’auteur le plus lu de tous les temps. Le marxisme-léninisme est une méthode essentielle et globale qui permet de dominer le prolétariat, c’est, comme disait Trotsky, une véritable “science de la manœuvre” qui permet de liquider l’action directe révolutionnaire au nom d’intérêts dits supérieurs. Si, au sens le plus large, toutes les forces et partis dont l’objectif est de contrôler les prolétaires constituent le parti historique de la social-démocratie (oui, du vieux parti bourgeois pour neutraliser les prolétaires), le triomphe de la contre-révolution léniniste a fait de cette science la forme la plus développée de domination des prolétaires, la méthode la plus perfectionnée pour imposer au prolétariat la mobilisation productive et nationale impérialiste, au nom du futur socialisme.

Le léninisme est utilisé non seulement par les staliniens, les trotskystes, les zinoviévistes, les gramsciens... qui, il est vrai, sont de moins en moins présents, mais également, de façon consciente ou non, par les nationalistes, les socialistes, les libertaires, les libéraux, les populistes, la gauche et la droite. Pas besoin de lire Lénine pour trouver cette dualité caractéristique poussée à sa plus pure expression au nom, non pas du parti mais du socialisme, du progrès, de la nation, de la démocratie, de l’égalité.... Pas besoin non plus d’être membre d’un parti pour défendre cette conception ; aujourd’hui, elle refleurit dans les ONG, les syndicats, les structures d’aide sociale et médicale que l’Etat instaure comme tactique contre-insurrectionnelle dans les quartiers pauvres (dans les “favelas”, les banlieues, les “suburbs”, les bidonvilles...) dans le pseudo socialisme latino-américain, parmi les piqueteros argentins ou au sein du mouvement des travailleurs sans terre du Brésil...

On nous dira que ce dualisme est essentiel à toutes les formes de domination capitaliste et que ces dernières ne sont pas le fruit du léninisme, ni de la social-démocratie. C’est bien vrai, parce que la démocratie elle-même, pour dissoudre la classe dans l’individu citoyen, a besoin de lui et, en ce sens, tout parti intéressé au développement et au progrès du capital doit l’utiliser. Néanmoins, en tant que prolétaires exploités en lutte contre le capital et ses États, ce sont les formes précises dans lesquelles cette domination se structure qui nous intéressent au premier plan, et plus particulièrement les formes de domination destinées aux prolétaires conçues pour canaliser ceux qui se battent contre cette société. Ce qui nous intéresse par- dessus tout c’est donc le rôle des partis bourgeois pour le prolétariat, c’est-à-dire la social-démocratie et son perfectionnement marxiste-léniniste. En approfondissant la question, nous constatons qu’il ne s’agit pas d’une forme de domination quelconque mais que nous sommes face à la forme la plus perfectionnée qui soit, au-delà de la terminologie utilisée.

Ainsi “le moindre mal” est une variante de toute l’histoire de l’oppression et de la domination de classe. La classe dominante essaye toujours d’utiliser et de canaliser ses propres exploités contre d’autres secteurs en disant qu’ils sont pires, elle prône toujours le changement afin que tout reste pareil. La social-démocratie a toujours utilisé cet expédient contre l’autonomie du prolétariat et l’action directe. Mais le mérite de son application ciblée contre la force révolutionnaire du prolétariat mondial insurgé des années 1917 /1919 et pour sa canalisation vers le frontisme revient au léninisme au pouvoir (1918-1923) et à la propagande marxiste-léniniste qui s’ensuivit. Le raffinement suprême dans la liquidation de la force révolutionnaire est précisément sa transformation historique et son embrigadement dans le front unique, puis le front populaire, le front national et, pour finir, sa soumission à la guerre impérialiste et son massacre généralisé.

Depuis lors, pour assurer sa domination, la dictature du capital, la démocratie, crée toujours l’épouvantail du fascisme afin de s’assurer une légitimité antifasciste et liquider toute expression autonome sur base d’un front (qui comme tout front populaire inclut le terrorisme d’État). Les physionomies ou appellations peuvent varier mais toutes les formes de domination et liquidation du prolétariat autonome utilisent les bases de la social-démocratie et leur perfectionnement effectué par Lénine et ses différentes et nombreuses variantes.

LE TERRORISME D’ÉTAT CONTRE LE PROLÉTARIAT

Dès le départ, la contre-révolution a dissimulé le fait que la terreur “ rouge ” appliquée sous Lénine n’était pas principalement dirigée contre la bourgeoisie mais contre le prolétariat. Ceci est la conséquence logique du programme de développement du capitalisme appliqué dès le début par Lénine et les siens : la défense des intérêts élémentaires du prolétariat s’oppose toujours à la politique capitaliste. C’est pourquoi, bien qu’on réprime également certains secteurs de la bourgeoisie et autres partis capitalistes, de plus en plus de forces bourgeoises seront cooptées ou neutralisées et le terrorisme d’État s’appliquera massivement contre le prolétariat rural et urbain.

Dès la création de la Tcheka en décembre 1917, l’ennemi est désigné : “ le sabotage et la contre-révolution ” ; visant au premier chef tous ceux qui s’opposent à la politique nationaliste des Bolcheviks et sabotent le développement de l’organisation capitaliste et taylorienne de la production. La traduction exacte du terme Tcheka est : “ commission extraordinaire panrusse pour lutter contre la contre-révolution, le sabotage et la spéculation ”.

Plus la politique nationaliste et impérialiste se réaffirme, et plus s’élargit la cooptation au sein de l’appareil d’État d’anciens fonctionnaires et militaires tsaristes et d’anciens bourgeois pour gérer le capital, plus la répression contre le prolétariat s’accroît. Si les premières victimes du terrorisme d’État, particulièrement parmi le prolétariat agricole, se produisent en pleine guerre civile (entre la terreur blanche et la terreur rouge) et si l’on peut prétexter ou alléguer une grande confusion dans le conflit entre deux projets capitalistes, c’est ensuite dans le secteur économique que se concentre le terrorisme d’État, dans la répression contre toute tentative prolétarienne de vivre moins mal. Sont accusés de spéculation, de sabotage et de contre-révolution tous ceux qui échangent de la nourriture, qui résistent aux réquisitions, qui obtiennent un morceau de viande, tous ceux qui font grève à l’usine, qui résistent au recrutement forcé dans l’armée et, de manière générale, tous ceux qui prônent la lutte contre les mesures d’intensification de l’exploitation que le léninisme imposent contre les intérêts prolétariens. Mais ce sont ceux qui appellent ouvertement à la résistance contre la politique clairement bourgeoise des Bolcheviks, et particulièrement ceux qui, comme ils l’ont toujours fait, continuent d’agir de manière organisée contre l’État, qui sont réprimés de la façon la plus sélective et la plus violente. Les partis et groupes les plus réprimés par le tsarisme sont les premiers à être réprimés par les Bolcheviks qui, il ne faut pas l’oublier, peuvent compter sur la collaboration de nombreux anciens officiers tsaristes, sur des militaires expérimentés. Dans de nombreux cas, les militants révolutionnaires sont enfermés dans les mêmes prisons et les mêmes cachots que ceux où ils étaient jetés à l’époque du Tsar.
Dès la création de la Tcheka en décembre 1917, sous la direction de Dzerjinski (ex-S.R. de gauche), la répression devient terrible, tant qualitativement que quantitativement: la torture se généralise dès le départ ainsi que la politique de disparitions et de liquidation physique des personnes. Contrairement au mythe, c’est sous Lénine que l’Union Soviétique a connu la période de répression ouverte la plus massive de son histoire, par le nombre de morts directs.

Différentes sources coïncident pour affirmer que, durant ce qu’on considère officiellement comme l’époque de la Terreur, c’est-à-dire une période de 18 mois s’étendant de septembre 1918 à janvier 1920, il y eut un million et demi de morts. La déclaration du Comité Central de l’Exécutif des Soviets du 2 septembre 1918 légitimant ce qu’il nommait la “ terreur de masse ” et qui dans la pratique fut la terreur contre les masses, avait été approuvée au départ pour lutter contre les opposants à la paix de Brest-Litovsk, particulièrement contre la rébellion ouverte des Socialistes- révolutionnaires de gauche. Elle se poursuivait contre tous ceux -taxés d’“ agent de la bourgeoisie ”- qui appelaient à continuer la révolution (en prônant la “ révolution permanente ” ou la “ troisième révolution ”), comme les Bolcheviks insurrectionnalistes l’avaient fait jusqu’en octobre 1917, en opposition à la majorité des Bolcheviks (opposée à l’insurrection, à la révolution socialiste et soutenant le gouvernement provisoire).

Les Bolcheviks déclaraient que la révolution était terminée, qu’il fallait maintenant travailler et collaborer à la reconstruction avec les différentes forces du capital et de l’État mondial. Un peu plus d’un mois plus tard, Lénine s’en justifiait dans la Pravda : “ Lorsque les gens nous reprochent notre cruauté, nous nous demandons comment ils peuvent oublier les principes les plus élémentaires du marxisme ” (publié le 26 octobre 1918). Si pour justifier l’injustifiable, Lénine se prend pour le plus grand interprète de Marx sur terre, il est logique que Djerzinsky, le premier chef de la Tcheka, déclare que “ la contrainte prolétarienne sous n’importe quelle forme, en commençant par la peine capitale, constitue une méthode pour créer l’homme communiste ”.

Un an et demi plus tard, lorsque l’État décide de supprimer la peine de mort (interdiction officielle, surtout de façade et de toute façon maintenue pour les cours martiales : on a ainsi déporté vers les zones de front les condamnés à exécuter), il le fait afin de pouvoir utiliser toute la force de travail disponible et la mettre au service du développement économique. On consolide ainsi l’idéologie léniniste de l’indispensable développement du capitalisme comme étape vers le socialisme, on applique le “ génial ” slogan de Lénine qui dit que le socialisme c’est “ le pouvoir des soviets et l’électrification de la campagne ”. L’application stricte du travail forcé est nécessaire à la réalisation des tâches démocratiques bourgeoises dans un pays en ruines. Par l’idéologie et la terreur d’État, on imposera au prolétariat l’effort productif maximum.

Les camps de travail forcés commenceront à fonctionner dès 1918, année où plusieurs camps sont créés. Le 8 août 1918, Trotsky rédige et signe, en tant que commissaire du peuple à l’armée et à la marine, un ordre du tribunal révolutionnaire de guerre dont voici un extrait : “Le camarde Kamenchikov, que j’ai nommé commandant de la garde chargé de protéger la ligne de chemin de fer Moscou-Kasan, a donné l’ordre de créer des camps de concentration à Murom, Arsamas et Swiachsk. Dans ces camps ont été internés tous les agitateurs troubles, les officiers contre-révolutionnaires, les saboteurs, les spéculateurs, les parasites, à l’exception de ceux qui ont été fusillés séance tenante sur les lieux de leur crime, ou qui ont été condamnés à d’autres peines par le tribunal révolutionnaire.” En 1920, huit camps de concentration supplémentaires seront ouverts. En 1922, la direction de la police politique en contrôlera cinquante-six. Au même moment, la condamnation aux “travaux forcés”, défendue par Lénine et Trotsky, continuera à se généraliser jusqu’à se transformer en condamnation spécifiquement destinée à “ceux qui ne veulent pas travailler et [aux] saboteurs”, c’est-à-dire la résistance prolétarienne. Avec ou sans peine de mort officielle, et en plus des exécutions officieuses ou relevant de la loi martiale, les condamnés crèvent du régime d’incarcération dans les camps, du climat extrême des régions délibérément choisies à cet effet, de la privation de nourriture, des tortures contre la moindre désobéissance et évidemment du travail forcé… “L’obligation, et par conséquent la coercition, est la condition indispensable du réfrènement de l’anarchie bourgeoise…"

Sans les formes de coercition gouvernementale qui constituent le fondement de la militarisation du travail, le remplacement de l’économie capitaliste par l’économie socialiste ne serait qu’un mot creux… Sans obligation du travail, sans droit de donner des ordres et d’exiger leur exécution, les syndicats perdent leur substance, car ils sont nécessaires à l’État socialiste en édification, non afin de lutter pour de meilleures conditions de travail… mais afin d’ordonner la classe ouvrière pour la production, afin de la discipliner, de la répartir, de l’éduquer… en un mot, d’incorporer autoritairement, en plein accord avec le pouvoir, les travailleurs dans les cadres du plan unique.” (Trotsky - Terrorisme et communisme, 1920) A la mort de Lénine, les prisons que les prolétaires avaient vidées en 1917 renferment dans leurs immondes entrailles 87.800 prisonniers politiques, dont déjà un grand nombre de militants ayant participé à l’insurrection d’octobre, y compris des militants de la gauche communiste du parti bolchevique lui-même.

L’appareil politique, la terreur de l’État et les camps de travail deviennent ainsi la clé de la contre “révolution russe” et du développement du capitalisme (que Lénine et Radek appelleront “socialisme en un seul pays”, expression officialisée au 6° Congrès en 1928, théorisée par Boukharine et perpétuée par Staline). Lors du second anniversaire de 1917, la Pravda écrit fièrement : “ ‘tout le pouvoir aux soviets’ s’est transformé en ‘tout le pouvoir aux Tchekas’ ”.

LES PREMIERS PAS DU TERRORISME D’ÉTAT

La première action de la Tcheka sera d’écraser une grève d’employés et de fonctionnaires à Petrograd. La première grande rafle aura lieu dans la nuit du 11 au 12 avril 1918 contre des organisations qui se définissent anarchistes, et surprendra par une dureté inusitée. Lors de cette rafle, plus de 1.000 flics de la Tcheka prendront d’assaut 20 maisons d’anarchistes de Moscou, emprisonneront 520 personnes, dont 25, accusées d’être des “bandits”, seront assassinées. Cette appellation sera par la suite couramment utilisée contre les militants qui continuent à lutter contre le capitalisme et l’État. Le nombre de tchékistes passera de 120 en décembre 1917 à 30.000 un an plus tard.

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CONTRE LE TRAVAIL ET SES LOIS
Pour un mouvement de lutte à la hauteur du scandale

Benoit Bohy-Bunel, avril 2016

Si les droits des travailleurs sont remis en cause, le mouvement de contestation sociale qui vient dénoncer cette remise en cause se voit confronté à un problème d'ordre théorique et stratégique.
Qu'est-ce à dire ? Des lois comme la loi El Khomri sont d'abord riches d'enseignement. Le système qui met en avant les finalités que sont la « croissance », la « productivité », la «compétitivité », s'il assure qu'une légalité permettant son fonctionnement n'exclut pas la négation des intérêts vitaux de la classe laborieuse (qui rend possible pourtant la création de la valeur, au sens strict), fait à cet instant un aveu explicite. D'une certaine manière, et de façon paradoxale, ce système s'auto-dénonce. De façon impudique, il proclame que ce qui est pour lui « vertueux » correspond, dans les faits, à une occultation des vécus qualitatifs concrets de ceux qui font « fonctionner » la machine, c'est-à-dire correspond à ce qui est scandaleux en soi.
Cet aveu est une aubaine : la classe qui détient le capital, et l'État qui défend ses intérêts, nous donnent le bâton pour qu'on les batte. Un cynisme aussi clair nous indique définitivement que le système n'a absolument rien de « sain » (fait que le mythe des  « Trente glorieuses » tendait à nous faire oublier). Une démonstration aussi radicale d'un mépris institutionnalisé est un appel à l'insurrection.

Quel est le sens d'une « provocation » ? Celui qui provoque s'attend à une réaction proportionnée à l'ampleur de la provocation. La loi El Khomri sera une ultime provocation, qui appelle une réponse à la mesure du scandale. Dans ce contexte, on ne saurait la réduire à une énième réforme dont il s'agirait simplement d'exiger la « refonte », ou même « l'abolition ». Il y a là plutôt un saut qualitatif qui se joue. Le système de la valeur accumulée montre son vrai visage, et il faudrait savoir saisir cette occasion.

L'inconscient des agents d'entretien du système républicain est un vaste champ de ruines que nous pourrions explorer. Ici, des idéaux de jeunesse abandonnés, des renoncements, des abdications. A l'endroit où ils se trouvent, règne en maître une « double pensée » (Orwell) en laquelle il s'agit de formuler, sur un mode phatique, des prescriptions technocratiques désincarnées dont on a pleinement oublié la signification proprement « humaine ». Leur connexion sociale se résume à l'analyse quantitative de « courbes » ou de « graphiques », de « sondages » ou de « statistiques », qui n'a plus rien de tangible. Une parole émerge alors, au sein de ce marasme pathétique : la « vertu » de ce système, nous disent-ils, correspond à la nécessité de piétiner ceux qui permettent son fonctionnement. Et soudainement, ils nous délivrent, indirectement mais certainement, une amère vérité, que nous avions préféré ne plus voir : le système en question, pas une seule seconde, n'a pour finalité la prise en compte et la reconnaissance positive de ses membres laborieux.

Un individu qui reconnaît que sa « vertu » consiste en l'occultation-destruction des autres se dénonce lui-même : sa provocation appelle une réaction proportionnée. De même, un système qui rend possible des lois comme la loi El Khomri est un appel à sa radicale remise en cause, à sa radicale destruction. Inconsciemment, les agents d'entretien du système républicain, en proposant ou en soutenant des projets aussi scandaleusement négateurs de l'humain, savent qu'ils susciteront une réaction proportionnée : ils sont guidés malgré eux par une logique irréversible, qui est la logique de l'auto-dépassement du capitalisme, vers une société post-capitaliste.
Il faudrait donc que nous puissions nous situer à la mesure du scandale. Deux options sont à envisager dans ce mouvement de lutte contre la loi El Khomri : ou bien nous revendiquons exclusivement la suppression de la loi (et ainsi, si nous obtenons gain de cause sur ce terrain, nous pourrons retourner à nos activités « normales", nous pourrons continuer à survivre dans un système qui aura pourtant exhibé aussi fièrement son nihilisme intrinsèque) ; ou bien nous profitons de cette occasion pour promouvoir, de façon plus globale, la destruction radicale du système, et le passage à de nouvelles formes sociales et économiques.

Les deux options, bien sûr, ne s'excluent pas mutuellement. D'abord, dans un contexte qui n'est pas encore révolutionnaire, il faut bien sûr défendre les droits des travailleurs s'ils sont menacés, dans la mesure où, tant que le capitalisme n'a pas été détruit, il faut pourtant bien vivre, et ce dans les meilleures conditions possibles. Mais il devrait être possible aussi, et même nécessaire il me semble, de tenir ensemble les deux finalités : dans le temps où nous défendons les droits des salariés, dans le temps où nous tentons de réduire les inégalités au niveau de la distribution des marchandises et de la valeur, dans le temps où nous souhaitons éviter que la politique politicienne produise des dégâts irrémédiables, nous pourrions préparer l'avènement d'une société en laquelle seraient abolis le travail, la propriété privée des moyens de production, la marchandise, la valeur, et l'État. La focalisation présente sur la loi El Khomri (qui n'est pas qu'un prétexte, mais plutôt un détonateur) ne se priverait pas d'un horizon révolutionnaire, et d'un projet post-capitaliste.

Être à la « hauteur » de l'aveu scandaleux qui vient de nous être fait, être à la hauteur d'une provocation qui dévoile le système en son être amoral et nihiliste, ce pourrait donc bien être cela : défendre une lutte plus radicale, défendre une remise en cause fondamentale des règles du jeu économique et social, par-delà tout réajustement cosmétique inessentiel.
La loi El Khomri nous dévoile l'être du travail en régime capitaliste. Sachons retenir cette leçon. Quelle est cette leçon ? Le travail, d'abord, est en crise. La révolution micro-informatique a rendu de moins en moins indispensable le travail vivant. Le recours massif à l'automatisation de la production, permettant des gains concurrentiels, produit une inutilité relative d'un bon nombre de travailleurs. Mais précisément, cette inutilité n'est que relative : car, fondamentalement, le système capitaliste a besoin, en sous-main, du travail vivant exploité, pour que s'accumule, et même pour que se maintienne, la valeur, la force de travail étant la seule « marchandise » susceptible de créer plus de valeur qu'elle n'en coûte. Face à cette contradiction, le capitalisme se confronte à une radicale et irréversible dévalorisation de la valeur. Le travail, devenu inutile, se met à affirmer son irréductible nécessité. La traduction politique de cette tension inhérente au capitalisme n'est pas une ultime reconnaissance des travailleurs, mais bien plutôt leur précarisation irrémédiable, via une législation appropriée : car l'extraction de plus-value doit se faire plus « agressive », plus « efficace », dans la mesure où le système se confronte à la potentialité de son auto-destruction.

Autre enseignement : le travail ne vaut pas en tant qu'il produit des valeurs d'usage concrètes, susceptibles d'avoir une utilité sociale concrète et vertueuse, mais il ne vaut qu'en tant qu'il permet une « croissance » quantitativement et abstraitement appréhendée. Avec la loi El Khomri, c'est l'idée de « travail en général », de travail « tout court » qui émerge : peu importe votre activité, la manière dont vous vous reconnaissez en elle, et la manière dont elle sert le bien commun ; ce qui importe, c'est d'abord le fait qu'elle soit activité salariée productrice de valeur abstraite. Car la « croissance » qui inquiète tant les Politiques n'est elle-même qu'un enjeu désincarné, par-delà tout projet raisonnable ou authentiquement humain.

La loi El Khomri nous dévoile l'être de l'État républicain en régime capitalise. Sachons retenir cette leçon. Quelle est cette leçon ? L'État n'est plus que le gestionnaire du capitalisme. Ses finalités (productivité, compétitivité) peuvent toutes être ramenées à la notion de profit (profit qui concerne une infime minorité de la population). La manière dont il définit sa gestion du tout social renvoie à une façon de privilégier systématiquement un ensemble d'intérêts privés négateurs du bien-être commun. La « double pensée » qu'il porte consiste à faire passer certains enjeux vagues et mal définis (croissance) pour des questions concernant quelque « intérêt général » abstrait et immédiatement séduisant. Mais tout universel abstrait, pourtant, recouvre un particulier concret à tendance totalitaire se faisant passer fallacieusement pour le tout là où il n'est qu'une partie non représentative de ce tout. Avec des lois comme la loi El Khomri, l'État républicain nous fait un aveu : pour lui, la liberté n'est jamais que la liberté d'entreprendre (ou de consommer) ; mais cette liberté est le contraire de la liberté politique au sens strict, qui est une liberté positive en actes et en paroles ; pour lui, l'égalité est une égalité quantitative qui concerne la sphère de la circulation des biens ; mais cette égalité repose sur le principe inégalitaire par excellence (l'exploitation). Prendre acte de cet aveu, c'est prendre acte d'un fait important : l'État qui affirme lui-même la nécessité de défendre les principes démocratiques est en train d'affirmer lui-même qu'il revendique sa propre abolition, dans la mesure où il défend le contraire de la démocratie. Telle est la conséquence de la « double pensée » en milieu démocratique : les « représentants » au pouvoir exigent eux-mêmes, certes inconsciemment, qu'on les renverse, et que l'on fasse cesser leur mascarade. S'ils étaient conséquents, et s'ils comprenaient réellement ce que signifie leur défense de la « démocratie », ils voudraient eux-mêmes ne plus gouverner, et reconnaîtraient la légitimité de tout mouvement de désobéissance civile. Sur ce point donc, écoutons-les, et soyons conformes à leur souhait inconscient : abattons leur système, puisqu'ils paraissent tant le désirer (quoiqu'ils ne le sachent pas eux-mêmes...).

Il serait absurde de vouloir sauver ce qu'on appelle « l'économie réelle » en s'attaquant à la loi El Khomri. Car ce qu'on appelle idéologiquement « économie réelle » en milieu capitaliste est en réalité le règne de l'abstraction, la négation de toute qualité et de tout projet conscient. L'« économie réelle », c'est le mouvement tautologique et autoréférentiel AMA' (Argent-Marchandise-Davantage d'argent). Le capitaliste achète des facteurs de production (AM), puis voit sa valeur de départ augmenter (A') dans la mesure où le travailleur a effectué un surtravail. Dans ce procès, c'est l'argent en tant qu'abstraction quantitative qui est au départ et à l'arrivée du mouvement. Ne compte que l'abstraction en tant qu'abstraction. Le fait que les produits du travail aient une certaine utilité sociale (ou inutilité) ne compte absolument pas ; le fait que le travailleur se « reconnaisse » dans son travail, ou dans sa fonction sociale, ne compte absolument pas, car il n'est jamais qu'un agent de la valeur, une partie aliquote d'un tout numériquement défini. La croissance, donc, que promeut l'État gestionnaire du capitalisme, cette croissance qui concerne quelque « économie réelle » confusément appréhendée, n'est en réalité que la négation d’une dimension concrète et consciente (soit réelle) dans les sphères de la production et de la circulation. Si le mouvement qui s'oppose à la loi El Khomri ne remet pas en cause ces règles du jeu (l'argent pour l'argent, en l'absence de tout contrôle conscient des sphères économique et sociale), s'il ne s'agit que de rendre « plus vertueux » le système du salariat, ou de la valorisation des biens, nous n'aurons pas su nous situer à la hauteur du scandale et de l'aveu (auto-dénonciation) dont il est ici question.

Certains « penseurs officiels » du mouvement parisien ne sont pas à la hauteur du scandale. Lordon, en se focalisant trop souvent sur la dénonciation du système « pernicieux » de la finance, indique qu'il se satisferait très bien d'ajustements cosmétiques (donner plus de pouvoir à l'État, régulation des flux financiers, etc.). Mais la finance n'est jamais que la manifestation, en superficie, des folies provoquées par ladite « économie réelle » (AMA'). Déplorer les « ravages » de la finance sur un mode indigné est stérile et inefficace (et cela peut même donner lieu à un antisémitisme rance). La finance ne produit des ravages que parce que « l'économie réelle" est en elle-même folle et absurde (elle est un monde qui marche sur la tête, un système qui inverse la fin et les moyens). La finance ne produit ce qu'elle produit que parce qu'elle est dépendante d'une sphère productive en elle-même folle et absurde : système du travail abstrait, de la valeur, et de la marchandise. Donc si l'on déplore la folie financière (chose stratégiquement dangereuse), on est en train de dénoncer les catégories du travail, de la valeur, de l'argent, de la marchandise. Mais alors, autant s'en prendre immédiatement à la racine du problème, et commencer par déconstruire ces catégories naturalisées par les économistes « bourgeois » (chose que Lordon, toujours inconséquent, ne fait pas sérieusement).

Un mouvement de lutte radicale ne doit pas s'approprier les catégories établies par le système qu'elle combat pour simplement viser leur « purification ». Elle doit créer de nouveaux points de vue. Car c'est au sein de la logique de ces catégories que se situe le point critique : par exemple, la logique de la valeur comme fin en soi, inséparable de la catégorie du travail comme abstraction, produit une totale absence de contrôle de la part des gestionnaires de la production ; ceci est en soi une pourriture du système, et ce n'est pas en « modifiant » de l'intérieur de telles catégories que l'on pourra sortir du marasme que nous déplorons (ceci pose, par exemple, de façon très précise, un problème écologique de premier ordre : l'automouvement de la valeur, qui rend impossible toute limitation consciente de la production, nous engage vers une fuite en avant désastreuse écologiquement parlant). Les communistes « traditionnels », en s'engageant dans le mouvement, voudraient aujourd'hui faire passer leur petit message : il s'agirait de revendiquer une distribution plus « égalitaire » des catégories capitalistes (valeur, marchandise, argent, travail). Autant dire qu'il s'agirait d'embourgeoiser les prolétaires (mais alors, ils ne seront plus jamais susceptibles de lutter par la suite). En nous réappropriant de la sorte les catégories capitalistes, nous ferions vivre l'esprit capitaliste d'une façon dangereuse, soit cet esprit par lequel aucun contrôle humain dans la sphère économique n'est possible. Trop de « communistes » aujourd'hui font vivre l'esprit du capitalisme (Mélenchon, NPA, Friot, etc.). Etre à la hauteur du scandale et de l'aveu que constitue la loi El Khomri, ce serait donc critiquer radicalement les catégories de base du capitalisme, plutôt que de revendiquer leur « purification », dans la mesure où leur caractère fondamentalement destructeur et inconscient aurait été dévoilé.

Bernard Friot, de son côté, propose précisément un système de la valorisation et du salariat qui serait « purifié ». Il ne remet pas en cause le système de la valeur ou du salariat, mais tend au contraire à les magnifier. Par ailleurs, en maintenant une logique étatiste, dans son utopie niaise et irréalisable, il oublie que la logique de l'État, historiquement, est celle des Etats-nations. Il n'y a pas d'étatisation sans nationalisme. Et, par ailleurs, il n'y a pas de nationalisme en dehors du cadre du libre-échange. Les Etats-nations se sont constitués dans le cadre d'une économie de marché qui tendait à se mondialiser, dans laquelle les Etats, partenaires ou concurrents, devaient souscrire aux injonctions associées à l'accumulation de la valeur. Il est proprement impossible, dans cette mesure, de proposer une remise en cause des règles du jeu capitaliste dans un cadre étatique, c'est-à-dire dans un cadre nationaliste. C'est bien là l'écueil de tout « communisme réformiste », s'il est possible d'employer ce terme : en dernière instance, les règles du jeu productiviste sont admises, et l'on se contente de modifier superficiellement un système qui dès lors verra ses aberrations et ses folies, souterrainement, se consolider. Par ailleurs, Bernard Friot, en réhabilitant parfois une méritocratie inégalitaire rance (les plus diplômés seront les mieux rémunérés, dans le cadre de son concept de « salaire à vie »), ne retient pas même les leçons de Bourdieu, si bien que, même sur le terrain de l'égalitarisme, il ne tient pas vraiment la route. Ce ne peuvent être de tels individus, trop bien installés dans une institution qui ne voit pas en eux un bien grand danger, qui pourraient porter un discours alternatif à la mesure des enjeux soulevés par le mouvement de lutte sociale contre la loi El Khomri.

Nous ne saurions non plus revendiquer l'avènement d'un nouvel Etat Providence. l'État Providence promulgue des lois qui rendent plus vivable l'aliénation au travail, mais il accroît aussi la servitude attachée à l'esclavage moderne. Par ailleurs, l'État Providence aura tendance à purifier la logique de la valeur, soit à consolider le système économique par lequel nul contrôle humain conscient n'est possible. l'État Providence est bien souvent, certes paradoxalement, d'abord une aubaine pour les capitalistes (lesquels, inconsciemment, ont tendance à détruire leur propre système). Pire, l'État Providence, outre le fait qu'il ne peut jamais être durable, selon une mécanique cyclique inexorable, tend à retarder la crise, et à faire oublier les aberrations et les folies qui se développent souterrainement. Nous ne pouvons souhaiter un retour aux trente glorieuses : car les trente glorieuses, mécaniquement, ne peuvent pas empêcher la crise de 2007.
Des simples réformes politiques, formulées dans le langage de la politique (dans le langage du pouvoir séparé de la pensée et de la pensée séparée du pouvoir) ne sont absolument pas utiles. Ce genre de projet est même pernicieux, dans la mesure où il tend à réduire le point critique à de pseudo-enjeux de souveraineté citoyenne, là où le problème se situe davantage au niveau des rapports de production. Mélenchon, avec sa sixième République, sa nouvelle Constitution, est inepte, outre le fait qu'il développe un populisme rance, un communisme-capitaliste, et une nationalisme déguisé : en se focalisant sur la superstructure politique, il suppose que la politique politicienne serait le terrain sur lequel se situeraient les enjeux principaux de la lutte ; il oublie que le système auquel il appartient ne saurait jamais avoir le moindre « impact » sur la restructuration radicale des conditions économiques ; occultant complètement les bases de tout matérialisme historique, il produit un discours abstrait inefficient qui se dissout dans le bavardage spectaculaire en lequel on marchande à bon prix diverses marchandises idéologiques indifférentes.

Étienne Chouard, dont la pauvreté intellectuelle n'est plus à prouver, en bon confusionniste rouge-brun, mélange populisme, nationalisme, et socialisme, dans un imbroglio incongru. Telle la poule épatée par un couteau, il a peut-être lu Arendt, et a redécouvert par ce biais lesdites « vertus » de la polis athénienne. Ses idées, qui se comptent sur les doigts d'une main, font non seulement l'impasse sur le matérialisme historique, mais sont en plus totalement absconses : ne compte que l'acte d'apparaître pour manifester sa petite originalité. Pourquoi ne pas relire Arendt, qui formule beaucoup plus clairement ce genre d'idées (et sans l'arrière-fond fasciste) et pourquoi diffuser ce genre de conneries dangereuses, qui n'aident en rien la lutte à avancer ? Ces moments de contestation sont trop importants pour que nous continuions à donner la parole à de tels clowns dangereux. A ce dont se satisfait l'esprit, on peut mesurer l'ampleur de sa perte!
Faisons donc taire ceux qui voudraient être les « penseurs officiels » du mouvement qui est en train de naître. S'il s'agit d'un mouvement autonome, s'il s'agit de la création d'une brèche, d'une alternative radicale, nous ne devrions pas avoir besoin d'intellectuels spécialisés, ou médiatisés, qui appartiennent à l'ancien monde, et qui consolident un rapport de maître à disciple, de « fans » à « stars », de prolétaires symboliques à « people » (rapport spectaculaire par excellence, qui s'oppose à toute forme d'émancipation).

Je n'ai fait ici que parler en mon nom. Et, si je dis « nous », c'est que j'ai cru, en dialoguant avec certains camarades, qu'il pouvait y avoir des préoccupations communes. J'assume néanmoins mes propos en première personne, et considère que ce « nous » est plus une communauté que je souhaite qu'une réalité figée et définitive.
Personnellement, j'aimerais me situer à la hauteur du scandale et de l'aveu que dévoile la loi El Khomri. Cela signifie pour moi : m'insérer dans la lutte en revendiquant l'abolition du travail, de la valeur, de la marchandise, de l'argent, et de l'État, pour préparer une société où l'auto-organisation et la démocratie directe régneraient.

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FOOTAGE DE GUEULE

Lukas Stella, juillet 2016

L’Euro, le Tour de France, on a été servi... mais quand on croit que c'est fini, c'est reparti, et c'est maintenant au tour des Jeux olympiques de prendre le relais. Du 10 juin au 10 juillet, durant 30 jours, l’Euro 2016, championnat d’Europe UEFA de football, a pris tout l’espace médiatique et occupé le centre d’une dizaine de villes en France. Les supporters, pourtant minoritaires, ont envahi le cœur de la cité en s'octroyant tous les droits, s'accaparant toute l’attention, envahissant tout l’espace. Et pendant ce temps la contestation n’était plus admissible par les pouvoirs en place, les manifestations ont été chassées du centre-ville, réprimées et parfois interdites.
Pour les matchs internationaux, tout semble autorisé aux insupportables supporters à condition qu’ils se conforment aux vociférations et gesticulations qui sont propres à leur rôle. Cette ivresse passagère refonde et renforce une identité nationale en décrépitude. Toute la lourdeur des conflits de la société est ainsi détournée et focalisée sur le concurrent qu’il faut battre et éliminer, l’adversaire étranger qu’il s’agit d’écraser.

À ce niveau de compétition, le sport n’est plus un amusement d’enfant, mais un business intransigeant. Il s'agit toujours d'une épreuve difficile où la concurrence est féroce et dont le seul but est de gagner sur les autres, la victoire à tout prix. L’équipe gagnante est une entreprise qui fait des affaires, la compétition est son marché, les matchs des opportunités et l’adversaire une menace. Sa stratégie est d’éliminer la menace.
De partout le sport est présenté comme une évidence, une activité naturelle positive. "Le sport est l’impensé autant que l’incritiqué des temps contemporains" (Robert Redecker, Le sport contre les peuples, 2002). Ce qui nous conditionne n’est jamais perçu comme tel. Notre aliénation ne nous est pas perceptible.

Le sport a toujours été l'activité préférée développée par les dictatures et les fascistes, « au point de devenir un élément constitutif indispensable de ces régimes » (Jacques Ellul). L'institution sportive est un appareil efficace qui répand massivement une idéologie réactionnaire, " le paradigme de l’idéologie fasciste" (Michel Caillat). On y retrouve la hiérarchisation, la sélection de l'élite, l'obsession de la pureté, la mobilisation de masse, l'omniprésence de la propagande, la glorification de la jeunesse, le culte des forts et de la virilité, l'exaltation de l'effort, l'apologie de la souffrance, la diabolisation de la fainéantise, l'idolâtrie du surhomme, l'exacerbation des passions chauvines, nationalistes et racistes.

Le sport n'est pas un jeu, mais une activité physique fortement réglementée basée sur l'effort, le renoncement au plaisir, le travail, le rendement, la compétition, le record, le dopage et l'absolue nécessité de la victoire. Le corps du sportif mercenaire est chosifié, transformé en chair à record, en marchandise compétitive, encaserné et drogué. Cette compétitivité sportive fonctionne à l'image du système marchand. "Le sport reflète le fondement des rapports de production capitalistes ainsi que leurs principes structurels de fonctionnement. À travers lui, l’idéologie dominante est perpétuellement et sournoisement distillée à haute dose : individualisme, apologie de la compétition, du rendement et du dépassement de soi, mythe du surhomme et de la croissance ininterrompue des performances” (Michel Caillat, Le sport n’est pas un jeu neutre et innocent, 2008). À l'image du sport, le moteur même de la survie sociale d'aujourd'hui est construit sur la guerre des uns contre les autres, seul contre tous. La loi de la compétition est le dogme de cette société. La compétition est une nuisance sociale où l'autre devient un obstacle à supprimer, l'ennemi à vaincre, où il s'agit de gagner en fabriquant des perdants.
“L’idée selon laquelle, dans chaque secteur, dans chaque discipline, il faut qu’il y ait un premier, un deuxième et un troisième est une aberration. La compétition, c’est la volonté d’être meilleur qu’autrui, de le dépasser. Quitte à tout faire pour le détruire. Dans le domaine du sport, la compétition engendre le dopage, les pots-de-vin. Elle transforme des êtres humains en une nouvelle espèce, intermédiaire entre les humains et les monstres” (Albert Jacquard, Je suis absolument contre la compétition, L’Express-l’Expansion le 12/09/2013).

On a besoin des autres pour se construire. C'est la différence de l'autre qui enrichit mon évolution dans la société en la rendant plus complexe. Ce sont les autres qui me font exister. "Je suis les liens que je tisse" (Albert Jacquard, Éloge de la différence, 1981).
Quand on est en compétition on ne tisse plus de liens on les détruit. Toute compétition est un suicide social, une entreprise de déconstruction où les gagnants sont les plus conformistes et les plus antisociaux, car ils détruisent ce qui nous relie les uns aux autres.

Nous survivons dans le culte de la performance individuelle, où l’on doit se prendre soi-même comme une marchandise à promouvoir sur le marché des apparences. Il faut soigner son image, se montrer à son avantage, être visible et reconnu. Ce “chacun pour soi” incite à mettre la pression sur les autres pour se mettre en avant. La présence de l’autre est alors vécue comme un danger. Tout le monde ment, magouille et fraude éperdument, l’hypocrisie et la fourberie sont devenues normalité.
Le pouvoir des uns sur les autres est partout. Il est construit sur l’élimination de la concurrence. Cette compétition, guerre sans merci, isole, réduit et conditionne les comportements. C’est une restriction arbitraire à la liberté de choisir. Elle se construit sur la règle intransigeante, celle qui s’oppose à tout changement de règles, imposant une situation conflictuelle étouffante dans une méfiance généralisée envers l’ennemi qui est partout.
Dans cette société autoritaire, ce sont toujours les membres déviants, considérés comme anormaux, qui lui permettent d’évoluer et de ne pas se scléroser dans une uniformité immobile constituée d’interdits généralisés, sans aucune issue, dans une impasse qui lui serait fatale. C’est parce que cette société individualisée est construite sur l’isolement et la compétition, sans coopération ni sociabilité, que l’inadaptation aux règles de la normalité est le signe d’une bonne santé mentale et sociale.

Le sport est l'opium du peuple, il n'exprime que la soumission à l'ordre établi. "Rouleau compresseur de la modernité décadente, le sport lamine tout sur son passage et devient le seul projet d’une société sans projet" (Marc Perelman, Le sport barbare, 2008).
L’entreprise football, par son conditionnement massif, ses slogans répétitifs, son affairisme publicitaire, sa fureur nationaliste, est une servitude volontaire qui envahit tout l’espace public dans “une vaste opération de chloroformisation des consciences” (Quel Sport ? n° 30/31). L’unanimisme tapageur de cet empire affairiste et mafieux n’autorise que des comportements de supporters chauvins, spectateurs exaltés, abrutis et asservis. Cette entreprise de diversion et d’enfumage permet de dissimuler la dégradation des conditions de notre survie, et une misère sociale effrénée.
"Derrière le matraquage footballistique de l’espace public se profilent toujours la guerre en crampons, les haines identitaires et les nationalismes xénophobes. Et derrière les gains, transferts et avantages mirobolants des stars des pelouses, promues “exemples pour la jeunesse”, se cachent les salaires de misère, le chômage, l’exclusion, la précarité et l’aliénation culture de larges fractions de la population invitée à applaudir les nouveaux mercenaires des stades comme naguère les foules romaines étaient conviées par les tyrans aux combats de gladiateurs. Le football-spectacle n’est donc pas simplement un “jeu collectif”, mais une politique d’encadrement pulsionnel des foules, un moyen de contrôle social qui permet la résorption de l’individu dans la masse anonyme, c’est-à-dire le conformisme des automates" (Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le football, une peste émotionnelle, 2006).

L'exploitation du travail, sa marchandisation est une aliénation de l'activité humaine. Le temps du non-travail, c'est-à-dire celui des loisirs et de la culture de masse est le domaine de la crétinisation volontaire, de l'automutilation librement consentie. Le sport est le pilier de cette culture qui n'en est pas une et n'est en fait que l'expression de son absence, affirmation ostentatoire de sa soumission à une conformité normalisée.
"La saturation de l’espace public par le spectacle sportif atteint aujourd’hui des proportions démesurées. (...) Le spectacle sportif apparaît comme une propagande ininterrompue pour la brutalité, l’abrutissement, la vulgarité, la régression intellectuelle et pour finir l’infantilisation des foules solitaires" (Jean-Marie Brohm, Le spectacle sportif, une aliénation de masse, Mediapart 2013).

Clos sur lui-même, le stade, centre et ciment de la communauté, agrégateur de solitudes, est un espace de concentration où chacun est tout le monde. C'est une masse en fusion, l'unité sonore d'un monde sourd à lui-même, l'assourdissement devenu réalité. "L’institution sportive est organiquement, incorporée au système de production capitaliste dans lequel elle s’épanouit. La diffusion et l’emprise planétaire du sport, l’olympisation du monde vont accompagner l’expansion impérialiste du système capitalisme" (Jean Marie Brohm, Le sport, l’opium du peuple, 1996).
Le sport c'est la mort des feignasses, l'apologie de l'effort et du sacrifice, l'adoration du travail dans le respect des règles et la servitude à l'ordre en place. Le sport n'est plus que spectacle, publicité suprême du corps marchandise, image de l'adhésion totale à la marchandisation de la vie.

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RELIRE REICH AUJOURD'HUI

Wilhelm Reich Jean-Marie BROHM,
préface à la réédition de L'oeuvre de Wilhelm Reich, Ed. Les nuits rouges, 2002.

La réédition de l'ouvrage classique de Constantin Sinelnikoff, paru aux éditions François Maspero en 1970, illustre à sa manière l'étrange destin de Wilhelm Reich. Longtemps censuré ou ignoré par les milieux universitaires, les psychanalystes et les intellectuels conformistes, le nom du théoricien de la politique sexuelle révolutionnaire (Sexpol) fit en France une apparition fulgurante en Mai 68 en tant que figure emblématique de la « révolution sexuelle » (1). À vrai dire, il n'était pas complètement un inconnu au milieu des années 1960. Aussi bien en Allemagne où les étudiants anti-autoritaires avaient largement diffusé ses textes de combat, qu'en France même, puisque divers militants d'extrême-gauche avaient traduit l'essentiel de son oeuvre dans des éditions plus ou moins pirates (2) et popularisé les principaux thèmes de sa pensée (3).

Mais c'est surtout l'explosion libertaire de Mai 68 qui redonna à la critique reichienne de la répression sexuelle (4) une actualité pratique au sein de la jeunesse lycéenne et étudiante et dans divers mouvements contestataires qui entendaient politiser la vie quotidienne et, fait plus étonnant peut-être, au sein des différentes associations de psychanalyse. Celles-ci assistèrent en effet avec stupeur et irritation au retour du refoulé : la réhabilitation fracassante d'une personnalité importante du mouvement psychanalytique dans les années 1920, avant sa rupture avec Freud dix ans plus tard et son exclusion de l'Association psychanalytique internationale en 1934.

Les gardiens du dogme freudien se mobilisèrent alors, comme trente ans auparavant, en un véritable front unique pour stigmatiser une fois encore la « dissidence reichienne », son « éclectisme théorique », sa « politisation outrancière », son « utopie communiste », son « biologisme », sa « négation de l'inconscient et de la sexualité infantile », sa « confusion entre refoulement et répression », son « prosélytisme orgastique » et, pour finir, évidemment sa « psychose délirante de persécution ». Tandis que les psychanalystes orthodoxes psychiatrisaient la personnalité de Reich (5), en utilisant le procédé classique de psychologisation du politique pour mieux dépolitiser le psychologique, les « marxistes » officiels, staliniens ou mao-staliniens, vouaient le théoricien du freudo-marxisme aux gémonies. L'histoire des années 1930 se répétait ici aussi. Les intellectuels liés au Parti communiste français, mais aussi la meute des lacaniens mondains fascinés par le « père-sévère » Mao, récitaient en choeur le catéchisme inventé par Georges Politzer qui avait soutenu en 1933 que le freudo-marxisme n'était « qu'un masque grossier pour l'attaque contre-révolutionnaire contre le marxisme » (6).

La cohorte des chiens de garde du stalinisme français sonnait ainsi l'hallali théorique contre Reich dans des amalgames dignes des belles heures du jdanovisme. Réduisant son oeuvre à la « mystique cosmique de l'orgone », trois idéologues de service expliquaient ainsi la ligne orthodoxe : « Il faut lire Reich dans sa totalité pour comprendre à quel point il est d'un bout à l'autre cohérent avec son délire : délire qu'il faut entendre non pas comme une folie néfaste, mais comme la fabrication d'une idéologie individuelle, totalement singulière, et ne pouvant être entendue qu'à force de compromissions (...). Placer Reich dans la foulée de l'anarchisme individualiste est entièrement justifié : c'est son vrai domaine, tout à fait spécifique, mais sans commune mesure ni avec le marxisme ni avec la psychanalyse » (7). Certaines pythonisses du « marxisme-léninisme », se réclamant de Mao et de Lacan, balayaient d'un revers de main « les déviations syncrétiques du "marxo-freudisme", voué par définition à un lamentable échec » (8), ou déclaraient avec superbe que le « freudo-marxisme n'existe pas et n'a jamais existé. Ce terme de dénigrement de la part des marxistes et des idéologues bourgeois vise en fait à rendre impossible l'articulation entre matérialisme historique et dialectique, et pratique et théorie de l'inconscient freudien » (9). Une autre gardienne du temple regrettait enfin le « néo-reichisme exalté qui semble se propager sur le marché de la psycho-sociologie depuis Mai 68 » (10).

Les uns et les autres avaient surtout bien compris que les thèses critiques de Reich s'appliquaient parfaitement, malgré certains excès ou simplifications, aux organisations politiques du mouvement ouvrier et surtout aux États dits « socialistes ». Les organisations marxistes-léninistes sectaires et puritaines, mais aussi l'URSS, la RDA, Cuba, la Chine, et autres États prétendument « ouvriers » entraient de toute évidence dans le champ de la critique. Les thèses cardinales de la Psychologie de masse du fascisme, de la Révolution sexuelle, de la Fonction de l'orgasme trouvaient en effet dans la répression sexuelle, l'absolutisme bureaucratique, l'autoritarisme culturel, l'absence de démocratie, la misère psychologique de masse, la paranoïa xénophobe de ces organisations et régimes une vivante illustration contemporaine. Reich devenait donc — comme Herbert Marcuse — un dangereux gauchiste qu'il fallait disqualifier à tout prix, y compris par la calomnie (11).

Par un effet de symétrie paradoxale, les défenseurs inconditionnels de Reich tombèrent également au cours des années 1970 et au-delà dans le même travers de travestissement politique ou de dépolitisation de son oeuvre. Refoulant largement son combat pour la politisation de la question sexuelle (Sexpol), méconnaissant très souvent ses analyses pertinentes du fascisme et de la réaction religieuse, ignorant aussi que Reich s'était efforcé d'articuler la puissance contestataire, dialectique, du marxisme et de la psychanalyse et de l'appliquer à l'analyse des processus sociaux (12), scotomisant de plus en plus sa critique des institutions bourgeoises dominantes — État, famille, école, église, armée, partis, etc.—, de nombreux « reichiens » convertis à la bioénergie, à l'écologie personnelle et aux « communautés de vie », édulcorèrent le contenu politique subversif de son travail pour en faire une sorte d'art de vivre et de jouir, un «souci de soi» hédoniste. Le mot d'ordre situationniste — « vivre sans temps mort et jouir sans entraves » — était ainsi vidé de sa substance révolutionnaire au profit d'une psychologie existentielle, d'une biothérapie, d'une végétothérapie, d'une orgasmothérapie, voire d'un mysticisme cosmique orgonomique (« énergie d'orgone cosmique ») — que certains baptiseront de manière assez lyrique « cosmocoït » (13). Centrés sur l'épanouissement de soi, la résolution pacifique des conflits, l'hygiène de vie, fréquemment aussi sur une quête spirituelle, ces néo-reichiens eurent tendance à privilégier l'éducation des enfants, le retour à la nature, la psychothérapie et la conversion des individus au détriment de la transformation radicale des rapports sociaux.

Celle réédition est donc précieuse pour comprendre l'ensemble de ces débats qui sont sans doute datés, mais sûrement pas dépassés, et concernent directement les questions de notre temps. Bien qu'il n'aborde que la période européenne de l'oeuvre de Reich — celle qui concerne la politique et l'économie sexuelles, la fonction sociale de la libido génitale, l'analyse caractérielle, le freudo-marxisme, la critique de la répression sexuelle, l'analyse de la psychologie de masse du fascisme et des mouvements mystico-religieux réactionnaires —, ce livre est aujourd'hui la meilleure introduction à la lecture de textes décisifs pour celles et ceux qui n'entendent pas simplement contempler le monde mais le transformer.

De toute évidence cependant, Reich ne saurait être réduit à ces seuls aspects sociologiques, anthropologiques ou politico-sexuels et ses textes ultérieurs consacrés à la biopathie du cancer, l'énergie d'orgone, la biophysique, les phénomènes énergétiques du cosmos (14), méritent aussi attention, même s'ils se situent dans une perspective différente que l'on pourrait qualifier de métaphysique pan-énergétique ou bio-cosmique. C'est d'ailleurs en prenant prétexte des spéculations vitalistes souvent confuses de Reich, de ses hasardeuses expériences orgonomiques aux États-Unis, mais aussi de ses idées de persécution et de « complot communiste » contre son oeuvre et sa personne (15) que de nombreux intellectuels, psychanalystes, psychiatres ou psychologues ont voulu disqualifier l'oeuvre tout entière de Reich.

Il reste pourtant que ses grandes intuitions freudo-marxistes possèdent aujourd'hui encore une réelle valeur heuristique, pour peu qu'on veuille les contextualiser correctement et confronter leurs formulations à l'évolution rapide et massive des moeurs depuis Mai 68. Les phénomènes fascistes classiques se sont complexifiés avec les intégrismes, l'islamisme radical, les idéologies nationalistes, les mouvements populistes. Le modèle de la famille patriarcale s'est affaibli avec le développement des familles recomposées ou monoparentales et maintenant des couples homosexuels. Les phénomènes autoritaires de contrôle des masses se sont insidieusement diversifiés avec l'industrie abrutissante du divertissement, le tourisme et l'opium du sport-spectacle. La libéralisation des moeurs et l'émancipation des femmes ont également ébranlé de nombreux interdits sexuels, la marchandisation généralisée de la sexualité et l'omniprésence des discours sur le sexe ont même fini par banaliser une forme de consommation sexuelle.

Peut-on encore dans ces conditions parler de peste émotionnelle, de répression ou de misère sexuelle ? Sans aucun doute si l'on actualise deux thèses centrales de Reich : le rôle de l'encadrement répressif des pulsions sexuelles, particulièrement de la libido génitale, dans le renforcement et la reproduction des institutions de domination, qu'elles soient politiques ou civiles ; le rôle subversif de la revendication du plaisir sexuel. Sur la plus grande partie de la planète, la sexualité reste soumise à l'oppression religieuse et familiale et n'est que rarement admise comme source individuelle autonome de plaisir. Dans les pays du monde capitaliste avancé, la libéralisation du sexe n'est effective que pour la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie urbaine, tandis que l'immense majorité des travailleurs des villes et des campagnes, particulièrement les femmes, continuent de subir les tabous de la morale traditionnelle. On doit alors constater, comme l'a souligné Adorno, que « la libération sexuelle n'est qu'apparente dans la société actuelle. (...) Le sexe, suscité et réprimé, orienté et exploité sous les formes innombrables de l'industrie matérielle et culturelle, est absorbé, institutionnalisé, administré par la société - pour mieux le manipuler » (16). Et cette instrumentalisation du sexe est toujours concomitante des diverses exploitations, oppressions et aliénations du moment, qu'elles soient économiques, politico-idéologiques, religieuses ou culturelles.

Le message de Reich reste donc aujourd'hui encore d'une brûlante actualité : une société qui prive de liberté l'immense majorité de la population ne saurait admettre une réelle liberté sexuelle. Lutter pour le droit au plaisir sexuel revient par conséquent à lutter pour l'émancipation sociale.

(1) Wilhelm Reich, la Révolution sexuelle. Pour une autonomie caractérielle de l'homme, Paris, Plon, 1968 (traduction de Constantin Sinelnikoff).

(2) Voir par exemple W. Reich, la Lutte sexuelle des jeunes, Paris, 1966, sans mention d'éditeur ni de traducteur. Celle brochure avait été en fait publiée en édition pirate à Paris par EDI et traduite avec une introduction de J.-M. Brohm. Elle fut rééditée en 1972 dans la Petite collection Maspero, n° 100, sous une version corrigée, avant d'être interdite... Voir la Bibliographie, page 293.

(3) Outre Constantin Sinelnikoff, à qui l'on doit plusieurs traductions de Reich, et Daniel Guérin, on mentionnera ici Boris Fraenkel qui fit connaître Reich, mais aussi Marcuse au sein des mouvements d'extrème-gauche en France (il fut par exemple l'un des traducteurs de Eros et civilisation. Contribution à Freud, Minuit, 1963). Deux numéros de la revue Partisans, éditée par Maspero, firent date sous la direction de Fraenkel : le n° 32/33 (« Sexualité et répression I »), octobre 1966, avec en particulier son article « Pour Wilhelm Reich », et le n° 66/67 (« Sexualité et répression II »), juillet-octobre 1972.

(4) Mai 68 a aussi été préparé en milieu étudiant par la critique de la répression sexuelle. Voir par exemple la brochure éditée par les situationnistes à Strasbourg en 1966 : De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel, et de quelques moyens pour y remédier, qui cite élogieusement Reich, « cet excellent éducateur de la jeunesse ». Plusieurs fois rééditée, notamment par Champ libre en 1976, cette brochure a été à nouveau publiée par la revue Prétentaine, n° 4 (« Les situs expliqués aux enfants »), mai 1995.

(5) Voir par exemple Béla Grunberger et Janine Chasseguet-Smirgel, Freud ou Reich. Psychanalyse et illusion, Tchou, 1976, p. 95 : « Wilhelm Reich voulut, lui, faire des enfants des révolutionnaires et même faire la révolution par les enfants ». On voit le niveau de la polémique...

(6) Georges Politzer, « Psychanalyse et marxisme. Un faux contre-révolutionnaire, le "freudo-marxisme" », in Écrits II. Les fondements de la psychologie, Éditions sociales, 1973, p. 280.

(7) Catherine B.-Clément, Pierre Bruno, Lucien Sève, Pour une critique marxiste de la théorie psychanalytique, Éditions sociales, 1973, pp. 105-106.

(8) Marie-Claire Boons, « La Lutte des classes dans le champ psychanalytique », in Psychanalyse et politique (sous la direction d'Armando Verdiglione), Seuil, 1974, p. 130. Voir aussi sa contribution dans Marxisme-léninisme et psychanalyse, Maspero, 1975, qui est une sorte d'abrégé maoïste sur « l'incompatibilité organique entre marxisme et psychanalyse ».

(9) Philippe Sollers, « À propos de la dialectique », in Psychanalyse et politique, op. cit., p. 29.

(10) Elisabeth Roudinesco, Pour une politique de la psychanalyse, Maspero, 1977, p. 123. En 1973 déjà, dans Un discours au réel. Théorie de l'inconscient et politique de la psychanalyse, Mame, 1973, Roudinesco avait mené une longue polémique contre Reich et la Sexpol. Entre-temps, promue historienne officielle de la psychanalyse, elle est devenue plus prudente et plus nuancée dans ses jugements. Voir l'article Wilhelm Reich, qualifié de « plus grand dissident de la deuxième génération freudienne », in E. Roudinesco et Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, 1977, p. 888.

(11) Certaines organisations trotskystes comme le PCI ou Lutte ouvrière eurent également - et ont encore - des réactions similaires de dénigrement, en assimilant Reich et Marcuse à la petite bourgeoisie «décadente» ou au « sexualo-sectarisme ». Sur ces questions, voir Jean-Michel Palmier, Sur Marcuse, UGE, 1968 ; Wilhelm Reich, UGE, 1969.

(12) Voir notamment : Psychologie de masse du fascisme, Payot, 1974 ; l'Irruption de la morale sexuelle. Étude des origines du caractère compulsif de la morale sexuelle, Payot, 1974 ; les Hommes dans l'État, Payot, 1978.

(13) On trouvera une illustration de ces tendances dans la revue Sexpol, n° 18/19 (« Wilhelm Reich. Vingt ans après »), décembre 1977.

(14) la Superposition cosmique, Payot, 1973 ; L'Éther, Dieu et le Diable, Paris, Payot, 1973 ; la Biopathie du cancer, Payot, 1975.

(15) Voir Ilse Ollendorff Reich, Wilhelm Reich, Belfond, 1970 ; Luigi De Marchi, Wilhelm Reich. Biographie d'une idée, Fayard, 1973.

(16) Theodor W. Adorno, « Tabous sexuels et droit, aujourd'hui », in Modèles critiques. Interventions-répliques, Payot, 1984, p. 79.

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L’OPIUM DU PEUPLE

Rien à footre ! Quelques citations contribuant à une théorie critique du sport

UNE FABRIQUE DE PERDANTS
Albert Jacquard, Interview, 2004

La compétition, c'est la volonté d'être meilleur qu'autrui, de le dépasser. Quitte à tout faire pour le détruire. Elle transforme des êtres humains en une nouvelle espèce, intermédiaire entre les humains et les monstres.
Toute compétition est un suicide.


LE SPORT CONTRE LES PEUPLES
Robert Redecker, 2002 (extraits)

Les mécanismes médiatiques de nos sociétés nous contraignent à penser en permanence au sport en mettant tous les moyens en œuvre pour nous empêcher de le penser. Y penser sans le penser – ce mot d’ordre s’insinue dans tous les recoins de nos vies [...]. Chacun pense aux sports et aux sportifs dans l’oubli de la pensée, exactement comme si nous étions vidangés de toute conscience. Le sport est l’impensé autant que l’incritiqué des temps contemporains.


LE SPORT ÇA SUFFIT !
Hervé Kempf, Le Monde 3 juin 2012 (extraits)

"Le sport est devenu l’opium des classes moyennes, la morphine des classes populaires. Mais si Marx jugeait que la religion était l’opium du peuple, du moins notait-il qu’elle exprimait aussi une « protestation contre la détresse ». Le sport n’exprime aucune protestation, seulement la soumission à l’ordre établi."


LE SPORT BARBARE
Marc Perelman, 2008 (extraits)

Le sport, en quelques décennies, s'est élevé au niveau d'une puissance mondiale incontournable, la nouvelle et vraie religion du XXIe siècle. Sa liturgie singulière mobilise dans le même temps d'immenses masses coagulées dans les stades ou agglutinées devant les écrans de toute taille que les supporters visualisent de façon compulsionnelle. Le sport, désormais un spectacle total, s'affirme comme le seul média structurant dans toute sa profondeur le quotidien de milliards d'individus.
La critique est devenue impossible. Le sport est devenu une seconde nature, c’est comme le soleil, on ne critique pas le soleil.
Le sport n’exprime aucune protestation, seulement la sujétion à l’ordre établi.

Le sport tire toujours sa grande et sa principale force d’une adhésion planétaire, une adhésion de tous ; le sport mobilise d’immenses masses coagulées dans les stades ou solidifiées devant les écrans de télévision (au foyer ou sur les places des grandes villes), des masses qui se déversent ensuite et se vaporisent dans les rues des villes pour fêter la victoire, leur victoire. Par le biais de ses structures locale, nationale, internationale, le sport s’est élevé à la hauteur d’un pouvoir mondial au sens d’une autorité qui tend à couvrir, surplomber et pénétrer toutes les activités d’une société en proie au plus grand désarroi. Le sport s’est constitué comme le fer de lance d’une armée en ordre de bataille vis-à-vis de laquelle, curieusement, ceux qu’il méduse sont écrasés par lui. Rouleau compresseur de la modernité décadente, le sport lamine tout sur son passage et devient le seul projet d’une société sans projet.

La Nation ce n'est plus un peuple mais une équipe; ce n'est plus un territoire mais le stade; ce n'est plus une langue mais les beuglements des supporters. De grandes poussées de nationalisme aiguës ont désormais lieu lors des compétitions sportives. L'engouement pour le sport, les foules compactes d'adhésion, les mobilisations de masse orientées - et sans précédent dans leur ampleur - auxquelles il donne lieu dans les rues des villes ou devant les écrans de télévision indiquent le niveau de régression atteint dans le pays des Lumières. Le déchaînement des supporters, chauffés à blanc, participe de la violence généralisée dont le sport est le garant. S'exhibent partout culte de la force, mépris des faibles, chauvinisme, racisme, xénophobie, antisémitisme, violences dans et hors les stades et brutalités sur tout les terrains. Le sport est la « nouvelle » école de la violence et du racisme puisque, d'abord, le seul but est de battre l'adversaire : l'« autre »; alors, malheur aux vaincus et malheur lorsque l'autre, par exemple dans le football, n'est pas tout à fait de la même couleur de peau. Et, surtout, le sport ne permet pas de contenir la violence ou de la canaliser, comme le croient certains intellectuels bien naïfs mais, tout au contraire, il la crée, la génère, l'entretient et la diffuse partout : le principal lieu de violence dans la société est aujourd'hui le stade et ses abords, espaces d'incubation sonore et visuelle de la masse, lieux de décharge d'une violence primitive.
Le sport légitime l'ordre établi, quel qu'il soit.


LE FOOTBALL, UNE PESTE ÉMOTIONNELLE
Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, 2006 (extraits)

La contagion de la peste football qui se répand dans tous les milieux - y compris dans ceux qui avaient été épargnés jusque-là par les slogans débilitants de la "culture foot" et de ses produits dérivés (magazines, anthologies illustrées des champions, gadgets de supporters, etc) - est aujourd'hui un inquiétant indice de la régression culturelle généralisée. Dans le climat du populisme ambiant, avec son idéologie anti-intellectuelle et sa haine de la pensée, il n'est pas anodin que la conquête des âmes par l'opium football soit promue par certains passionnés des passions sportives comme une véritable cause nationale.

Aux thuriféraires de la "religion atletique" et du "culte de la performance", voici opposée la têtue réalité des faits. Censurées, occultées, refoulées, ces réalités, loin d'être de simples "déviations", "dénaturations" ou "dérives" comme le répètent à l'envi les idéologues sportifs, constituent au contraire la substance même du football-spectacle. Derrière le matraquage footballistique de l'espace public se profilent toujours la guerre en crampons, les haines identitaires et les nationalismes xénophobes. Et derrière les gains, transferts et avantages mirobolants des stars des pelouses, promues "exemples pour la jeunesse", se cachent les salaires de misère, le chômage, l'exclusion, la précarité et l'aliénation culture de larges fractions de la population invitées à applaudir les nouveaux mercenaires des stades comme naguère les foules romaines étaient conviées par les tyrans aux combats de gladiateurs. Le football-spectacle n'est donc pas simplement un "jeu collectif", mais une politique d'encadrement pulsionnel des foules, un moyen de contrôle social qui permet la résorption de l'individu dans la masse anonyme, c'est-à-dire le conformisme des automates.


LE STADE BARBARE, LA FUREUR DU SPECTACLE SPORTIF
Marc Perelman, 1998 (extraits)

Jamais dans le monde spectacle n’a produit un tel engouement, virant parfois à la furie, jamais sport n’a brassé autant d’argent ni suscité de telles constructions monumentales, Colisées des temps modernes destinés à accueillir le dieu Football. Le stade, « temple de la trêve » offre surtout à l’individu assujetti l’occasion de développer des comportements pathologiques qui peuvent aboutir au déchaînement physique le plus insoutenable. Loin de tout consensus, Marc Perelman analyse ici le spectacle du sport comme moyen de contrôle d’une population soumise et écrasée par un puissant et rigoureux ordre technique et organisationnel.


LA COMPÉTITION SPORTIVE COMME PENDANT À LA COMPÉTITION DU MARCHÉ ?
Jean-Marie Brohm (extraits)

De même que Marx a dénoncé sans cesse les effets du machinisme capitaliste sur l’ouvrier, il nous faut aussi critiquer les effets sur l’individu de la pratique sportive telle qu’elle tend à s’établir de manière dominante : la compétition. Le sportif est enchainé à son activité, le sport l’aliène, le rive à ses mécanismes.
...le travailleur voit ses gestes rationalisés, ils deviennent une concrétisation, une cristallisation de l’espace, c’est-à-dire qu’ils sont canalisés dans l’espace, qu’ils sont codifiés. Cette rationalisation mécanique se retrouve dans le sport, qui est la rationalisation la plus extrême du geste naturel.

Si la sphère du travail exploité est le domaine de la répression pure, le domaine des loisirs, de la culture de masse est le règne de l’auto répression « librement consentie ».


FOOTBALL, UNE ARÈNE BARBARE
Marc Perelman, novembre 2009 (extraits)

La violence est pratiquée par de féroces hordes d’amoureux du football, des masses compactes de brutes déchaînées, souvent ivres, et très efficaces dans le dialogue par projectiles interposés avec les pouvoirs publics mais pour qui le football est une part décisive de leur vie, et le stade une famille, une maison. Les différentes expressions de cette violence - dopage, racisme, xénophobie, homophobie, chauvinisme - ressortissent d’une «violence interne», consubstantielle à la seule «logique compétitive» à laquelle le football est associé par toutes ses fibres. Et cette logique tient en des mots simples : affrontement, combat, heurt, collision entre joueurs d’équipes résolues à en découdre, triche.

Il faut maintenant penser le football tel qu’il est, et non pas tel qu’on l’imagine ou le fantasme. Ainsi, ce n’est pas la violence qui «gangrène» le football ; ce n’est pas non plus une minorité d’ultras qui contamine, mine de rien, de braves gens calmes et pacifiques ; et ce ne sont pas la mondialisation, la médiatisation ou encore la marchandisation qui le corrompent et souillent. La véritable gangrène qui infecte la vie de nos sociétés a pour nom le football ; et le stade est intrinsèquement le lieu où mijotent les futures explosions de violence parce que les lourdes rancœurs politiques et sociales amassées s’associent intimement au football, sont orientées par lui s’exprimant dans des chaudrons tout équipés à les recevoir, à les capter et à les amplifier jusqu’à les faire déborder dans la ville les transformant en colonnes guerrières.

La violence des supporteurs n’est pas que l’expression d’une détresse sociale ; elle est au cœur du projet du football qui est l’expression de cette détresse sociale ; les mouvements inquiétants d’exaltation et d’identification, de fureur nationaliste n’empoisonnent pas le football, le vrai poison a pour nom le football, le stade en sert de récipient, la ville en devient son territoire.


LE SPECTACLE SPORTIF, UNE ALIÉNATION DE MASSE
Jean-Marie Brohm, Mediapart 2013 (extraits)

La saturation de l’espace public par le spectacle sportif atteint aujourd’hui des proportions démesurées. Contenu idéologique dominant, souvent exclusif même, des grands médias, des commentaires politiques, des ragots journalistiques, des conversations quotidiennes (y compris chez les intellectuels dits de gauche), le spectacle sportif apparaît comme une propagande ininterrompue pour la brutalité, l’abrutissement, la vulgarité, la régression intellectuelle et pour finir l’infantilisation des « foules solitaires » pour paraphraser l’ouvrage classique de David Riesman.

Dans une période de crise économique majeure où le chômage atteint des records en Europe la première mystification que favorise le sport-spectacle capitaliste est celle qui amène les classes populaires frappées par la paupérisation et la précarisation à s’identifier à des mercenaires multimillionnaires. En faisant rêver des millions de personnes sur les voitures de sport des « génies » du dribble et de la « passe décisive », sur leurs salaires mirobolants, leurs tatouages, leurs looks, leurs coiffures branchées, leurs frasques nocturnes tarifées, la misérable storytelling footballistique contribue de manière massive à la lobotomisation qui gagne toute la société du spectacle. L’entreprise de déréalisation, d’évasion, de diversion des « merveilleuses histoires du football » ne peut avoir que des effets de dépolitisation, de détournement idéologique, de paupérisation culturelle au profit de l’ordre établi. La « passion » des sports où se déchaînent les « vibrations » de meutes [4] hystériques (olas, chants guerriers, bras et doigts d’honneur [5], trépignements furieux, hurlements vengeurs, appels au lynch, etc.) entraîne non seulement la régression émotionnelle et la fascination pour des spectacles futiles et dérisoires, sinon sanglants et dégradants, mais aussi la polarisation hostile des « commandos sportifs » (PSG contre OM…). Le sport qui est de nos jours la principale marchandise de l’industrie de l’amusement est donc une véritable économie politique de la crétinisation des masses.« On a gagné » hurlent les cerveaux reptiliens en brandissant banderoles ultras, calicots débiles et canettes de bière. La « culture foot » de la délinquance en somme…

L’autre mystification, encore plus scandaleuse, est celle qui laisse croire que le sport est un facteur de « citoyenneté », de « rapprochement », de concorde civile. Or, les affrontements sportifs, surtout en football, dopés par les enjeux financiers extravagants et exacerbés par les rivalités nationales ou régionales, débouchent de plus en plus fréquemment sur de graves actes de violences sur les terrains (injures racistes, agressions délibérées, blessures) et sur des débordements criminels dans les gradins et autour des stades. Il suffit de suivre attentivement la chronique des incidents, échauffourées, bagarres, provocations, émeutes liés au football pour comprendre qu’il ne s’agit plus d’un « jeu », mais bel et bien d’une forme de guerre civile.


COMPÉTITION, LA VRAIE TOXICOMANIE
Jean-Marie Brohm, 1998 (extraits)

La théorie critique du sport est fondée sur trois axes principaux :

1) Le sport n'est pas simplement du sport, c'est un moyen de gouvernement, un moyen de pression vis-à-vis de l'opinion publique et une manière d'encadrement idéologique des populations et d'une partie de la jeunesse, et ceci dans tous les pays du monde, dans les pays totalitaires comme dans les pays dits démocratiques. On a pu s'en apercevoir au cours de ces grands évènements politiques qu'ont constitué les jeux olympiques de Moscou, les championnats du monde de football en Argentine et, plus récemment, en France.

2) Le sport est devenu un secteur d'accumulation de richesse, d'argent, et donc de capital. Le sport draine des sommes considérables, je dirais même, qu'aujourd'hui, c'est la vitrine la plus spectaculaire de la société marchande mondialisée. Le sport est devenu une marchandise-clé de cette société.

3) Dernier point, l'aspect proprement idéologique. Le sport constitue un corps politique, un lieu d'investissement idéologique sur les gestes, les mouvements. C'est aussi une valorisation idéologique de l'effort à travers l'ascèse, l'entraînement, le renoncement, le sportif étant présenté comme un modèle idéologique. Par ailleurs, le sport institue un ordre corporel fondé sur la gestion des pulsions sexuelles, des pulsions agressives, dans la mesure où, paraît-il, le sport serait un apaiseur social, un intégrateur social, réduirait la violence, permettrait la fraternité, tout ce discours qui me semble un fatras invraisemblable d'illusions et de mystifications.


LE SPORT, L’OPIUM DU PEUPLE
Jean Marie Brohm, 1996 (extraits)

Intrinsèquement neutre et politiquement correct, le sport œuvrerait essentiellement pour l’amitié, la réconciliation, l’harmonie sociale, la coexistence pacifique, bref, l’apaisement et la résolution de tous les conflits. Si dans son essence la compétition sportive est postulée pure et innocente, c’est qu’elle est présentée comme un besoin fondamental de l’homme, une tendance instinctive, une sorte de disposition naturelle et primitive. Cette représentation du sport comme sphère autonome et apolitique est un mythe tenace qui permet d’occulter la réalité peu reluisante du spectacle sportif contemporain (notamment le dopage et les violences endémiques), ses nombreuses collaborations (ou collusions) avec des régimes politiques totalitaires et son parti pris idéologique réactionnaire. D’une part, le sport est, dès son apparition, indissociable du système capitaliste, dont il est pétri des valeurs, d’autre part, il est une « dépolitisation des réalités du monde » (Michel Beaulieu), dictant à des milliards d’individus une « vision sportive de l’univers ».

Dans son apparition et tout au long de son processus d’institutionnalisation, le sport (tout comme l’olympisme) est « consubstanciellement intégré au mode de production capitaliste et à l’appareil d’État bourgeois » (Jean-Marie Brohm). L’institution sportive est organiquement, incorporée au système de production capitaliste dans lequel elle s’épanouit. La diffusion et l’emprise planétaire du sport, l’olympisation du monde vont accompagner l’expansion impérialiste du système capitalisme.

Aussi, il y a homologie de structure et identité de point de vue entre l’organisation sportive et l’organisation capitaliste. Rien d’étonnant que les principes constituants du sport (compétition, rendement, performance, record) reflètent les catégories dominantes du capitalisme industriel. Le sport est porteur de toutes les « valeurs » capitalistes qu’il contribue à plébisciter en les présentant comme « naturelles », comme allant de soi et nécessaires : lutte de tous contre tous (struggle for life), sélection des « meilleurs » et éviction des « moins bons », transformation du corps en une force essentiellement productive, recherche du rendement maximum, de son exploitation optimale (la performance), etc.

Aujourd’hui plus que jamais, la pratique du sport de haut niveau devient en elle-même une atteinte aux droits de l’homme : le corps du sportif est chosifié, transformé dès le plus jeune âge en chair à records, en « morceaux de viande » (selon l’expression du gardien de but français Pascal Olmeta), en missile balistique. Il existe bel et bien un esclavagisme sportif, une exploitation négrière des athlètes. Gavés d’exercices physiques dès l’enfance (voir les ravages causés par ce que l’on appelle avec diplomatie l’Entraînement Sportif Intensif Précoce), reclus, encasernés dans des centres où la préparation confine au conditionnement, bien souvent nourris (parfois même à leur insu) de produits dopants hautement nocifs, les sportifs de haut niveau ne sont plus que des instruments aux mains des multinationales, des holdings financiers et des politiques de prestige national.

Dans ce contexte de guerre et de guérilla sportive, il n’est pas étonnant que certains sportifs se transforment en mercenaires, en parfaits hommes de main (à la solde d’un état ou d’un riche commanditaire) dont l’objectif (dans certains cas parfaitement déclaré) est de détruire l’adversaire, de l’anéantir au besoin en le brisant physiquement. Dans une arène sportive de plus en plus militarisée, massivement quadrillée par des unités spéciales, les brutalités, les violences ouvertes deviennent coutumières.

Le sport, parce qu’il est le plus puissant facteur de massification, un « agrégateur » et un intercepteur de foule exceptionnel, a toujours rempli des fonctions socio-politiques essentielles pour le maintien de l’ordre et le contrôle social des populations (embrigadement et encadrement de la jeunesse), la gestion des pulsions agressives et sexuelles (canalisées, réorientées et liquidées dans des voies socialement tolérées et dans des lieux circonscrits et policés). Le sport est, en effet, constamment présenté comme un remède, un antidote, une solution immédiate à tous les maux sociaux. Il est présenté, à la fois, comme une « hygiène politique préventive » et comme le moyen privilégié de réinsertion des « déviants sociaux » (Erving Goffman).
Le spectacle sportif substitue des « satisfactions fantasmatiques » à des satisfactions réelles agissant comme un calmant, une arme de dissuasion (Erich Fromm).

L’occultation des conflits politiques et sociaux, la dépolitisation et l’adhésion à un idéal commun (défense de la patrie), l’orientation de la pensée vers des zones stériles (crétinisation et lobotomisation des meutes sportives, vociférantes et trépignantes), le spectacle sportif est au sens fort une aliénation des masses, il endort la conscience critique, l’occupe, la détourne en faisant rêver, en apportant un bonheur illusoire (fonction narcotique du sport). Il est un appareil de colonisation de la vie vécue (Jürgen Habermas). Comme la religion, il est un opium du peuple, un dérivatif, qui divertit et fait diversion, permet de scotomiser le réel.

Le sport galvanise, électrise les passions et les coagule dans un même élan patriotique et chauvin. Il est en temps de paix un élément permettant de maintenir et d’exprimer un sentiment national : « Les équipes étrangères deviennent des ennemis à abattre ».
Le sport est « un véhicule puissant de diffusion de l’idéologie établie » (Jean-Marie Brohm) qui contribue à la reproduction et à la légitimation de l’ordre bourgeois. L’institution sportive est un efficace appareil idéologique d’état (Louis Althusser) qui distille massivement, planétairement une idéologie réactionnaire et fasciste. Elle est même pour Michel Caillat « le paradigme de l’idéologie fasciste » [11] : apologie de la force physique, glorification de la jeunesse, culte de la virilité et vénération (pour ne pas dire idolâtrie) du surhomme ; dépréciation, déclassement et éviction des individus considérés inaptes, faibles ou trop vieux (sur ce point le sport est l’école de la non-solidarité) ; hiérarchisation puis tri (sous couvert de sélection « naturelle ») des individus en fonction de leurs potentialités physiques (il existe bel et bien un eugénisme sportif) ; culte des élites, vénération et exaltation de l’effort musculaire, de la souffrance, de l’exténuation et de la mort (et pas seulement symboliquement) ; anti-intellectualisme primaire, amour du décorum et du cérémonial démesuré (hymnes nationaux, chants guerriers, « Ola », parades paramilitaires, débauche d’emblèmes, de drapeaux et d’oriflammes, etc.) ; exacerbation des passions partisanes, du chauvinisme et du nationalisme, etc.

Rien d’étonnant que le sport ait toujours été l’enfant chéri des gouvernements dictatoriaux, fascistes et nazis, « au point de devenir un élément constitutif indispensable de ces régimes » (comme le notait le sociologue Jacques Ellul). Rien d’étonnant qu’en 1936 Pierre de Coubertin ait été délicieusement conquis par l’organisation des « jeux de la croix gammée », que Juan Antonio Samaranch (Président du CIO) ait été un membre important du parti franquiste, que cet ancien dignitaire fasciste supervisa tout au long des années 1974 et 1975 la mise au pas de la Catalogne (« la répression atteignit une ampleur jamais vue depuis les années 40, avec arrestations massives, tortures, exécutions »).
Rien d’étonnant non plus que Joào Havelange (président de la Fédération Internationale de Football, mais également fabriquant d’armes) ait toujours eu un penchant notoire pour les dictateurs et les potentats africains... Et ce ne sont là que les exemples les plus criants.

En Europe, en Amérique Latine, en Russie, les stades de football sont d’ailleurs devenus le lieu d’expression privilégié de groupuscules fascistes ou néo-fascistes qui ont leurs tribunes réservées. Les bras tendus fleurissent, les invectives racistes et antisémites [13] , les slogans nazis fusent en toute impunité dans les virages occupés par ceux qu’il est convenu d’appeler les « Ultras » [14] , les agressions délibérément racistes se multiplient aux alentours de certains grands stades (tandis que les forces de l’ordre restent bien souvent passives...). « Toutes les grandes équipes ont des groupuscules de supporters nazis aux noms évocateurs : "Oranges mécaniques" pour la Juventus de Turin, "Brigades rouges et noires" pour le Milan AC, "Granata Korps" pour le Torino, "Mauvais garçons" pour le FC Barcelone, tandis que les "Ultras sur" du Réal de Madrid sont ouvertement franquistes ». Citons encore le groupe des Zyklon B (gaz de sinistre mémoire) de Berlin.

En Allemagne, dès 1982, le Front d’Action national-socialiste « a compris que, avec la fascination qu’une certaine jeunesse avait pour la violence dans les stades, il y avait un vivier militant à exploiter, [ce qu’ils firent en se lançant] dans une propagande intense dans les tribunes des stades, dénonçant pêle-mêle "l’invasion turque", "le danger gauchiste", "le terrorisme de la RAF", etc. » Si un peu partout en Europe l’extrême-droite recrute activement dans les stades de football, c’est que l’idéologie sportive (notamment la haine de l’Autre) se marie bien avec les thèses les plus réactionnaires.

Il importe donc de lutter contre l’hégémonie du modèle sportif, de dénoncer les arrière-pensées des discours pro-sportif et de l’idéologie olympique, d’appeler au boycott de toutes les grandes manifestations sportives et de promouvoir parallèlement toutes les activités où dominent la convivialité, l’amitié, l’entraide, la solidarité, l’hospitalité. Cette lutte ne saurait être vaine : tout produit historique est transitoire (Marx), il est en constant devenir et en devenir-autre, c’est-à-dire sujet à altération. Le sport n’est, de ce point de vue, ni éternel, ni impérissable, et, tout comme il est apparu et s’est développé dans une société donnée, il peut se décomposer et disparaître dans un autre type de formation sociale.

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TEXTES ANONYMES DU MOUVEMENT

Non à la loi du travail Contre la loi du travail de mars à juin 2016

ON S'ESSOUFFLE ?
NON, ON SE CHAUFFE !

Cela fait maintenant plus de quatre mois que le disque rayé médiatique et politique annonce chaque semaine qui passe "l'essoufflement" du mouvement et cela fait quatre mois que les faits démontrent le contraire.
Et pourtant, nombreuses sont les embûches, venant de tous côtés.

L'état d'urgence, la répression, un capitalisme en putréfaction, une probable crise de régime à venir, le foot-business, les monstrueuses exactions de Daech, les hooligans fascistes mettant à exécution leurs projets, la loi Travail et la fin des 35 heures par une attaque combinée de la gauche et de la droite, les directions des centrales syndicales, qui se demandent bien comment cette fois elles vont pouvoir éteindre le feu du ras-le-bol populaire et cette conviction absolue, comme un serment tacite, partagé et nourri partout dans cette force et cette solidarité retrouvée.

Nous irons jusqu'au bout, quels que puissent être les événements qui se mettront en travers de cette lutte, même si on doit reprendre en septembre, octobre et autant de temps qu'il le faudra, avec des nouvelles formes de révolte populaire face à cette loi rétrograde, en nous organisant pour pouvoir passer encore au niveau supérieur, nous lutterons tou-te-s ensemble jusqu'au retrait.
Et ce serait dommage de s'arrêter là.

Les Enragé-e-s, juin 2016


PLUS D'APACHES

« Qui sont les casseurs ? » Qui sont ceux qui défilent à l'avant des manifestations à Paris, Nantes ou Rennes ?
C'est le mystère lancinant que tentent d'élucider depuis des semaines les politiciens, éditorialistes et autres policiers. Certains marchands de peur les présentent comme des hordes de « voyous », de « barbares », d'incontrôlables. Une nouvelle menace pour la République. D'autres au contraire veulent se rassurer en répétant que ce n'est qu'une minorité qui agit « en marge», et font semblant de ne pas voir qu'il s'agit en réalité du cœur du mouvement.

La vérité est pourtant plus simple. Sous les capuches noires, derrière les lunettes et les foulards, en première ligne avec une banderole ou à l'arrière des cortèges avec du sérum physiologique, ce sont tes frères, tes sœurs, tes enfants, tes neveux. Par milliers, ils refusent le monde de marchandises, de barbelés, de béton et de précarité que tu leur lègues.
Et pendant que tu avales tes anti-dépresseurs devant la télé, les apaches tiennent la rue, s'amusent, peignent, discutent, s'organisent, désirent.

Printemps 2016, prise de conscience de notre force.?


REJOUONS AU JEU DE GUERRE

« Mon Dieu c'est la merde, mais déter' je fais la guerre »

Des marchands du centre-ville aux plus idiots des journalistes de Ouest France ; de la fine fleur républicaine locale aux plus solidaires de nos syndicalistes, tous et toutes partagent le même constat, ce monde si vieux auquel ils s'accrochent fermement leur glisse des doigts et toutes leurs tentatives pour canaliser cette chute ou tenter de la réformer n'y changeront rien.

Nous sommes ces « jeunes », ces « casseurs », ces « incontrôlables », sujet de si nombreux articles ces dernières semaines, cette menace vibrante alimentant les fantasmes des flics de Waldeck ; nous sommes celles et ceux à s'être époumoné à rappeler que « tout le monde déteste la police » lors de chacun de ces rassemblements, nous sommes cette fougue audacieuse ayant pris conscience d'elle-même dans ce que les éditorialistes aiment à appeler un énième « mouvement social ».

« Le code pénal sous la semelle, nique le week-end, nique la semaine »

Dans la joie de ces retrouvailles entre nous et nous, entre nous et la rue, entre nous et partout, dans ces échanges que nous avions désertés depuis plusieurs années, nous nous sommes souvenus que ces liens lorsqu'ils étaient forts pouvaient être indéfectibles. C'est cette reconfiguration qui est en train de se jouer en ce moment-même dans chaque canette et chaque pierre balancées contre un bouclier de flic, dans chaque distributeur de banque mis hors-service, mais aussi dans chaque mutilation au flashball, dans chaque comparution immédiate...

Notre force et notre misère c'est que nous n'avons rien d'autre à perdre que cette survie dont nous ne voulons pas et c'est bien là tout ce qui fait la différence entre eux et nous, ce qui rend notre révolte inarrêtable, même si la peur ne nous quitte jamais vraiment, nous tient toujours ça et là. La peur de ces flics et de leurs armes qui nous mutilent et nous tuent, la peur de cette justice et de ces juges qui nous enferment et nous tuent, la peur du pouvoir et de ces chiens de garde qui perdurent et nous tuent.

« J'veux pas de cette vie banale »

Mais les peurs de ce monde ne laisseront pas place à la tétanie, les princes et les rois ont joué trop longtemps au jeu de guerre, ils en connaissent les coups et les feintes, à nous de nous retrouver, d'en trouver de nouveaux, de jouer sans les règles. Les derniers jours laissent entrevoir du possible jusque là même plus envisagé, des rues chantant à l'unisson à la gueule des mauvais jours « Une Porsche, un flic, c'est quoi la suite ? »...

C'est bien la question qui reste en suspend ; quelle suite nos adversaires donneront-ils à ce qui s'expérimente depuis des mois dans les rues, et quel coup jouerons-nous sur le plateau du jeu de guerre ? Quelle sera la prochaine étape dans une partie que nous n'avions plus vécue depuis des années ? Alors que « le monde ou rien » résonne encore sur les murs des villes et dans nos mémoires et que ce monde toujours si vieux semble annoncer la fin de la récré, nous avons commencé à nous murmurer encore timidement que nous ne voulions plus de retour à la normale.

« J'voulais le monde, je le veux toujours »?


INTERDICTIONS DE MANIFESTER

Des membres du Mouvement Inter Luttes Indépendant (Mili) et d’autres camarades ont vu leur week-end de la pentecôte gâché par une visite des services de police aussi imprévisible que désagréable. Hormis ceux qui ont eu la chance d’être en « course » au moment du passage des policiers, les autres se sont vus remettre une interdiction de séjourner dans plusieurs arrondissements et place de la république qu’ils ont été contraints de signer, parfois sous pression. Si au cours de cette visite les policiers n’ont pas démérité dans leur tentative habituelle d’intimidation et d’humiliation - coups de téléphone aux parents pour ceux qui résident chez eux ou encore remise du papier devant la famille - c’est surtout le contenu de cette interdiction qui nous étonne.

En réalité, il ne fait aucun doute que cette interdiction a pour seul objectif d’empêcher une frange organisée de la jeunesse de manifester. Les personnes concernées par la mesure sont interdites de séjourner le 17 mai 2016 dans le 6, 7, 14 et 15 ème arrondissement de Paris de 11h à 20h et de 18h jusqu’à 7h le lendemain dans le quartier de République, autrement dit, il leur est interdit de se rendre à la manifestation de mardi contre la loi El-Khomri et a la Nuit Debout. C’est une interdiction politique et à travers cette mesure M. Cazeneuve s’octroie le droit de choisir qui peut, ou non, se rendre à une manifestation, dans l’espoir de faire taire toute contestation par l’intimidation. Si nous savons depuis trop longtemps que l’état de droit est une fiction, qui plus est sous état urgence, il nous semble nécessaire de rappeler certaines choses.

En premier lieu, le caractère arbitraire de ces mesures et son rôle dans une stratégie de terreur à l’encontre des manifestants. Ces interdictions de manifester sont, au-même titre que les assignations à résidences, des décisions administratives. Elles relèvent d’une décision unilatérale et ont pour seul fondement le jugement subjectif des services de police, plus précisément de certaines notes blanches recueillies par les renseignements généraux. Elles ne sont pas contrôlées par la justice et sont mises en place simplement quand il existe « des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace pour la sécurité et l’ordre publics », c’est-à-dire qu’elles reposent sur des présomptions et non des faits ; autant dire le régime de l’arbitraire et le retour des lettres de cachet.

C’est l’ensemble de ceux qui ont contesté la loi qui sont susceptibles d’être touchés par cette interdiction, comme en atteste la diversité des groupes ciblés : un lycéen, un photographe indépendant, des militants antifascistes, des étudiants ou des jeunes. Peu importe qui vous êtes ou ce que vous avez fait, ce qui compte c’est votre simple présence en manifestation et le fait de ne pas dissocier le discours des actes. La lettre du préfet dit une chose : « nous savons que vous avez contesté l’ordre établi, nous savons où vous habitez, nous pouvons revenir ». Tout comme les coups des matraques ou les tirs de flash-ball ce qui compte c’est moins ceux qui sont ciblés directement que ceux qui sont autour, car l’effet est indirect, mais bien présent. Ne nous y trompons pas ne sont pas uniquement les membres du Mouvement Inter Luttes indépendant qui sont visés par ces interdictions de manifester, mais l’ensemble des sympathisants et plus largement la jeunesse fer-de-lance de la contestation.

La police espère voir tous ceux qui contestaient et contestent encore la loi El-Khomri, voir plus, déserter la rue et rentrer chez-eux sous l’effet de la peur de la répression, plutôt que d’espérer la fin des débordements en interdisant une trentaine de personnes de manifester.
Il faudrait être terriblement naïf pour croire que les débordements sont le fait d’un petit groupe, quand on voit des milliers de manifestants se masquer le visage et s’organiser de façon autonome pour mettre en échec l’État et la police. Ces interdictions de manifester sont donc des interdictions pour l’exemple, qui ont pour but de terroriser ceux qui depuis plusieurs semaines tiennent la rue pour y battre le pavé.

En second lieu, il nous semble important de rappeler ce que ces interdictions signifient également que le système perd pied. Nous nous posons une question : n’est ce pas un aveu d’impuissance que d’utiliser une mesure prévue pour lutter contre le terrorisme à l’encontre des jeunes d’une vingtaine d’année et d’un lycéen de 17 ans ? De toute évidence, ça l’est. Le pouvoir est en train d’être submergé par une succession de débordements. Face à cela il n’a pas d’autre choix que de se compromettre avec ses propres (supposés) principes. Il détourne les mesures permises par l’état d’urgence contre le terrorisme à l’encontre de la population civile : population musulmane, militants écologistes et actuellement les jeunes (et moins jeunes) contre la loi travail. Le reste a échoué, ainsi le gouvernement en est arrivé là. Lors des précédents conflits sociaux, c’est la distinction entre manifestants dit violents et dit non-violents, ainsi que le mythe du casseur, qui permettaient de diviser la contestation, mais aujourd’hui les gens se tiennent ensemble, dans leur diversité tactique. Les nombreuses soupapes qui séparaient les contestataires du pouvoir, comme les bureaucraties syndicales, ont explosé. Face au déploiement d’un armement militaire par la police et à ses techniques ridicules, les foules ne fuient plus, mais de semaine en semaine s’organisent pour revenir plus fortes, plus nombreuses et avec plus de détermination.

Nous soutenons donc toutes les personnes frappées par les interdictions et souhaitons bonne chance à celles qui essayent d’y échapper. Mais surtout nous appelons à intensifier la mobilisation, à prendre la rue dès que la situation le permet, à occuper des lieux pour y construire d’autres manières de vivre et à s’organiser contre la répression sans tomber dans son piège, qui est celui de créer des clivages.

https://lundi.am/Strategie-de-la-tension-interdiction-de-manifester-etat-d-urgence?


MANIFESTONS, BLOQUONS ET OCCUPONS POUR CONTINUER LE DÉBUT !

Tout le monde pensait que le mouvement ne durerait qu’un petit mois, mais l’ensemble s’est trompé et l’effervescence collective a permis de faire naître une force, jeune et moins jeune, mais unie dans la lutte.
Cette union s’est traduite par une solidarité dans les actes de solidarité et le fait d’accepter qu’une multitude de pratiques puissent s’exprimer en manifestation ou ailleurs, de manière non-violente ou violente, mais offensives, car arrivant à arracher un peu de liberté ou devrait-on dire d’espace. Le fait d’empêcher la scission des cortèges, lorsque la police charge ou gaze est un exemple concret de victoire.

Lorsque les bureaucraties syndicales et autres gestionnaires appellent au simple retrait de la loi travail, tout en travaillant avec la préfecture, on ne peut que leur rire au nez.
Demander le retrait de la loi travail est certes une nécessité pour porter la lutte, mais s’enfermer dans un simple retrait en devient néfaste, car il laisse supposer qu’avant c’était bien, ou mieux, alors que combattre la loi travail sans s’en prendre à son monde, c’est-à-dire à l’état d’urgence, au projet de réaménagement de territoire, de restructuration dans les entreprises, en gros, au capitalisme, n’a aucun intérêt.

Les grèves se multiplient, les blocages s’accentuent, l’économie est perturbée. C’est le moment pour la jeunesse de rejoindre les travailleurs, comme elle l’a fait lors des dernières manifestations, pour les aider à bloquer et faire face aux flics qui viennent les déloger. Créer des ponts tangibles, s’inscrivant sur la durée. Une assemblée générale "On bloque tout" concernant les lycéens et lycéennes se déroulera lundi au CICP, 21 ter rue voltaire, métro rue des boulets, de 16h à 18h.

La répression s’accentue également. Plusieurs dizaines de personnes se sont vues notifier des interdictions de manifester, à Paris, la semaine dernière. Quatre interpellations, assez arbitraires, car fondées sur des notes blanches, donc des données recueillies par les renseignements généraux. Les cibles sont claires : des individus s’organisant et non des actes.
Il y a aussi eu plusieurs tentatives d’occuper des lycées pour y mettre en place des projections, des bouffes pas cher, des discussions et d’autres initiatives, qui se sont soldées par des évacuations sous pression policière. En France, on envoie des gendarmes mobiles pour déloger des lycéens, dans une salle de leur établissement, tranquillement en train de discuter. Le fameux dialogue avec la jeunesse, qui se fait à coup de tonfa et de pression.

Malgré tout, ce n’est pas le moment de flancher. Au contraire, de plus en plus de monde rejoint la lutte, ainsi on remarque que de nombreux groupes s’organisent pour tenir la rue ou imaginer d’autres initiatives créatives et permettant de faire des chouettes rencontres.
• La prochaine manifestation aura lieu JEUDI 26 MAI, le parcours et l’horaire sont a préciser.
• En attendant, nous appelons à retenter les occupations de lycée pour créer des situations où l’on a un impact sur le réel, sur ce que l’on organise collectivement et pouvoir s’organiser sans être pris par l’urgence du temps.
• Soutenir les travailleurs en grève et les rejoindre sur les blocages.
• Participer à l’assemblée générale lycéenne "on bloque tout", qui aura lieu lundi au CICP, 21 ter rue Voltaire, métro Rue des Boulets, de 16h à 18h.

Le 22 mai 2016

https://paris-luttes.info/jeudi-26-mai-manifestons-bloquons-5827?


DES LYCÉENS S’EXPRIMENT SUR LES INCIDENTS

« Ils nous empêchent sans cesse de manifester là où nous voulons manifester, détournant sans cesse nos parcours, usant d’armes qui tuent »

Depuis le début de la lutte contre la loi ’Travaille !’, nous avons pu remarquer un fort rejet de la part des manifestants se disant non-violents à notre encontre. Nous ? Les grands méchants ’casseur-euse-s’, ce terme policier qui, pour vous, englobe tout ceux dont on ne voit pas le visage, ceux ne voulant pas être pris en photo dans l’Etat sécuritaire qui est le notre, comme les personnes ayant des pratiques violentes pour lutter : ceux qui s’en prennent à la marchandise et à des cibles logiques, comme les banques ou les agences d’intérims qui seront les premières à nous exploiter.

Tout d’abord, sachez que les pratiques violentes en manifestations ne sont pas apparues spontanément avec ce mouvement. Au contraire, elles existent depuis qu’existent les contestations. Nous avons remarqué que les manifestants non-violents aiment se saisir d’exemples comme mai 68 ou les luttes contre le CPE. Revenons-y donc. C’est après mai 68 qu’un grand nombre de rues parisiennes ont été goudronnées, parce que les étudiants les avaient dépavées sans se poser de question pour tenir en respect les policiers. La violence était aussi au rendez-vous durant l’occupation de la Sorbonne en 2006, lorsque des échelles et des chaises ont été lancées sur les CRS. Idem lorsque que Rennes écrit, sur sa banderole ’Nous sommes tous des casseurs’. Comment pouvez-vous nier que les ’casseurs’ ont déjà fait cortège commun avec les non-violents ? Il n’y a pas d’extérieur et d’intérieur, mais des réalités de luttes différentes.

Il est cependant légitime de vous demander, pourquoi par exemple s’attaquer aux banques ? Parce que c’est pour nous le meilleur moyen de montrer notre détermination. Déçus de voir que notre gouvernement n’avait rien à faire des simples manifestations, nous avons décidé de passer à des pratiques plus offensives pour lui montrer notre détermination. Et plus que le gouvernement, nous sommes extrêmement déçus par l’immobilisme toujours grandissant dont font preuve les partis politiques et les syndicats. Nous en avons marre que la pauvreté grandisse toujours plus et que les riches s’enrichissent. S’en prendre à la société marchande, c’est s’attaquer au réel et créer une brèche dans la passivité de nos sociétés ; ce n’est pas une fin, mais un moyen, pour poser une conflictualité, qui sera force de proposition et permettra de faire naître de nouvelles formes de luttes.

Si, pour vous, un groupe de personnes aux pratiques de manifestations violentes ressemblent à un grand groupe désorganisé tapant sur tout ce qui bouge, détrompez-vous : nos pratiques sont réfléchies et en plus de notre rage, qui demande à sortir, nos cibles sont bien précises. Tout d’abord, les institutions d’Etat, car cet Etat puant qui nous gouverne ne mérite rien de mieux que ce que nous lui offrons avec nos marteaux et notre peinture. Ensuite, les banques, car elles participent largement à notre précarisation et sont des symboles du capitalisme. Elles jouent avec l’argent, ne font que spéculer, considérant une vie humaine comme un chiffre ou une donnée statistique, extorquant toujours plus d’argent à ceux qui n’en ont pas assez pour pouvoir obtenir un prêt. C’est la même chose pour les agences d’Intérim, qui participent, elles, à nos précarisations en nous offrant toutes sortes d’emplois sous-payés, ne nous laissant d’autres choix que de les accepter si nous voulons pouvoir manger en rentrant chez nous. Quant aux heurts avec la police, ils nous empêchent sans cesse de manifester là où nous voulons manifester, détournant sans cesse nos parcours, usant d’armes qui tuent. Lorsqu’ils ne commencent pas, si nous allons au contact, c’est parce que nous les détestons. Nous détestons ces hommes ou femmes se sentant monter en puissance une fois en uniforme, abusant de leur pouvoir pour se défouler sur les citoyens ne faisant pas grand chose, voir même rien du tout. Nous détestons le bras armé de l’Etat, cet Etat que nous détestons autant que le capitalisme qu’il représente !

Cependant , des pratiques manifestement différentes ne font pas de nous des ennemis. Nous avons un Etat à haïr et une insurrection à mener. Il est passé le temps des guerres intestines ! Aujourd’hui, nous devons faire bloc face à la police. Aujourd’hui, nous devons faire face à une loi qui veut détruire nos vies ! Aujourd’hui, nous n’en pouvons plus de vivre dans ce système nous rabaissant à des chiens ! Alors, demain, plutôt que de nous affronter sur des débats stériles, marchons ensemble , que vous soyez cagoulés ou non, non-violents ou casseurs, révolutionnaires ou réformistes, radicaux ou moins radicaux, pour cracher toute notre haine à ce système qui nous opprime !
N’oubliez jamais que notre but est commun et que sans solidarité, l’insurrection n’est rien !

Le Service du Désordre - Branche dissidente du Mouvement Inter Luttes Indépendant (Mili)

https://lundi.am/Des-lyceens-et-etudiantes-s-expriment-sur-les-incidents?


ON PREND LA RUE ET ON LA LÂCHE PLUS

Lycéen-ne-s, étudiant-e-s, chômeurs-es, travailleurs-es, bloquons tout contre la loi travail !

Trois semaines de blocus. Trois semaines où le nombre de lycées mobilisés n'a fait qu'augmenter à Paris, mais également en banlieue et sur l'ensemble de la France. Les universités sont occupées, bloquées et investies de différentes manières par les étudiants, mais aussi par les travailleurs. La jeunesse a compris que ce n'est pas qu'une loi qui se joue, car la loi du travail c'est le quotidien d'une majorité des Français. Nous ne contestons plus une loi, mais un ensemble qui a amené à la situation actuelle. La victoire n'est plus un simple retrait de la loi, mais un changement sociétal, ainsi que de nos conditions de vie.

Les flics nous empêchent de manifester et n'hésitent pas à nous frapper devant nos lycées et dans les manifestations. Prendre la rue signifie s'organiser pour la tenir. C'est pour ça qu'il faut faire bloc.

Nous lançons un appel au blocage total des établissements pour le jeudi 31 mars, mais nous espérons que chacun puisse se saisir de cette date pour penser des actions et construire une grève s'étalant sur la durée, car une journée de blocage est loin d'être suffisante. Organisons-nous en comité autonome partout où nous le pouvons. Combattons les bureaucraties syndicales, soyons réellement indépendant des structures classiques de la politique, critiquons cette loi pour ce qu'elle est : une régression historique de nos droits sociaux, ainsi qu'une atteinte à la dignité de toutes les personnes qui vont être soumises à des pressions plus grandes et de nouvelles galères.

Quel traitement cette loi nous réserve t-elle ?
• Augmentation du temps de travail pour les apprentis (10h/Jour et 40h/Semaine)
• Le tarif des heures supplémentaires peut être diminué de 5 fois sur simple accord d'entreprise.
• De nouvelles possibilités de licenciement arbitraire
• L'augmentation 10h à 12h de travail par jour sur simple accord
• Plus de garanties pour les congés payés en cas de décès d'un proche (mère, père, sœur, etc.)
• Augmentation du nombre de semaines où l'on peut travailler 44h ou 46h, s'il y a un accord.
• Plus de minimum de dommages et intérêts en cas de licenciement injustifié.

Il y a urgence à amplifier la mobilisation si nous ne voulons plus que nos existences se limitent à réveil, travail, dodo et que l'on nous condamne à survivre. Nous sommes les premiers impactés, c'est à nous de décider et nous réapproprier la question de nos conditions de vie.

Nous appelons de nouveau la jeunesse à se mobiliser le jeudi 31 mars et avant de toutes les façons imaginables. Bloquons les usines, routes, lycées, facultés pour bloquer l’économie et exiger le retrait de cette loi rétrograde.

Rendez-vous pour 11h à Nation pour une manifestation joyeuse et déterminée !

https://youtu.be/xnCM2nNH_jM


MASSIFICATION, PIÈGE À CON
le 27 mars 2016

Massification par-ci, massification par-là. Ils disent même « travail de massification » dans la protestation de la loi « travail ». Pas d’efficacité sans travail de massification nous vendent-ils. Pas la première fois que les organisations post-soviétiques nous vendent leur cécité. Ce serait faire insulte aux lycéens et étudiants ayant manifesté que de ne pas voir la terrible efficience qu’ils portent.

Dans les AG, dans les occupations, dans les blocages, dans les tracts imbuvables, ils nous disent tous massification. Bien entendu, plus il y a de monde dans la rue, dans la lutte, plus on est à même de gagner. Merci, on le savait.
Mais c’est en se donnant les moyens d’une force collective qu’on fait masse. C’est en occupant, en bloquant, en manifestant et mille autres moyens, pacifique ou non, qu’on fait plier un gouvernement. D’ailleurs, une obscure chargée de mission sociale du Sénat l’avait dit : « ce n’est pas un million de clics qui font bouger un gouvernement, c’est la rue. ». « Nous sommes la rue » est l’écho des lycéens et toute autre personne ayant manifesté ce mois de mars.
Partout, le PS a été attaqué. A Rennes et à Marseille, les gares ont été prises et bloquées. A Paris, brièvement mais surement, un amphithéâtre a été occupé, à Strasbourg également on a vu une tentative d’occupation.

Massification ? Mais elle est là la masse, elle grandit de jours en jours. Nous serons toujours plus nombreux à dire non, à refuser les petits jeux syndicaux et négociateurs et à se méfier des organisations parlant de retrait non-négociables. Car lorsque les miettes tombent, il y en aura toujours pour quelqu’un. Si l’on veut désormais grandir, désormais devenir une puissance, il nous faut 1/ continuer ce que l’on fait 2/ toujours plus multiplier les occupations, les lieux ou la lutte prend temps et espace, des lieux qui tissent et brandissent en dehors de l’urgence.
Disjoindre la nécessité de prendre des espaces de l’importance de devenir masse revient à dire que tout se résoudra dans l’urne ou dans un vote.

Partout, la gauche est huée. Et si les vieux qui ont voté PS hurlent à la trahison, les jeunes, partout, sifflent et scandent « tout le monde déteste le PS », sans avoir jamais cru à aucune promesse, si ce n’est d’une vie sans avenir ou d’un avenir sans vie. Le conflit ne se résoudra pas par un changement de président, chacun le sait. Ce mouvement qui démarre, ce mouvement dans lequel on chante ensemble contre l’état d’urgence, la précarité, le racisme d’état et un monde meilleur, il n’a que faire d’un futur président. En vérité, il est fait pour marcher sur la tête des chefs, grands ou petits. Ils sont tous là, à parler de massification, les petits chefs, qui se mettent en tête de cortège, drapeaux et photos, et parlent dans les médias. Mais, comme à son habitude, ce mouvement n’a rien à voir avec ce que l’on en dit dans la presse.

Où sont les têtes des petits chefs lorsqu’il y a blocage, de gare, d’avenue, lorsque ça s’arrête, lorsque les flux de la métropole sont interrompus, bref, lorsqu’on bloque l’économie ? On ne trouve alors que l’usuelle violence de la police. Violence exacerbée avec l’état d’urgence. Mais maintenant, on l’a compris, la politique c’est l’urgence. Urgence de tabasser, urgence de faire passer les lois, urgence d’inscrire durablement l’urgence. L’urgence c’et maintenant. Mais l’urgence désempare. Et plus ils sont dans l’urgence, plus, paradoxalement, ils nous laissent le temps de construire un mouvement d’ampleur. Car tout le monde sait que ce n’est pas une seule manifestation, le 31, qui changera la donne. Tenir cela pour acquis, une bonne fois pour toute, et décréter l’urgence de ne pas devenir nous-même en urgence.

Sereinement, construisons parti de la désocialisation.
Ni précarité, ni matraques, ni catastrophe écologique. Bref, nous ne voulons plus vivre ainsi.

TOUT PEUT BASCULER !


EN AVRIL NE TE RÉSIGNE PAS D'UN FIL, EN MAI...

Beaucoup vont sur leur chemin et croient partout croiser ces regards qui, sans un mot, leur disent : les temps sont durs, et les lendemains nous tourmentent. Et du leur ils répondent : Nous vivons une époque difficile, et aucun phare à l'horizon ne nous donne l'assurance de temps meilleurs. La résignation a cela de confortable que, partagée par beaucoup elle exige peu. Mais cet abandon de soi à un système qui nous dépossède, cette mortification des désirs, des sens, des rêves, des passions, ce renoncement à toute possibilité de transformation de notre existence, n'a rien d'autre à nous offrir en échange que l'appartenance à cette communauté du capital, la communauté des vaincus.

Mais le compte n'y est pas.
Une seule personne qui se lève pour sa liberté suffit à prouver que la liberté n'est pas morte. Et la révolte est contagieuse. Elle étale au grand jour cette question : pourquoi acceptons-nous cet ordre des choses ?

Nous ne sommes pas descendus dans la rue pour lutter contre la « loi travail », parce que nous nous battons pour un autre monde et que cela ne nous fait pas sens de tenter d'améliorer celui-là car nous en rejetons jusqu'aux bases, étant contre le principe même de loi et de travail en tant qu'exploitation ou auto-exploitation.
Mais nous avons vu dans ce mouvement social naissant l'esquisse d'un dépassement de la remise en question de la « loi travail », nous avons vu des pratiques dépasser la question de la légitimité donnée par « l'opinion publique », dépasser le dialogue démocratique avec le pouvoir, forcément inoffensif contre lui, dépasser le modèle non-violent de la contestation citoyenne, qui ne vise qu'à faire pression sur les gouvernements, ou parfois en changer.
Par ce journal, nous voudrions contribuer à ces dépassements, nous adresser à (aux marges de) ce mouvement, y diffuser nos idées, notre vision de la lutte, et nos objectifs différents. Non pas pour convaincre forcément car nous ne pensons pas détenir la vérité -nous sommes convaincu-e-s aujourd'hui de celle qui construit notre vie comme un combat permanent, comme une tension vers la liberté- mais en espérant que ces idées fassent réfléchir, fassent peut-être écho dans l'esprit d'autres personnes, permettent des discussions fructueuses, des rencontres, ou en motivent certain-e-s à agir hors des sentiers battus.
Le cours de l'histoire n'a pas de sens, n'est ni logique ni prévisible. Et si la vie commence par un refus de ne plus subir le quotidien, chaque jour est l'occasion de passer de la résignation à la vie. Hypothèse ou illusion, qu'il suffise d'y croire, et de se jeter dans la bataille nous fait dire qu'à tout moment, tout peut basculer...
 
"[...] Aucun pouvoir ne peut régner sans la servitude volontaire de ceux qui le subissent. Rien mieux que la révolte ne révèle que ce sont les exploités eux-mêmes qui font tourner la machine assassine de l'exploitation. L'interruption diffuse et sauvage de l'activité sociale chauffe d'un coup le poêle de l'idéologie et fait apparaître les rapports de force réel; l'Etat se montre ainsi pour ce qu'il est : l'organisation politique de la passivité. L'idéologie d'un côté et la fantaisie de l'autre dévoilent alors tout leur poids matériel. Les exploités ne font que découvrir une force qu'ils ont toujours eue, en finissant avec l'illusion que la société se reproduit toute seule - ou que quelque taupe creuse à leur place. Ils s'insurgent contre leur propre passé d'obéissance, contre l'habitude érigée en défense du vieux-monde."
 

C'EST L'AMOUR À LA PLAGE...

Contre l'ennui, la monotonie, des brèches s'ouvrent.

Si nous sommes révoltéEs ça n'est pas contre cette loi mais contre toutes les lois, n'existant que pour nous cadenasser, nous infantiliser, nous priver. Elles seront toujours contre nous, il n'y aura pas de compromis possible entre l'appareil répressif et les amantEs de la liberté.
Si nous sommes révoltéEs, c'est contre le travail, qui nous dépossède, de notre temps, de nos savoirs, de nos réflexions. Nous abrutissant, rythmant nos vies à la cadence d'un chrono. Purs espaces de contrôle pour lesquels on devrait se mettre à genoux, se battre... Accepter une mise en concurrence, humiliation qui fait désormais office de symbole de réussite sociale.

Nous ne nous écraserons pas les unEs les autres.
Nous serons attentifs, soudéEs, réactives.
Nous nous tiendrons, offensives, face aux humiliations pour qu'aucunEs n'ai plus à baisser la tête.
Si nous souhaitons cela, si notre révolte DOIT faire exister cela, elle ne peut se confondre à des références viriles, para-militaires.
Nous ne saurions admettre de n'être que « 300 ». Soyons protéiformes, que ce que l'on fissure soit un espace pour toutes et tous.
Si nous voulons la guerre, c'est bien pour faire, ensuite, l'Amour à la plage !

Ahou... CHACHACHA !

[Tract distribué à Paris à la manifestation du 9 avril.]


NOUS SOMMES CONTRE LE TRAVAIL

Parce que nous sommes contre un système qui repose sur l'exploitation de tout et de tou-te-s.
Parce que les administrateurs de ce monde transforment l'ensemble du vivant en marchandises sur toute de la planète.
Parce que cette société n'a d'autres choix à nous proposer que la mise au travail, quelques miettes pour survivre ou l'enfermement pour les indésirables et les récalcitrant-e-s.
Parce que le travail c'est vendre son temps, ses énergies, son corps et son esprit à des patrons, à des chefs, à des machines.
Parce que le capitalisme et l'Etat prétendent avoir la main mise sur tous les aspects de notre vie et nous dépossèdent de plus en plus de toute autonomie et même de nos rêves de quelque chose de profondément autre.
Parce que ce système de production effrénée ne laisse pas d'en-dehors où chacun-e pourrait décider librement de ses activités.
Parce que Papa Etat ne garantit des droits qu'au prix de notre liberté ; c'est le même qui lâche ses chiens de garde dans la rue, crée et militarise les frontières et fait la guerre aux quatre coins du monde.
Parce que les restructurations (qu'ils appellent « crises ») signifient le durcissement de la misère, du cannibalisme social, des techniques et des technologies de contrôle.

Pour toutes ces raisons, et bien d'autres encore, nous sommes non seulement contre le travail mais surtout contre le monde qui en fait un pilier et un horizon indépassable.
Si nous ne voulons pas aménager la longueur de nos chaînes mais bel et bien les détruire, il n'y a ni négociation ni dialogue possible avec le pouvoir quel qu'il soit.
Il s'agit donc de mener cette lutte au-delà des limites qu'essaient de nous imposer tous ceux qui ont intérêt à ce qu'elle étouffe dans les cadres existants (dont font partie les politiciens et les co-gestionnaires de tous ordres).

Au lieu de toujours suivre des agendas posés par d'autres la question est d'étendre la révolte en décidant nous-mêmes de ce contre quoi nous voulons l'exprimer, en imaginant mille et une manières pour bouleverser ce monde, en nous associant et en nous auto-organisant sans chefs ni hiérarchie, en prenant l'initiative, individuellement et collectivement et par l'action directe. Ainsi il devient possible d'affronter les puissants qui prétendent nous dicter leur loi, pour en finir avec la guerre permanente qu'ils nous livrent à coups d'autorité, de fric et de flics.
Les grands événements citoyens et médiatiques sont conçus pour réduire la révolte à une simple indignation démocratique et pour la faire rentrer dans les rangs de la politique et de la représentation. A l'inverse, s'attaquer directement à ce qui permet à ce système de fonctionner et de nous faire fonctionner ouvre à des possibilités d'arracher l'espace indispensable pour développer d'autres rapports.

Les blocages et les sabotages ne sont pas de simples mots d'ordre, mais des pratiques bien réelles ouvrant des chemins pour sortir de la routine de l'exploitation et de la logique de consommation, y compris du spectacle de la contestation.
Car, tant que les métros transportent le bétail humain, tant que le courant électrique alimente les usines de mort et les laboratoires du contrôle, tant que l'argent continue à circuler, tant que les écrans continuent de diffuser la propagande, tant que les fibres et les antennes assurent notre dépendance, tant que les artères de la ville impriment leur rythme à nos corps et nos esprits, tant que ...

...alors brisons le train-train quotidien !

[Tract distribué à Paris lors de la manifestation du 5 avril.]


DU CENTRE À LA PÉRIPHÉRIE

L'attaque avant tout. Comme discriminant, comme mot de passe, comme projet concret. Dans les faits. Même dans de petits faits. Pas dans les bavardages. Même si ce sont des bavardages habituels sur les grands systèmes. Si nous devons nous rencontrer, qu'on se rencontre à partir de cela. Dans les faits, contre les grands projets, les grands temples de la mort, les structures visibles de loin et qui attirent l'attention de tout le monde, même de ceux qui font tout ce qui est possible pour faire semblant de ne pas comprendre. Sur cela, nous sommes tout à fait d'accord. Mais pas seulement sur ça.

Tous les jours, dans nos parcours balisés, contraints par le capital et ses intérêts, nous rencontrons des cibles peu visibles. Ce ne sont pas les grandes cathédrales qui reflètent leur signification sur l'écran géant des moyens d'information de masse, mais ce sont les petits terminaux d'un monstrueux projet de contrôle et de répression, de production et d'enrichissement pour les patrons du monde. Ces petites cibles passent souvent presque inaperçues. Parfois nous les utilisons aussi, sans s'en apercevoir. Mais à partir du petit ruisseau, mince et inoffensif, se construit, à force d'affluents, le grand fleuve sale et tourbillonnant. Si nous ne pouvons pas bâtir un barrage sur le fleuve, parce que nos forces ne sont pas suffisantes, qu'on réduise au moins l'afflux d'eau, en coupant une partie de ces petits apports. Cela, nous pouvons le faire. Aucun contrôle répressif, si dense qu'il soit, ne pourra jamais s'assurer de chaque élément de l'ensemble du projet productif. La dispersion dans le territoire est l'une des conditions de la production capitaliste.
Voilà, elle peut devenir le point de départ d'une stratégie d'attaque. Une stratégie facile, qui n'exclut pourtant pas d'autres interventions plus consistantes et, considérées en elles-mêmes, plus significatives.

Mais n'oublions pas que la signification des petites attaques est donnée par leur nombre et cela est possible parce qu'il ne s'agit pas d'actions très complexes, au contraire, la plupart du temps, ce sont des faits décidément élémentaires. Nous pensons que c'est le moment d'aller du centre vers la périphérie.

Paru initialement dans ProvocAzione, n°3, mars 1987


FAIT-ON DES RÉVOLUTIONS SANS CASSER DES OEUFS ?

En 1924, dans les premières lignes d'un pamphlet comme on n'en lit plus aujourd'hui, un jeune rebelle constatait « qu'il y a, dans le langage, des mots et des expressions que nous devons supprimer, car ils désignent des concepts qui forment le contenu désastreux et corrupteur du système capitaliste ». Il parlait du travail : le plus grand affront et la plus grande humiliation que l'humanité ait commis contre elle-même. Conscient qu'on ne supprime pas un mot sans supprimer ce qu'il désigne matériellement, et que supprimer un mot est impuissant si les rapports sociaux ne sont pas subvertis, il concluait par cette sulfureuse déclaration riche de promesses : « Le travail détruit la vie. [...] Si nous sentons en nous-mêmes cet élan créateur, il s'exprimera par la destruction de ce système lâche et criminel. Et si, par la force des choses, nous devons travailler pour ne pas mourir de faim, il faut que par ce travail, nous contribuions à l'effondrement du capitalisme. [...] Nous voulons créer comme des hommes libres, pas travailler comme des esclaves ; pour cela nous allons détruire le système de l'esclavage. Le capitalisme existe par le travail des travailleurs, voilà pourquoi nous ne voulons pas être des travailleurs et pourquoi nous allons saboter le travail ». Sa proposition était claire, sans équivoque : la destruction par le sabotage.

Et sa proposition est toujours valable : chaque rouage du système capitaliste peut être saboté. Mais cette proposition, aujourd'hui, quand elle est exprimée ou mise en actes, génère des réactions qui nous poussent à ce constat : il y a dans le langage des mots et des expressions que nous devons préciser, car ils servent des discours qui maintiennent une confusion entre ceux qui défendent et ceux qui veulent détruire le système capitaliste. Nous parlons du mot violence.

L'auteur de ce vieux pamphlet aurait-il pu imaginer qu'aujourd'hui, après des décennies de propagande et de pacification, ce même mot servirait à désigner l'exercice d'une domination et les actes qui visent à s'en libérer ? Que dans une époque qui croule sous l'insignifiance, en se focalisant uniquement sur les moyens, des moyens jugés violents, on en viendrait à ne plus s'interroger sur les intentions et les buts qui motivent et que poursuivent les auteurs de ces gestes et de ces pratiques ? Qu'on mettrait dans un même panier, par exemple, le matraquage de manifestants par la police et l'attaque d'un commissariat, l'enfermement et l'expulsion de personnes dotées des mauvais papiers et la tentative de ces personnes de franchir par la force une frontière ; et qui plus est que les honnêtes gens excusent ou relativisent les premiers et condamnent les seconds ? Qu'un rapport au monde et à nous-mêmes gravement inféodé aux lois de l'économie et au respect de la sacro-sainte propriété amènerait à cataloguer comme violent le pillage d'un commerce et à nier la violence incommensurable et quasi-universelle qu'est la nécessité de payer une marchandise, de passer à la caisse pour satisfaire ses besoins ? Puisque nous aussi aujourd'hui nous voulons détruire cette société ennemie de la vie, nous devons nous poser quelques questions, et nous pencher sur ce mot pour aborder les problèmes qu'il pose : la violence.

Si nous prenons des exemples récents comme la destruction d'agences bancaires, immobilières, d'assurances, de lycées, de mobiliers urbains, ou l'assaut de commissariats, de mairies ou de permanences de partis politiques, nous constatons que pour beaucoup ces actions n'ont pas besoin d'explications a posteriori, qu'elles se comprennent comme une réponse à la répression, à l'exploitation, à une certaine forme vécue d'oppression. Ce qui en gêne certains, à les entendre, c'est l'usage de la violence. On entend : « les anarchistes se battent contre cette société qui repose sur l'imposition de règles grâce à la force brutale, qu'elle soit légale ou illégale, contre l'accumulation de richesses, fruit de l'exploitation, où une minorité de possédants et de dirigeants imposent leur volonté à tous. Comment diable peuvent-ils accepter d'utiliser la violence, alors qu'ils la combattent sous toutes ses formes dans ses expressions sociales et économiques ? » Peut-être suffit-il de dire que nous n'avons jamais vu de gouvernement (ainsi que ceux qui aspirent à en être) s'auto-dissoudre, quant à ceux qui profitent du capitalisme - aussi loin que notre mémoire porte - nous n'avons pas entendu qu'ils aient jamais mis volontairement la clé sous la porte puis envoyé ce système aux poubelles de l'histoire. Mais la question est d'importance, et nous aurions tort de ne pas apporter quelques détails.

Le gouvernement fait la loi, et pour imposer cette loi, quand les institutions démocratiques, leur prétendue légitimité ou le mythe de l'intérêt général ne suffisent plus, quand la lutte ou un refus (même partiel) prend le pas sur l'adhésion du plus grand nombre au statu quo ou l'apathie, il a besoin d'une force matérielle pour canaliser les contestations et réprimer ceux qui l'affrontent. Cette force est la police et l'institution judiciaire, qui dans les buts poursuivis marchent ensemble. Si le gouvernement ne disposait pas de cette force - en deux mots une matraque et un code pénal - pour imposer sa loi, et si les classes exploitantes ne disposaient pas d'un gouvernement pour imposer des lois qui leur profitent, alors n'obéiraient à ces lois que ceux qui le veulent. Ce ne serait donc plus des lois mais de simples propositions que chacun serait libre d'accepter et de repousser. La loi est par nature une règle que l'autorité étatique impose par des moyens coercitifs, la menace et la répression. La lutte contre le gouvernement et les classes exploitantes, la lutte contre l'existence même de la loi se résout donc dans une lutte physique, matérielle. Dans cette lutte, face à la violence légale du capital nous n'avons pas d'autre choix que de répondre par la violence de la révolte, et par là même de faire éclater l'incompatibilité entre la liberté à laquelle nous aspirons et l'autorité de l'Etat. La violence, aussi douloureuse qu'elle soit, est un moyen indispensable pour mettre fin à la perpétuelle et plus insidieuse violence qui maintient dans l'esclavage la grande masse des êtres qui peuplent cette planète.

Si nous pouvions choisir entre la violence et « la paix », sans doute choisirions nous la seconde. Mais pour qui veut bouleverser l'ordre du monde le choix ne se pose pas en ces termes. Car comme le disait jadis un anarchiste « [...] pour que deux êtres vivent en paix il faut que tous les deux veuillent la paix ; [...] si un des deux s'obstine à vouloir obliger par la force l'autre à travailler pour lui et à le servir, l'autre s'il veut conserver sa dignité d'homme et ne pas être réduit au plus cruel esclavage, malgré tout son amour pour la paix et la bonne entente, sera bien obligé à résister à la force par des moyens adéquats ».

Ainsi, si tout gouvernement, toute institution, tout groupe, toute personne qui exerce le pouvoir a tout intérêt à condamner et à ce que soit endiguée préventivement - par l'éducation notamment - chez chacun sa propension à la violence, à l'usage de la force, ce n'est assurément pas pour des considérations morales, mais bien parce que la violence de la rébellion porte atteinte aux rapports de domination et qu'elle rompt les chaînes de l'obéissance (à la loi, à la légitimité, aux patrons, aux petits chefs...). La violence, sous les multiples formes qu'elle peut prendre, est un des moyens que nous avons à notre disposition. Un moyen que nous ne fétichisons pas, et que comme tous les moyens nous évaluons en fonction des buts à atteindre, de nos finalités, de notre éthique et de notre sensibilité.

Nombreux sont ceux qui ces derniers jours ont pris les rues au cours de ces «manif' sauvages», à les avoir arpentées de jour et de nuit au cri de « Paris, debout, soulève toi ». Celui qui veut être honnête avec lui-même, celui qui veut se tenir aussi près que possible de ce qu'il a dit, peut-il bannir la violence des gestes et des pratiques, et donc la destruction, sans réduire le soulèvement à quelque chose d'impuissant et inoffensif, sous prétexte que ce n'est pas « constructif » ? Destruction et création ne peuvent-ils donc pas aller de pair ? Pourquoi auraient-ils peur des ruines, désormais, ceux qui portent un monde nouveau dans leurs cœurs ? Parce qu'ils ne souhaitent qu'un ravalement de façade de celui-ci, que nous voulons détruire ? Il serait bon de rompre l'hypocrisie du « tous ensemble tous ensemble », et commencer par cette interrogation : se soulever, oui, mais pour aller où ? Si l'on doit se questionner sur les moyens pour arriver à nos fins, et donc sur la violence, ce doit être à l'intérieur de cette question plus vaste : « Que voulons-nous ? ».
 

THÈSES SUBJECTIVES SUR LA VIOLENCE

Contrairement à ce que raconte le vieil adage, la violence en soi ne perpétue pas la violence. Ce n'est que lorsqu'elle est institutionnalisée qu'elle se perpétue en tant que système. Contre cette violence institutionnalisée, il faut opposer une violence individuelle, passionnelle, ludique - la violence de l'individu qui se réapproprie sa vie. Les cibles de cette violence sont avant tout les institutions du système, ses symboles et ses marchandises, mais peuvent aussi être des individus, lorsqu'ils agissent en tant que représentants de ces institutions, lorsqu'ils représentent une menace immédiate à notre capacité à nous réapproprier notre vie.

Pour éviter de se perpétuer, la violence insurrectionnelle doit éviter de s'institutionnaliser - par la formation de milices ou de groupes paramilitaires, par exemple, qui ne sont que des institutions de violence dont l'ambition est de se substituer à celles déjà existantes contre qui elles sont en lutte (ce qui est l'essence même de la politique). D'autres groupes armés se donnent comme mission l'autodéfense ; si on comprend ce terme dans le sens de la simple préservation de soi, cet objectif est toujours mieux servi par le conformisme ou la réforme des institutions par les moyens qu'offrent le système et non la confrontation armée avec lui. [...]

Le vandalisme, les émeutes et les soulèvements spontanés sont loin d'être les seuls moyens dont l'individu dispose pour se réapproprier sa vie. Je suis toutefois convaincue qu'on ne peut pas en faire l'économie, puisque décider de passer de la survie à la vie nous mène directement à l'affrontement avec les institutions de pouvoir. Cette violence reste la plus saine, la plus jouissive, la plus savoureuse d'entre toutes si elle est vécue comme un jeu, comme une fête. Elle apporte la satisfaction blasphématrice de souiller et d'enrayer, du moins pour un temps, du moins dans un certain espace, la mécanique de l'oppression.

La violence libératrice est utilisée tactiquement et intelligemment, jamais systématiquement et rationnellement. Elle ne vise pas à se perpétuer: elle est individuelle, même lorsqu'elle est exercée en groupe, elle est provisoire, passionnée, créatrice dans sa destruction. Elle abat les murs et ne laisse rien derrière qui permettrait de les reconstruire.
 

QUE FAIRE DE NOS NUITS DEBOUT ? DE LA POLITIQUE OU SE RÉVOLTER ?

Samedi 9 avril, suite à une après-midi d'émeutes place de la Nation, une belle soirée commence à partir de la place de la République, lieu de concentration de milliers de personnes grâce à l'initiative « Nuit Debout ». D'abord on se dirige vers Stalingrad, où des migrants qui y avaient trouvé refuge avaient été expulsés par les flics quelques jours auparavant. On enlève et on défonce les grilles posées par la marie pour empêcher l'installation des migrants. On retourne place de la République en manif sauvage et un flic en civil est éloigné et poursuivi par les manifestants. Une fois place de la République, on repart en manif sauvage pour rendre visite à Valls, qui habite dans le 11ème. Une énorme foule de gens reprend la rue au cri de « Paris debout, soulève-toi ».

Des vitrines de banques sont pétées, le commissariat du 11ème est caillassé, les voitures de flics garées en face du comico prennent cher. Gaz lacrymogènes et grenades de désencerclement d'un côté, barricades en feu, projectiles et pétards de l'autre. Les flics bloquent une partie des manifestants rue de la Roquette mais dès qu'ils ouvrent la voie on se resserre et on se dirige de nouveau vers la place de la République. Toutes les banques sont systématiquement attaquées et leurs vitrines détruites. Une fois place de la République, encore des barricades et une Autolib' est cramée au milieu de la rue. Rage et joie se mélangent, les actes de révolte sont applaudis par une bonne partie de la foule. La Nuit Debout semble ouvrir quelque possibilité de rupture avec le triste quotidien de soumission aux règles de l'Etat et de l'Economie. Pourtant, ses organisateurs tirent la gueule et, d'après la préfecture, à 2h50, un responsable de Nuit Debout demande le concours de la force publique «en raison de la difficulté de son service d'ordre à assurer la sécurité» sur la place (info sortie par l'agence de presse AFP). Au moins une personne est arrêtée à ce moment-là par les porcs en uniformes.

Si on ne peut que se réjouir face aux débordements qui partent de la place de la république, on ne peut pas pour autant être acritique face aux collabos des flics et soutenir l'initiative citoyenniste de « Nuit Debout ». Comme les Indignados et Podemos en Espagne et le Movimento 5 Stelle en Italie, ce nouveau mouvement politique prétend instaurer la « démocratie directe ». Il se présente comme un mouvement de contestation sans leaders, hors des partis et des syndicats. Bien sur, les politiciens et les journalistes qui ont lancé cette initiative n'affichent pas les noms des organisations, des partis et des syndicats dans lesquels ils militent. Une bonne stratégie pour construire une force politique innovatrice, qui peut gagner la sympathie du citoyen moyen avec l'illusion de la participation. Et effectivement, au bout d'une semaine, des milliers de personnes s'entassaient déjà sur la place, pour échanger leurs bonnes intentions et faire la fête dans une ambiance fête de l'Huma...

Beaucoup se disent : Comme on est beaux tous ensemble, comme on est forts quand on est si nombreux !

Du point de vue d'un parti politique, d'un gouvernement, d'un Etat ou d'une nation, bien évidemment, l'unité est importante ! Etre ensemble, se réunir, arriver à un consensus - nous dit-on - est difficile mais nécessaire, c'est la base même de la démocratie. La discussion est bienvenue quand elle ne remet pas en question la structure même, la critique est bienvenue quand elle s'exprime de manière à rendre plus fort et plus uni l'ensemble. Tout pouvoir a besoin de se renouveler périodiquement pour ne pas tomber face aux ruptures qui se produisent à l'intérieur de la société : coopter ses opposants, canaliser, récupérer et intégrer le mécontentement de la population. L'union fait la force, c'est vrai, mais c'est la force de masses unies derrière leurs chefs et leurs drapeaux, c'est l'union de la meute derrière son berger.

Mais non - nous disent-ils - ici nous n'avons pas de chefs et nous n'avons pas de drapeaux. Nous sommes une assemblée horizontale, nous sommes un réseau, nous sommes plusieurs réseaux connectés... Effectivement, les individus ici ne sont pas annihilés et triturés par la machine de l'Etat mais par l'Assemblée sacrée, et l'Esprit du Consensus. On parle deux minutes chacun - et on vote même pour aller pisser (debout ?). C'est la majorité qui décide. C'est la démocratie directe et en effet on réécrit même la Constitution. Tant le contenu que les méthodes de l'initiative Nuit Debout vont ouvertement dans le sens de la construction d'une nouvelle force politique réformiste, capable de formuler des revendications face au pouvoir, d'instaurer un dialogue avec lui et, peut-être, un jour, prendre sa place.

Alors la vieille question se repose, mieux gérer ce système ou le détruire ? Se constituer en un ensemble/groupe pour que nos délégués négocient avec le pouvoir la longueur de nos chaînes ou se déchaîner, transformer notre rage et notre urgence de liberté en une passion destructrice et créatrice ? La politique ou la révolte ?
Et d'ailleurs qu'est-ce que voudrait dire « mieux gérer » ce système ? Comment ce système politique, social et économique pourrait-il continuer à fonctionner sans exploiter des millions d'êtres humains réduits à l'état de matière première ? Comment cette économie, ses machines, ses transports, ses technologies, comment tout ça pourrait continuer à exister sans piller et contaminer d'énormes portions de terre, provoquant des guerres et dévastant un peu partout ? Comment les puissants, les riches, les patrons défendraient leurs belles maisons, leurs propriétés, leurs affaires, leurs vies même sans des armées, des flics, des prisons et des frontières ?

Aucune alternative n'est envisageable à l'intérieur de ce système. Rien ne peut être construit tant que la machine de l'économie et de l'Etat continue de fonctionner. Nous ne voulons pas créer des oasis à l'intérieur du désert, un entre-soi de supposée horizontalité, ni présenter une belle liste de revendications au pouvoir, s'asseoir à discuter avec nos ennemis, leur faire des propositions. Nous voulons détruire cette société. Nous n'aspirons pas à l'unité et au consensus du mouvement social, ce qui permettra sa récupération par le prochain chacal gauchiste. Nous sommes partisans de la révolte diffuse, de l'autonomie d'action des individus et des groupes, sans aucune centralisation.

Imaginez-vous donc si, au lieu de discuter place de la République pour écrire la nouvelle Constitution, ces milliers de personnes - en groupes plus ou moins petits - s'organisaient partout pour saboter l'économie, bloquer ses artères, attaquer les patrons, dépouiller les commerces et partager le butin, occuper des bâtiments, des immeubles, foulant aux pieds la propriété privée, transformer les lieux du pouvoir et du commerce en foyers d'insurrection... imaginez-vous l'effet de contagion qu'un tel processus pourrait avoir parmi les exploité-e-s, les marginalisé-e-s, les insoumis-es.

Mais n'est-ce pas justement ça que craignent les syndicalistes et les politiciens de gauche ? Doit-on s'étonner quand ils condamnent, se dissocient et consignent à la répression tou-te-s celles et ceux qui, de manière autonome, agissent en attaquant directement les structures et les personnes responsables de l'oppression ?
Alors non, ne nous laissons pas piéger par ces nouvelles formes de politique, par cette ci-nommée « démocratie directe » pensée et créée pour canaliser le mécontentement diffus vers la politique. Ne cherchons pas la masse, soyons des individus libres et incontrôlables, cherchons des complices, pas des électeurs, des chefs ou des pions.

Rendons dangereuses nos nuits debout.

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LA DOMINATION POLICIÈRE

Arrestation policière Mathieu Rigouste, 2012

Une violence industrielle

La violence policière n’a rien d’accidentel, elle est rationnellement produite et régulée par le dispositif étatique. La théorie et les pratiques de la police française sont profondément enracinées dans le système colonial : on verra qu’entre les brigades nord-africaines dans les bidonvilles de l’entre-deux-guerres et les brigades anti-criminalité (les BAC) dans les « cités » actuelles, une même mécanique se reproduit en se restructurant. Il s’agit toujours de maintenir l’ordre chez les colonisés de l’intérieur, de contenir les territoires du socio-apartheid. Le développement des armes « non létales » – Flash Ball, Taser... – propulse aussi une véritable industrie privée de la coercition. L’expansion du marché international de la violence encadre la diffusion des doctrines de la contre-insurrection et permet de les appliquer à l’intérieur des métropoles impériales.

Cette enquête, fondée sur l’observation des techniques et des pratiques d’encadrement et de ségrégation depuis ceux qui les subissent et les combattent, montre comment est assurée la domination policière des indésirables, des misérables et des insoumis en France.

Mathieu Rigouste, 2012.

Auteur de L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine (2009), Les Marchands de peur. La bande à Bauer et l’idéologie sécuritaire (2011) et Théorème de la hoggra. Histoires et légendes de la guerre sociale (2011).

LA VIOLENCE POLICIÈRE N’A RIEN D’ACCIDENTEL

« La violence policière est rationnellement produite et régulée par l’Etat ».

De l’Ennemi intérieur à ce livre, on a l’impression que l’ordre policier a été un sujet fort de votre travail. Comment en êtes-vous arrivé à ce livre ?

Je fabrique des outils pour démonter les mécanismes de la domination. Dans L’ennemi intérieur, j’avais étudié l’armée et son influence sur la société de contrôle, ce travail montrait comment les guerres coloniales ont fortement orienté la restructuration sécuritaire du capitalisme tout au long de la Ve République. La manière dont la police s’approprie des personnels, des savoirs et des pratiques, des techniques, des méthodes et des matériels formés par, pour et dans l’expérience coloniale et  militaire – ce que Michel Foucault appelle les « effets de retour » – restait à approfondir. Il semblait nécessaire de faire le point sur les transformations de la police et de sa violence ces vingt dernières années. Pas pour l’amour des livres  mais pour renforcer les luttes.

Comment avez-vous circonscrit votre travail d’investigation et d’action ?

Je ne fais pas semblant d’écrire sur une société dont je ne ferais pas partie et que j’observerais depuis un extérieur introuvable. Je ne veux pas masquer le fait que toutes les méthodes et toutes les problématiques sont orientées par l’enquêteur, sa position dans la société et ses points de vue. Sous couvert de distance avec le terrain, de nombreuses études masquent nécessairement les privilèges et les connivences que le chercheur entretient avec la société. Alors j’assume le fait que j’enquête depuis un endroit précis – les territoires et les classes qui subissent quotidiennement et frontalement la domination policière, puis je fournis ces éléments pour permettre de critiquer mes résultats, pour les corriger et faire avancer notre compréhension du phénomène. J’ai passé une trentaine d’années en banlieue parisienne et une quinzaine d’années dans les mouvements sociaux et militants. Je n’y ai pas fait ce que la sociologie appelle de « l’observation participante », j’appartiens à ce monde et j’y ai vécu de près les transformations de la police. J’ai formulé des hypothèses en mettant en commun les mémoires et les récits de nombreuses personnes subissant directement la domination policière et de collectifs qui luttent sur ce terrain. J’ai confronté ces hypothèses aux recherches universitaires sur la question, à un corpus d’autobiographies de policiers, à des entretiens et des récits de vie menés par d’autres chercheurs avec des policiers de différents corps et différents statuts, à l’observation des blogs de policiers et l’analyse des revues policières, de défense et de sécurité ainsi qu’aux archives de mouvements de luttes contre la violence policière. Du point de vue de l’action, je prends part aux luttes populaires contre les systèmes de domination et d’oppression. Je ne cherche pas à faire de la recherche engagée, il me semble qu’on ne peut séparer l’action, l’enquête et la vie quotidienne. Que l’investigation n’est pertinente que si elle est menée, au service des luttes et à travers elles. Ce travail est d’ailleurs le fruit de réflexions collectives et doit tout à celles et ceux qui combattent au quotidien.

Vous parlez presque d’une réactivation d’une guerre contre insurrectionnelle dans votre livre. Quels sont les contours de ce champ de bataille ?

J’observe moins une réactivation qu’un processus long où la guerre et le contrôle, l’armée et la police, s’influencent réciproquement au point de quasiment fusionner dans certaines situations. J’affirme que la contre insurrection est la grammaire, la matrice, le programme idéologique et technique qui propulse le système sécuritaire. Mais il s’agit justement ici de bien voir comment s’opère la reformulation, la traduction, l’hybridation de la contre insurrection à l’intérieur de la société française. Il ne me viendrait pas à l’esprit d’expliquer que nous vivons la même chose que la guerre d’Algérie ou que les déploiements militaires en Irak. Mais j’observe que nous faisons face, dans les enclaves ségréguées de la société post-coloniale, à une forme de contre insurrection de basse intensité, médiatique et policière. Le quadrillage militaire devient occupation policière des quartiers (polices « de proximité »), les commandos deviennent des unités d’intervention féroces (BAC…), l’action et la guerre psychologique sont prises en charge par les médias dominants, la propagande d’Etat récupère la figure de l’ennemi intérieur « fellaga manipulé par Moscou » sous la forme de « l’islamo-gauchiste » ; les camps, la torture et le système de disparition sont relayés par la prison et la garde-à-vue, les brutalités et les meurtres policiers… Je montre comment des armes, des techniques, des doctrines, des pratiques issues de la contre insurrection coloniale et militaire, passent dans le champ médiatique et policier, comment elles sont réappropriées, ré-agencées  redéployées pour maintenir l’ordre social, économique et politique à l’intérieur de la métropole.

Est-ce que vous pouvez nous définir la « tactique de la tension » dont vous parlez abondamment dans votre livre ?

C’est justement cette forme de domination, régulée techniquement et rationnellement, qui puise dans les répertoires contre insurrectionnels, coloniaux et militaires, pour écraser les damnés intérieurs. C’est une référence aux mécaniques politiques qui permettent de contrôler la population en instrumentalisant la peur ou en fabriquant des ennemis de convenance. On parle souvent de «  stratégie de la tension » pour désigner les « années de plomb » en Italie, dans les années 1970. L’Etat italien manipulait l’extrême droite, grâce aux services secrets, et lui faisait réaliser des attentats qu’il attribuait ensuite aux anarchistes, ce qui lui permettait de justifier la répression du mouvement ouvrier et l’écrasement des mouvements révolutionnaires. Les gestionnaires de cette stratégie étaient d’ailleurs fascinés par la méthode française de contre-insurrection. Par « tactique de la tension », j’explique que cette technique qui consiste à fabriquer des ennemis de convenance pour faciliter le renforcement sécuritaire, est passée dans le domaine policier. Techniquement, cette traduction s’opère depuis le prototype colonial et militaire de la bataille d’Alger, en 1957. La Casbah avait alors été enfermée et étranglée par des forces de quadrillage et d’occupation militaro-policières, puis pénétrée, harcelée et terrorisée par l’envoi d’unités spéciales à l’intérieur pour capturer, interroger et faire disparaître les « meneurs ». Harceler et agresser une population enfermée et étranglée, engendre forcément beaucoup de tension. J’explique que ce schéma a été redéployé sur les quartiers populaires, par l’alternance, aux manettes de l’Etat, des fractions de gauche et de droite de la classe dirigeante, qui ont multiplié les unités d’occupation et d’enfermement ainsi que les unités d’intervention et de harcèlement dans les quartiers populaires. Progressivement a ainsi été reformulée une technique d’enfermement et d’agression combinée, supportée par des ressorts idéologiques très proches de la contre-insurrection et qui tente de détruire la vie sociale et les formes d’autonomie et d’insoumissions des « populations » ciblées.

L’impérialisme c’est un concept assez fort. Dans votre travail, ça semble une évidence car vous êtes dans cette rhétorique mais si on vous demandait de le définir, vous en parleriez comment ?

Ce n’est pas de la rhétorique, l’impérialisme est un stade de développement du capitalisme et de l’Etat, qui arrive à un moment déterminé dans l’histoire de la lutte des classes. Il s’agit d’un rapport de domination à différentes vitesses et qui s’inscrit dans l’espace : c’est le processus d’expansion d’un Etat-nation partant à la conquête de territoires, de ressources et de populations en dehors de ses frontières et mettant en place des formes de dominations et de ségrégations basées sur la classe, le sexe et la race. Les géographes radicaux anglo-saxons expliquent que nous sommes entrés dans une nouvelle phase de développement de l’impérialisme qui ressemble très étrangement à la phase d’accumulation primitive qui avait donné naissance au capitalisme et qui fonctionne par la dépossession des ressources, des territoires, des cultures et des formes de vie autonomes. Je tente de montrer que les campagnes de conquête menées par les grands Etats impérialistes dans le « monde Arabe » (Irak, Afghanistan, Egypte, Syrie…) se combinent avec une dimension intérieure sur leurs propres territoires : l’expansion des mégalopoles urbaines (Grand Paris, Grand Toulouse, Nantes Métropole…). Cette expansion est supportée directement par la tension policière et vise la conquête puis la restructuration petite-bourgeoise des quartiers populaires, le renforcement du socio-apartheid, l’industrialisation de l’enfermement et la massification du néo-esclavage en prison. La police est le fer de lance de cette croisade intérieure.

Qu’est-ce que vous pensez des BAC que vous définissez comme un symbole de l’ordre sécuritaire ? Le sociologue Didier Fassin évoque la possibilité d’une cohabitation tandis que Fabien Jobard se montre plus nuancé que vous également.

Ce n’est pas une question de nuances. La BAC est emblématique de l’oppression policière contemporaine, comme les CRS représentaient bien la répression en 1968. Mais je n’ai rien en particulier contre ces unités. Toute la police est chargée de maintenir l’ordre social, économique et politique. Et la police n’est pas la seule institution à assurer cette fonction. On peut soutenir les collectifs de victimes qui demandent la dissolution de la BAC comme à Millau, car c’est une manière offensive de se rassembler, mais la dissoudre sans attaquer le monde qui la produit ne changerait pas grand chose. Les agents seraient reclassés et de nouvelles unités créées ou recomposées pour assurer l’encadrement des misérables. Les BAC sont issues des polices coloniales en métropole et restructurées autour d’un modèle « néolibéral » d’abattage intensif. Elles traduisent bien les restructurations contemporaines.

Vous dénoncez la militarisation du métier de policier mais vous passez sous silence le fait qu’elle s’est également accompagnée d’une professionnalisation et d’une meilleure formation des effectifs. Dans l’invention de la violence, Laurent Mucchielli dit qu’il y a un recul des violences policières depuis 30 ans.

Je ne dénonce pas, j’essaie d’expliquer les transformations en cours. Et je ne me situe pas dans ce débat. La violence n’est pas une quantité, il n’y en a pas plus ou moins. Les formes de coercition évoluent en fonction des situations à gouverner. Si la police se perfectionne effectivement dans le nivellement de la coercition et qu’elle ne tire plus – pour l’instant, en France – à balles réelles sur les mouvements ouvriers, le nombre de personnes tuées dans les quartiers populaires ne cesse d’augmenter. Quand je finissais ce livre, en septembre 2012, 12 personnes avaient été tuées en six mois, un taux record en augmentation constante. Les armes « sub-létales » mutilent presque quotidiennement dans les cités. Dans certains quartiers, perdre un œil devient une menace quotidienne. Oui, les policiers sont mieux formés à contrôler les pauvres pour éviter de provoquer des révoltes ingérables. Mais dans les centres d’entraînement au maintien de l’ordre, c’est bien à la guerre urbaine qu’on les prépare. On ne peut pas le comprendre si l’on regarde du côté des policiers, qui essaient effectivement de tuer le moins possible, qui ont peur aussi et pour qui la coercition est minoritaire dans la journée ou dans une carrière. En regardant depuis la police, on ne perçoit pas les effets réels du renforcement sécuritaire. En l’occurrence, si l’on se place du côté de ceux qui le subissent, le constat est différent. Dans les quartiers populaires, les prisons, et les luttes sociales, la police gère un système de violence transversale qui broie la vie des gens, hier comme aujourd’hui, et qui, loin de rechercher à diminuer la violence, s’alimente et se ressource dans l’expérience coloniale et militaire.

Comment vous percevez Manuel Valls ?

Il incarne bien la gauche de gouvernement : quasiment les mêmes logiques et les mêmes pratiques que sous Sarkozy – car il s’agit toujours de soumettre et bannir les pauvres pour permettre au capitalisme de se restructurer – mais avec une propagande un peu plus subtile, un enrobage un peu plus soft et d’autant plus trompeur. Alors que sous Sarkozy, la figure de l’ennemi intérieur était récurrente, Valls se sent obligé de dire qu’il n’y a pas d’ennemi intérieur, tout en continuant à faire la même chose que ces prédécesseurs. Il ne fait aucun doute qu’il est conseillé par les mêmes personnes que Sarkozy ou Guéant, Alain Bauer parmi d’autres. Et la situation est toujours la même, les processus en cours continuent. Alors que la droite a tendance à réduire le nombre de policiers, à développer des unités féroces et à multiplier les technologies et les armements, la gauche conserve tout ça puis embauche et développe en particulier les unités d’occupation (« de proximité »). La succession de la gauche et de la droite aux manettes du gouvernement n’alterne pas les modèles mais les empile, elle assure la continuité de l’Etat et de son renforcement sécuritaire.

A la fin du livre, vous dites « organisons-nous », comment vous situez-vous politiquement ?

Du côté des opprimés, dans le camp qui veut en finir avec toutes les formes de domination. Je crois que seuls les premiers et premières concernés peuvent s’organiser pour abolir les systèmes d’oppression. Et qu’il faut tisser des alliances. J’essaye de mettre au centre de mon appareillage d’enquête les critiques et les constats des personnes qui subissent et qui luttent. Sous l’étiquette de « l’émeute », le pouvoir définit les révoltes populaires comme des sortes d’accès hystériques, des convulsions de violence sans raisons, mon travail consiste à les réinscrire dans la grande histoire des résistances à l’impérialisme. Je fais de l’enquête pour renforcer les luttes, pour décrire les mécaniques de l’oppression et cerner les rouages faibles.Ce système ne peut tenir sans la police et la prison. Je pense qu’il faut en changer, en finir avec une économie basée sur le pillage du monde au profit d’une minorité, et je crois qu’il faut pour cela rompre aussi avec les sociétés pyramidales, même celles où l’on choisit ses maîtres… Je crois que nous pouvons réussir à construire une société basée sur l’autogestion, l’entraide et le partage, sans chefs ni argent, où tout sera pour tous et où le peuple s’organisera par lui-même. La police passera alors pour une machine de domination archaïque.

http://www.lesinrocks.com/2012/12/11/actualite/rigouste-11330655/

MÊME LA TERREUR D’ÉTAT INDUSTRIELLE
NE PEUT RIEN CONTRE UN PEUPLE UNI ET RÉSOLU

Dans « Les Marchands de peur », Mathieu Rigouste retrace par le détail l’itinéraire emblématique de quelques omniprésents « experts » de la peur (Alain Bauer, Xavier Raufer, François Haut...) et documente l’avènement triomphant du capitalisme sécuritaire. Un ouvrage fouillé et passionnant, qu’il évoquait dans cet entretien accordé à Article11 en début d’année.

C’est un petit livre valant parfait vade-mecum des temps ultra-sécuritaires. Il retrace précisément les itinéraires d’Alain Bauer, de Xavier Raufer et de quelques autres acteurs français du business de la peur. Et explore méthodiquement « le champ de production du contrôle », mécanique complexe permettant d’assurer de confortables profits à ceux qui en tirent les ficelles et de perpétrer l’ordre inégalitaire du monde. Le portrait d’Alain Bauer et de ses amis est ainsi l’occasion de documenter l’avènement d’un « nouveau stade de développement de l’impérialisme  » : le capitalisme sécuritaire.
Ce canevas, Mathieu Rigouste le déroule brillamment dans Les Marchands de peur : la bande à Bauer et l’idéologie sécuritaire, peinture vivante autant qu’analyse fouillée. Dans un précédent opus paru il y a deux ans, L’Ennemi Intérieur1, l’auteur décrivait déjà comment une stratégie militaire totale, la «  doctrine de la guerre révolutionnaire », mise en œuvre par la France dans ses guerres coloniales, avait progressivement contaminé les champs politique et médiatique jusqu’à devenir mode de gouvernement. Cette fois, il explique à qui profite le crime – un « conglomérat complexe de producteurs de contrôle et de marchands de menaces  ». Derrière les deux livres, une même ambition : que la compréhension du monde serve d’arme à ceux qui veulent le mettre bas.

La trajectoire d’Alain Bauer évoque celle d’un Rastignac de la sécurité. Sa montée en puissance, ces trente dernières années, a été pensée de façon stratégique ?

Alain Bauer est décrit par tous ses amis comme un « homme de réseaux » ayant, depuis sa jeunesse, brigué des postes d’influence et qui a toujours cherché à évoluer dans les « hautes sphères du pouvoir  ». Rappelons qu’il entre au parti socialiste à 15 ans et qu’il participe rapidement à la construction d’une gauche anticommuniste autour du soutien à Michel Rocard. Dès qu’il arrive à l’université, il rejoint la nouvelle Unef-ID et se fait élire comme représentant étudiant à la présidence de la Sorbonne – il n’a que 20 ans, et ce titre va lui permettre un temps de laisser entendre qu’il aurait été « vice-président de la Sorbonne »... Il intègre aussi à cette époque certains réseaux élitistes de la franc-maçonnerie, dans lesquels il essaie de se faire une place.
Il a donc rapidement développé une stratégie misant sur la connexion des réseaux d’influence économique et politique. Parce qu’il a compris très tôt, par sa formation politique et syndicale (qu’il recommande d’ailleurs à tous les chefs d’entreprise), que le capitalisme sécuritaire allait avoir besoin de passeurs comme lui. Il a effectivement mis en œuvre une stratégie qui lui a permis de devenir l’un des architectes de la transformation des appareils de contrôle.
Est-il pour autant le résultat exact de cette stratégie ? Je ne crois pas. Il est de toute évidence assez malléable pour se laisser apprivoiser, à gauche comme à droite, à la télévision comme dans les arcanes de la Françafrique. Alain Bauer est avant tout le nom d’une manière de penser et d’agir dont le capitalisme sécuritaire s’est saisi et qu’il manipule. Les grandes Écoles fabriquent chaque année des centaines de prototypes prêts à remplir les mêmes fonctions.

Cet homme s’est construit sur un perpétuel mélange des genres...

La bande à Bauer – citons, entre autres, Xavier Raufer, François Haut, Christophe Naudin, Yves Roucaute... – a su articuler progressivement un faisceau d’activités correspondant précisément aux intérêts politiques et économiques du développement sécuritaire. Elle réunit des inventeurs de notions qui fonctionnent comme des marchandises, des colporteurs et des promoteurs qui diffusent ces notions-marchandises dans les grands médias, des entrepreneurs de sécurité et de guerre qui cherchent à dominer le marché, des politiciens qui leur ouvrent des voies juridiques, des universitaires qui leur fournissent une légitimité d’ « experts »... Cette bande est finalement organisée de la même façon que ce que j’appelle «  le consortium de la peur  », conglomérat mondial et complexe de producteurs de contrôle et de marchands de menaces.
Bauer lui-même combine les différentes activités que je viens d’évoquer : il est « expert en sécurité » pour les médias, responsable de l’Observatoire national de la délinquance pour le compte du gouvernement, chargé de la chaire de criminologie du Conservatoire national des Arts et métiers, conseiller influent au PS et à l’UMP, patron d’une entreprise de sécurité qui porte son nom (AB Associates), et il vit des peurs qu’il propage. Il est à la fois le symptôme et l’un des principaux architectes de ce processus d’accumulation de profits et de transformation de l’État, centré sur les marchés du contrôle.

Quel a été son rôle dans le virage sécuritaire du Parti socialiste ?

Bien intégré aux réseaux de la gauche atlantiste, anticommuniste et néolibérale au début des années 1990, Alain Bauer est formé en 1993 par la SAIC, une vitrine de la CIA et du complexe militaro-industriel nord-américain. À son retour, il met tout en œuvre pour appliquer les recettes qu’on vient de lui enseigner, pour développer en France des marchés et des structures équivalents à ceux que les industries du contrôle ont mis en place aux États-Unis. Depuis son passage comme secrétaire général du World-Trade Centre Paris La Défense2, il est reconnu comme un « expert de la sécurité urbaine ».
Il quitte finalement le PS en 1994, mais continue à participer à des commissions de réflexion. Face à la montée électorale du FN, la gauche tente alors de s’approprier ses thématiques politiques, et notamment « l’insécurité ». Et des maires rocardiens ont recours à l’ « expertise » d’Alain Bauer ; à Vitrolles, par exemple, il s’occupe de la « sécurisation » et fait investir dans un coûteux système de vidéo-surveillance. Cela fonctionne si bien que le FN finit par prendre la ville...
C’est d’ailleurs pour ce contrat qu’il crée AB Associates, sa firme de consulting en sécurité. L’affaire se révélant juteuse, il reprend son travail de lobbying auprès du PS et mène la réflexion de 1997, qui axe la campagne du parti sur la sécurité. Celui-ci gagne les législatives au printemps et invite Alain Bauer à organiser le colloque de Villepinte, qui consacre à la rentrée de 1997 la conversion du PS à l’ordre sécuritaire. Le parti met alors en œuvre les recommandations de Bauer, et en particulier ces Contrats locaux de sécurité (CLS) qui réunissent tous les acteurs de la sécurité d’une municipalité autour des « experts ». Les CLS obligent les maires à réaliser des « diagnostics de sécurité » et des « enquêtes de victimation » pour mesurer le sentiment d’insécurité. Et AB Associates multiplie ses bénéfices en devenant l’une des principales firmes fournissant ces « services » auprès des municipalités.
Cet exemple montre bien comment s’articulent les politiques et les marchés de la sécurité. C’est une métaphore du marché de la peur, qui montre que la distinction entre les partis de gouvernement n’a aucune consistance concernant la logique de développement du capitalisme sécuritaire.

En quoi l’alliance des marchands de peur et des marchands de canons est-elle nouvelle ?

La peur a toujours été un outil fondamental pour les classes dominantes, bien avant le capitalisme. Mais tout s’est accéléré avec la transformation du contrôle en marché au cours du XXe siècle. Jusque-là, la fonction de marchand de peur était occupée par des « entrepreneurs de morale », qui permettaient de justifier périodiquement la répression des indisciplines et des révoltes. Mais ce sont les complexes militaro-industriels, édifiés dans le courant des deux guerres mondiales, qui ont généré les marchés du contrôle, devenus florissant entre les guerres coloniales et la contre-révolution post-1968.
Depuis lors, il est devenu indispensable que des professionnels de la terrorisation travaillent constamment pour définir les « menaces » – qui permettent le fonctionnement de cette économie de la provocation/répression – et les « nouvelles menaces », qui délimitent chaque fois de nouveaux secteurs d’accumulation de profits. Les marchands de peur ne sont plus seulement des légitimateurs, ils s’imposent désormais comme des acteurs économiques et politiques très puissants. À l’image de la bande à Bauer, ils sont vecteurs, mais aussi ingénieurs, entrepreneurs et gestionnaires. Ils ont même fini par jouer le rôle d’architectes sociaux et se conçoivent désormais, répètent-ils, comme les bâtisseurs d’une « sécurité globale face au chaos de la mondialisation ».

C’est une entreprise de domination totale ?

Ils parlent de « sécurité globale », mais ça ne veut rien dire. C’est juste de la rhétorique, une manière de convoquer des énergies dans un projet sans fin ; c’est une notion-marchandise, une combinaison de propagande et de publicité. Je ne connais pas non plus d’exemple de « domination totale ». Même dans l’esclavage et à l’intérieur d’un camp, il reste des traces de résistance. La totalité est un fantasme tyrannique, un mirage qui permet de faire courir éternellement ceux le poursuivent.
Cela ne signifie pas qu’il faut sous-estimer les idéologues prêchant pour une « domination totale », mais que nous ne devons pas en avoir peur : ce serait travailler gratuitement pour eux. Rappelons-nous que toute mécanique a ses limites. Et qu’à mesure que les marchés de la sécurité augmentent, les inégalités et les révoltes se développent. Au fond, les contrôleurs ne sont que les serviteurs zélés d’intérêts qui les dépassent : leurs idées et leurs corps ne leur appartiennent pas, ils sont des fusibles. Et il importe de rappeler que les machines complexes peuvent être sabotées pour peu qu’on comprenne bien leur mécanique. Cette compréhension réduit la peur qu’elles nous inspirent, elle les rend moins efficientes.
Pour saboter la peur, l’esclave commence parfois par ridiculiser le maître. C’est une forme d’insoumission et de subversion magique, qui prépare souvent le moment où il trouve la force de se libérer. Cela n’apparaît pas dans le livre, mais nos deux terribles contrôleurs, Xavier Raufer et Alain Bauer, ont reçu des petits noms dans leurs milieux : respectivement « Bonne Soupe » et « Gros Bobo ». Comme quoi on peut manger tous les soirs « à la table des grands3 », tout en restant le triste bouffon des fins de repas.

La construction policière de l’affaire de Tarnac est emblématique du pouvoir de nuisance de ces gens. Son fiasco final, en l’espèce, ne vaut-il pas large désaveu ?

C’est un montage étrange, en effet. Il a révélé certains mécanismes et certaines stratégies dans le bloc de pouvoir. Il a suscité de larges débats et de nombreuses rencontres, des déplacements de ligne dans certains couches sociales. Ce n’est pas rien.
Pour être efficace, un montage doit théoriquement être basé sur un « choc » émotionnel, qui fait régresser le spectateur et le prépare à digérer la propagande. Or là, «  ralentir des trains », ça n’allait pas faire frémir dans les chaumières... L’essentiel repose en fait dans ce qui s’est passé ensuite - fichage de tous ceux qui apportent leur soutien aux inculpés, visualisation des réseaux de solidarité et de résistance à l’antiterrorisme. Tarnac n’est pas une barbouzerie mal ficelée, c’est un avertissement, une démonstration, l’expérimentation d’une contre-insurrection de basse intensité.
Il n’est pas très gênant pour le souverain de laisser savoir qu’il est prêt à employer la tromperie. Dévoiler la surface du contrôle fait partie de la propagande, il faut laisser percevoir la perversité des montages pour diffuser la peur et générer de l’auto-contrôle. Pour mieux en masquer la mécanique interne.
Reste la grande question au sujet de la contre-insurrection : est-ce que ça marche ? Je crois que cela dépend des intérêts dont on parle, pour qui et pour quoi faire, de comment on règle cette contre-insurrection et de comment on s’en sert. Bref, du rapport de force et de la situation. Par exemple, au sujet de l’Irak et de l’Afghanistan, les théoriciens de la contre-insurrection passent leur temps à discuter de son amélioration, hésitent entre l’axer sur la propagande ou sur la terreur4, preuve qu’elle ne leur paraît jamais vraiment convenable. La contre-insurrection est en expérimentation et en rénovation constante dans le capitalisme sécuritaire. C’est un peu son programme fétiche.
Ce qu’il faut retenir, c’est que les gestionnaires du montage de Tarnac ont perdu sur le plan de la propagande et que ce n’est pas lié à une panne de leur technologie mais plutôt à une sorte de sabotage collectif. De nombreux inconnus, un peu partout en France, se sont réunis par simple solidarité avec les inculpés, ils se sont rencontrés et entraidés pour critiquer le monde qui les entoure, le démasquer et imaginer mieux. Ce type d’amitié politique est une contre-attaque.

A la fin de l’ouvrage, tu fais un parallèle avec la stratégie de la tension à l’italienne : c’est ce qui nous attend dans les années à venir ?

Que ce soit dans cette enquête ou lors de mes travaux sur l’ennemi intérieur, mes recherches me ramènent souvent à cette stratégie de la tension qu’on a identifiée aux années de plomb italiennes ou aux méthodes du ministre français de l’Intérieur de 1968, Raymond Marcellin. Ce n’est pas un hasard, il semble que la dynamique provocation/répression (qui a dû être employée occasionnellement partout et chaque fois que l’on a voulu gouverner des peuples) a été saisie par un système de forces dans la deuxième partie du XXe siècle. Le capitalisme sécuritaire, ce nouveau stade de développement de l’impérialisme, vit – politiquement, économiquement et socialement – en générant des désordres gérables qu’il se donne pour mission de réprimer parce qu’il en tire des profits. Cette dynamique préexistait au capitalisme, mais elle l’a accompagnée et est devenue, avec l’ouverture des marchés du contrôle au cours du XXe siècle, l’une des trames principales de son développement. À moins que nous en finissions rapidement avec l’État et le capitalisme, il y a donc peu de chances que cela change dans les années à venir. Par contre, la tension change de forme en fonction de l’ennemi visé. En Italie, les attentats fascistes attribués aux anarchistes visaient l’insurrection ouvrière. Aujourd’hui, on pourrait dire que la BAC5 assure une tactique de la tension continue contre les formes de l’insoumission populaire.
Cette logique va devoir se perfectionner, se rationaliser. D’un côté, les marchés du maintien de l’ordre sont en train de se gaver de commandes en provenance de tous les gouvernements du monde effrayés par les soulèvements en Tunisie, en Égypte, en Libye... De l’autre, on peut imaginer que les mafias gouvernementales du premier monde vont aussi commencer à se méfier des forces populaires avec lesquelles elles jouent. Et qu’elles vont comprendre, cinquante ans après de Gaulle, que même la terreur d’État industrielle ne peut rien contre un peuple uni, résolu et qui n’a rien à perdre. Comme je l’explique à la fin du livre, le capitalisme sécuritaire est un système en réalité extrêmement fragile ; organisé autour de cette logique de tension, il joue en permanence avec les forces susceptibles de le renverser. Tant qu’il arrive à diriger les colères sociales contre des cibles erronées, il reste protégé. Tant qu’il évolue, aussi : par exemple, l’antiterrorisme italien des années 2000 a fini par prendre conscience que la répression brutale des anarchistes jouait parfois contre lui. Depuis, il expérimente la combinaison de la brutalité et de ce qu’il appelle des méthodes douces.
La stratégie de la tension va devoir trouver un nouvelle manière d’équilibrer le rapport entre la propagande et la somme de l’oppression et de la répression – car ceux qui la subissent ont commencé à construire une mémoire des luttes qui permet de repérer cette stratégie et de chercher des moyens de la tordre. La nouvelle figure du « casseur » mi-anar mi-lascar, qui a été déployée pendant le mouvement contre la réforme des retraites, est une illustration de ce renouvellement. Lorsque des opprimés s’associent, la tension doit changer de masque.

Tu parlais de « marchés du maintien de l’ordre en train de se gaver » : à quoi penses-tu ? Aux offres de service sécuritaire d’Alliot-Marie à un régime tunisien sur le point de tomber, par exemple ?

Des journalistes ont l’air de s’émouvoir que la France exporte du matériel de maintien de l’ordre à des dictatures – « en pleine révolution en plus ! ». Mais depuis un siècle, l’impérialisme français entretien et protège des dictatures qui le lui rendent bien, son complexe militaro-industriel vend du matériel de guerre et de contrôle, ainsi que des techniques de terreur d’État, partout où il le peut. Il continue et continuera, bien évidemment.
Pour les complexes militaro-industriels, ce « printemps des peuples arabes » est l’occasion d’une gigantesque série de transactions, de prêts et d’investissements, en terme de recherche et de développement, de fabrication, d’approvisionnement et de maintien en condition opérationnelle. C’est aussi une expérimentation gigantesque de tous ces matériels et techniques, conçus et vendus dans la dernière décennie. Khadafi aurait même testé des avions de chasse en contrôle des foules... Pour l’ensemble du monde contre-insurrectionnel, c’est passionnant : le dictateur a mené la machine au bout de sa capacité répressive, juste avant le sociocide. Il essaie finalement de répondre à la question afghane : face à l’insoumission massive et à l’insurrection généralisée, est-il efficace ou suicidaire d’arrêter complètement d’investir dans la propagande et de tout miser sur la terreur d’État ? Les gouvernements du monde entier veulent connaître la réponse. Parce qu’ils savent que leur tour viendra.


1. Ouvrage abordé ici http://www.article11.info/?Mathieu-Rigouste-Il-existe-des.

2. Créée en 1969, la World Trade Center Association développe un réseau de centres d’affaires dans le monde où «  les États-Unis, les marchés étrangers et les intérêts financiers peuvent se rencontrer », « favoriser et accélérer des transactions  », « promouvoir la prospérité par le commerce et l’investissement  » (selon leur site wtcaonline.com). Le centre d’affaires de La Défense (92) en est l’un des pôles français.

3. «  Il faut choisir de rester à la table des grands – donc déceler, diagnostiquer, puis prévenir ou riposter – ou devenir une simple force supplétive.  » Alain Bauer, cité dans David Servenay, « Mission Bauer : comment gérer les crises depuis l’Élysée », Rue89, 4 septembre 2007.

4. On trouve un éventail des grands débats en cours dans Georges-Henri Bricet des Vallons, Faut-il brûler la contre-insurrection ?, Choiseul, 2010.

5. Brigade anti-criminalité.

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NOUS N’AVONS RIEN À DÉFENDRE

Affiche à Paris, publiée dans le journal "Tout peut basculer", avril 2016.

Ni des loi supposées nous garantir, ni un quelconque travail supposé nous permettre de nous « réaliser ». Le travail n’est rien d’autre qu’exploitation, fatigue, ennui, humiliation. Toute loi n’est que l’expression de la domination de certaines couches sociales sur d’autres, qui constituent la majorité de la population. Nos fameux « droits » ne sont que le paravent du marchandage entre notre docilité et l’expropriation de nos vies.

Nous sommes nombreux à descendre dans les rue, ces jours-ci. Journalistes, syndicalistes et politiciens (même « alternatifs ») voudraient nous enrégimenter derrière le simple refus de la loi Travail. Mais, en fait, on s’en fout de cette énième reforme d’un code du Travail qui est là pour nous atteler au turbin. On crache sur l’esclavage à vie du CDI comme sur la galère quotidienne de la précarité. Ce qui remplit les rues ces jours-ci, c’est le ras-le-bol envers ce monde de plus en plus invivable. C’est le refus du travail, la conscience peut-être encore imprécise mais bien présente que toute loi est une chaîne. Il y a ici et là quelques petites secousses dans la normalité de cette société : des frémissements dans lesquels nous pouvons voir un refus de la soumission et de l’impuissance quotidiennes, une mise en cause de la résignation généralisée.

Ce monde est invivable. D’un côté un État de plus en plus répressif – la carotte de l’État social étant en fin de course (pas pour toutes les catégories, bien sûr : le vieux précepte de diviser pour mieux régner est toujours efficace), il ne reste que le bâton. De l’autre côté, des prétendues alternatives qui ne représentent que la volonté de faire gérer cette même société par des syndicats et des partis de gauche, qui n’ont même plus d’illusions à vendre. Ou bien de sinistres cauchemars qui donnent une couleur encore plus morbide à l’autorité : replis communautaires, retour du religieux et de l’oppression morale.

Dans ce panorama sombre, s’attacher à un coin de territoire ou à une situation sociale donnée, revient à jouer sur la défensive, à renoncer à l’audace des rêves. Mais ni une quelconque zone à défendre dans un monde englouti par des nuisances, ni une Justice qui est là pour sanctionner l’inégalité et la privation de liberté, ni quelques droits à se faire exploiter tout le long de la vie, ne pourraient jamais nous suffire.

Cette petite fissure dans la normalité que ce sont les mobilisations avec l’excuse de l’énième modification du code du Travail, nous voulons l’agrandir, pour qu’elle devienne une brèche, d’où atteindre la fin de l’exploitation. Faisons en sorte que le vase qui commence à déborder se casse. Ne nous contentons pas des promesses politiciennes, chassons les médiateurs sociaux (comme les syndicats), déchaînons notre rage contre cette société qui nous vole, jour après jour, nos vies. Attaquons-nous aux bases morales et sociales de l’autorité. Et aussi à ses structures matérielles : magasins, lieu de productions, bâtiments publics, véhicules, moyens de transport de personnes, de marchandises et d’énergie... Attaquons-nous aux hommes et femmes qui l’incarnent : flics, patrons, juges, chefs de toute sorte, bureaucrates, vigiles, politiciens, matons... A nombreux, en petits groupes ou seuls, le jour comme la nuit, quand et où le pouvoir ne nous attend pas.

Un graffiti récent, souvent repris, dit : « le monde ou rien ». Mais nous n’avons rien à défendre dans ce monde qui ne nous appartient en rien, et auquel nous n’appartenons pas. Un monde qu’on veut détruire.
La fête ne nous attend pas que sur ses décombres, mais déjà dans la révolte, ici et maintenant. Il n’y a pas de retour en arrière.

Contre toute loi, contre le travail. Contre ce monde d’enfermement et d’exploitation.
Pour la liberté !

Affiche d’avril à Paris, publiée dans le journal "Tout peut basculer".

https://fr-contrainfo.espiv.net/files/2016/04/Tout-peut-basculer.pdf
comitedesfetesdegouliaipolie [at] riseup.net

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POINT DE VUE SUR LE MOUVEMENT CONTRE LA LOI TRAVAIL

Extrait de Tout peut Basculer, journal anarchiste sur Paris, avril 2016

Manifestations sauvages, banques défoncées, barricades dans la rue, commissariats attaqués… ces dernières semaines, ni les énormes dispositifs policiers, avec leurs gaz, leurs matraques et leurs flash-balls, ni les organisations politiques de gauche et les syndicats avec leurs services d’ordre, n’ont pu contrôler la rage et la joie de milliers de révolté-e-s. A Paris comme à Nantes, Rennes, Toulouse et dans bien d’autres villes en France, nous avons enfin goûté quelques instants de liberté. Dans cette époque sombre de guerres, de terreur, de misère économique, de nationalisme et de religion, dans cette époque où on nous voudrait tous en rang ou à genoux, le feu de la révolte ne peut que rallumer dans nos cœurs quelques espoirs de rupture radicale avec l’existant.

La « Loi Travail », énième mesure pour intensifier l’exploitation, énième attaque des patrons et du gouvernement contre les intérêts des travailleurs, est seulement la goutte qui a fait déborder le vase. Dans les discours comme dans les pratiques, la question de cette loi a été largement dépassée par tou-te-s celles et ceux qui refusent de négocier avec le pouvoir la longueur de leurs chaînes. L’éventuel retrait de ce projet de loi ne représentera aucune victoire s’il a comme effet la fin des hostilités, le retour à la normalité.

Parce que s’il y a quelque chose à combattre c’est justement cette « normalité » : la normalité d’un patron qui vit sur ton dos, qui s’enrichit de ta sueur, qui t’humilie ; la normalité d’un monde où la possibilité même d’exister est déterminée par la quantité d’argent qu’on a dans les poches, un monde où des millions d’êtres humains crèvent dans la misère la plus totale ou vivent dans l’esclavage ; la normalité du contrôle et de la discipline de nos vies à travers les écoles, les universités, les horaires, les prisons, les hôpitaux psychiatriques, la bureaucratie, les frontières, les caméras de surveillance… ; la normalité des schémas et des modèles de vie qu’ils nous imposent à travers le spectacle et la télé, la pub et la marchandise...

C’est cette normalité que nous voulons rendre impossible.

Nous ne croyons pas au « grand soir » de la révolution, nous ne croyons pas qu’il faille attendre un jour l’humanité serait prête à vivre dans une société parfaite. Nous vivons ici et aujourd’hui et nous n’avons pas d’autre vie que celle que nous sommes en train de vivre. Il ne s’agit pas d’attendre que les conditions soient propices, proposer des programmes, attendre que la plupart des « travailleurs », des « étudiants » ou des « sans papiers » deviennent révolutionnaires. Rompre avec les schémas de cette normalité signifie aussi rompre avec les schémas de la politique, du consensus, de la gestion démocratique. S’efforcer de rendre compréhensibles nos idées et nos actes ne signifie pas se reléguer à l’impuissance, renoncer à agir, se concerter avec ceux qui veulent « mieux gérer » ce système structurellement fondé sur l’oppression et sur la domination. L’attaque du pouvoir ne sera jamais consensuelle, même pas parmi les exploités et les victimes du pouvoir. Mais c’est justement à partir de l’attaque du pouvoir, de ses idées, ses modèles, ses structures et ses personnes, que nous voulons « rencontrer les gens », peu importe si nous sommes étudiants ou travailleurs, chômeurs ou précaires, avec ou sans papiers. C’est à partir d’un terrain d’hostilité partagée contre la domination, contre toutes les dominations, que nous pourrons peut-être un jour construire quelque chose de différent de manière collective.

Nous ne sommes pas une intelligentsia illuminée qui voudrait conscientiser les masses, nous sommes des individus qui subissons la même oppression et qui avons décidé de traduire notre rage en actes. Si nous diffusons nos idées ce n’est pas pour rechercher un consensus, pour gagner des pions, mais parce que nous espérons que les actes de révolte et d’insoumission se multiplient jusqu’à rendre impossible le fonctionnement normal de la société.

Malheureusement, même la révolte risque de se faire intégrer ou canaliser par le pouvoir.

Ces dernières semaines, on s’est retrouvé-e-s très souvent dans la rue à affronter les flics. On est toujours là où ils nous attendent en force, on joue une partition qu’ils ont déjà écrite pour nous, sur un terrain qui ne nous est pas favorable. On suit des manifestations concertées par les syndicats et la préfecture, dans des quartiers bourgeois où la révolte risque d’être moins contagieuse. On accepte la présence de journalistes, photographes et cameramen de tout poil, puis on regarde les vidéos des émeutes sur internet et on s’en exalte. On finit par parler le même langage que le pouvoir, l’exaltation virile de l’affrontement et la spectacularisation de l’émeute.

Pourquoi ne pas essayer de dépasser de telles limites ?

L’intelligence et l’imprévisibilité peuvent être nos meilleurs outils. Apparaître soudainement pour attaquer là où ils ne nous attendent pas puis disparaître rapidement ; bloquer, paralyser, saboter les veines de l’économie, les structures du contrôle, les lieux de travail. Sortir des schémas classiques de la contestation, ses lieux et ses espaces, voilà ce qui pourrait représenter un saut qualitatif dans nos luttes.
L’euphorie du ci-nommé « mouvement social » est destinée à mourir si ce dernier n’arrive pas à sortir des rails de la politique. Mais les connaissances qu’on aura accumulées, les idées qu’on aura diffusées, les liens qu’on aura tissés, seront notre meilleur bagage pour poursuivre les hostilités.

Pendant et au-delà du « mouvement social », nous n’arrêterons jamais de suivre nos passions destructrices, poursuivre nos rêves de liberté, semer le chaos de la révolte dans l’ordre de l’autorité.

https://fr-contrainfo.espiv.net/files/2016/04/Tout-peut-basculer.pdf

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LE MONDE OU RIEN

MILI, Le monde ou rien Mouvement Inter Luttes Indépendant, mars 2016

Cours annulés, manifs sauvages, tags, casse, lacrymos, gouvernement en stress, fac en grève. Quelque chose est en train de naître. « Nous » sommes en train de naître. Nommer ce qui est en train de naître du nom de ce qui l’a précédé, c’est tenter de le tuer. Ramener ce que nous avons vécu dans la rue mercredi dernier, ce qui bouillonne depuis des semaines, ramener la rage qui gronde partout à l’ « ombre du CPE » et tous les laïus que nous avons entendus la semaine dernière, est une opération, une opération de neutralisation. Quel rapport y a-t-il entre le discours syndical et les potes lycéens qui taguaient mercredi dernier « le monde ou rien » avant de s’attaquer méthodiquement à des banques ? Aucun. Ou juste une misérable tentative de récupération menée par des zombies. Jamais les organisations syndicales, jamais les politiques n’ont été si visiblement à la traîne d’un mouvement. S’ils sont si fébriles dans leur volonté de tout encadrer, c’est justement parce que tout pourrait bien leur échapper. Ce qui s’est passé est simple : une bande de youtubeurs ont additionné leurs like, ils ont parlé hors de tout encadrement, de toute « représentativité », ils ont appelé à descendre dans la rue ; une femme qui ne représente qu’elle-même a lancé une pétition contre la loi travail ; et parce que ce qui était dit sonnait juste, rencontrait un sentiment diffus, un écoeurement général, nous sommes descendus dans la rue, et nous étions nombreux. Les organisations ont suivi. Le risque de ne pas suivre était trop grand pour elles. Si elles ne le faisaient pas, leur mandat était caduc. Ceux qu’elles prétendent représenter auraient pris la rue sans elles, sans qu’elles puissent placer devant eux leurs banderoles de tête, sans qu’elles puissent sortir leurs gros ballons rouges, sans qu’elles puissent recouvrir nos voix de leurs mauvaises sonos, de leurs slogans grossiers, de leurs discours d’enterrement. Elles auraient été à poil. Les chefs ont donc suivi ; comme toujours.

Il n’y a pas une loi qui pose problème, mais toute une société qui est au bout du rouleau.

Nous sommes la jeunesse. Mais la jeunesse n’est pas la jeunesse, elle est plus qu’elle-même. Dans toute société, la jeunesse est l’image de l’élément disponible. La jeunesse est le symbole de la disponibilité générale. Les jeunes, ce n’est rien. Ce sont seulement ceux qui ne sont pas encore tenus. Tenus par un patron, tenus par des crédits, tenus par un CV. Tenus, et donc enchaînés, du moins tant que la machine sociale continue de fonctionner. Les discours médiatiques sur la menace d’un « mouvement de la jeunesse » visent à conjurer la menace réelle, et la menace réelle, c’est que l’ensemble de ce qui est disponible dans cette société, l’ensemble de ceux qui n’en peuvent plus de la vie qu’on leur fait vivre, l’ensemble de ceux qui voient bien que ce n’est pas juste cette loi qui pose problème, mais toute cette société qui est au bout du rouleau, s’agrège. S’agrège et prenne en masse. Car elle est innombrable, de nos jours, la masse des incrédules. Le mensonge social, la farce politique ne prennent plus. C’est cela, le gros problème qu’a ce gouvernement. Et pas juste lui : qui peut bien être assez con pour encore vouloir voter à gauche, à gauche de la gauche, à gauche de la gauche de la gauche, quand on voit ce que cela a donné en Grèce l’été dernier ? Un gouvernement de gauche radical surtout dans l’application de l’austérité.

Eh les vieux ! Vous n’avez pas été trahis, vous vous êtes juste laissés tromper.

Eh, les vieux ! Eh, nos vieux. Vous dites que vous vous sentez trahis. Que vous avez voté pour un parti de gauche, et que la politique menée ne correspond pas à vos attentes. Vous parlez de « reniement ». Mais vous étiez où en 1983 ? Les années 80, les années fric, Tapie au gouvernement, Libé qui titre « Vive la crise ! », ça ne vous dit rien ? Nous, on n’était pas là, mais entre-temps, vos défaites sont devenues nos cours d’histoire. Et quand on les écoute, ces cours, on se dit que Macron ne fait que terminer le boulot commencé en 1983. C’est le même programme depuis lors. Il n’a pas changé. Vous n’avez pas été trahis. Vous vous êtes juste laissés tromper. Vous avez préféré cultiver vos illusions. Ce ne sont pas les actes des socialistes qui ont trahi leurs discours. Ce sont juste ces discours qui ont servi, à chaque élection, à vous enfumer pour pouvoir continuer à mettre en œuvre le même programme, pour poursuivre la même offensive. Une offensive de 35 ans, menée avec constance, sur tous les plans en même temps – économique, sécuritaire, social, culturel, existentiel, etc.

Cette loi, on n’en discutera pas.

Ce qui est en train de naître, a peu à voir avec la loi travail. La loi travail, c’est juste le point de renversement. L’attaque de trop. Trop arrogante, trop flag, trop humiliante. La loi renseignement, la loi Macron, l’état d’urgence, la déchéance de nationalité, les lois antiterroristes, le projet de réforme pénale, la loi travail, tout cela fait système. C’est une seule entreprise de mise au pas de la population. La loi El Khomri, c’est juste la cerise sur le gâteau. C’est pour ça que ça réagit maintenant, et que ça n’a pas réagi sur la loi Macron. À la limite, si on descend dans la rue contre la loi travail, c’est pas parce qu’elle concerne le travail. C’est parce que la question du travail, c’est la question de l’emploi de la vie ; et que le travail, tel que nous le voyons autour de nous, c’est juste la négation de la vie, la vie en version merde. On n’est plus dans les années 1960, vos Trentes Glorieuses, remettez-vous en, on ne les a jamais connues. Personne d’entre nous ne croit qu’il va se « réaliser » dans le taf. Ce dont on se défend maintenant, c’est que le peu de vie qui nous est laissé après le taf, en dehors du taf, ne soit réduit à néant. Le petit jeu des organisations syndicales et des partis pour limiter le terrain du conflit à la question de la loi travail, à la négociation avec le gouvernement, c’est seulement une façon de contenir notre désir de vivre, d’enfermer tout ce qui les excède dans la sphère étouffante de leurs petites intrigues. Syndicats et partis, pas besoin d’être devin pour voir, d’ores et déjà, qu’ils nous lâcheront en rase campagne au moment décisif. On leur en veut pas. C’est leur fonction. Par contre, ne nous demandez pas de leur faire confiance. C’est pas parce qu’on est jeune qu’on est né de la dernière pluie. Et puis arrêtez de nous bassiner avec vos vieux trucs qui marchent pas : la « massification », la « convergence des luttes » qui n’existent pas, les tours de paroles et le pseudo-féminisme qui vous servent juste à contrôler les AG, à monopoliser la parole, à répéter toujours le même discours. Franchement, c’est trop gros. La question, c’est pas celle de la massification, c’est celle de la justesse et de la détermination. Chacun sait que ce qui fait reculer un gouvernement, ce n’est pas le nombre de gens dans la rue, mais leur détermination. La seule chose qui fasse reculer un gouvernement, c’est le spectre du soulèvement, la possibilité d’une perte de contrôle totale. Même si on ne voulait que le retrait de la loi travail, il faudrait quand même viser l’insurrection : taper fort, se donner les moyens de tenir en respect la police, bloquer le fonctionnement normal de cette société, attaquer des cibles qui font trembler le gouvernement. La question de la « violence » est une fausse question. Ce qui est décrit dans les médias comme « violence » est vécu dans la rue comme détermination, comme rage, comme sérieux et comme jeu. Nous, c’est ça qu’on a éprouvé mercredi dernier, et qui a quelques raisons de faire flipper les gouvernants : il y avait du courage parmi nous, la peur s’était dissipée, on était sûrs de nous. Sûrs de vouloir marcher sur la tête de ceux qui nous gouvernent. Sur la tête de ceux qui, toute l’année, nous marchent sur la gueule.

Taper fort ! Taper Juste !

Contrairement à ce que nous disent les apprentis bureaucrates de l’UNEF ou du NPA, taper fort n’est pas ce qui va nous « isoler des masses », si les cibles sont justes. C’est au contraire cela qui va faire que tous ceux qui sont à bout vont nous rejoindre ; et ça fait du monde. La question que pose la loi travail, c’est la question de la politique menée par le PS depuis 35 ans, c’est de savoir si oui ou non ils vont pouvoir mener à terme leur campagne de plusieurs décennies. C’est aussi la question de la politique en général. Qu’un mouvement se lève à un an d’une campagne présidentielle, qui généralement impose le silence et l’attente à tous, en dit long sur la profonde indifférence, voire l’hostilité, qu’elle suscite déjà. Nous savons tous que les prochaines élections ne sont pas la solution, mais font partie du problème. Ce n’est pas par hasard que spontanément, mercredi dernier, les lycéens de Lyon ont cherché à atteindre le siège du PS, et se sont affrontés à la police pour frapper cet objectif. Et ce n’est pas par hasard que des sièges du PS à Paris et à Rouen a été défigurés. C’est cela que, de lui-même, le mouvement vise. Plutôt que de s’enferrer dans des négocations-piège à con, ce qu’il faut attaquer, partout en France, à partir de jeudi prochain, ce sont donc les sièges du PS. À Paris, il faut que ce soit la bataille de Solférino. Pour la suite, eh bien, on verra. Va falloir la jouer fine. Mais l’enjeu est colossal.

Ils reculent, attaquons !

https://miliparis.wordpress.com/presentation-du-mili

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QUE LA FÊTE COMMENCE !

Yannis Youlountas (extrait) Éditions Libertaires 2015

NE PAS CRAINDRE LES CRISES

La résignation courante est surtout aveugle. Elle ne voit pas l'horizon. Elle ne sait pas que l'utopie est déjà là, au berceau d'un autre monde, dans les ruines de l'ancien. Pour elle, l'affaire est entendue : il n'y a pas d'alternative. Il faut accepter, s'adapter, jouer des coudes. Tout ce qui s'oppose à cette logique est inutile et même nuisible. Le discours utopique est une menace à laquelle nous devons faire front avec nos carapaces endurcies, dans des existences puissamment balisées et cadrées de la naissance à la mort. Le divertissement nous sert de diversion et la consommation de carburant bien qu'en panne de sens.
Nous penchons pour le point de vue du pouvoir en lisant sa presse quotidienne et hebdomadaire jusque dans les salles d'attente ou à temps perdu sur Internet, et même sur nos lieux de vacances. Nous utilisons la plupart de ses expressions, formules, mots-valises, raccourcis et relayons par conséquent ses présupposés comme autant d'évidences. Nous feignons de débattre en échangeant ses lieux communs.
Notre langage véhicule également les préjugés diffusés par le pouvoir contre ceux qui résistent. Ces derniers sont forcément austères, tristes, rabâcheurs, irresponsables et désocialisés. Des qualificatifs qui retournent en miroir les critiques de ces derniers contre l'austérité, la gérontocratie, la tristesse incarnée et répandue, la répétition abrutissante d'un prêt-à-penser culturel et politique, l'irresponsabilité des pseudos responsables, et la casse sociale organisée par des hiérarques coupés du reste de la population. Dans ce ping-pong sémantique, les mots du pouvoir prennent le dessus, parce que la raquette médiatique est immense et pénètre tous les replis de l'existence.
La plupart de nos discussions ne sont qu'utilitaires et fonctionnelles. Pas question d'examiner la vie, mais au contraire d'assurer la survie. Avancer, coûte que coûte, même à reculons, d'autant plus que reculer, s'abaisser et inviter les autres à s'abaisser également est le meilleur moyen pour obtenir de l'avancement. Non seulement nous sommes résignés à survivre, mais nous répandons cette résignation autour de nous, par l'exemple de notre existence carapacée, front baissé, dents serrées et yeux grands fermés, dans un monde superficiel et répétitif où tout n'est qu'illusion.
Ce qui, parfois, interrompt brutalement ce sommeil politique, c'est une crise personnelle : deuil, séparation, chômage, changement de lieu, d'environnement, nouveau départ, parfois dans le cadre d'une crise plus globale. Dès lors, on s'allège, on pose sa carapace et des tas d'autres choses, objets futiles, fardeaux inutiles, opinions toutes faites, peurs paralysantes, préjugés aveugles. La crise devient le moment du jugement, le moment de vérité. L'imaginaire se libère, se décolonise, se réinvente à l'aune d'expériences inconnues, niées, négligées, raillées, mais un jour, enfin, explorées. Les mains se plongent dans les pages, les yeux dans les lignes, les lèvres dans les mots. Les phrases prennent un autre sens. Les idées se bousculent. Tout s'éclaire.
L'imaginaire déployé réveille le désir, favorise les alternatives et le choix d'un projet qui forge par conséquent la volonté et le courage, aux antipodes de la résignation. Plus besoin de carapace ni de diversion. Larguez les amarres ! Cap vers l'utopie !

PRÉFÉRER LE DÉSIR À L'ESPOIR

Il existe, enfin, une autre forme de piège plus intermittent qui peut conduire à la résignation. Un piège qui ressemble exactement à l'inverse un soutien, une canne... Ce piège, qui fait des ravages parmi ceux qui luttent, c'est l'espoir.
Oui, vous avez bien lu : l'espoir. Car l'espoir et le désespoir sont les deux versants d'une même illusion. Au même titre que l'optimisme et le pessimisme, ils ne sont que des spéculations sur les perspectives de résultats, notamment celles que nous pouvons tirer de nos actes, qu'il s'agisse d'un profit personnel ou d'un résultat profitable à l'intérêt général. On réduit, dès lors, notre questionnement à ce qui est possible ou pas, à ce qui va arriver ou pas, au lieu de nous concentrer d'abord et avant tout sur ce qui est désirable. Les montagnes russes émotionnelles de l'espoir et du désespoir nous rappellent exactement celles que distillent les médias de masse. On s'excite, puis on s'avachit. On zappe. On se regonfle, on s'épuise, on se lasse. Et, dans les luttes, on passe son tour pour quelques mois ou années de fatigue et de résignation, sous le contrecoup de déceptions inévitables.
Pourtant, rien n'est joué d'avance. Tout est à faire sans croyance autre que le bien-fondé de ses choix à réexaminer régulièrement. Il n'est plus temps d'espérer ou de désespérer, mais d'écouter simplement nos désirs et de les suivre sans crainte. Ne plus spéculer sur nos perspectives de résultats. Ne plus s'abandonner aux aléas du marché des actes, quelles qu'en soient les cotations. Ne plus attendre. Repousser les ruses de la résignation. Désirer et agir, tout simplement.

N'OBÉIR PLUS QU'À NOUS-MÊMES

Du haut de leurs citadelles, les seigneurs d'aujourd'hui et leurs gens savent que les temps sont venus, comme le savaient la plupart des puissants de l'Ancien Régime à la veille des soulèvements. Ce n'est pas à nous d'avoir peur. Ce n'est pas à nous d'hésiter. Ce n'est pas à nous de renoncer.
Il est temps d'arrêter de baisser la tête. Il est temps de sortir de nos vies bien rangées. Il est temps d'occuper les villes et les campagnes. Il est temps de bloquer, couper, débrancher tout ce qui nous aliène, nous opprime et nous menace. Il est temps de nous réunir partout en assemblées et de n'obéir plus qu'à nous-mêmes. Il est temps de détruire définitivement tous les pouvoirs et de déplacer tous leurs emblèmes et statues dans des musées de la tyrannie révolue, pour permettre l'occupation complète, permanente et définitive de toutes les places, d'un bout à l'autre du monde.
Chaque jour plus nombreux, par-delà nos différences, il est temps de chanter et danser la vie à réinventer, au-delà des ruines. Il est temps de lever nos verres ou nos poings vers les étoiles, dans le crépuscule des idoles, et de proclamer : « Que la fête commence ! »

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CONTRE L’ÉCOLE NUMÉRIQUE

Appel de Beauchastel, décembre 2015

Une journée dans l’école numérique

Ma journée d’école commence, la sonnerie vient tout juste de retentir, je rentre dans ma salle de cours et déjà je m’interroge : dois-je accueillir la classe ou me tourner vers mon écran pour effectuer l’appel électronique ? Dans un souci de «diversification de mes pratiques», dois-je capter le regard des élèves à l’aide de l’écran de mon vidéo-projecteur, vérifier la mise en route de toutes leurs tablettes ou décider de me passer de tout appareillage numérique ? Alors que la séance se termine, prendrons-nous le temps de noter le travail à effectuer à la maison ou dois-je renvoyer chaque élève devant son écran pour consulter le cahier de textes numérique que je remplirai en fin de journée ? C’est la pause du repas ; à la cantine, que penser de ce flux d’élèves identifiés par leur main posée sur un écran biométrique et du bip régulier de la machine signalant son aval à leur passage ? Ces adolescents dans la cour scrutant sans cesse leur téléphone, ces surveillants et ces professeurs derrière leur ordinateur, tout ce monde se disant parfois à peine bonjour, est-ce cela le progrès ? En fin de journée, dans la salle des profs, dois-je, toujours face à mon écran, trier mes courriels administratifs et remplir le cahier de textes numérique, ou ai-je encore le temps d’échanger de vive voix avec mes collègues sur le déroulement de cette journée de classe ?

Ces questions ne se posent pas en 2084 mais aujourd’hui, dans nos écoles, collèges et lycées. D’ailleurs, le numérique a déjà une emprise telle sur nos vies et celles de nos élèves, que parfois nous ne nous les posons même plus. Et pourtant, si on nous avait outrancier. Mais les innovations apparaissent progressivement, elles sont déjà dans l’air du temps avant de s’imposer à nous et il n’y a apparemment pas de limite à ce que l’on peut accepter.
Accepter, nous nous y sommes maintes fois résignés, et nous sommes bien conscients que l’informatisation de l’enseignement n’est que le point d’orgue de son délitement. Nous avons déjà cherché à suivre des programmes incohérents, à comprendre l’incompréhensible jargon de l’Education Nationale, à simuler une prétendue évaluation par compétences, à enseigner à des élèves de plus en plus déconcentrés parce que de plus en plus connectés. Pourquoi ne pas aller plus loin ?
Ainsi nous nous apprêtons à renseigner sur chaque élève des données conservées à vie et bientôt consultables par un employeur grâce au logiciel de notes et d’appréciations et le livret personnel de compétences numérisé. On nous encourage à scotcher nos élèves aux écrans durant les seuls moments où ils y échappent encore, et cela sous le prétexte de les éduquer aux médias. Et finalement, pourquoi ne pas renoncer à enseigner en feignant de croire qu’une connexion internet suffit pour s’approprier un savoir réel ?
Pour nous, ça suffit.

De la part de ceux qui nous enjoignent d’utiliser le numérique dans nos classes (hiérarchie administrative, ministère, inspecteurs et formateurs, ainsi que toute la classe politique), nous n’entendons que des justifications a posteriori de ce qui paraît aller de soi : une transformation implacable de nos gestes quotidiens, de notre langage, de notre rapport aux autres, de notre métier.
Ce bouleversement est pourtant décidé par d’autres, politiques et industriels, qui défendent leurs intérêts politiques et économiques, et bénéficient de notre complicité passive.
l’éducation. En effet l’informatisation a pour but premier de gonfler le chiffre d’affaires des firmes qui produisent matériels et logiciels. Puis elle réduit la part humaine de chaque activité (pas seulement scolaire) pour la rendre plus conforme aux besoins de l’économie et de la gestion bureaucratique. Tout cela pour doper la croissance par les gains de productivité et les nouveaux marchés qu’elle offre.
C’est bien parce qu’Internet ne peut pas améliorer l’enseignement, mais qu’il est conçu pour détourner l’attention, que les ingénieurs de la Silicon Valley en protègent les écoles de leurs enfants.

Nous savons aussi sur quelle gabegie démente des ressources terrestres, y compris les plus rares, les plus coûteuses, les plus dangereuses, repose la mensongère « dématérialisation ». Il faut compter aussi avec la part croissante de consommation d’énergie consacrée à l’informatique.
Pourtant, nous laissons dire que le numérique est la solution à tous les problèmes de l’institution, qui vont du décrochage à l’intégration des élèves en situation de handicap en passant par les problèmes de lecture. Et qu’en plus il serait « écologique » parce qu’il permettrait d’économiser du papier. Quelle vaste plaisanterie !

Pour notre part ce que nous voulons c’est être avec nos élèves, et non servir d’intermédiaires entre eux et les machines car sous couvert d’innovation pédagogique pour répondre aux besoins d’élèves devenus zappeurs, c’est bien ce qui nous guette. Une telle dissociation entre la machine stockant les données et l’être humain assurant le flux de transmission ne peut être envisagée de façon positive que par des esprits bêtement mécanistes. Ils réduisent le savoir à de l’information. Ils négligent l’importance de son incarnation chez un individu en imaginant une simple médiation extérieure. Ils oublient tout bonnement que la relation d’apprentissage est avant tout une relation humaine.
Par ailleurs, et quoi qu’on en dise, l’administration numérique (appel en ligne, SMS aux parents, etc.) ne renouera pas les liens entre les enfants, leurs parents et l’école. Au contraire, elle aggrave déjà les problèmes qu’on agite pour l’imposer. L’absentéisme de- meure, la défiance et le mensonge se banalisent au sein de l’école et dans les familles. On cherche à tout prix à éviter le conflit et on se fie plus aux ordinateurs qu’aux êtres humains. Et pour masquer ce désolant constat on maquille l’isolement en l’appelant « autonomie ».

Ce que nous voulons également, c’est enseigner, et non exécuter des procédures. L’enseignement numérique n’est pas une « révolution pédagogique » mais la fin du métier d’enseignant. Les matières, c’est-à-dire les savoirs et savoir-faire qui les constituent, se trouvent morcelées en une liste de tâches exécutables, puis regroupées artificiellement en aptitudes générales. On appelle cela le socle de compétences. Dans ce cadre, une leçon, un exercice, peuvent être réduits à un protocole creux, qui peut bien effectivement être « partagé » en ligne, puisqu’il ne nécessite ni connaissances précises ni réflexion pédagogique personnelle pour être reproduit. Un cours construit de cette façon n’apprend pas à penser mais à se comporter de la façon attendue.

Nous pourrions nous réclamer de la liberté pédagogique et demander à ne pas être contraints à l’utilisation de machines dans nos classes. Mais nous savons que c’est impossible, qu’à partir du moment où une technique est introduite, la liberté de l’utiliser ou non devient illusoire car elle s’insère dans un système global qui l’exige. Après un court moment, le choix encore possible cède le pas à l’obligation de fait.
C’est pour cela que nous refusons en bloc notre mise à jour programmée. Nous n’utiliserons pas le cahier de texte numé­rique, ni les multiples écrans dont on prétend nous équiper (tablettes, tableaux numériques ou même smartphones). Nous nous opposerons aux équipements générant d’importants champs électromagnétiques ainsi qu’à la concentration des données scolaires dans des bases centralisées.

Florent BERNON, Lycée La Découverte, Decazeville (12)
Armelle BRUNET-GAYET, brigade de remplacement du premier degré, Livron (26) Christel CALMON, collège Bayle, Pamiers (09)
Marina CAVOURIARI, Lycée Bergson, Paris
Désir CYPRIA, Lycée des métiers Charles Pointet, Thann (68) Joël DECARSIN, Collège Mignet, Aix-en Provence (13) Florent GOUGET, Collège Joseph Durand, Montpezat (07) Steven MASSON, Collège Paul Valéry, Valence (26)
Pierre MARIEY, Collège Gustave Monod, Montélimar (26) Véronique MAZARD, Collège Marie Curie, Tournon (07) Marine MOULINS, Collège Marie Curie, Tournon (07) Laurent MURATI, Lycée Pyrène, Pamiers, Ariège (09) Samuel PELRAS, Lycée du Parc, Lyon (69)
Emilie PISSARUK, Lycée Jean Puy, Roanne (42)
François ROUSSEAU, Collège Les Hauts de Plaine, Laragne (05) Elise ROUVEYROL, Collège Marie Curie Tournon (07)
Clarie THERON, Collège Georges Gouy, Vals-les-Bains (07)
Jean-Marie VIGUIER, Collège privé de Montceau-les-Mines (71)

Nous appelons tous les personnels des établissements d’ensei- gnement déjà réticents à faire connaître leurs raisons et à signer cet appel. C’est seulement par de tels gestes d’affirmation que nous pouvons briser notre isolement pour construire une opposi- tion conséquente.
Nous demandons à toute personne qui ressent l’importance des enjeux ici évoqués de relayer largement cet appel, de nous faire connaître ses propres réflexions et initiatives.

Beauchastel, 22 décembre 2015 (complété le 19 mars 2016)


Pour nous contacter ou pour signer le texte, écrire à Appel de Beauchastel, 27 ter, rue des Terras, 07800, Beauchastel.
Nous encourageons la diffusion de ce texte.

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LE CAPITALISME NOUS RAVAGE, RAVAGEONS LE CAPITALISME !

Yannis Youlountas, mars 2016

Ce qui se passe en Grèce, comme ailleurs, est un crime contre l’humanité, un crime contre la vie, un crime contre la nature. Morceau par morceau, étape par étape, tout est à vendre. Mais la stratégie du choc – troublante et culpabilisante – ne bat plus son plein : de plus en plus de gens comprennent de mieux en mieux que tout n’est qu’un prétexte à l’enrichissement des plus riches et à l’exploitation des plus pauvres.

Le capitalisme n’est pas en crise. Le capitalisme triomphe, s’étend et se durcit dans son apogée néolibérale. La Grèce n’est pas non plus en crise. Ce n’est qu’un pillage parmi d’autres : pas le premier, pas le dernier, quelle qu’en soit la cause.
De même, cette dette n’est pas notre dette, c’est l’arme principale de ceux qui nous frappent, nous torturent et nous menacent de mort tous les jours. La troïka et tous ceux qui collaborent avec elle sont des bourreaux, des manipulateurs et des tueurs en série. Ce sont, de surcroit, des pervers puisqu’ils s’appliquent parallèlement à culpabiliser leurs victimes.

Ce qui se passe en Grèce, comme ailleurs, est un crime contre l’humanité, un crime contre la vie, un crime contre la nature. Un jour, c’est certain, l’un des tyrans subira la foudre de la foule ou la colère d’un orphelin. Ce ne sera pour moi que légitime défense. Jamais je ne me désolidariserai de ceux qui retournent l’arme contre leur bourreau. Jamais, je ne tomberai dans le piège de l’obéissance morale à l’injonction de laisser à l’État le seul droit de frapper.

Non, l’État ne nous défend pas, mais sert les intérêts des puissants.
Non, Tsipras n’est pas une victime, mais un collaborateur.
Non, nous ne sommes coupables que d’une chose : nous être insuffisamment rebellés jusqu’ici.
Le capitalisme nous ravage, ravageons le capitalisme !

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ARGENT, SEXE ET POUVOIR

Guy Debord en conversation avec Gianfranco Sanguinetti, Florence, 1972. Gianfranco Sanguinetti, Prague, le 17 janvier 2016

« Notre époque est la première dans l’histoire universelle qui prétend avoir seulement les ennemis qu’elle se fabrique elle-même, à sa mesure et pour son usage spectaculaire. Ce nouveau siècle, en projetant dans ces simulacres d’ennemis toutes ses propres infamies et cruautés particulières, il fait semblant de s’y opposer résolument : il feint même de les combattre avec les armes, aussi longtemps qu’il lui est nécessaire pour en convaincre les électeurs, pour enfin faire triompher ses « bonnes » qualités sur ces « ennemis », aussi méchants que faux, au visage de Ben Laden ou de l’État islamique.
Pour n’avoir à combattre que les ennemis artificiels qu’il met en scène, notre monde doit s’appliquer aussi à faire disparaître et à détruire à jamais jusqu’à la mémoire de ses vrais et anciens ennemis déclarés, afin d’éviter au nouveau siècle tout risque de contage non désiré. L’état d’urgence permanent oblige : cet état d’urgence, déclaré contre la société, a la prétention de l’être contre ce nouvel ennemi obscur et indéterminé que le spectacle s’est lui-même façonné, le terrorisme artificiel. Il a été créé et mis en scène pour nous convaincre que les États combattent le « mal » pour notre « bien », et pour nous persuader que celui qui combat le « mal » absolu est donc déjà le « bien » absolu. Le Ministère de la Vérité surveille au jour le jour la « correction de l’histoire », qu’il s’agisse de celle du Bataclan ou d’autres, mises à jour chaque semaine avec plus de détails, sans se soucier d’éventuelles contradictions, car au lendemain on corrigera à nouveau.
Pour en finir avec tout résidu d’opposition réelle, il faut donc à la domination présente donner des exemples, brûler des sorcières, exécuter, même en effigie, tout ennemi différent de celui officiel, qu’on désigne au jour le jour. Il faut non seulement détruire tout vrai opposant, mais même tous ceux qu’avaient pu exister auparavant, dont il est nécessaire effacer, démolir ou salir la mémoire et le modèle. Il faut désespérer et abattre toute aspiration à la révolte et au changement chez les jeunes générations, étouffer les précédents et le souvenir même. Il faut prévenir toute éventuelle émulation. Il faut pousser tous les Walter Benjamin au suicide. Dresser des listes de proscription. Les vraies révoltes, ainsi que les vrais révoltés, doivent être anéantis à jamais, éliminées, censurées, calomniées, mises au pilori, face à la nécessité impérative de mettre en scène seulement les faux ennemis fétiche qu’on a bien voulu fabriquer.
C’est à cette nécessité incontournable et urgente que répond précisément le dernier travail de Jean-Marie Apostolidès, lequel vient de paraître chez Flammarion : un volume de plus que 500 pages, plus 90 de notes, presque un kilogramme, 28 €, au titre Debord Le Naufrageur, dans une collection qui s’autodéfinit Grandes Biographies. 
Il convient de dire tout de suite que ce livre, en plus d’être d’un ennui mortel, n’est pas une biographie, comme je vais le montrer, et que je ne lui ai accordé que trois heures de lecture – car on conviendra qu’il n’est pas nécessaire de boire 500 litres de vin pour décider s’il est bon ou mauvais, ou pour établir qu’il ne s’agit même pas de vin, comme c’est le cas.
La tâche que l’auteur nous déclare rondement s’être donnée, est celle de « Mettre au jour une image différente, "négative", de Debord », pour après nous assurer orgueilleusement que ce « n’est pas une entreprise qui va de soi » (http://next.liberation.fr/livres/2015/12/23/guy-debord-n-a-pas-ete-capable-d-appliquer-dans-sa-vie-les-principes-qu-il-revendiquait-en-theorie_1422482).
Qu’elle « aille de soi » ou non, j’affirme que jamais n’a existé de vraies biographies qui se soit donnée pour tâche et pour but de mettre au jour une image « négative », ou « positive », de la vie de la personne dont il s’agit, celle-ci étant la tâche de la propagande. Le négatif chez cet auteur n’a aucune noble connotation dialectique : pour lui négatif signifie vulgairement : infamant, moralement déshonorant. Aussi banal que cela. Voilà tout.
Une biographie est un travail d’archiviste, de philologue, d’érudit et d’historien, et elle n’est jamais un travail de supporter, qu’il soit favorable ou hostile. Ce n’est pas un match de football. Encore moins un travail de psychanalyste, toujours arbitraire. Depuis la Renaissance on avait établi les termes à l’aide desquels on présente l’histoire d’un homme : qu’a-t-il dit ? Qu’a-t-il fait ? (Cf. Francesco Guicciardini, Benedetto Varchi, Giorgio Vasari, Ludovico Ariosto et cent autres).
Le prince des biographes modernes, Roberto Ridolfi, qui nous a laissé des chefs-d’œuvre définitifs sur la vie de Machiavel, Guicciardini et Savonarola, avait même établi que certainement « l’amour et les affinités aident à entendre… S’il devait être promulguée (espérons que non) une constitution de la république littéraire, elle devrait faire une obligation aux biographes de faire le portrait seulement d’hommes qui leur sont en partie similaires et congénères : on éviterait ainsi une quantité de livres mous, médiocres et faux » (Vita di Francesco Guicciardini, Belardetti, Rome 1960).
Or, avec l’ouvrage d’Apostolidès, nous nous trouvons face au paradigme même d’un mauvais travail, « mou, médiocre et faux », et je précise : mauvais dans l’intention, mauvais dans la méthode et donc mauvais dans le résultat.
Dans l’intention il est mauvais, car ce n’est point une biographie de Debord, mais bien un morceau prolixe de journalisme d’investigation contre Debord, où ne sont rapportés que des « témoignages » à charge, où on ne dit rien de son œuvre, de son art et de son temps, de son cinéma, de son courage, à son époque presque solitaire. Donc ce livre n’a aucune valeur pour les historiens, il n’est surtout pas un document. Et l’usage des documents fait par son auteur est parfaitement malhonnête, car il ne choisit que ce qui pourrait être à charge. Ici le vrai devient immédiatement un moment du faux, comme pour prouver une fois encore ce que Debord a dit à ceux qui savaient l’entendre. Sans parler de la lâcheté de s’essayer si maladroitement à assassiner un homme déjà mort. Les cadavres attirent, on le sait, les vautours. Et ce livre pue donc la mort. L’auteur est animé par ce que Spinoza appelait « les passions tristes », et en ceci il est parfaitement en accord avec les temps néocons qui courent, lesquels d’ailleurs semblent lui convenir parfaitement : c’est en fait pour eux que ce livre a été écrit, pas pour durer. Il sera vite oublié.
Dans la méthode le travail est très mauvais, car il juge d’une période passée avec les yeux et les « valeurs » d’aujourd’hui. Alors que le premier devoir d’un biographe est celui de se caler complètement dans le contexte historique, et de saisir les ressorts, les dynamiques et les problématiques conflictuels qui ont poussé les protagonistes à l’action : par exemple je n’ai rien trouvé qui démontre la vaillance et la bravoure des situationnistes en général, et de Debord en particulier, qui ont été seuls, en leur temps, à combattre le spectacle dominant des mensonges opposés de gauche et de droite, de la « liberté » occidentale en même temps que celui de « l’égalité » orientale, alors qu’à cette époque tous les Apostolidès allaient à tour de rôle faire leur révérence au pape, à Lénine, à Trotsky, à Mao ou Castro.
Le travail d’archives ici est parfaitement abusif et tendancieux, celui philologique relève plutôt d’une enquête policière, l’érudition est partisane et courte, l’historiographie et l’honnêteté sont absentes.
Je n’aurais voulu parler ici que de l’œuvre, et pas de son auteur : mais il m’est impossible, car c’est son œuvre qui ne nous parle que de lui, de l’esprit, de l’intention et du but avec lesquels il a fait son travail, pendant dix ans, après quarante ans de lectures, nous assure-t-il.

Dans le résultat ce livre est donc très mauvais, car le personnage qui s’en dégage ne ressemble en rien à Debord, qu’on peut bien dire que j’ai bien connu. Cette prétendue biographie nous éclaire en fait bien plus sur les obsessions, les petitesses et les bassesses de son auteur lui-même que sur celles qu’il prétend découvrir chez Debord. Au-delà il ne voit ni cherche rien, et en deçà on ne voit que sa lamentable malveillance, son ressentiment et son animosité bavarde. Laquelle lit mal, à travers les lunettes idéologiques, déformées et acritiques, de notre temps ignorant, les vicissitudes, le sens, les enjeux et les valeurs de l’époque en question, valeurs que d’autre part nous refusions. C’est bien anti historique que de juger à la lumière sinistre du « politically correct » ou de la « gender theory » le siècle précédent, ou la position radicalement conflictuelle qui nous animait. Si Apostolidès lisait la riche correspondance de Machiavel, où il est lourdement question de femmes et de pédérastes, de pédophiles et de prostituées, etc., de la vie telle quelle en fait, il serait bien scandalisé, et il écrirait un gros tome pour nous avertir que Machiavel n’était pas « un grand homme ». On le laisse volontiers à ses opinions adipeuses et poisseuses, mais elles ne nous instruisent que sur lui-même.
Il faut donner à César ce qui est à César, et à Brutus ce qui est à Brutus : il faut reconnaître que sans la théorie du spectacle élaborée par Debord ce monde resterait parfaitement incompréhensible et incertain, comme ceux qui le dominent voudraient qu’il soit, et comme il le reste effectivement pour Apostolidès. Mais non pour ceux qui y portent des responsabilités lourdes militaires ou économiques. Si un chef d’État major ne comprend pas vite qui se cache derrière l’État islamique, cela a des conséquences plus lourdes que si c’est un professeur d’Université à se tromper. Et pour le comprendre, il est utile, voire essentiel, de connaître la théorie du spectacle. Après cinquante ans, la théorie du spectacle reste la Pierre de Rosette indispensable à décoder les hiéroglyphes du monde actuel. Mais cela dépasse les intérêts du professeur.
La Société du Spectacle est l’un des trois livres du XXe siècle, avec 1984 de George Orwell et Brave New World d’Aldous Huxley, qui reste essentiel à la compréhension du XXIe.
À propos de choses qui intéressent le professeur, par contre, il y a dans ce livre des falsifications factuelles qui sautent aux yeux : par exemple c’est tout à fait faux que Debord ait violé sa sœur : ils s’aimaient et basta, voilà le crime ! Et alors ? La poussière et les toiles d’araignée qui enveloppent la tête et l’âme obsédée de l’auteur l’emprisonnent dans un moralisme hypocrite et dans une malhonnêteté politiquement correcte qui s’éparpille tout au long du livre. Je ne compte pas, car je ne les ai pas toutes repérées, mais j’en ai assez vues, toutes les falsifications, erreurs factuelles, d’herméneutique, et même de dates, ni le grand arbitraire interprétatif, imprégné de la sauce psychanalytique dans laquelle l’auteur mouille son discours ennuyeux, répétitif, fautif, assaisonné du déodorant pseudo neutre de recherche universitaire.
Cette soi-disant biographie nous renseigne en fait principalement sur ce que le mythographe conteur trouve notable en Debord, et justement il ne nous parle que des vétilles utiles à démontrer sa thèse préconçue. Toute la pensée, l’œuvre et l’action de Debord, et des groupes qu’il a animés, aussi bien que le contexte historique général dans lequel et contre lequel on agissait, tout cela disparaît complètement. Il ignore jusqu’au Scandale de Strasbourg et son influence cruciale dans le déclenchement de mai 68. La lutte, et ses enjeux, son sérieux, sont absent de ce livre. L’auteur ignore aussi parfaitement le rayonnement et les suites des théories et pratiques situationnistes : la première œuvre de street art et de guérilla art fut notre installation de la statue de Charles Fourier, Place Clichy, en 1969 ; il ignore les créations de situations magnifiquement réussies des Yesmen ; les groupes russes de Voina et des Pussy Riot, qui faisaient référence à Debord et aux situationnistes, les groupes tchèques Stohoven, Banksy, la Kommunikation guerilla, les Hacktivistes et mille autres variations, que je ne cite pas ici, de la mise en pratique de cet héritage. Sans compter le rayonnement dans certaines formes de détournement et de luttes de classes et de sabotage pratiquées dans les usines, en Italie et ailleurs. Voilà en quoi l’I.S. fut une avant-garde. Tout cela, pour le professeur, n’existe pas : où est-elle son érudition ?
Enfin, d’après l’auteur, tout ce qu’a fait Debord c’est parce qu’il n’a pas eu de présence virile, à cause de la perte du père, auquel se confronter : ce qui l’a empêché, d’après lui, de devenir un homme. Il est toujours resté immature, il n’est jamais sorti de l’enfance. Voilà tout, et voilà la thèse centrale du livre. À ce compte là Debord se trouve orphelin en bonne compagnie, entre autres avec Nietzsche, Platon, Aristote, Schopenhauer, Rimbaud, Baudelaire, Dostoïevski, Swift et moi même, enfin si parva licet componere magnis : Leopardi en rajoutait encore, observant que « lorsque, parcourant les vies des hommes illustres, on s’arrête à ceux qui ne doivent ce titre qu’à leurs actes et non à leurs écrits, il est bien difficile de trouver un personnage doté d’une vraie grandeur qui n’ait été privée dans son enfance de la présence du père » (Pensées, II, Allia, Paris, 1992).
À maintes reprises Hegel s’est moqué royalement de ce qu’il appelle « la mesquinerie psychologique » ou « le pédantisme psychologique, cette soi-disant considération psychologique qui sait expliquer toutes les actions » : « la vue psychologique de l’histoire, qui s’entend à diminuer et à dégrader la grandeur des actes des individus… Elle méconnaît l’aspect substantiel des individus. C’est le point de vue des valets de chambre psychologiques, pour qui il n’y a pas de héros, non parce que ceux-ci ne sont pas des héros, mais parce que ceux-là ne sont que des valets de chambre ».
Et encore : « Quel instituteur d’école n’a pas démontré, à propos d’Alexandre le Grand et de Jules César, qu’ils agirent poussés par les passions, et qu’à cause de cela ils furent des hommes immoraux ? D’où il s’ensuit que lui, l’instituteur d’école, est un homme meilleur que ceux-là… Les personnages historiques servis dans l’historiographie par des tels valets de chambre psychologiques, en sortent mal : ils en sont nivelés, et posés sur le même plan de moralité ; voire quelques degrés plus bas que ces subtils connaisseurs d’hommes. » « Cette conscience jugeante est donc à son tour basse… En outre, elle est hypocrisie… » (G.W.F. Hegel, Philosophie du Droit, § 124 ; Phénoménologie de l’Esprit, II, C, 2, c, III, p.195 trad. Jean Hyppolite ; La Raison dans l’Histoire, trad. par K. Papaioannou, chap. II, p. 127 ; Lezioni sulla Filosofia della Storia, I, II, 2, d, pp. 94-95. La Nuova Italia, Firenze, 1972).
Il est ici à noter que le même auteur s’était déjà produit en un livre élogieux, quoique fautif, au titre Les Tombeaux de Guy Debord, dès 1999.
Le parcours obligé de ces petits esprits, invariablement intellectuels, est toujours le même – il est pour ainsi dire écrit dans leur DNA, et il est facile à percer à jour. Il fonctionne ainsi : 1) ils commencent par la célébration et l’adulation éhontée ; 2) ils se fabriquent un roi mythologique ; 3) ils essayent de se placer dans sa cour ou à sa suite ; 4) à la fin, lorsque le risque diminue, ils veulent tuer leur roi, mettent en fonction leur guillotine et ils commettent le régicide, pour effacer leurs bassesses et leur ignominie de courtisans ou de parasites. Avec Debord ce fut de même. Il est significatif aujourd’hui le silence des apologistes d’hier : où se sont-ils cachés ? Ça leur a suffi d’un Apostolidès pour la leur boucler et les faire fondre comme neige au soleil ? Voici, finalement, un avantage qui nous vient de ce livre. Mieux vaut leur disparition silencieuse que leur bruit précédent. Il est vrai que le vent a changé : le temps de la Terreur a commencé. Et celui de la lâcheté, pour eux, ne finira jamais.
Ainsi qu’on l’a déjà noté, dans le livre dont il s’agit sont parfaitement absentes les grandes aventures, les passions et les amitiés fortes, la générosité virile, les persécutions, le mépris des risques, l’art, le jeu, la poésie, les aléas courus, le courage, l’invention, la création, le divertissement et la fantaisie. Bref, tout ce qui manque au professeur dans sa vie manque aussi dans son livre, comme il est normal. Voilà une preuve de plus que cet ouvrage est une projection, un portrait de l’auteur, de ses problèmes avec les femmes, l’argent et le pouvoir, de ses multiples humiliations et rancunes, de son petit désir de revanche, et il n’est donc en rien le portrait de Debord. Cet auteur se scandalise en notant que Gérard Lebovici et moi même, outre bien sûr Michèle Bernstein, ayons soutenu financièrement Debord : d’après lui Debord nous aurait arnaqués. Sa petitesse l’empêche de concevoir des raisons plus hautes : à ce compte-là il pourrait accuser tous les grands artistes d’avoir escroqué tous leurs mécènes. Il ne considère pas que ces grands ont donné à l’humanité infiniment plus qu’ils n’ont pris, et que c’est l’humanité entière à être en dette avec eux. La seule vraie escroquerie concrète que je vois ici c’est bien ce livre d’Apostolidès.
Puisque l’auteur nous fait la grâce de ne jamais nous cacher, en aucune page de son livre, son intention de dénigrer – seul moment dans lequel je reconnais qu’il est rigoureux et sincère –, il réduit tout ce qu’il touche à la vulgarité, et cela encore nous en dit long sur lui-même : n’importe où que l’on regarde dans cet ouvrage, on ne voit que des choses profondément sordides, mesquines, obscènes. Henry Miller avait percé à jour ce type d’esprit : « l’obscénité n’existe que dans l’esprit qui la déteste et la rejette sur les autres » (Henry Miller,  Obscenity and the Law of Reflection, 1945).
Il n’y a donc pour l’auteur que des questions d’argent, de sexe et de pouvoir les trois grandes questions qui l’obsèdent, ainsi qu’elles obsèdent nos contemporains parce qu’ils en sont privés.
À notre époque ces choses existaient, bien sûr, mais elles n’étaient pas séparées de la vie, comme actuellement. On les vivait directement. Et Debord disait qu’on ne peut admettre d’autre problème d’argent en dehors de son éventuel manque. Il y avait solidarité et on se secourait : autre chose inconcevable pour ce professeur. Lequel est si obsédé qu’il nous considère comme des violeurs de filles, puisque, étant donné qu’on était les monstres qu’il peint, quelle autre manière aurions-nous eue pour en séduire tant ? Bizarre qu’aucune ne s’en soit plainte : ont-elles toutes attendu patiemment que le professeur justicier leur rende justice ?
Ce professeur, s’il devait parler de l’Odyssée, n’y verrait que des poux sur la tête d’Ulysse : car il ne voit pas les choses de dimension supérieure à la sienne, et il réduit tout à sa mesure. Je crois qu’un tel professeur, s’il pouvait, il voudrait à lui seul ruiner la réputation de Stanford : il démontre en fait ici tout son cynisme destructeur de tout ce qu’il avait autrefois respecté : il semble affligé par un complexe de Thersite. En nous rappelant toujours là où il enseigne – comme si cela était une autorisation et un laissez-passer pour tous ses abus – il ne se fait pas de scrupules à traîner dans son cupio dissolvi aussi l’Université qui lui donne à manger. Son cynisme ne s’embarrasse pas non plus de tromper son public et ses étudiants : si c’était en son pouvoir il aurait voulu tromper toute la postérité, de laquelle il s’attend aveuglément la gloire, sinon pour le reste, au moins pour ce livre. Voilà un vrai naufrageur.
Comme s’il écrivait sur Wikipédia, le professeur rajoute, avec pédantisme et de façon pointilleuse, des notes avec les références, pour donner un semblant de sérieux à son portrait arbitraire et à ses vomissements acides. Mais ses notes ne lui servent qu’à démontrer fallacieusement ses hypothèses abusives, et tout le reste lui échappe. Avec des références soigneusement choisies, on le sait, on peut démontrer tout et le contraire de tout, et rendre le faux vraisemblable. Il semblerait que le but de l’auteur soit le renversement de l’ancienne règle : « Omnes homines honorare ». Il paraît comme poussé par une force irrésistible à déshonorer tous ceux, et ce, dont il parle à bâtons rompus, pour les salir de sa langue infecte. Croit-il de s’élever en essayant d’abaisser les autres ? Là aussi, il échoue, parce que la fable qu’il nous raconte ne nous parle que de lui et de son malheur.
Il s’agit en fait d’un livre proprement pornographique, d’une pornographie pas chère, digne d’une revue à sensations, mais d’une pornographie qui n’aurait pas de place dans ma collection d’art érotique, qui pourtant contient aussi pas mal de pièces de très belle pornographie. C’est un livre fabriqué dans l’esprit morbide d’une page de Facebook : voilà sa « modernité ». Avec son œil de valet, il regarde à travers le trou de la serrure de la maison des maîtres. Mes archives de Yale deviennent, pour ce nouveau Erostrate, rien de plus que l’un des trous de la serrure à travers lequel regarder, avec un œil de policier, car il n’y voit que ce qu’il y cherche, tout le reste lui échappe, et ce qu’il cherche n’a rien à voir avec la liberté, la critique, la lutte, ni la poésie, ni rien d’autre que sa petite furie infamante.
J’avais déjà eu occasion de citer ce même Apostolidès, dans une lettre à Mustapha Khayati du 10 décembre 2012, depuis publiée sur internet par d’autres. Voici :
« …parmi ces apologistes [de Debord] on trouve de vraies perles, par exemple dans un certain Apostolidès, lequel, dans la furie de me faire disparaître, touche des sommets philologiques jamais atteints même par le KGB : pour achever la « démonstration » que Censor n’est pas Sanguinetti, mais bien Debord, après avoir établi que la version française est plus « élégante » que l’italienne (!?), il nous enlève tout doute avec la savante leçon suivante : « On remarquera les affinités entre les deux noms, Censor et Debord : ils possèdent chacun deux syllabes, des voyelles identiques et un même nombre de lettres ». (http://inventin.lautre.net/livres.html#Sanguinetti)
L’« affinité » pour laquelle j’avais choisi le pseudonyme de Censor est par contre celle avec Bancor, la devise supranationale inventée par Keynes, mais aussi nom de plume du gouverneur de la Banque d’Italie à l’époque, Guido Carli. On est bien loin de la furieuse finesse démonstrative d’un Apostolidès, orphelin malheureux du pape Pie XII, de Mao et de Lénine qui ne démontre que sa recherche spasmodique d’un culte spectaculaire de la personnalité. »
Et j’ajoutais : « Cette première vague d’« historiens » improvisés s’est allègrement brûlée et sacrifiée sur l’autel de la louange courtisane, laquelle – ainsi que Guy se plaisait à rappeler, citant Swift – est la fille du pouvoir en place. S’il avait eu vent de ces tombeaux, je crois qu’il aurait plutôt conclu, avec Schopenhauer : ‘Que d’ici peu les vers rongent mon corps, c’est une pensée que je peux tolérer, mais que les professeurs le fassent avec ma philosophie, cela me fait horreur’ ».
Ces gens-là ont beau enseigner dans une Université renommée, ils sont incapables de concevoir une vraie, rigoureuse et sérieuse analyse historico-critique : pour eux il n’y a que la louange courtisane ou le lâche outrage. Ce professeur restera en tout cas un exemple lumineux de tout ce qu’un chercheur honnête et rigoureux devrait éviter, exemple concret s’il en fut, à indiquer à tout étudiant, de la réunion malheureuse de ces deux malhonnêtetés s’étalant ici sans honte, dans une pièce de chronique policière, qui voudrait se déguiser en œuvre d’histoire. On peut se demander aussi ce qu’est devenue, avec des tels professeurs, l’Université aujourd’hui ? Une sale affaire comme tant d’autres, pour obliger les étudiants à s’endetter et les rendre esclaves et soumis dès le commencement de leur vie adulte. Ou, aux États-Unis, à s’engager dans l’armée pour pouvoir payer leurs études.
Ce livre est un travail qui manque irrémédiablement de conviction et de force, donc d’énergie et de fraîcheur. Il ressemble plutôt à un travail salarié, sur commission, un essai raté de mettre Guy Debord et tout un mouvement au pilori, chose bien différente d’une loyale, légitime et honnête critique. Cela me rassure en tout cas, car il signifie que les situationnistes, malgré tous leurs défauts, continuent à être un exemple d’insoumission et un cauchemar qui trouble encore le sommeil d’une époque bien successive à la leur, qui ne supporte plus d’avoir d’autres ennemis que ceux qu’elle se fabrique.
Ce qui est regrettable, car j’aime la loi du contrapasso de Dante, c’est que ce professeur est trop insignifiant pour que la postérité s’occupe de lui, mais si jamais il trouvait un biographe, je lui souhaiterai qu’il soit tout simplement honnête, pour nous raconter toute la médiocrité et le dérisoire de son sujet d’étude. Mais qui s’intéresserait à une telle biographie ? Comme dit Virgile à Dante (Enfer, III, 47-51), à propos des Esprits mous et lâches,
« … leur vie aveugle est si basse que tout autre sort leur fait envie. Le monde ne laisse pas de renommée pour eux, miséricorde et justice les méprisent : ne parlons pas d’eux, mais regarde et passe » (Traduction de Jacqueline Risset)
Par un souci d’équité, je reconnais enfin, tout de même, avoir apprécié dans ce livre une petite note où l’auteur regrette que je lui aie refusé la permission de publier mes photos, ce qui est vrai, et je m’en réjouis, car j’aurais honte d’être remercié par un tel homme dans une telle œuvre.
J’y vois par contre des remerciements complètement abusifs et perfides adressés par l’auteur à quelques amis à moi qui n’ont en rien cautionné, ni aidé, l’auteur de cet ouvrage, et n’en sont en rien responsables. Cela démontre encore une fois la désinvolture de l’auteur à tromper sans scrupules son public par tous les moyens.
Il y a quarante ans précis, Debord m’avait indiqué avec amusement ce passage des Mémoires d’outre-tombe, lequel reste très actuel : « Il y a des temps dans lesquels il faut dépenser le mépris avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux. »
Cela en guise de justification de ma parcimonie ici.


https://blogs.mediapart.fr/lechatetlasouris

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L'ÉCOLOGIE SOCIALE

Murray Bookchin, 1982

Qu'est-ce que l'écologie sociale ?
"The ecology of freedom : the emergence and dissolution of hierarchy", (extraits).

Aucune libération n'est possible, aucune tentative d'harmoniser les rapports humains et les rapports entre les hommes et la nature ne pourra réussir si l'on n'a pas éradiqué toutes les hiérarchies, et pas seulement les classes sociales, toutes les formes de domination, et pas seulement l'exploitation économique.
Une société écologique doit être non hiérarchique, sans classes, si l'on veut éliminer l'idée même de domination sur la nature.

Notre définition ne doit pas seulement comporter la capacité de raisonner logiquement et de réagir émotionnellement dans une perspective humaniste ; elle doit aussi impliquer la perception vive des liens qui unissent les choses et une vision créatrice du possible.

Nous ne pouvons plus nous permettre de rester captifs de la tendance de la science classique à disséquer les phénomènes pour en examiner les fragments. Nous devons les associer, les relier, les observer dans leur totalité autant que dans leur spécificité.

Je propose que soit désignée par le terme environnementalisme une vision mécaniste et instrumentale de la nature, conçue comme un milieu passif composé d'objets tels qu'animaux, plantes, minéraux et autres, qui doivent simplement être traités de telle manière qu'ils rendent mieux service à leur utilisateur humain. L'environnementalisme, selon la définition que j'en donne, a tendance à ne voir dans la nature qu'un immense silo de « ressources naturelles » et de « matières premières ». (...) L'harmonie environnementaliste est centrée sur le développement de nouvelles techniques de pillage de la nature, aptes à perturber le moins possible l'habitat humain. L'environnementalisme ne remet pas en cause le postulat fondamental de la société actuelle, à savoir que la nature doit être dominée par l'homme ; au contraire, il s'efforce de rendre cette idée plus aisément praticable, en développant des moyens qui diminuent les risques encourus du fait de la destruction effrénée de l'environnement.

D'un point de vue critique, l'écologie révèle dans toute sa portée le déséquilibre résultant de la rupture entre l'humanité et le monde naturel.

Mais l'écologie sociale ne propose pas qu'une critique de la rupture entre humanité et nature ; elle pose aussi l'exigence d'y remédier, et même de son indispensable et radical dépassement. Comme l'a souligné E. A. Gutkind « l'écologie sociale a pour objectif la totalité et non la simple accumulation de détails innombrables rassemblés fortuitement et interprétés de façon subjective et insuffisante ». Elle est la science des rapports naturels et sociaux au sein de communautés ou écosystèmes. En abordant ces rapports sur la base de leur interdépendance mutuelle, l'écologie sociale cherche à démêler les formes et les modèles de relations qui rendent intelligibles une communauté, qu'elle soit naturelle ou sociale. C'est le résultat d'un effort conscient pour discerner comment les divers éléments d'une communauté s'organisent, et de quelle manière sa « géométrie » (comme auraient pu dire les Grecs) fait du tout plus que la somme des parties.

Nous sommes, réellement, tout ce qui a existé avant nous et nous pouvons devenir à notre tour infiniment plus que ce que nous sommes. L'évolution nous habite.

La totalité écologique n'est pas une homogénéité immuable, il s'agirait bien plutôt du contraire - d'une dynamique de l'unité dans la diversité. Équilibre et harmonie sont atteints, dans la nature, par la différenciation constante, par une diversité toujours croissante. La stabilité écologique n'est pas fonction de la simplicité et de l'homogénéité, mais de la complexité et de la variété. La capacité d'un écosystème à maintenir son intégrité ne dépend pas de l'uniformité du milieu, mais bien de sa diversité.

S'imaginer que la science maîtrise dans ses moindres détails ce vaste ensemble d'interactions organiques et inorganiques est bien pire que de l'arrogance : c'est de la bêtise, ni plus ni moins. Si l'unité dans la diversité est l'un des principes fondamentaux de l'écologie, l'inépuisable richesse de la flore et de la faune contenue dans un arpent de terre nous amène à un autre postulat écologique de base : la nécessité de laisser à la nature une grande marge de spontanéité.

Il faut donc laisser à la spontanéité de la nature une part considérable de jeu - afin qu'agissent les multiples forces biologiques qui donnent naissance à une situation écologique diversifiée. « Travailler avec la nature » nous oblige à favoriser la variété biotique résultant du développement spontané des phénomènes naturels.

Ce qui confère à la conception écologique son caractère extraordinairement libérateur, en fin de compte, c'est sa remise en cause des notions classiques de hiérarchie.
Les écologistes ont rarement conscience des forts arguments philosophiques que peut fournir leur discipline en faveur d'une vision non hiérarchique de la société.

Le système, selon toute apparence, est clos. Chaque espèce, qu'il s'agisse de bactéries ou de biches, est enchaînée aux autres dans un réseau d'interdépendance, même si les liens sont indirects.
Le mutualisme symbiotique est un facteur important en faveur de la stabilité écologique et de l'évolution biologique. On constate, chez les animaux et chez les plantes, une adaptation permanente qui leur permet de s'apporter, sans le savoir, une aide réciproque.

La stabilité dynamique du tout procède d'un niveau visible de complétude, tant dans les communautés humaines que dans les écosystèmes à leur apogée. Le trait d'union entre ces divers modes de totalité et de complétude, aussi divers qu'ils puissent être dans leurs spécificités et leurs caractéristiques qualitatives, réside dans la logique même de leur développement.

La nécessité d'impartir à la nature un sens de l'histoire est tout aussi impérieuse que celle d'impartir un sens de l'histoire à la société. Jamais un écosystème n'est une communauté aléatoire de plantes et d'animaux qui prendrait forme par le simple fait du hasard. Il possède à part entière une potentialité, une direction, un sens et un mode d'auto-réalisation. Considérer un écosystème comme donné est tout aussi anhistorique que de considérer une communauté humaine comme donnée. L'un et l'autre ont une histoire, qui donne intelligibilité et ordonnance à leurs relations internes et une orientation à leur développement.

La sphère sociale fait naître la possibilité de la liberté et de la conscience de soi en tant que fonction surajoutée à la stabilité. La communauté humaine, quel que soit le niveau où elle atteint l'équilibre, reste incomplète tant qu'elle ne parvient pas à la volonté libre de toute entrave et à la conscience de soi, autrement dit à ce que nous appelons liberté - laquelle est, ajouterai-je, un état final qui n'est autre que le point de départ d'un nouveau commencement.

C'est parce que la hiérarchie menace aujourd'hui l'existence de la vie sociale qu'elle ne peut pas continuer de constituer un fait social. Et c'est précisément parce qu'elle menace l'intégrité du monde organique qu'elle ne pourra continuer de le faire, en vertu de la sévère loi de la nature « aveugle et muette ».

Les tendances de notre époque vont visiblement à l'encontre de la diversité écologique ; en réalité, elles vont en direction d'une brutale simplification de toute la biosphère.

Le grand mouvement de la vie, à partir de formes vivantes et d'interactions relativement simples vers une complexité toujours plus grande, est en train d'être impitoyablement renversé pour aller dans le sens d'un environnement qui ne pourra plus supporter que des formes de vie extrêmement simples. La poursuite d'un tel renversement de l'évolution biologique, la destruction des chaînes alimentaires biotiques dont l'humanité dépend pour ses moyens d'existence, mettent en cause la survie même de l'espèce humaine. Si le renversement du processus évolutif se poursuit, il y a de bonnes raisons de croire - abstraction faite du contrôle d'autres agents toxiques - que les conditions préalables à l'existence de formes de vie complexes seront irréparablement détruites et que la terre sera incapable de nous maintenir en tant qu'espèce viable.
Devant cette confluence de la crise sociale et de la crise écologique, nous ne pouvons plus nous permettre de manquer d'imagination ; nous ne pouvons plus nous permettre de négliger la pensée utopique. Ces crises sont trop graves et les diverses possibilités ont une trop vaste portée pour qu'elles puissent être résolues en faisant appel aux modes de pensée habituels - en particulier, en s'appuyant sur les mentalités qui sont précisément celles qui ont provoqué ces crises.

Mais nous ne pouvons nous défaire de nos liens si nous ne les connaissons pas. Quelque inconsciente que soit son influence, un héritage de domination imprime sa marque à notre pensée, à nos valeurs, à nos émotions et jusqu'à notre musculature. L'histoire domine chacun de nous d'autant plus fermement que nous restons dans l'ignorance à son sujet. Il s'agit de prendre conscience de l'inconscient historique.

Nous devons réexaminer les clivages qui ont séparé l'humanité de la nature, et les ruptures au sein de la communauté humaine qui ont originellement provoqué cette séparation, si l'on veut que le concept de totalité devienne intelligible et que l'oeil réouvert surprenne l'image de la liberté renaissante.


http://inventin.lautre.net/livres.html#Bookchin
http://inventin.lautre.net/livres/Bookchin-qu-est-ce-que-l-ecologie-sociale.pdf

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LE RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE ANTHROPIQUE,
UN MENSONGE QUI ARRANGE

Antoine, janvier 2016

La COP21 qui s'est tenue à Paris en décembre 2015, pour accoucher d'une broutille, a remis la question du climat sur le devant de la scène politico-médiatique et m'a donné envie de faire le point sur ce sujet controversé. Le dernier « résumé pour les décideurs » de 2014 publié par le GIEC, agence de l'ONU, a servi de base de travail lors de cette grande foire internationale.

L'ONU (Organisation des Nations unies) est une organisation internationale censée apporter la paix dans le monde. Elle comprend de nombreuses agences qui sont malheureusement au service des multinationales et des élites politiques, et pas au service des peuples.

L'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) par exemple, suite à un accord de 1959, n'a pas le droit de s'exprimer, ni d'agir en faveur des populations contaminées par la radioactivité sans l’aval de l’AIEA (Agence Internationale de l’Énergie Atomique)

L'AIEA est un autre exemple de structure de l'ONU peu indépendante, à la fois gendarme (très gentil) et complice de la prolifération nucléaire dans le monde. Fukushima en est une illustration magistrale : depuis le 11 mars 2011, début de ce terrible accident nucléaire, l’AIEA s’emploie à minimiser la gravité de la catastrophe pour ne pas nuire au développement de l'énergie nucléaire dans le monde.

Je pense aussi à la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture) qui prend comme alibi la faim dans le monde (qu'elle a peu combattu) pour promouvoir le développement des OGM.

Mais revenons au GIEC, l'agence de l'ONU la plus médiatisée ces dernières années. Il y a en effet un enjeu financier colossal autour des choix énergétiques, et bien sûr un lobbying effroyable.

LA CRÉATION DU GIEC

Le GIEC fut créé en 1988 à la demande du G7 (G20 aujourd’hui) sous la pression de Ronald Reagan et Margaret Thatcher.  

Dans les années 1970 Thatcher, premier ministre, était en difficulté à cause des mineurs britanniques qui menaient de fortes grèves générant coupures d'électricité. Elle n'avait pas confiance dans les compagnies pétrolières ; sa préférence était l'énergie nucléaire.

En 1979, à Genève, se tient la première Conférence mondiale sur le climat. Alors que la crainte dans ces années là était celle d'un refroidissement planétaire, est déclaré que le dioxyde de carbone(CO2) émis par les activités humaines pourrait réchauffer la planète et avoir de graves  conséquences.
Très opportuniste, Margaret Thatcher s'empare de cette pensée nouvelle pour faire la promotion de l'énergie nucléaire. La France déjà très engagée dans le nucléaire, sous la présidence de François Mitterrand, avec Jacques Delors président de la Commission européenne et représentant la France lors des grands sommets internationaux, appuie cette ligne politique.

Et le GIEC (Groupe Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) va naître en novembre 1988 et tout faire pour prouver la véracité de ce réchauffement climatique anthropique. Le lobby nucléaire y est dès le départ très présent.
Il est amusant de constater que le GIEC s'est renommé « Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat » dans les traductions suivantes. L'appellation anglophone IPCC (Intergovernmental Panel on Climate Change) ne contient pas ce mot. Le GIEC est un « Groupe Intergouvernemental » c'est à dire avant tout une structure soumise aux forces politiques.

UN MENSONGE QUI ARRANGE

Depuis sa création le GIEC publie tous les six ans environ un épais rapport de plusieurs milliers de pages, ainsi qu'un « résumé pour les décideurs » de 20 à 40 pages servant de base aux négociations climatiques internationales. Le cinquième et dernier rapport date de 2014. Au fil des ans, ces résumés sont devenus de plus en plus illisibles.

Les trois premiers rapports du GIEC restaient prudents. En 1995, le GIEC concluait en disant qu'aucune des études n'avait apporté la preuve que le changement climatique puisse être attribué aux gaz à effet de serre. En 2001, le GIEC soulignait qu'en matière de modélisation du climat, ils étaient face à un « système chaotique couplé et non linéaire » et que les prédictions à long terme s'avéraient impossibles.

Mais dès le 4 ème rapport (AR4), fin 2007, sans aucune donnée nouvelle, le GIEC affirme que la réalité et l'ampleur du réchauffement climatique sont « sans équivoque ». L'effet de serre du CO2 serait la cause d'un réchauffement pouvant atteindre 6,4° en 2100 si rien n'était fait; cela provoquerait aridité, désertification, catastrophes climatiques et montée des océans. Des prédictions avec un écart allant de 0,2° à 6,4°! Une marge d'incertitude invalidant leurs conclusions.

AR4 affirmait entre autres que les glaciers de l'Himalaya pourraient disparaître en 2035 voire avant. Le GIEC dût démentir en 2010 suite aux protestations des scientifiques. Des études ont confirmé qu'il n'y avait aucun recul inquiétant des glaciers en Himalaya et plusieurs scientifiques et ex-experts du GIEC  démissionnèrent pour exprimer leurs désaccords quant aux méthodes de travail et ses conclusions.

En tant que vice-président dans l'administration Clinton,  Al Gore aida à promouvoir le protocole de Kyoto en 1997, traité international visant à réduire les émissions de CO2.

En 2006,  dans son film « une vérité qui dérange », Al Gore se met en scène pour expliquer la future catastrophe planétaire liée aux activités humaines. Ce film quasi hollywoodien très médiatisé, avec ses images d'apocalypse et sa courbe impressionnante « en crosse de hockey » pour illustrer le réchauffement depuis la période industrielle, eut un retentissement international.

Mais cette courbe était fausse ! (et ce n'était pas la seule erreur). Elle avait été sciemment falsifiée. Ce mensonge scandaleux à des fins idéologiques aurait dû entraîner la dissolution du GIEC. Mais non, le GIEC admit son «erreur», la courbe disparut du rapport suivant et le film reçut 5 prix, 2 nominations et le prix Nobel de la paix fut attribué en 2007 au GIEC et à Al Gore !!

Puis il y eut en 2009, peu avant le sommet de Copenhague, la « Climategate », autre affaire très grave. Des hackers avaient diffusé plus de 5000 e-mails de hauts membres du GIEC. Dans ces échanges apparaissaient clairement les manipulations des données scientifiques pour les faire coller à leur théorie réchauffiste, ainsi que des rapports de scientifiques censurés « comme non conforme » à la version officielle du GIEC. On y vit aussi leurs méthodes d’intimidation contre ces scientifiques « dissidents ».

Le président du GIEC, Rajendra Pachauri, faisant l’objet d’une plainte pour harcèlement sexuel, dût démissionner le 24 Février 2015. Ce n'était pas le seul scandale le concernant; il était également visé par des accusations de conflits d'intérêts et d'enrichissement personnel.

Dans le 5ème et dernier rapport (2014), sans nouvelles données scientifiques, le GIEC devient plus affirmatif encore : le réchauffement du système climatique est dû aux activités humaines (probabilité de plus de 95 %) et il faut mettre fin à l’utilisation des énergies fossiles, principales responsables.

QU'EN EST-IL DE CE SOI-DISANT RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE ANTHROPIQUE ?

Tout d'abord, il est bon de rappeler que le climat de la Terre n’a jamais été constant et a sans cesse changé. De plus la climatologie est une science récente qui ne s'est développée qu'après la seconde guerre mondiale.

L'atmosphère de la Terre se compose d'une multitude de gaz dont une petite partie sont des gaz à effet de serre. Le principal gaz à effet de serre est la vapeur d'eau (H20). Heureusement qu'elle est là sinon il y aurait sur Terre 30°C de moins, soit une température moyenne de -18°C.

Le C02 est un gaz à effet de serre assez mineur ; c'est le seul qui augmente de façon significative. Depuis 20 ans, son augmentation semble se limiter d'elle-même dans une période pourtant fortement émettrice.

Pourquoi le CO2 a t-il augmenté ? la raison principale semble avoir peu de lien avec les activités humaines, mais venir surtout des cycles solaires ; le soleil ayant connu une période d'activité intense depuis 1950, cause non prise en compte par le GIEC.

La hausse des températures, du niveau des océans et le recul des glaciers seraient liés à la lente récupération de la Terre depuis 1715, fin du dernier « petit âge glaciaire ». Cette alternance entre petits âges glaciaires et périodes plus chaudes a pu être observée dans l'histoire de la Terre grâce à l'analyse des carottes glaciaires sur une période de 600 000 ans.

Le CO2 suit les changements de températures. Il est une conséquence et non une cause. Quand il fait froid, les océans absorbent plus de CO2, et quand il fait chaud, c'est l'inverse, ils en rejettent davantage. Le taux de CO2 d'origine anthropique dans l'atmosphère serait d'environ 5 %.

Les océans représentent la majeure partie de la surface du globe et constituent un immense réservoir de CO2 contenant 60 fois sa quantité dans l'atmosphère.
Depuis 2003, 3000 balises Argo sont installées sur tous les océans du globe et leurs données sont transmises par satellite. Ces capteurs ne constatent aucune évolution significative de la température des océans depuis leur mise en place.
Depuis le début du XXIème siècle, les instituts spécialisés parlent de « pause », le GIEC emploie le mot « hiatus ». Le taux de réchauffement durant la période 1970-1998 était d'environ 0,17°C par décennie, alors que durant 1998-2012, ce taux est passé à environ 0,04°C par décennie (chiffres du MET Office, un des 3 plus importants centres de météorologie mondiale, utilisés par le GIEC).

Des records de température sont toujours observés, ce qui n'est pas en contradiction avec l'ambiance de fond qui, elle, est quasi stationnaire.
Il y a aussi le phénomène El Nino qui est à l'origine de phénomènes météo exceptionnels perturbant le climat planétaire. Il est particulièrement puissant en 2015-début 2016. Son influence reste faible en Europe.

DES PRÉDICTIONS PEU SCIENTIFIQUES

Les mesures récentes, en particulier celles provenant des satellites et des balises Argo, sont trop éloignées des projections du GIEC pour valider leur théorie. De plus leurs modélisations ne concordent pas avec les cycles du passé. Comment pourraient-ils faire des prédictions justes pour l'avenir !?

Un rapport très complet datant de 2009, signé par 37 spécialistes internationaux concluait par : les causes anthropiques du changement climatique restent marginales devant les causes naturelles.

Le soleil sortirait d'un cycle d'environ 60 ans d'activité intense et la tendance pourrait s'inverser et amener alors un refroidissement jusqu'en 2030.

De nombreux facteurs ont une influence sur le climat : les cycles solaires, le rayonnement cosmique (c'est à dire les particules chargées d'énergie qui pénètrent dans l'atmosphère terrestre), la formation des nuages, la dynamique des océans, le volcanisme et d'autres encore.
Les phénomènes météorologiques sont de nature chaotique et d'une prédiction aléatoire. La prévision climatique est complexe. Personne n'est en mesure de savoir vers quoi évoluera le climat d'ici la fin du XXIème siècle.

Malgré ce catastrophisme autour du réchauffement climatique, la banquise antarctique s'étend depuis 30 ans, les glaces arctiques ré-augmentent depuis 2013, les glaciers himalayens restent stables et les ours polaires ont l'air de bien se porter. Mais de tout ça, les médias ne parlent pas.
Et puis, si même il devait y avoir un réchauffement climatique, il faudrait une étude scientifique sérieuse pour savoir si cela représenterait vraiment une catastrophe.

L'être humain et l'animal ne peuvent vivre sans oxygène comme les plantes ne peuvent se passer de CO2. Le CO2 est couramment utilisé dans les serres pour accroître le rendement des cultures. Aujourd’hui, le pourcentage de CO2 dans l'atmosphère est de 0,04%. Un humain peut vivre dans une atmosphère contenant jusqu’à 5% de CO2. A ne pas confondre avec le monoxyde de carbone (CO), gaz toxique qui résulte de la combustion incomplète du bois, charbon, pétrole, gaz, etc...

QUE PENSER DE TOUT ÇA ?

Tout d'abord, les différentes affaires, erreurs et mensonges montrent qu'il n'y a aucune rigueur scientifique dans les travaux du GIEC, une structure pourtant censée synthétiser les travaux de qualité de nombreux scientifiques.
Nous subissons une effroyable propagande idéologique. Il est d'ailleurs politiquement très incorrect de contester leurs thèses et tout est fait pour discréditer les contradicteurs en les raillant ou en censurant leur travail. D'où les départs de scientifiques du GIEC ( ou leur prises de position contredisant la doxa réchauffiste, comme Judith Curry, une des climatologues les plus emblématiques )

Et surtout, il apparaît clairement qu'il y a de graves problèmes bien plus urgents à se préoccuper que cet éventuel réchauffement climatique futur.

Le matraquage permanent des médias autour de ce « global warming » anthropique sert à tout justifier : une inondation  inédite, une tornade comme jamais auparavant, des sécheresses dévastatrices de plus en sévères, des ouragans  plus puissants que jamais,  et même des truffes en baisse et des chenilles processionnaires en plus ! Diantre, vivrions nous les débuts de l'apocalypse ! Tout est pain béni pour servir ce dogme.  

Face au GIEC, certains « climato-sceptiques » ont des intérêts politiques et financiers aussi peu louables. L'enjeu climatique oppose l'industrie pétrolière et l'industrie nucléaire. S'y ajoute le récent enjeu des énergies renouvelables, et les affrontements entre multinationales sont impitoyables. Cette fixation sur le CO2 est aussi un moyen de tenir à distance l'émergence économique des nouvelles puissances.

Le GIEC tente de donner à l'industrie nucléaire une dernière chance. Concernant la France, il est peu probable qu'elle soit économiquement en mesure d’investir les sommes énormes qu’elle a dépensé depuis les années 1970 pour renouveler son parc nucléaire vieillissant. D'autant plus qu'il n'y a rien de nouveau depuis longtemps sur le plan technologique. Les EPR sont très coûteux, d'une technologie ancienne, dangereuse et pas au point.

Quant au projet expérimental ITER à Cadarache sur la fusion nucléaire, il ne verra probablement jamais le jour. C'est un projet pharaonique des années 80, complètement obsolète, au coût faramineux encore inconnu, qu'ils n'arriveront pas même à construire. Une majorité de scientifiques n'y croit pas. (Je reviendrai prochainement sur ITER)

Le nucléaire produit aujourd'hui à peine plus de 10% de l'électricité mondiale et ne représente que 1,8% de la consommation mondiale d'énergie. Malgré l'alibi d'être une « énergie décarbonée » pouvant lutter contre le réchauffement climatique, un nouvel essor de l'énergie nucléaire semble peu probable. La France se trouve donc dans une impasse avec des centrales dangereuses et vieillissantes qui fournissent 77 % de son énergie électrique.

Mais une nouvelle économie repeinte en vert se porte bien et mise sur de juteux profits futurs grâce aux thèses du GIEC. Les cabinets et consultants sur « l'empreinte carbone » prospèrent. La vente des voitures électriques espère décoller.

De nombreuses institutions environnementalistes (WWF, Réseau Action Climat, Greenpeace, Réseau Sortir du nucléaire,…) se sont bien sûr ralliées au discours dominant et à cette croisade, rejoignant ainsi pronucléaires et autres lobbies malpropres, et détournant les militants écologistes des vrais combats à mener. WWF et Greenpeace ont été associés au GIEC dès sa création.

Le matraquage autour de ce réchauffement idéologique a réussi à formater la pensée de nombreux militants qui sont devenus les relais zélés de cette propagande. Les personnes contestant ce dogme ont vite droit à des insultes et se voient même traiter de révisionnistes !

DE VRAIES CATASTROPHES SONT DEVANT NOS YEUX

Le danger de la science comme de la religion est de faire d'une théorie une grille de lecture unique et imposée. Les croyances ne devraient pas avoir leur place dans une étude scientifique.

Cette propagande sur une catastrophe climatique à venir permet de laisser dans l'ombre les catastrophes mondiales bien réelles, catastrophes à la fois humaines et environnementales : les guerres et la faim dans le monde, la pollution de l'air, des sols, des mers et des rivières (par des composants chimiques plus problématiques que le CO2), l'appauvrissement de la biodiversité, les déchets nucléaires...

Impossible de passer sous silence la terrible catastrophe nucléaire en cours à Fukushima. Matsuhei Murata, ancien ambassadeur du Japon en Suisse, parlait, il y a quelques jours, d’un accident encore jamais vécu par l’humanité et toujours pas maîtrisé. Les cœurs fondus des réacteurs restent inaccessibles à cause de leur niveau de radiation, détruisant même les robots envoyés. De grandes quantités de radionucléides mortels sont rejetés sans cesse dans la mer et dans l’atmosphère, et ont atteint l'ouest des États-Unis. Aucune perspective de solution à ce jour. M.Murata souhaite que le Japon se retire de l'accueil des jeux Olympiques de 2020 pour consacrer tous les efforts à la crise de Fukushima.

FERA-T-IL BEAU DEMAIN ?

La COP21, à Paris en décembre 2015, a coûté plus de 180 millions d'€ et s'est terminée par un accord international, qualifié d'historique, ratifié par 195 États : stabiliser le réchauffement climatique dû aux activités humaines bien en dessous de 2°C d’ici à 2100 (sans aucun engagement chiffré des États).
Quel gaspillage d'argent public et quel égarement !

L'Homme ne commande quasiment rien du climat de la Terre. Ce sont là des forces naturelles bien plus puissantes qui sont à l’œuvre. Qu'en sera t-il du climat et de la température de la fin du siècle ? Fera t-il plus chaud ou plus froid ? Nous l'ignorons !

Le GIEC devrait être dissous. Rester aussi influent sur la scène internationale après une telle accumulation de mensonges, d'erreurs et de manipulations, montre la puissance des lobbies et forces politiques qui sont derrière cette structure.

Si l'ONU et ses agences se démenaient autant pour le bienfait de l'humanité qu'elles le font pour le monde des affaires, nous pourrions être confiants dans l'avenir.

Les multinationales ont pris le pouvoir et mènent le monde. Les dirigeants ne sont que des marionnettes pour les servir et nous endormir. Ils se plient aux impératifs du monde économique et délaissent les vrais problèmes de notre siècle.

Il est urgent de remettre en cause nos sociétés occidentales, qui tirent le monde vers le pire, et de revoir radicalement leur fonctionnement (production, consommation, distribution)

Parler du temps permet souvent de ne pas aborder les choses essentielles !

INFORMATION

Ce billet ne reflète en aucune manière une éventuelle position de la coordination anti-nucléaire du Sud-Est, mais son contenu est très largement partagé par ses participants, même s'il n'est pas unanime. La CANSE n'a d'autre "doctrine" que le contenu de sa charte, à savoir l'arrêt immédiat du nucléaire. Il est bien sûr du devoir de tous de manifester critiques, interrogations ou doutes quant au contenu des billets.
http://coordination-antinucleaire-sudest.net/2012/index.php?post/2016/01/07/un-mensonge-qui-arrange

PRINCIPALES SOURCES

GIEC (rapports graphiques,résumé) https://www.ipcc.ch/report/ar5/syr/index_fr.shtml

Rapport complet: http://www.climatechange2013.org/images/report/WG1AR5_ALL_FINAL.pdf   ( 374 Mo-1552 pages)
concernant le hiatus, voir TS.3 page 61/62/63 : http://www.climatechange2013.org/images/report/WG1AR5_TS_FINAL.pdf

Les 3 pages extraites de ce rapport : Hiatus dans le rapport du GIEC

"L'innocence du carbone, l'effet de serre remis en question" de François Gervais (2013)

"Climat et capitalisme vert" de Philippe Pelletier (2015)

"Le réchauffement de la planète: une escroquerie" (documentaire chaîne planet 2013) :  https://www.youtube.com/watch?v=zBLTDscToOo

http://www.wikistrike.com/article-climategate-hackers-sceptiques-rapports-du-giec-comment-ca-marche-110980982.html

L'effet de serre remis en question (2015) Conférence-débat avec François Gervais : https://www.youtube.com/watch?v=6XDdfCLY3TI

Les indicateurs du climat :

Antarctique : http://www.nasa.gov/content/goddard/antarctic-sea-ice-reaches-new-record-maximum

Arctique : https://sites.google.com/site/arctischepinguin/home/piomas

Himalaya : http://www.nasa.gov/content/goddard/antarctic-sea-ice-reaches-new-record-maximum

DU DOGME DES PROPHÈTES

Occuper le temps à parler des prédictions hypothétiques du temps qu'il va faire occulte l'intoxication générale de la nature et de notre mental qui ont lieu ici et maintenant.
Ce que les prédicateurs du réchauffement climatique omettent en dit plus long sur leurs intentions que ce qu'ils affirment. Derrières les supposées conséquences catastrophiques du dioxyde de carbone se dissimule la réelle toxicité du monoxyde de carbone. C'est l'omission qui crée l'illusion.
L'urgence climatique, comme État d'urgence permanent, est une croyance dogmatique, un enfumage médiatique qui empoisonne notre survie et masque l'urgence écologique et sociale de nos conditions d'existence.

Lukas Stella

CATASTROPHISME ET SOUMISSION DURABLE

"En achevant de saper toutes les bases matérielles sur lesquelles elle reposait, la société industrielle crée des conditions d'insécurité, de précarité de tout, telles que seul un surcroît d'organisation, c'est-à-dire d'asservissement à la machine sociale, peut encore faire passer cet agrégat de terrifiantes incertitudes pour un monde viable."
"Le catastrophisme exprime bien sûr avant tout les peurs et les tristes espoirs de tous ceux qui attendent leur salut d'une sécurisation par le renforcement des contraintes."

René Riesel, Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, 2008
http://inventin.lautre.net/livres/Riesel-Sumprun-La-decroissance.pdf

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LA BUREAUCRATIE PERMET AU CAPITALISME DE S’ENRICHIR SANS FIN

3 entretiens avec David Graeber, 2015

Anthropologue et anarchiste, une double casquette que l'Américain David Graeber, un des penseurs les plus ­lucides de notre époque, garde vissée sur la tête dans la bourrasque. Pilier du mouvement Occupy Wall Street, il a rendu criant, en 2011, le scandale d'une finance avide, immorale et irresponsable. Plus personne, aujourd'hui, n'ignore qui sont les « 99 % ». Mais l'engagement a un prix. Fin 2011, les camarades de Graeber ont été expulsés manu militari du petit parc new-yorkais qu'ils occupaient depuis deux mois ; l'anthropologue avait, lui, déjà été exclu de l'université Yale, où il enseignait, en 2007. Et il n'a jamais retrouvé de poste dans une université américaine. Auteur en 2011 d'un essai remarquable, Dette : 5 000 ans d'histoire, Graeber a finalement trouvé refuge à la prestigieuse London School of Economics (LSE). C'est là que cet agitateur non violent (mais au débit de mitraillette) nous a reçu pour évoquer son dernier livre, "Bureaucratie", et plonger avec une folle vivacité dans le grand tournis du monde.

ENTRETIEN AVEC TÉLÉRAMA

Nous vivons, dites-vous, dans une société extrêmement bureaucratique. Sur quoi repose cette affirmation ?

Le mieux est de partir d'un exemple concret. J'ai appelé ma banque l'autre jour, pour lui demander de lever une fonction de sécurité qui m'empêche d'accéder à mes comptes depuis l'étranger. J'ai passé quarante minutes au téléphone avec différents interlocuteurs pour résoudre le problème — en vain. Imbroglio bureaucratique classique, mais cette fois dans le cadre d'une entreprise privée ! Quand j'ai demandé : « Comment est-il possible qu'un simple changement d'adresse puisse dévorer quarante minutes de ma journée — et de la vôtre — sans trouver de solution ? », on m'a répondu que c'était la faute des régulations imposées par le gouvernement. Mais la séparation entre le « public » et le « ­privé » est-elle si tranchée aujourd'hui ? D'une part, le public est de plus en plus organisé comme un business et, d'autre part, le marché privé se réfère à des règles émises par les gouvernements. Mais surtout, aux Etats-Unis, les lois définissant les règles du marché sont toutes le résultat d'un lobbying exercé par les entreprises sur les députés. Mon banquier a donc tort de se plaindre : il est co­responsable de mes problèmes de bureaucratie.

Le capitalisme ne ferait pas mieux que le socialisme en matière de règlements et de paperasse — fût-elle électronique ?

L'objection la plus commune adressée au modèle socialiste, c'est sa dimension utopique. Les marxistes imaginent une version idéalisée de la vie et demandent aux êtres humains d'être à la hauteur de cet idéal... impossible à atteindre ! Obstinés, les régimes socialistes imposent des règles de conduite à la population. Quand des individus y dérogent, plutôt que de reconnaître que les règles sont mauvaises, le régime déclare que tout le mal vient des hommes et les envoie au ­goulag. Méchant défaut dans la cuirasse du projet socialiste... Mais voyez à quel point, dans le système capitaliste, l'hiatus n'est pas si différent : la dernière fois que j'ai regardé les résultats de la première banque du monde (ou presque), J.P. Morgan, j'ai découvert que 75 à 80 % de leurs profits venaient des frais de gestion de compte et des agios imposés aux clients endettés. Ces banques émettent elles aussi des règles « idéales » ; et à chaque fois que nous sommes pris en défaut, elles nous ponctionnent.

Comment se fait-il que personne ne réagisse ?

Quelqu'un a réussi à faire croire à tout le monde que la bureaucratie était un fléau du secteur public, alors que c'est un modèle qui transcende la séparation public/privé. Au début du siècle dernier, tout le monde savait que la bureaucratie de l'administration et celle des entreprises, c'était pareil.

Mais instaurer des règles claires ne profite-t-il pas à tous ? Chacun les connaît, les choses sont transparentes...

Pour que nous adhérions comme un seul homme au projet bureaucratique, il faut qu'il soit attirant. Le système capitaliste l'a très bien compris. A chaque fois que des règles existantes créent une situation ubuesque, il promet une solution... en inventant de nouvelles règles ! Peu importe que le problème ne soit ­jamais résolu et que le système se transforme en machine à fabriquer des règlements, la « transparence » est sauve. Au nom de ce nouvel idéal, l'effort pour se libérer du pouvoir arbitraire produit encore plus de pouvoir arbitraire : les réglementations nous étouffent, des caméras de surveillance apparaissent partout, la science et la créativité sont étranglées et nous passons tous une part croissante de nos journées à remplir des formulaires.

Depuis 2008, on a plutôt entendu beaucoup de critiques contre la dérégulation de la finance...

La dérégulation ne nous débarrasse pas des règles : elle en crée d'autres, différentes. Dire qu'on dérégule est toujours une promesse idéologique — l'objectif réel est d'émettre ses propres règles et d'être le premier à bord.

Une « règle » domine tous les débats aujourd'hui : il faut payer ses dettes. Qu'on soit gouvernement ou simple particulier...

Oui, et cette question est directement liée à l'expansion de la bureaucratie : aujourd'hui, pour payer ses dettes, le foyer américain moyen se voit amputer chaque mois de 15 à 40 % de ses revenus (étrangement, il est impossible d'obtenir des statistiques exactes sur cette question !). Encore une fois, n'oublions pas que l'essentiel des profits de Wall Street provient de dettes individuelles ou collectives — souvenez-vous de la crise des subprimes. Les politiciens auxquels s'adressent les lobbyistes sont tout à fait d'accord pour garantir un certain taux de profit aux banques. Ils n'ont d'ailleurs jamais prétendu agir autrement : leur première réaction après le krach de 2008 ne fut-elle pas de déclarer qu'ils ne laisseraient jamais tomber la finance ?

Vous en parlez quasiment comme d'un complot.

Parce que c'en est un. Ces hommes et femmes politiques votent des lois mille fois plus favorables aux banques qu'à leurs clients — au point que les Américains reversent plus d'argent, aujourd'hui, à Wall Street qu'au fisc. On n'est pas si loin de l'époque où la mafia faisait voter par les députés des lois sur l'ouverture des ­casinos... Le mouvement Occupy Wall Street l'a d'ailleurs tout de suite compris. Les jeunes gens qui l'ont lancé, en 2011, s'étaient rendu compte qu'ils avaient suivi les règles — fait des études poussées comme on le leur avait demandé, accumulé des dettes pour des décennies (et promis de les rembourser), décroché leur diplôme... Pour découvrir quoi ? Que les mêmes institutions auxquelles ils allaient ­devoir rembourser des intérêts toute leur vie n'avaient pas respecté les règles, elles ; qu'elles avaient détruit l'économie par leurs combines spéculatives et s'en sortaient sans une égratignure !

Barack Obama avait promis de changer les choses...

C'est un immense gâchis. Combien de fois, dans l'histoire américaine, un président élu sur la promesse de s'attaquer aux inégalités a-t-il eu une aussi belle occasion de modifier le système en profondeur ? La crise de 2008 a eu l'effet d'un séisme, le peuple américain était vraiment en colère, si Obama avait dit « je nationalise les banques », les gens auraient dit « ok » ! Mais il n'a pas bougé : il a protégé le système de santé privé (après avoir promis de créer une forme de Sécurité sociale) ; et il a sauvé la finance. Quand on pense qu'il a remporté les présidentielles de 2008 grâce aux jeunes, trois fois plus nombreux à voter en 2008 qu'en 2004... Etonnez-vous que sa popularité ait déjà chuté de 50 % chez ces mêmes jeunes quatre ans plus tard.

Ces jeunes sont-ils toujours demandeurs de changement ?

Un sondage m’a beaucoup frappé ces dernières années. On demandait aux Américains : « Quel système économique préférez-vous, le socialisme ou le capitalisme  ? ». Bien entendu, le capitalisme l'emportait sur l’ensemble des sondés, mais les jeunes étaient partagés — 35% pro-capitalisme, 32% pro-socialisme et le reste sans opinion. Ce qui veut dire que la moitié des 15-25 ans ayant une opinion politique aux Etats-Unis sont prêts à considérer la possibilité d'un changement radical de modèle économique – dans une société où personne n'a dit quoi que ce soit de positif sur le socialisme, à la télévision, depuis plusieurs décennies !

Pourquoi les Démocrates américains – et la plupart des sociaux-démocrates au pouvoir en Europe – semblent-ils si réticents à changer de politique ?

Longtemps, les socio-démocrates ont espéré pouvoir changer le monde de l'intérieur, quand ils arriveraient au pouvoir. Mais dès qu'on leur confie les rênes, quelque chose les arrête. La peur, peut-être. Quand Occupy Wall Street a démarré, des milliers de personnes ont découvert que la désobéissance civile pouvait être efficace, qu’on pouvait se faire entendre sans se faire agresser par la police. Certains médias ont même décidé de s'intéresser à nos motivations, et la gauche modérée s'est réveillée. Notre plus grande erreur, à Occupy, a été de penser que nous pourrions parvenir à une alliance avec les Démocrates. En 2011, ils n'avaient pas besoin de nous. Quand ils ont compris que nous n'avions pas l'intention de devenir un Tea Party de gauche – qui aurait menacé leur périmètre politique — ils ont regardé ailleurs. Notamment quand, après deux mois d'occupation, la police nous a attaqués pour vider Zuccotti Park.
Si on avait dit aux spectateurs du premier alunissage qu'Internet ­serait l'invention majeure du demi-siècle à venir, croyez-moi, ils auraient fait la moue.

L'Amérique a laissé passer sa chance ?

La société américaine est redevenue fondamentalement conservatrice. Regardons les trois arguments clés du « meilleur des systèmes possibles ». Grand un : « Le capitalisme crée des inégalités, mais les revenus des plus pauvres augmentent toujours sur le long terme. » Ce n'est manifestement plus le cas. Deux : « Le capitalisme assure une certaine stabilité politique. » Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que les crises politiques se multiplient sur tous les continents. Et trois : « Les progrès technologiques sont un moteur extraordinaire pour un monde meilleur. » Il ne reste plus qu'à prouver que le monde s'est amélioré moralement. Joli bulletin de notes !

Les technologies n'ont-elles pas rendu notre vie plus facile ?

Ça dépend du curseur que vous choisissez. Je me souviens des images de Neil Armstrong marchant sur la Lune — j'avais 8 ans — et des rêves que l'on faisait à l'époque sur ce que l'humanité serait capable de faire trente, quarante ans plus tard. Le réveil est brutal ! En 1969, les connaisseurs pensaient qu'on irait sur Jupiter, que les voitures voleraient et que des robots nettoieraient nos appartements. Qu'a-t-on à la place ? Des téléphones capables d'envoyer et recevoir des vidéos... Super, surtout quand on sait que le premier essai concluant de vidéo-téléphone date des années 1930 ! Et Internet, ­direz-vous ? C'est vrai, nous disposons tous à domicile d'un bureau de poste géant et immédiat... Mais si on avait dit aux spectateurs du premier alunissage qu'Internet ­serait l'invention majeure du demi-siècle à venir, croyez-moi, ils auraient fait la moue. Quand aura-t-on le courage de reconnaître que nous n'avons pas été capables de réa­liser nos rêves, alors que nous les savions à notre portée ?

A qui la faute ?

Le débat est ouvert. Aux Etats-Unis, dans les années 1970, certains penseurs affirmaient que l'évolution trop rapide des technologies était responsable des problèmes sociaux qui se multipliaient dans le pays depuis les années 1960, et qu'il fallait freiner le progrès. Mais ce ne sont pas les investissements privés qui ont manqué, ce sont les investissements publics. Car la recherche fondamentale aux Etats-Unis reste largement financée par le gouvernement, qui a décidé de lui-même de réorienter ses crédits vers les technologies mé­dicales et celles de l'information. Voilà comment, quarante-cinq ans après Apollo 11, on n'est toujours pas ­fichus de créer un robot avec qui discuter, ou au moins capable de faire tout ce qui pourrait améliorer le quotidien d'une personne physiquement dépendante.

Un changement politique peut-il modifier le cours de la révolution technologique ?

Toute l'histoire le montre : toute correction politique change la trajectoire des progrès technologiques. Mais permettez à l'anthropologue que je suis de poser une question simple : pourquoi répète-t-on en boucle qu'il n'existe qu'une façon efficace d'organiser l'économie alors que l'histoire en a fabriqué des dizaines, suivant les lieux et les époques ? On va me rétorquer que ces modèles ont ­existé longtemps avant l'industrialisation et sont aujourd'hui inopérants. Moi qui pensais que les technologies ­devaient nous donner plus d'options dans la vie ! Au Moyen Age, il y aurait mille façons d'organiser l'économie, mais dès qu'on s'équipe d'un ordinateur, il n'y en a plus qu'une ?

Le capitalisme est au bord de l'effondrement, suggérez-vous. Qu'en est-il de l'après capitalisme ?

La question, pour moi, est moins de savoir comment on peut l'aider dans sa chute que de s'assurer que ce qui le remplacera sera préférable. Mais il faut d'abord faire un diagnostic juste sur l'époque présente. Et ce n'est pas si simple. Dans les années 1980, avec des marxistes de tout poil, on s'étripait autour du problème suivant : sachant que la date de naissance du capitalisme est plus ou moins fixée à l'an 1500, avec l'urbanisation et le développement du commerce, mais que l'industrialisation et le travail salarié ne sont pas vraiment apparus avant 1750, qu'a-t-on vécu exactement entre ces deux dates ? La réponse me paraît évidente : pendant deux cent cinquante ans (50 % de la vie du capitalisme !), les gens ne savaient pas qu'ils avaient changé de modèle. Si l'on suit cette logique, nous pourrions bien, aujourd'hui, être déjà sortis du capitalisme sans nous en rendre compte. Déjà en train de construire un nouveau modèle, sans savoir de quoi il s'agit.

Quel bilan faites-vous d'Occupy Wall Street ?

Les gens sont déçus qu'Occupy n'ait pas bouleversé le monde du jour au lendemain. Mais quel mouvement ­social y est jamais parvenu ? Une ­action comme celle-ci ouvre des champs de possibilités, ce n'est que dix, vingt ou quarante ans plus tard qu'on voit lesquelles se sont réalisées. En 1848, des révolutions se sont produites partout et pas une seule n'a pris le pouvoir. Mais qui pourrait dire qu'elles n'ont pas préparé les révolutions russes de 1917 ? Mon sentiment personnel, c'est que nous avons énormément accompli dans le très court temps qui nous a été offert — entre six mois et un an. Nous avons ­changé le discours politique sur les inégalités. Avant nous, plus personne aux Etats-Unis n'osait parler de « classes sociales ». Aujourd'hui, même les républicains reconnaissent que les inégalités sont un sérieux problème — et qu'ils n'ont pas la solution. Les conséquences d'Occupy ne se sont peut-être pas manifestées là où on les attendait. Beaucoup de sympathisants d'Occupy espéraient qu'émerge une ribambelle de mouvements similaires : ça n'a pas été le cas. Mais qui oserait nier l'impact international des Indignés, de l'Afrique du Nord au Moyen-Orient ?

La désobéissance civile, oui, la violence, non : vous restez ferme sur ce principe ?

La seule façon de traiter avec les politiciens est de les menacer de faire... sans eux ! Avec le recul, je pense même que c’était la seule stratégie qui aurait pu marcher pendant Occupy. Elle a bien marché en Argentine ! En 2001, une succession de gouvernements et de Présidents incapables ont mis le pays à genoux. Les gens ont alors créé leur propre assemblée populaire, occupé leur usine et développé une économie alternative, jusqu'à ce qu'ils parviennent à cette conclusion terrible pour les politiciens argentins : « Tous comptes faits, on ne sent plus la nécessité d’un gouvernement ». Soudain, c'était aux politiques de prouver qu'il restait de bonnes raisons de les prendre au sérieux. Quand il arrive au pouvoir, Nestor Kirchner est un social démocrate tout doux, la dernière personne dont on attendrait des solutions radicales. Il s'est trouvé forcé de jouer la déflation. En quelques mois, la dette avait chuté de 95 % !

Vous êtes un intellectuel anarchiste scruté par tous les activistes de la planète. Comment le vivez-vous ?

Désormais, je suis bien placé pour savoir que l'engagement a un prix. La seule chose que j'ai possédée dans ma vie, par exemple, était l'appartement où j'ai grandi à New York et dont j'ai hérité. Je sais, de source sûre, que les services de police ont parlé au syndic de mon immeuble pour me faire débarrasser le plancher (la plupart des gens qui ont participé de près à Occupy Wall Street ont subi ce type de mésaventure). Quand j'ai été viré de l'université Yale, personne, dans les facs américaines, ne m'a proposé de poste ; et c'est pour cela que je suis un Américain en exil, ici, à la London School of Economics, où j'ai été très bien accueilli. L'université américaine est devenue terriblement conservatrice. S'ajoute peut-être aussi, dans ce rejet, la mauvaise conscience de certains professeurs de sciences humaines, radicaux dans l'âme mais lucides sur le fait qu'ils participent eux aussi d'un système qui exploite éhontément les étudiants en les criblant de dettes. Je les renvoie à quelque chose qu'ils préfèrent ne pas voir, je suis leur vilain miroir. Je ne juge pourtant personne !

Comment vous organisez-vous, entre les travaux de recherche et le militantisme ?

J’ai trois boulots, entre l’université, l’activisme et la rédaction de mes livres. Mais conjuguer plusieurs vies entraîne un sentiment de culpabilité permanent, celui de laisser tomber des projets et les gens qui comptent sur vous. La clef de ma productivité, si vous voulez tout savoir, c'est ma capacité à transformer mon penchant à la procrastination en méthode infaillible pour travailler beaucoup ! Ayez toujours deux ou trois projets à mener de front : en travaillant sur le premier, vous évitez de faire le second, et en bossant sur le second vous évitez de vous mettre au troisième. Au final, vous devenez très efficace ! Aujourd'hui, il faut impérativement que je finisse un papier sur la dette pour le Journal du parlement allemand ; à la place, je mène un travail de réflexion sur le sens des « anthologies »... que je reporte au profit d’un essai sur les enfants de pirates qui ont créé, en 1720, sur l'île de Madagascar, une des expériences démocratiques les plus précoces de l'Histoire. Voilà ma technique ! Mais mon prochain grand projet reste un livre sur les origines de l’inégalité, dans lequel je me suis lancé avec un archéologue.

De quoi s'agit-il ?

Depuis les années 60, les archéologues ne nous apprennent plus grand-chose sur les origines de l'inégalité. Or, ce qu’il en disaient auparavant était faux. Ils affirmaient que lors les premiers regroupements humains, la plupart des hommes vivaient dans de petites communautés de 30 ou 40 personnes partageant ce qu'ils possédaient sur un mode à peu près égalitaire ; bientôt, les villes se forment, un début de civilisation apparaît, des surplus s'accumulent – du coup il faut des gens pour administrer ces surplus — l’écriture, la comptabilité sont inventées et avec elles surgit l’inégalité. Joli scénario... mais  complètement faux. D’abord, même quand les hommes vivaient en petits groupes, le rapport social à l’égalité à l’intérieur de ces groupes n’a jamais cessé de varier. Pour ce qui est des villes, les premières d’entre elles étaient organisées sur un mode plus égalitaire que les petites communautés qui les avaient précédées : les maisons avaient à peu près toutes la même taille, il existait des bains publics efficaces et ouverts à tous, etc. Tout le monde semble croire, pourtant, que dans une petite communauté la démocratie directe est possible, mais que lorsqu'on met beaucoup de gens ensemble, une classe dirigeante s'impose, pour éviter la pagaille. L’Histoire montre exactement le contraire : organiser une ville sur un mode égalitaire est facile. Ce qui est vraiment compliqué, c’est de construire l’égalité entre les membres d’une même famille ! Pour moi, la question n’est d'ailleurs pas de savoir comment la hiérarchie a évolué, mais plutôt : « Pourquoi, à un moment donné, ces oscillations ont cessé ? Pourquoi est-on resté bloqué sur le modèle inégalitaire que nous connaissons aujourd'hui » ?

ENTRETIEN AVEC BASTA

Basta ! : Vous dites que nous sommes désormais immergés dans une ère de « bureaucratie totale ». Quels en sont les signes ?

David Graeber : Il suffit de mesurer le temps que nous consacrons à remplir des formulaires. Quelqu’un a calculé que les citoyens états-uniens passent en moyenne six mois de leur vie à attendre que le feu passe au vert. Personne n’a calculé combien de temps nous passons à remplir des formulaires ! Peut-être une année entière… C’est la première fois dans l’histoire que nous atteignons ce niveau de bureaucratie.
Le nombre d’occurrences du mot « bureaucratie » augmente dans les livres jusqu’en 1974, puis diminue. Mais les mots que l’on associe généralement aux procédures bureaucratiques, comme « paperasse », « documents à fournir », ou « évaluation de rendement », augmentent de manière continue et dramatique. Nous sommes donc encerclés par des procédures bureaucratiques, mais nous ne les identifions plus comme telles. C’est ce que j’ai essayé d’analyser dans mon livre.

Le sociologue Max Weber affirmait déjà que le 19e siècle avait inauguré l’ère bureaucratique. En quoi la situation est-elle nouvelle ?

La différence, c’est que la bureaucratie est si totale que nous ne la voyons plus. Dans les années 1940 et 1950, les gens se plaignaient de son absurdité. Aujourd’hui, nous n’imaginons même plus une manière d’organiser nos vies qui ne soit pas bureaucratique ! Ce qui également nouveau, c’est la création de la première bureaucratie planétaire. Un système d’administration que personne n’identifie pourtant comme une bureaucratie, car il est surtout question de libre-échange. Mais qu’est-ce que cela signifie réellement ? La création de traités internationaux et d’une classe entière d’administrateurs internationaux qui régulent les choses, tout en appelant ce processus « dérégulation ».
La bureaucratie n’est plus seulement une manière de gérer le capitalisme. Traditionnellement, le rôle de l’État est de garantir les rapports de propriété, de réguler pour éviter l’explosion sociale. Mais la bureaucratie est désormais devenue un moyen au service des structures d’extraction de profits : les profits sont extraits directement par des moyens bureaucratiques. Aujourd’hui, la majorité des profits n’ont rien à voir avec la production, mais avec la finance. Même une compagnie comme General Motors fait plus de profits en finançant l’achat de voitures par le crédit, que par la production de voitures. La finance n’est pas un monde irréel complètement déconnecté de l’économie réelle, où des gens spéculent et font des paris, gagnent de l’argent à partir de rien. La finance est un processus qui extrait des rentes pour certains, en se nourrissant de la dette des autres. J’ai essayé de calculer la part des revenus des familles états-uniennes directement extraite pour alimenter le secteur de la finance, des assurances et de l’immobilier. Impossible d’obtenir ces chiffres !
Tout cela est permis par la fusion progressive de la bureaucratie publique et privée, depuis les années 1970 et 1980. Cela s’opère par une collusion bureaucratique entre le gouvernement et la finance privée. Les 1% (les plus riches) dont parle le mouvement Occupy Wall Street, sont des gens qui accaparent les profits tout en finançant également les campagnes électorales, influençant ainsi les responsables politiques. Le contrôle du politique est aujourd’hui essentiel dans cette dynamique d’accaparement des profits. Et la bureaucratie est devenue un moyen au service de ce processus, avec la fusion de la bureaucratie publique et privée, saturée de règles et de règlements, dont l’objectif ultime est d’extraire du profit. C’est ce que j’appelle l’ère de la « bureaucratie totale ».

Les gens opposent souvent bureaucratie étatique et libéralisme économique. Mais « il faut mille fois plus de paperasse pour entretenir une économie de marché libre que la monarchie absolue de Louis XIV », écrivez-vous. Le libéralisme augmente donc la bureaucratie ?

C’est objectivement vrai. Regardez ce qui se passe ! La statistique la plus impressionnante concerne la Russie après la chute de l’Union soviétique. D’après la Banque mondiale, entre 1992 et 2002, le nombre de fonctionnaires a augmenté de 25 % en Russie. Alors que la taille de l’économie a substantiellement diminué, et qu’il y avait donc moins à gérer. Les marchés ne s’auto-régulent pas : pour les maintenir en fonctionnement, il faut une armée d’administrateurs. Dans le monde néolibéral actuel, vous avez donc davantage d’administrateurs. Pas seulement dans le gouvernement, mais aussi dans les compagnies privées.

Ce qu’on entend souvent par bureaucratie, ce sont aussi des structures sociales fiables et pérennes, qui font que le société fonctionne, comme la Sécurité sociale…

Beaucoup d’institutions sociales que l’on associe aujourd’hui à l’Etat-Providence ont été créées « par le bas ». Je l’ai découvert en discutant avec des Suédois : aucun des services sociaux suédois n’a été créé par le gouvernement. Toutes les cliniques, bibliothèques publiques, assurances sociales, ont été créées par des syndicats, des communautés de travailleurs. Le gouvernement a ensuite voulu les gérer à un niveau centralisé, bureaucratique, expliquant que ce serait plus efficace. Évidemment, une fois que l’État en a pris le contrôle, il peut privatiser ces services. C’est ce qui arrive.

Vous faites aussi le lien entre le développement de la bureaucratie et celui des bullshits jobs (« job à la con » ) que vous avez analysés dans un précédent travail. Tous les « bureaucrates » font-ils des « jobs à la con » ?

Pas tous ! Mon idée sur les bullshit jobs est de demander aux gens quelle est la valeur de leur travail. Je ne veux absolument pas dire à quelqu’un : « Ce que vous faites n’est pas utile ». Mais si une personne me dit que son travail n’apporte rien d’utile, je la crois. Qui peut mieux le savoir qu’elle-même ? Suite à mon travail sur les bullshit jobs, l’agence anglaise de statistique YouGov a fait un sondage. Résultat : 37 % des gens interrogés pensent que leur travail est inutile et n’apporte aucune contribution au monde.
J’ai été étonné d’un tel résultat ! Le plus grand nombre de personnes qui pensent que leur travail est inutile se trouve dans le secteur administratif. Peu de chauffeurs de bus, de plombiers ou d’infirmières pensent que leur travail est inutile. Beaucoup de bullshits jobs sont « bureaucratiques », autant dans le secteur privé que public. Un exemple ? Ces gens qui vont à des réunions et écrivent des compte-rendus pour d’autres gens qui vont à des réunions et écrivent des compte-rendus. Quand mon article a été publié sur le web, je n’imaginais pas que les gens feraient de telles confessions sur leur travail : « Je donne des ordres pour déplacer les photocopieuses d’un côté à l’autre », ou « Mon job est de reformater des formulaires allemands dans des formulaires anglais et tout un bâtiment fait ça »… C’est incroyable. Presque tous ces jobs se trouvaient dans le secteur privé.

Comment expliquez-vous alors que nous soyons si attachés à la bureaucratie, que nous n’arrivons pas à remettre en question ce processus et que nous continuons même à alimenter son développement ?

J’ai analysé cela avec l’analogie de « la peur du jeu ». Il y a quelque chose de très attirant dans le jeu, qui est une expression de la liberté de chacun, mais aussi quelque chose d’effrayant. Si les gens aiment tant les jeux, c’est parce que c’est la seule situation où vous savez exactement quelles sont les règles. Dans la vie, nous sommes constamment investis dans des jeux, dans des intrigues, au travail ou entre amis. C’est comme un jeu, mais vous n’êtes jamais sûr de savoir qui sont les joueurs, quand cela commence ou s’arrête, quelles sont les règles, qui gagne. Dans une conversation avec votre belle-mère, vous savez bien qu’il y a des règles, mais vous ne savez pas trop lesquelles, ce que vous pouvez dire ou non. Cela rend la vie difficile. Nous sommes effrayés par l’arbitraire.
On ne veut pas du pouvoir qu’il soit arbitraire. Une école de pensée aux États-Unis, le républicanisme civique, dit que la liberté signifie savoir quelles sont les règles : quand l’État peut vous contraindre et quand il ne peut pas. Partant de là, il faut créer toujours plus de régulations pour être plus libre. Paradoxalement, dans les sociétés qui se considèrent comme libres, beaucoup d’aspects sont régulés par la coercition, par la violence.

La bureaucratie est-elle le symptôme d’une société violente ?

La bureaucratie n’est pas stupide en elle-même. Elle est le symptôme de la violence sociale, qui elle est stupide. La violence structurelle – qui inclut toutes les formes d’inégalités structurelles : patriarcat, relations de genres, relations de classes…– est stupide. Là où il y a une inégalité de pouvoir, il y a aussi une forme d’ignorance et d’aveuglement. La bureaucratie semble stupide en elle-même, mais elle ne cause pas la stupidité, elle la gère ! Même quand la bureaucratie est bienveillante, sous la forme de l’État social, elle reste basée sur une forme d’aveuglement structurel, sur des catégories qui n’ont pas grand chose à voir avec ce dont les gens font l’expérience. Quand les bureaucrates essaient de vous aider, ils ne vous comprennent pas, ils ne veulent pas vous comprendre, et ne sont pas même autorisés à vous comprendre.

Vous écrivez que la critique de la bureaucratie aujourd’hui vient de la droite et pas de la gauche. Et que les populistes ont bien compris que la critique de la bureaucratie était rentable d’un point vue électoral…

C’est un des problèmes qui a inspiré mon livre. Pourquoi est-ce la droite qui tire tous les avantages de l’indignation populaire contre la bureaucratie, alors que c’est la droite qui est à l’origine d’une grande partie de cette bureaucratie ? C’est ridicule ! Aux États-Unis, la droite a découvert que si vous taxez les gens d’une manière injuste, et qu’ensuite vous leur dites que vous allez baisser les impôts, ils vont voter pour vous. Il y a quelque chose de similaire avec la bureaucratie en général. La gauche est tombée dans ce piège, avec la manière dont elle défend l’idée d’un État social tout en faisant des compromis avec le néolibéralisme. Elle finit par embrasser cette combinaison des forces du marché et de la bureaucratie. Et la droite en tire tout l’avantage avec ses deux ailes – d’un côté les libertariens, qui aiment le marché mais critiquent la bureaucratie, de l’autre, l’aile fasciste, qui a une critique du marché. La droite concentre toute la rage populiste sur ce sujet. Et la gauche finit par se retrouver à défendre les deux, marché et bureaucratie. C’est un désastre politique.

Comment le mouvement altermondialiste a-t-il renouvelé cette critique de gauche de la bureaucratie ?

Le mouvement altermondialiste cherche à identifier les structures bureaucratiques qui n’étaient pas censées être visibles. Mais pas seulement pour les dévoiler, également pour montrer à quel point ces structures ne sont pas nécessaires, qu’il est possible de faire les choses autrement d’une manière non-bureaucratique. Pourquoi les procédures démocratiques sont-elles aussi importantes dans le mouvement altermondialiste ? Parce qu’il essaie de créer des formes de décision non-bureaucratiques. Dans ce mouvement, il n’y a pas de règle, il y a des principes. C’est une négation pure de la bureaucratie. Bien sûr, ces processus ont aussi tendance à se bureaucratiser si l’on n’y fait pas attention, mais tout est fait pour l’éviter. Mon travail sur la bureaucratie vient de mon expérience d’activiste dans le mouvement altermondialiste.

Mais le mouvement altermondialiste se bat aussi pour plus de régulation, par exemple dans le secteur financier…

Le mouvement altermondialiste se bat pour des régulations différentes ! Et nous ne devrions pas tomber dans le piège de croire que nos adversaires sont favorables aux dérégulations. Vous ne pouvez pas avoir une banque non-régulée, c’est absurde : les banques sont entièrement basées sur des régulations. Mais des régulations en faveur des banques ! Quand on parle de re-régulation, cela signifie mettre les consommateurs au centre plutôt que les banques. Nous devons sortir de ce langage « plus ou moins de régulation ». Le néolibéralisme crée plus de régulations que les systèmes économiques précédents.

Voyez-vous la même critique de la bureaucratie dans l’expérience de démocratie directe en cours au Rojava, au Kurdistan syrien ?

L’exemple syrien est vraiment intéressant. J’ai fait partie d’une délégation d’universitaires en décembre dernier, qui a observé sur place leur processus démocratique. Ils sont vraiment en train de créer une société non-bureaucratique. C’est le seul endroit que je connaisse où il y a une situation de pouvoir « dual » où les deux côtés ont été créés par les mêmes personnes. Avec, d’un côté, des assemblées populaires de base, et de l’autre des structures qui ressemblent à un gouvernement et à un Parlement. Des structures nécessaires, car pour coopérer avec les institutions internationales, il faut une sorte de gouvernement bureaucratique institutionnel effectif, sinon elles ne vous prennent pas au sérieux. Mais au Rojava, quiconque porte une arme doit en répondre face à la base avant d’en répondre au structures du « haut ». C’est pourquoi ils disent que ce n’est pas un État, car ils ne réclament pas le monopole de la violence coercitive.

Peut-on imaginer un État sans bureaucratie ?

L’État est une combinaison de trois principes aux origines historiques totalement différentes : premièrement, la souveraineté, le monopole de la force dans un territoire donné. Deuxièmement, l’administration, la bureaucratie, le management rationnel des ressources. Et troisièmement, l’organisation du champ politique, avec des personnages en compétition parmi lesquels la population choisit ses dirigeants. En Mésopotamie, il y avait beaucoup de bureaucratie mais aucun principe de souveraineté. L’idée de responsables politiques en compétition vient de sociétés aristocratiques. Et le principe de souveraineté vient des Empires. Ces trois principes ont fusionné ensemble dans l’État moderne. Nous avons aujourd’hui une administration planétaire, mais elle n’a pas de principe de souveraineté et pas de champ politique. Ces principes n’ont rien à faire ensemble a priori, nous sommes juste habitués à ce qu’ils le soient.

Comment expliquez-vous que, dans l’imaginaire social, les marchés, le libéralisme, apparaissent comme les seuls antidotes à la bureaucratie ?

C’est le grand piège du 20e siècle : cette idée qu’il n’y a qu’une alternative – les marchés ou l’État – et qu’il faut opposer les deux. Pourtant historiquement, les marchés et les États ont grandi ensemble. Ils sont bien plus similaires qu’ils ne sont différents : les deux ont l’ambition de traiter les choses de la manière la plus rationnelle et efficace possible.
Je me souviens d’une interview d’un général sud-africain au moment où Nelson Mandela est arrivé à la présidence du pays. On lui demandait : « Vous ne trouvez pas un peu étrange de recevoir des ordres de quelqu’un que vous avez combattu pendant 20 ans ? ». Il a répondu : « C’est un honneur en tant que militaire de recevoir des ordres, quelle que soit la personne qui les donne. » En fait, ce n’est pas un comportement spécialement militaire, mais bureaucratique. Parce que ça ne se passerait pas comme ça dans une armée médiévale. Être un bureaucrate, cela signifie faire ce qu’on vous demande, et séparer les moyens et les fins. Cette séparation est devenue une base de la conscience moderne. Seules deux institutions – marché et État – opèrent de cette manière.


INTERVIEW LIBÉRATION

Comment expliquez-vous que l’économie néolibérale, avec son discours «moins d’Etat, de régulations et de contraintes», produise toujours plus de bureaucratie ?

Il est évident que nous passons notre temps à remplir des formulaires. Si on calculait le nombre d’heures que l’on y consacre par jour, on serait effrayés. Il n’y a jamais rien eu de tel dans l’histoire, et certainement pas en Union soviétique ni dans les anciens Etats socialistes. Cela vient du fait que nous ne comprenons pas ce qu’est vraiment le capitalisme néolibéral. En fait, la caractéristique principale de ce système réside dans le fonctionnement bureaucratique ! La bureaucratie d’Etat et celle des entreprises fonctionnent d’ailleurs en parfaite collaboration, et pour cause : elles ont de plus en plus tendance à fusionner, au point que c’est un modèle qui transcende désormais la séparation entre le secteur public et le privé.

Le système bancaire capte, selon vous, des sommes colossales simplement en imposant sa bureaucratie à ses clients…

La vision que l’on a de ce secteur correspond à celle d’un casino géant, et dans un sens, c’est vrai, sauf que les jetons, ce sont vos dettes ! Tout cela est rendu possible par une gigantesque ingénierie réglementaire mise conjointement en place par les gouvernements et les banques. Quand on regarde comment ces réglementations sont créées, la plupart du temps elles sont écrites par les banques elles-mêmes. Elles ont des lobbyistes qui financent les politiques, des juristes qui écrivent et formalisent ces règles, tout cela est coproduit par une seule et même bureaucratie combinant les intérêts publics et privés. Avec pour seul but de garantir un niveau de profits le plus élevé possible.

Que les banques gagnent de l’argent sur notre dos, est-ce si nouveau ?

Je me suis penché sur le cas de JPMorgan, la plus grosse banque américaine et la sixième plus grosse entreprise au monde, selon Forbes. J’ai été sidéré d’apprendre que 70 % de leurs revenus viennent de frais et de pénalités appliquées aux clients. On a toujours dit que les sociétés socialistes étaient des utopies dont l’idéal s’est avéré invivable. Elles ont créé des règles sans se préoccuper de savoir si elles étaient justes et vous envoyaient au goulag lorsque vous ne les respectiez pas. Si on y réfléchit bien, les bénéfices des plus grandes entreprises capitalistes sont rendus possibles par l’édiction de règles utopistes impossibles à respecter. Tout le monde doit être capable d’équilibrer ses comptes et de se conformer aux règles des banques, mais elles savent très bien que la plupart des clients en sont incapables. Voilà comment leur «utopie» bureaucratique leur permet de s’enrichir sans fin.

Le numérique n’est-il pas un antidote à la bureaucratie et le vecteur d’une plus grande transparence ?

Au XIXe siècle, quantité de procédés ont été inventés pour économiser la force de travail et, bizarrement, les gens ont passé de plus en plus de temps à travailler dans ces entreprises, qui s’étaient pourtant industrialisées et mécanisées. Il se produit la même chose pour les cols blancs avec le règne de l’informatique. Tout le monde doit être agent d’assurance, comptable et réaliser de plus en plus de tâches qui autrefois étaient confiées à d’autres. Dans les universités par exemple, le temps dévolu aux procédures et à la paperasse ne cesse d’augmenter malgré le numérique, et cela au détriment de l’enseignement. Au départ, la messagerie électronique servait à dialoguer et à échanger des idées, aujourd’hui 95% de son usage correspond à des procédures qui mettent au passage quantité de personnes dans la boucle.

Comment réduire cette inflation bureaucratique ?

Le piège, c’est que toute tentative de la réduire crée encore plus de paperasse, on convoque une commission pour résoudre le problème des commissions ! Une énorme propension de la bureaucratie consiste par ailleurs à faire que les pauvres se sentent mal du fait de leur pauvreté. Ils sont suivis à la trace : on regarde s’ils sont vraiment mariés, s’ils cherchent un travail de façon active… On pourrait commencer par en finir avec ça.
Nous vivons dans un modèle économique erroné où les emplois mettent en avant la fonction sans se préoccuper de ce qu’ils produisent et, souvent, ce n’est rien du tout. J’avais écrit un article sur le phénomène des «boulots de merde», ces emplois qui ne produisent rien. Le sujet est évidemment tabou. Un institut de sondage en ligne avait fait une enquête retentissante à ce sujet dans laquelle les gens admettaient la vacuité de leur emploi. En général, plus votre travail est utile, moins vous êtes payé. Le système marche sur la tête alors même que le capitalisme se présente comme rationnel. Et cela résulte de la façon dont la rente est redistribuée et de cette bureaucratisation du monde au profit des plus puissants, qui en maîtrisent les codes et l’orientent à leur guise.

Vous semblez très déçu du progrès technique. On n’a certes pas encore de voitures volantes, mais Internet a bouleversé notre quotidien…

J’avais 7 ans quand le premier homme a marché sur la Lune. Au regard du passé, l’attente de ma génération par rapport à l’an 2000 était très forte. La période allant de 1750 à 1950 avait donné lieu à des découvertes incroyables : l’ADN, la relativité, la vapeur, le pétrole, le nucléaire… Des innovations fondamentales. Les prédictions des livres de science-fiction tels que le Choc du futur d’Alvin Toffler ne se sont pas toutes réalisées. Par rapport à la machine à voyager dans le temps, le smartphone est quand même très décevant.

C’est encore la faute au capitalisme néolibéral ?

Le capitalisme a été pendant très longtemps une force progressiste sur le plan technologique, c’est désormais le contraire. Les «technologies poétiques», sources de créativité, ont été abandonnées au profit des «technologies bureaucratiques». La poussée technologique exponentielle qui était attendue n’a pas eu lieu. Par exemple, c’est incroyable que la vitesse maximale à laquelle voyager ait été atteinte en 1971. Lorsque l’URSS a cessé d’être une menace, les Etats-Unis ont réorienté leurs investissements vers les technologies de l’information, médicales et militaires. Ce qui explique pourquoi nous avons des drones, et non des robots pour promener le chien ou laver le linge.

Quelle est alors l’alternative ?

Arrêtons avec l’idée qu’il n’y a qu’une seule façon de diriger une société sur le plan technique. En tant qu’anthropologue, j’ai pu observer qu’il y avait des centaines d’autres modèles économiques. Les gens répondent «c’était avant». Mais pourquoi y avait-il des centaines façons d’organiser l’économie jadis et une seule aujourd’hui avec l’informatique ? La technologie n’était-elle pas censée nous donner plus d’options ? Il y a des tas de choses à inventer pour installer une économie qui maximiserait la liberté individuelle. On ne sait pas encore quel modèle émergera. L’histoire ne se produit pas avec quelqu’un qui arrive avec un plan prêt à l’emploi.

Le changement climatique ne va-t-il pas nous forcer à changer de modèle ?

Je suis très inquiet à ce sujet parce que les institutions politiques ne sont plus capables de générer des politiques. Le chercheur Bruno Latour me disait l’autre jour que seuls les militaires américains et chinois avaient la capacité d’intervenir contre le réchauffement climatique à un niveau global. Des idées circulent dans les laboratoires de recherche. Ironiquement, la façon la plus efficace d’intervenir contre le changement climatique à une échelle massive, ça serait de planter des arbres, ça serait facile à faire et sans bureaucratie !

Etre anarchiste aujourd’hui, n’est-ce pas être seul contre tous ?

Les gens ne voient pas l’anarchisme comme quelque chose de mauvais, je crois même qu’ils sont plutôt d’accord avec ses fondements. Ils disent simplement que c’est dingue et que ce n’est pas réalisable. Mais en tant qu’anthropologue, je sais que c’est possible. Les gens sont parfaitement capables d’arriver à des décisions raisonnables tant qu’ils croient pouvoir le faire, mais il y a une propagande constante qui leur dit le contraire. Je travaille en ce moment avec un archéologue sur l’origine de l’inégalité sociale qui viendrait de la complexification des sociétés, du changement d’échelle des villes. Tout cela est faux. Les sociétés originelles de grande échelle, comme en Mésopotamie, étaient égalitaires. Alors qu’il existe des grandes villes qui fonctionnent sur un système égalitaire, il est très difficile de trouver une famille égalitaire. L’inégalité vient de la base. L’échelle ne veut rien dire, le problème vient de la petite échelle.


ENTRETIEN AVEC POLITIS

Nous assistons à la fusion progressive de la puissance publique et privée en une entité unique, saturée de règles et de règlements dont l’objectif ultime est d’extraire de la richesse sous forme de profits.

Pourquoi associe-t-on toujours la bureaucratie avec le secteur public ?

Parce que c’est ce que l’on nous a appris. Dans les années 1960, les révolutionnaires ont commencé à expliquer que les bureaucrates et les capitalistes, c’était peu ou prou la même chose : des hommes enveloppés, en costume trois pièces qui contrôlaient tous les aspects de notre vie. Des ennemis de la liberté, en somme. Puis la droite s’est appropriée l’argumentaire, en omettant la partie sur le capitalisme. Résultat, l’état omniprésent dont les révolutionnaires des années 1960 se plaignaient a en grande partie disparu. Pourtant tout le monde emploie encore la rhétorique des années 1960 alors qu’elle n’a plus grand chose à voir avec le fonctionnement actuel de la société.

Vous dites donc que la bureaucratie peut aussi être l’apanage du secteur privé. Cette affirmation n’est-elle pas paradoxale, surtout dans un pays comme la France où la bureaucratie du service public fait partie du quotidien ?

L’autre jour, je me suis rendu dans un Apple Store pour faire réparer l’écran de mon ordinateur. J’ai dû faire la queue pour que quelqu’un examine mon ordinateur et me dise « Oui, votre ordinateur est cassé ». J’ai demandé si je pouvais le déposer afin qu’il soit réparé par le service après-vente. Là, la personne m’a répondu que non, bien sûr que non, et qu’il fallait d’abord faire remplir par un autre service un formulaire attestant que l’écran était bel et bien cassé avant que l’ordinateur ne puisse être envoyé à l’atelier. J’ai demandé si je pouvais me rendre dans ce service sans plus attendre. On m’a rétorqué que non, qu’aucun rendez-vous ne pouvait être pris avant la semaine suivante, à moins que je ne me lève à 8 heures chaque jour au cas où des personnes se désisteraient. C’est une situation typique que seule la bureaucratie peut nous réserver, et pourtant j’avais affaire à une entreprise privée.
Ou bien essayez d’ouvrir un compte en banque ici en Angleterre. La procédure est tellement compliquée, les formulaires tellement nombreux que j’ai dû être payé en liquide pour mes deux premiers mois de cours. Il fallait des factures avec l’adresse de mon domicile, sauf que pour avoir accès au service dont j’avais besoin il fallait verser un dépôt et donc avoir un compte en banque. Je pourrais multiplier les exemples.
Ce que j’ai voulu montrer dans ce livre, c’est que la moitié du temps il est impossible de distinguer le public du privé. Les deux formes de bureaucratie s’entremêlent. Pourquoi est-ce que c’est si dur d’ouvrir un compte en banque ? Les employés vont vous dire que c’est à cause des réglementations imposées par l’Etat. Mais qui est à l’origine de ses réglementations ? Très souvent les avocats de ces banques, qui font pression sur (c’est à dire corrompent) les politiques pour que leurs réglementations soient transformées en texte de loi.

Comment expliquer que la bureaucratie croît à mesure que le libre marché s’étend ?

C’est le cas depuis un long moment. En Angleterre, par exemple, une grande partie de l’appareil bureaucratique d’Etat, de la police au simple fonctionnaire, a été mise en place après l’abolition des Corn Laws (série de textes encadrant le commerce de céréales avec l’étranger et qui avait pour but de protéger les paysans anglais, NDLR) et l’avènement du libre marché.
De l’autre côté de l’Atlantique, lorsque les Etats-Unis menaient des politiques protectionnistes au XIXe siècle, la bureaucratie était réduite : le gouvernement fédéral était composé presque uniquement de l’armée, qui était très petite, et de la poste.
Le secteur privé, quant à lui, était composé de petites entreprises et de coopératives. La période de libre marché dite des barons voleurs a coïncidé avec l’émergence de grandes firmes dotées d’une bureaucratie interne élaborée et d’un appareil d’Etat toujours plus important. Et la tendance se poursuit. Même Thatcher, qui a fait de la réduction du nombre de fonctionnaires un de ses chevaux de bataille, n’y est pas parvenu.
Sous Reagan, la bureaucratie d’Etat s’est même étendue. En Russie, après la chute du communisme, le nombre total de fonctionnaires a augmenté de 25% en 10 ans, sans compter bien sûr les bureaucrates du secteur privé émergent.
Si je devais m’avancer, je dirais que ce phénomène est dû au fait que l’économie de marché entraîne une augmentation extrême de relations qui ne sont pas basées sur la confiance, mais sur la maximisation de l’intérêt individuel. Cela signifie qu’elle nécessite des moyens beaucoup plus élaborés de mise en œuvre, de surveillance et de coercition que d’autres formes de relations sociales.


EXTRAITS DE "BUREAUCRATIE"

L’économie de marché entraîne une augmentation extrême de relations qui ne sont pas basées sur la confiance, mais sur la maximisation de l’intérêt individuel. Cela signifie qu’elle nécessite des moyens beaucoup plus élaborés de mise en œuvre, de surveillance et de coercition que d’autres formes de relations sociales.

Le néolibéralisme nous a fait entrer dans l’ère de la bureaucratie totale.

Nous assistons à la fusion progressive de la puissance publique et privée en une entité unique, saturée de règles et de règlements dont l’objectif ultime est d’extraire de la richesse sous forme de profits.

Les politiques conçues pour réduire l’ingérence de l’Etat dans l’économie finissent en réalité par produire plus de réglementations, plus de bureaucrates, plus d’interventions policières.

Nous assistons à la fusion progressive de la puissance publique et privée en une unité unique, saturée de règles et de règlements dont l’objectif ultime est d’extraire de la richesse sous forme de profits.

La bureaucratie est le moyen principal qu’utilise une infirme partie de la population pour extraire la richesse de nous tous.

Libre échange et marché libre signifient en réalité création de structures administratives mondiales essentiellement destinées à garantir l’extraction de profits pour les investisseurs.

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RACISME, UNE RAISON D'ÉTAT

Roms, tous en danger Cinq textes de Jacques Rancière, de 1997 à décembre 2015

SEPT RÈGLES POUR AIDER À LA DIFFUSION DES IDÉES RACISTES EN FRANCE
Jacques Rancière, Le Monde, 21 mars 1997

La diffusion des idées racistes en France semble être aujourd’hui une priorité nationale. Les racistes s’y emploient, ce qui est la moindre des choses. Mais l’effort des propagandistes d’une idée a des limites, en un temps où l’on se méfie des idées, et il a souvent besoin pour les dépasser, du concours de ses adversaires. Là est l’aspect remarquable de la situation française : hommes politiques, journalistes et experts en tout genre ont su trouver ces dernières années des manières assez efficaces de faire servir leur antiracisme à une propagation plus intense des idées racistes. Aussi bien toutes les règles énoncées ici sont-elles déjà employées. Mais elles le sont souvent d’une manière empirique et anarchique, sans claire conscience de leur portée. Il a donc paru souhaitable, afin d’assurer leur efficacité maximale, de les présenter à leurs utilisateurs potentiels sous une forme explicite et systématique.

Règle 1. - Relevez quotidiennement les propos racistes et donnez-leur le maximum de publicité. Commentez-les abondamment, interrogez incessamment à leur propos grands de ce monde et hommes de la rue. Supposons par exemple qu’un leader raciste, s’adressant à ses troupes, laisse échapper qu’il y a chez nous beaucoup de chanteurs qui ont le teint basané et beaucoup de noms à consonance étrangère dans l’équipe de France de football. Vous pourriez considérer que cette information n’est vraiment pas un scoop et qu’il est banal, au surplus, qu’un raciste, parlant à des racistes, leur tienne des propos racistes. Cette attitude aurait une double conséquence fâcheuse : premièrement vous omettriez ainsi de manifester votre vigilance de tous les instants face à la diffusion des idées racistes ; deuxièmement, ces idées elles-mêmes se diffuseraient moins. Or l’important est qu’on en parle toujours, qu’elles fixent le cadre permanent de ce qu’on voit et de ce qu’on entend. Une idéologie, ce n’est pas d’abord des thèses, mais des évidences sensibles. Il n’est pas nécessaire que nous approuvions les idées des racistes.
Il suffit que nous voyions sans cesse ce qu’ils nous font voir, que nous parlions sans cesse de ce dont ils nous parlent, qu’en refusant leurs « idées » nous acceptions le donné qu’elles nous imposent.

Règle 2. - N’omettez jamais d’accompagner chacune de ces divulgations de votre indignation la plus vive. Cette règle est très importante à bien comprendre. Il s’agit d’assurer un triple effet : premièrement, les idées racistes doivent être banalisées par leur diffusion incessante ; deuxièmement, elles doivent être constamment dénoncées pour conserver en même temps leur pouvoir de scandale et d’attraction ; troisièmement, cette dénonciation doit elle-même apparaître comme une diabolisation, qui reproche aux racistes de dire ce qui est pourtant une banale évidence. Reprenons notre exemple : vous pourriez considérer comme anodin le besoin où est M. Le Pen de faire remarquer ce que tout le monde voit à l’œil nu, que le gardien de l’équipe de France a la peau bien noire. Vous manqueriez ainsi l’effet essentiel : prouver qu’on fait aux racistes un crime de dire une chose que tout le monde voit à l’œil nu.

Règle 3. - Répétez en toutes circonstances : il y a un problème des immigrés qu’il faut régler si on veut enrayer le racisme. Les racistes ne vous en demandent pas plus : reconnaître que leur problème est bien un problème et « le » problème. Des problèmes avec des gens qui ont en commun d’avoir la peau colorée et de venir des anciennes colonies françaises, il y en a en effet beaucoup. Mais tout cela ne fait pas un problème immigré, pour la simple raison qu’ « immigré » est une notion floue qui recouvre des catégories hétérogènes, dont beaucoup de Français, nés en France de parents français. Demander qu’on règle par des mesures juridiques et politiques le « problème des immigrés » est demander une chose parfaitement impossible. Mais, en le faisant, premièrement, on donne consistance à la figure indéfinissable de l’indésirable, deuxièmement, on démontre qu’on est incapable de rien faire contre cet indésirable et que les racistes seuls proposent des solutions.

Règle 4. - Insistez bien sur l’idée que le racisme a lui-même une base objective, qu’il est l’effet de la crise et du chômage et qu’on ne peut le supprimer qu’en les supprimant. Vous lui donnez ainsi une légitimité scientifique. Et comme le chômage est maintenant une exigence structurelle de la bonne marche de nos économies, la conclusion s’en tire tout naturellement : si on ne peut supprimer la cause « profonde » du racisme, la seule chose à faire est de lui supprimer sa cause occasionnelle en renvoyant les immigrés chez eux par des lois racistes sereines et objectives. Si un esprit superficiel vous objecte que divers pays ayant des taux de chômage voisins n’ont pas de débordements racistes comme chez nous, invitez-le à chercher ce qui peut bien différencier ces pays du nôtre. La réponse va de soi : c’est qu’ils n’ont pas comme nous trop d’immigrés.

Règle 5. - Ajoutez que le racisme est le fait des couches sociales fragilisées par la modernisation économique, des attardés du progrès, des « petits Blancs », etc. Cette règle complète la précédente. Elle a l’avantage supplémentaire de montrer que les antiracistes ont, pour stigmatiser les « arriérés » du racisme, les mêmes réflexes que ceux-ci à l’égard des « races inférieures » et de conforter ainsi ces « arriérés » dans leur double mépris pour les races inférieures et pour les antiracistes des beaux quartiers qui prétendent leur faire la leçon.

Règle 6. - Appelez au consensus de tous les hommes politiques responsables contre les propos racistes. Invitez sans trêve les hommes du pouvoir à s’en démarquer absolument. Il importe en effet que ces politiciens reçoivent le brevet d’antiracisme qui leur permettra d’appliquer avec fermeté et d’améliorer, si besoin est, les lois racistes destinées, bien sûr, à enrayer le racisme. Il importe aussi que l’extrême droite raciste apparaisse comme la seule force conséquente et qui ose dire tout haut ce que les autres pensent tout bas ou proposer franchement ce qu’ils font honteusement. Il importe enfin qu’elle apparaisse être, pour cela seul, victime de la conjuration de tous les gens en place.

Règle 7. - Demandez des nouvelles lois antiracistes qui permettent de sanctionner l’intention même d’exciter au racisme, un mode de scrutin qui empêche l’extrême droite d’avoir des sièges au Parlement et toutes mesures du même ordre. D’abord, des lois répressives peuvent toujours resservir. Ensuite, vous prouverez que votre légalité républicaine se plie à toutes les commodités des circonstances. Enfin, vous consacrerez les racistes dans leur rôle de martyrs de la vérité, réprimés pour délit d’opinion par des gens qui font les lois à leur convenance.
Il s’agit, en bref, d’aider la diffusion du racisme de trois manières : en divulguant au maximum sa vision du monde, en lui donnant la palme du martyre, en montrant que seul le racisme propre peut nous préserver du racisme sale. On s’emploie déjà, avec des succès appréciables, à cette triple tâche. Mais, avec de la méthode, on peut toujours faire mieux.


RACISME, UNE PASSION D’EN HAUT

Texte de l’intervention de Jacques Rancière le samedi 11 septembre 2010 à Montreuil (93), lors du rassemblement « Les Roms, et qui d’autre ? »

Je voudrais proposer quelques réflexions autour de la notion de « racisme d’État » mise à l’ordre du jour de notre réunion. Ces réflexions s’opposent à une interprétation très répandue des mesures récemment prises par notre gouvernement, depuis la loi sur le voile jusqu’aux expulsions de roms. Cette interprétation y voit une attitude opportuniste visant à exploiter les thèmes racistes et xénophobes à des fins électoralistes. Cette prétendue critique reconduit ainsi la présupposition qui fait du racisme une passion populaire, la réaction apeurée et irrationnelle de couches rétrogrades de la population, incapables de s’adapter au nouveau monde mobile et cosmopolite. L’État est accusé de manquer à son principe en se montrant complaisant à l’égard de ces populations. Mais il est par là conforté dans sa position de représentant de la rationalité face à l’irrationalité populaire.

Or cette disposition du jeu, adoptée par la critique « de gauche », est exactement la même au nom de laquelle la droite a mis en œuvre depuis une vingtaine d’années un certain nombre de lois et de décrets racistes. Toutes ces mesures ont été prises au nom de la même argumentation : il y a des problèmes de délinquances et nuisances diverses causés par les immigrés et les clandestins qui risquent de déclencher du racisme si on n’y met pas bon ordre. Il faut donc soumettre ces délinquances et nuisances à l’universalité de la loi pour qu’elles ne créent pas des troubles racistes.
C’est un jeu qui se joue, à gauche comme à droite, depuis les lois Pasqua-Méhaignerie de 1993. Il consiste à opposer aux passions populaires la logique universaliste de l’État rationnel, c’est-à-dire à donner aux politiques racistes d’État un brevet d’antiracisme. Il serait temps de prendre l’argument à l’envers et de marquer la solidarité entre la « rationalité » étatique qui commande ces mesures et cet autre –cet adversaire complice– commode qu’elle se donne comme repoussoir, la passion populaire. En fait, ce n’est pas le gouvernement qui agit sous la pression du racisme populaire et en réaction aux passions dites populistes de l’extrême-droite. C’est la raison d’État qui entretient cet autre à qui il confie la gestion imaginaire de sa législation réelle.

J’avais proposé, il y a une quinzaine d’années, le terme de racisme froid pour désigner ce processus. Le racisme auquel nous avons aujourd’hui affaire est un racisme à froid, une construction intellectuelle. C’est d’abord une création de l’État. On a discuté ici sur les rapports entre État de droit et État policier. Mais c’est la nature même de l’État que d’être un État policier, une institution qui fixe et contrôle les identités, les places et les déplacements, une institution en lutte permanente contre tout excédent au décompte des identités qu’il opère, c’est-à-dire aussi contre cet excès sur les logiques identitaires que constitue l’action des sujets politiques. Ce travail est rendu plus insistant par l’ordre économique mondial. Nos États sont de moins en moins capables de contrecarrer les effets destructeurs de la libre circulation des capitaux pour les communautés dont ils ont la charge. Ils en sont d’autant moins capables qu’ils n’en ont aucunement le désir. Ils se rabattent alors sur ce qui est en leur pouvoir, la circulation des personnes. Ils prennent comme objet spécifique le contrôle de cette autre circulation et comme objectif la sécurité des nationaux menacés par ces migrants, c’est-à-dire plus précisément la production et la gestion du sentiment d’insécurité. C’est ce travail qui devient de plus en plus leur raison d’être et le moyen de leur légitimation.

De là un usage de la loi qui remplit deux fonctions essentielles : une fonction idéologique qui est de donner constamment figure au sujet qui menace la sécurité ; et une fonction pratique qui est de réaménager continuellement la frontière entre le dedans et le dehors, de créer constamment des identités flottantes, susceptibles de faire tomber dehors ceux qui étaient dedans. Légiférer sur l’immigration, cela a d’abord voulu dire créer une catégorie de sous-Français, faire tomber dans la catégorie flottante d’immigrés des gens qui étaient nés sur sol français de parents nés français. Légiférer sur l’immigration clandestine, cela a voulu dire faire tomber dans la catégorie des clandestins des « immigrés » légaux. C’est encore la même logique qui a commandé l’usage récent de la notion de « Français d’origine étrangère ». Et c’est cette même logique qui vise aujourd’hui les roms, en créant, contre le principe même de libre circulation dans l’espace européen, une catégorie d’Européens qui ne sont pas vraiment Européens, de même qu’il y a des Français qui ne sont pas vraiment Français. Pour créer ces identités en suspens l’État ne s’embarrasse pas de contradictions comme on l’a vu par ses mesures concernant les « immigrés ». D’un côté, il crée des lois discriminatoires et des formes de stigmatisation fondées sur l’idée de l’universalité citoyenne et de l’égalité devant la loi. Sont alors sanctionnés et/ou stigmatisés ceux dont les pratiques s’opposent à l’égalité et à l’universalité citoyenne. Mais d’un autre côté, il crée au sein de cette citoyenneté semblable pour tous des discriminations comme celle qui distingue les Français « d’origine étrangère ». Donc d’un côté tous les Français sont pareils et gare à ceux qui ne le sont pas, de l’autre tous ne sont pas pareils et gare à ceux qui l’oublient !

Le racisme d’aujourd’hui est donc d’abord une logique étatique et non une passion populaire. Et cette logique d’État est soutenue au premier chef non par on ne sait quels groupes sociaux arriérés mais par une bonne partie de l’élite intellectuelle. Les dernières campagnes racistes ne sont pas du tout le fait de l’extrême-droite dite « populiste ». Elles ont été conduites par une intelligentsia qui se revendique comme intelligentsia de gauche, républicaine et laïque. La discrimination n’est plus fondée sur des arguments sur les races supérieures et inférieures. Elle s’argumente au nom de la lutte contre le « communautarisme », de l’universalité de la loi et de l’égalité de tous les citoyens au regard de la loi et de l’égalité des sexes. Là encore, on ne s’embarrasse pas trop de contradictions ; ces arguments sont le fait de gens qui font par ailleurs assez peu de cas de l’égalité et du féminisme. De fait, l’argumentation a surtout pour effet de créer l’amalgame requis pour identifier l’indésirable : ainsi l’amalgame entre migrant, immigré, arriéré, islamiste, machiste et terroriste. Le recours à l’universalité est en fait opéré au profit de son contraire : l’établissement d’un pouvoir étatique discrétionnaire de décider qui appartient ou n’appartient pas à la classe de ceux qui ont le droit d’être ici, le pouvoir, en bref, de conférer et de supprimer des identités. Ce pouvoir a son corrélat : le pouvoir d’obliger les individus à être à tout moment identifiables, à se tenir dans un espace de visibilité intégrale au regard de l’État. Il vaut la peine, de ce point de vue, de revenir sur la solution trouvée par le gouvernement au problème juridique posé par l’interdiction de la burqa.
C’était, on l’a vu, difficile de faire une loi visant spécifiquement quelques centaines de personnes d’une religion déterminée. Le gouvernement a trouvé la solution : une loi portant interdiction en général de couvrir son visage dans l’espace public, une loi qui vise en même temps la femme porteuse du voile intégral et le manifestant porteur d’un masque ou d’un foulard. Le foulard devient ainsi l’emblème commun du musulman arriéré et de l’agitateur terroriste.
Cette solution-là, adoptée, comme pas mal de mesures sur l’immigration, avec la bienveillante abstention de la « gauche », c’est la pensée « républicaine » qui en a donné la formule. Qu’on se souvienne des diatribes furieuses de novembre 2005 contre ces jeunes masqués et encapuchonnés qui agissaient nuitamment. Qu’on se souvienne aussi du point de départ de l’affaire Redeker, le professeur de philosophie menacé par une « fatwa » islamique. Le point de départ de la furieuse diatribe antimusulmane de Robert Redeker était... l’interdiction du string à Paris-Plage. Dans cette interdiction édictée par la mairie de Paris, il décelait une mesure de complaisance envers l’islamisme, envers une religion dont le potentiel de haine et de violence était déjà manifesté dans l’interdiction d’être nu en public. Les beaux discours sur la laïcité et l’universalité républicaine se ramènent en définitive à ce principe qu’il convient d’être entièrement visible dans l’espace public, qu’il soit pavé ou plage.

Je conclus : beaucoup d’énergie a été dépensée contre une certaine figure du racisme – celle qu’a incarnée le Front National – et une certaine idée de ce racisme comme expression des « petits blancs » représentant les couches arriérées de la société. Une bonne part de cette énergie a été récupérée pour construire la légitimité d’une nouvelle forme de racisme : racisme d’État et racisme intellectuel « de gauche ». Il serait peut-être temps de réorienter la pensée et le combat contre une théorie et une pratique de stigmatisation, de précarisation et d’exclusion qui constituent aujourd’hui un racisme d’en-haut : une logique d’État et une passion de l’intelligentsia.


L’INTROUVABLE POPULISME
Jacques Rancière, Libération, 3 janvier 2011

Qu’est-ce qu’un peuple ?
Il ne se passe pas de jour où l’on n’entende en Europe dénoncer les risques du populisme. Il n’est pas pour autant facile de saisir ce que le mot veut exactement dire. Il a servi, dans l’Amérique latine des années 1930 et 1940, à désigner un certain mode de gouvernement, instituant entre un peuple et son chef un rapport d’incarnation directe, passant par-dessus les formes de représentation parlementaire. Ce mode de gouvernement dont Vargas au Brésil et Perón en Argentine furent les archétypes a été rebaptisé « socialisme du vingt-et-unième siècle » par Hugo Chavez. Mais ce qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de populisme en Europe est autre chose. Ce n’est pas un mode de gouvernement. C’est au contraire une certaine attitude de rejet par rapport aux pratiques gouvernementales régnantes.
Qu’est-ce qu’un populisme, tel que le définissent aujourd’hui nos élites gouvernementales et leurs idéologues ?
A travers tous les flottements du mot, le discours dominant semble le caractériser par trois traits essentiels :
• un style d’interlocution qui s’adresse directement au peuple par-delà ses représentants et ses notables,
• l’affirmation que gouvernements et élites dirigeantes se soucient de leurs propres intérêts plus que de la chose publique,
• une rhétorique identitaire qui exprime la crainte et le rejet des étrangers.

Il est clair pourtant qu’aucune nécessité ne lie ces trois traits. Qu’il existe une entité appelée peuple qui est la source du pouvoir et l’interlocuteur prioritaire du discours politique, c’est ce qu’affirment nos constitutions et c’est la conviction que les orateurs républicains et socialistes d’antan développaient sans arrière-pensée. Il ne s’y lie aucune forme de sentiment raciste ou xénophobe.
Que nos politiciens pensent à leur carrière plus qu’à l’avenir des citoyens et que nos gouvernants vivent en symbiose avec les représentants des grands intérêts financiers, il n’est besoin d’aucun démagogue pour le proclamer. La même presse qui dénonce les dérives « populistes » nous en fournit, jour après jour, les témoignages les plus détaillés. De leur côté, les chefs d’État et de gouvernement parfois taxés de populisme, comme Berlusconi ou Sarkozy, se gardent bien de propager l’idée « populiste » que les élites sont corrompues.

Le terme « populisme » ne sert pas à caractériser une force politique définie. Au contraire il tire son profit des amalgames qu’il permet entre des forces politiques qui vont de l’extrême droite à la gauche radicale. Il ne désigne pas une idéologie ni même un style politique cohérent. Il sert simplement à dessiner l’image d’un certain peuple.
Car « le peuple » n’existe pas. Ce qui existe ce sont des figures diverses, voire antagoniques du peuple, des figures construites en privilégiant certains modes de rassemblement, certains traits distinctifs, certaines capacités ou incapacités : peuple ethnique défini par la communauté de la terre ou du sang ; peuple troupeau veillé par les bons pasteurs ; peuple démocratique mettant en œuvre la compétence de ceux qui n’ont aucune compétence particulière ; peuple ignorant que les oligarques tiennent à distance, etc.

La notion de populisme construit, elle, un peuple constitué par l’alliage redoutable d’une capacité –la puissance brute du grand nombre– et d’une incapacité –l’ignorance attribuée à ce même grand nombre.
Le troisième trait, le racisme, est essentiel pour cette construction. Il s’agit de montrer à des démocrates, toujours suspects d’« angélisme », ce qu’est en vérité le peuple profond : une meute habitée par une pulsion primaire de rejet qui vise en même temps les gouvernants qu’elle déclare traîtres, faute de comprendre la complexité des mécanismes politiques, et les étrangers qu’elle redoute par attachement atavique à un cadre de vie menacé par l’évolution démographique, économique et sociale.

La notion de populisme effectue à moindres frais cette synthèse entre un peuple hostile aux gouvernants et un peuple ennemi des « autres » en général.
Pour cela elle doit remettre en scène une image du peuple élaborée à la fin du XIXe siècle par des penseurs comme Hippolyte Taine et Gustave Le Bon, effrayés par la commune de Paris et la montée du mouvement ouvrier : celle des foules ignorantes impressionnées par les mots sonores des « meneurs » et menées aux violences extrêmes par la circulation de rumeurs incontrôlées et de frayeurs contagieuses.
Ces déchaînements épidémiques de foules aveugles entrainées par des leaders charismatiques étaient évidemment fort loin de la réalité du mouvement ouvrier qu’ils visaient à stigmatiser. Mais ils ne sont pas davantage appropriés pour décrire la réalité du racisme dans nos sociétés. Quels que soient les griefs exprimés tous les jours à l’égard de ceux qu’on appelle immigrés et notamment des « jeunes des banlieues », ils ne se traduisent pas en manifestations populaires de masse.

Ce qui mérite le nom de racisme aujourd’hui dans notre pays est essentiellement la conjonction de deux choses. Ce sont d’abord des formes de discriminations à l’embauche ou au logement qui s’exercent parfaitement dans des bureaux aseptisés, hors de toute pression de masse. C’est ensuite toute une panoplie de mesures d’État : restrictions à l’entrée du territoire, refus de donner des papiers à des gens qui travaillent, cotisent et paient des impôts en France depuis des années, restriction du droit du sol, double peine, loi contre le foulard et la burqa, taux imposés de reconduites à la frontière ou de démantèlement de campements de nomades.

Certaines bonnes âmes de gauche se plaisent à voir dans ces mesures une concession malheureuse faite par nos gouvernants à l’extrême droite « populiste » pour des raisons « électoralistes ». Mais aucune d’entre elles n’a été prise sous la pression de mouvements de masse. Elles entrent dans une stratégie propre à l’État, propre à l’équilibre que nos États s’emploient à assurer entre la libre circulation des capitaux et les entraves à la circulation des populations. Elles ont en effet pour but essentiel de précariser une partie de la population quant à ses droits de travailleurs ou de citoyens, de constituer une population de travailleurs qui peuvent toujours être renvoyés chez eux et de Français qui ne sont pas assurés de le rester.

Ces mesures sont appuyées par une campagne idéologique, justifiant cette diminution de droits par l’évidence d’une non-appartenance aux traits caractérisant l’identité nationale. Mais ce ne sont pas les « populistes » du Front national qui ont déclenché cette campagne. Ce sont des intellectuels, de gauche dit-on, qui ont trouvé l’argument imparable : ces gens-là ne sont pas vraiment français puisqu’ils ne sont pas laïques. La laïcité qui définissait naguère les règles de conduite de l’État est ainsi devenue une qualité que les individus possèdent ou dont ils sont dépourvus en raison de leur appartenance à une communauté.

Le récent « dérapage » de Marine Le Pen à propos de ces musulmans en prière occupant nos rues comme les Allemands entre 1940 et 1944 est à cet égard instructif. Il ne fait que condenser en une image concrète une séquence discursive (musulman = islamiste = nazi) qui traine un peu partout dans la prose dite républicaine.
L’extrême droite dite « populiste » n’exprime pas une passion xénophobe spécifique émanant des profondeurs du corps populaire ; elle est un satellite qui monnaie à son profit les stratégies d’État et les campagnes intellectuelles distinguées.
Nos États fondent aujourd’hui leur légitimité sur leur capacité à assurer la sécurité. Mais cette légitimation a pour corrélat l’obligation de montrer à tout instant le monstre qui nous menace, d’entretenir le sentiment permanent d’une insécurité qui mêle les risques de la crise et du chômage à ceux du verglas ou de la formamide pour faire culminer le tout dans la menace suprême de l’islamisme terroriste. L’extrême droite se contente de mettre les couleurs de la chair et du sang sur le portrait standard dessiné par les mesures ministérielles et par la prose des idéologues.

Ainsi ni les « populistes » ni le peuple mis en scène par les dénonciations rituelles du populisme ne répondent-ils vraiment à leur définition. Mais peu importe à ceux qui en agitent le fantôme. Au-delà des polémiques sur les immigrés, le communautarisme ou l’islam, l’essentiel, pour eux, est d’amalgamer l’idée même du peuple démocratique à l’image de la foule dangereuse. Il est d’en tirer la conclusion que nous devons tous nous en remettre à ceux qui nous gouvernent et que toute contestation de leur légitimité et de leur intégrité est la porte ouverte aux totalitarismes. « Mieux vaut une république bananière qu’une France fasciste », disait un des plus sinistres slogans anti-lepénistes d’avril 2002. Le battage actuel sur les dangers mortels du populisme vise à fonder en théorie l’idée que nous n’avons pas d’autre choix.


LES IDÉAUX RÉPUBLICAINS SONT DEVENUS DES ARMES
DE DISCRIMINATION ET DE MÉPRIS

Entretien avec Jacques Rancière, l’Obs, 2 avril 2015.

L’OBS : Il y a trois mois, la France défilait au nom de la liberté d’expression et du vivre-ensemble. Les dernières élections départementales ont été marquées par une nouvelle poussée du Front national. Comment analysez-vous la succession rapide de ces deux événements, qui paraissent contradictoires ?

Jacques Rancière : Il n’est pas sûr qu’il y ait contradiction. Tout le monde, bien sûr, est d’accord pour condamner les attentats de janvier et se féliciter de la réaction populaire qui a suivi. Mais l’unanimité demandée autour de la « liberté d’expression » a entretenu une confusion. En effet, la liberté d’expression est un principe qui régit les rapports entre les individus et l’État en interdisant à ce dernier d’empêcher l’expression des opinions qui lui sont contraires.
Or, ce qui a été bafoué le 7 janvier à « Charlie », c’est un tout autre principe : le principe qu’on ne tire pas sur quelqu’un parce qu’on n’aime pas ce qu’il dit, le principe qui règle la manière dont individus et groupes vivent ensemble et apprennent à se respecter mutuellement.
Mais on ne s’est pas intéressé à cette dimension et on a choisi de se polariser sur le principe de la liberté d’expression. Ce faisant, on a ajouté un nouveau chapitre à la campagne qui, depuis des années, utilise les grandes valeurs universelles pour mieux disqualifier une partie de la population, en opposant les « bons Français », partisans de la République, de la laïcité ou de la liberté d’expression, aux immigrés, forcément communautaristes, islamistes, intolérants, sexistes et arriérés.
On invoque souvent l’universalisme comme principe de vie en commun. Mais justement l’universalisme a été confisqué et manipulé. Transformé en signe distinctif d’un groupe, il sert à mettre en accusation une communauté précise, notamment à travers les campagnes frénétiques contre le voile. C’est ce dévoiement que le 11 janvier n’a pas pu mettre à distance. Les défilés ont réuni sans distinction ceux qui défendaient les principes d’une vie en commun et ceux qui exprimaient leurs sentiments xénophobes.

Voulez-vous dire que ceux qui défendent le modèle républicain laïque contribuent, malgré eux, à dégager le terrain au Front national ?

On nous dit que le Front national s’est « dédiabolisé ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il a mis de côté les gens trop ouvertement racistes ? Oui. Mais surtout que la différence même entre les idées du FN et les idées considérées comme respectables et appartenant à l’héritage républicain s’est évaporée.
Depuis une vingtaine d’années, c’est de certains intellectuels, de la gauche dite « républicaine », que sont venus les arguments au service de la xénophobie ou du racisme. Le Front national n’a plus besoin de dire que les immigrés nous volent notre travail ou que ce sont des petits voyous. Il lui suffit de proclamer qu’ils ne sont pas laïques, qu’ils ne partagent pas nos valeurs, qu’ils sont communautaristes…
Les grandes valeurs universalistes – laïcité, règles communes pour tout le monde, égalité homme-femme – sont devenues l’instrument d’une distinction entre « nous », qui adhérons à ces valeurs, et « eux », qui n’y adhèrent pas. Le FN peut économiser ses arguments xénophobes : ils lui sont fournis par les « républicains » sous les apparences les plus honorables.

Si l’on vous suit, c’est le sens même de la laïcité qui aurait été perverti. Qu’est-ce que la laïcité représente pour vous ?

Au XIXe, la laïcité a été pour les républicains l’outil politique permettant de libérer l’école de l’emprise que l’Eglise catholique faisait peser sur elle, en particulier depuis la loi Falloux, adoptée en 1850.
La notion de laïcité désigne ainsi l’ensemble des mesures spécifiques prises pour détruire cette emprise. Or, à partir des années 1980, on a choisi d’en faire un grand principe universel. La laïcité avait été conçue pour régler les relations de l’État avec l’Eglise catholique. La grande manipulation a été de la transformer en une règle à laquelle tous les particuliers doivent obéir. Ce n’est plus à l’État d’être laïque, c’est aux individus.
Et comment va-t-on repérer qu’une personne déroge au principe de laïcité ? A ce qu’elle porte sur la tête… Quand j’étais enfant, le jour des communions solennelles, nous allions à l’école retrouver nos copains qui n’étaient pas catholiques, en portant nos brassards de communiants et en leur distribuant des images. Personne ne pensait que cela mettait en danger la laïcité. L’enjeu de la laïcité, alors, c’était le financement : à école publique, fonds publics ; à école privée, fonds privés.
Cette laïcité centrée sur les rapports entre école publique et école privée a été enterrée au profit d’une laïcité qui prétend régenter le comportement des individus et qui est utilisée pour stigmatiser une partie de la population à travers l’apparence physique de ses membres. Certains ont poussé le délire jusqu’à réclamer une loi interdisant le port du voile en présence d’un enfant.

Mais d’où viendrait cette volonté de stigmatiser ?

Il y a des causes diverses, certaines liées à la question palestinienne et aux formes d’intolérance réciproque qu’elle nourrit ici. Mais il y a aussi le « grand ressentiment de gauche », né des grands espoirs des années 1960-1970 puis de la liquidation de ces espoirs par le parti dit « socialiste » lorsqu’il est arrivé au pouvoir.
Tous les idéaux républicains, socialistes, révolutionnaires, progressistes ont été retournés contre eux-mêmes. Ils sont devenus le contraire de ce qu’ils étaient censés être : non plus des armes de combat pour l’égalité, mais des armes de discrimination, de méfiance et de mépris à l’égard d’un peuple posé comme abruti ou arriéré. Faute de pouvoir combattre l’accroissement des inégalités, on les légitime en disqualifiant ceux qui en subissent les effets.
Pensons à la façon dont la critique marxiste a été retournée pour alimenter une dénonciation de l’individu démocratique et du consommateur despotique – une dénonciation qui vise ceux qui ont le moins à consommer… Le retournement de l’universalisme républicain en une pensée réactionnaire, stigmatisant les plus pauvres, relève de la même logique.

N’est-il pas légitime de combattre le port du voile, dans lequel il n’est pas évident de voir un geste d’émancipation féminine ?

La question est de savoir si l’école publique a pour mission d’émanciper les femmes. Dans ce cas, ne devrait-elle pas également émanciper les travailleurs et tous les dominés de la société française ? Il existe toutes sortes de sujétions – sociale, sexuelle, raciale. Le principe d’une idéologie réactive, c’est de cibler une forme particulière de soumission pour mieux confirmer les autres.
Les mêmes qui dénonçaient le féminisme comme « communautaire » se sont ensuite découverts féministes pour justifier les lois anti-voile. Le statut des femmes dans le monde musulman est sûrement problématique, mais c’est d’abord aux intéressées de dégager ce qui est pour elles oppressif. Et, en général, c’est aux gens qui subissent l’oppression de lutter contre la soumission. On ne libère pas les gens par substitution.

Revenons au Front national. Vous avez souvent critiqué l’idée que le « peuple » serait raciste par nature. Pour vous, les immigrés sont moins victimes d’un racisme « d’en bas » que d’un racisme « d’en haut » : les contrôles au faciès de la police, la relégation dans des quartiers périphériques, la difficulté à trouver un logement ou un emploi lorsqu’on porte un nom d’origine étrangère. Mais, quand 25% des électeurs donnent leur suffrage à un parti qui veut geler la construction des mosquées, n’est-ce pas le signe que, malgré tout, des pulsions xénophobes travaillent la population française ?

D’abord, ces poussées xénophobes dépassent largement l’électorat de l’extrême droite. Où est la différence entre un maire FN qui débaptise la rue du 19-Mars-1962 [Robert Ménard, à Béziers, NDLR], des élus UMP qui demandent qu’on enseigne les aspects positifs de la colonisation, Nicolas Sarkozy qui s’oppose aux menus sans porc dans les cantines scolaires ou des intellectuels dits « républicains » qui veulent exclure les jeunes filles voilées de l’université ?
Par ailleurs, il est trop simple de réduire le vote FN à l’expression d’idées racistes ou xénophobes. Avant d’être un moyen d’expression de sentiments populaires, le Front national est un effet structurel de la vie politique française telle qu’elle a été organisée par la constitution de la Ve République. En permettant à une petite minorité de gouverner au nom de la population, ce régime ouvre mécaniquement un espace au groupe politique capable de déclarer : « Nous, nous sommes en dehors de ce jeu-là. »
Le Front national s’est installé à cette place après la décomposition du communisme et du gauchisme. Quant aux « sentiments profonds » des masses, qui les mesure ? Je note seulement qu’il n’y a pas en France l’équivalent de Pegida, le mouvement allemand xénophobe. Et je ne crois pas au rapprochement, souvent fait, avec les années 1930. Je ne vois rien de comparable dans la France actuelle aux grandes milices d’extrême droite de l’entre-deux-guerres.

A vous écouter, il n’y aurait nul besoin de lutter contre le Front national…
Il faut lutter contre le système qui produit le Front national et donc aussi contre la tactique qui utilise la dénonciation du FN pour masquer la droitisation galopante des élites gouvernementales et de la classe intellectuelle. L’hypothèse de son arrivée au pouvoir ne vous inquiète-t-elle pas ?

Dès lors que j’analyse le Front national comme le fruit du déséquilibre propre de notre logique institutionnelle, mon hypothèse est plutôt celle d’une intégration au sein du système. Il existe déjà beaucoup de similitudes entre le FN et les forces présentes dans le système.

Si le FN venait au pouvoir, cela aurait des effets très concrets pour les plus faibles de la société française, c’est-à-dire les immigrés…

Oui, probablement. Mais je vois mal le FN organiser de grands départs massifs, de centaines de milliers ou de millions de personnes, pour les renvoyer « chez elles ». Le Front national, ce n’est pas les petits Blancs contre les immigrés. Son électorat s’étend dans tous les secteurs de la société, y compris chez les immigrés. Alors, bien sûr, il pourrait y avoir des actions symboliques, mais je ne crois pas qu’un gouvernement UMP-FN serait très différent d’un gouvernement UMP.

A l’approche du premier tour, Manuel Valls a reproché aux intellectuels français leur « endormissement » : « Où sont les intellectuels, où sont les grandes consciences de ce pays, les hommes et les femmes de culture qui doivent, eux aussi, monter au créneau, où est la gauche ? », a-t-il lancé. Vous êtes-vous senti concerné ?

« Où est la gauche ? », demandent les socialistes. La réponse est simple : elle est là où ils l’ont conduite, c’est-à-dire au néant. Le rôle historique du Parti socialiste a été de tuer la gauche. Mission accomplie. Manuel Valls se demande ce que font les intellectuels… Franchement, je ne vois pas très bien ce que des gens comme lui peuvent avoir à leur reprocher. On dénonce leur silence, mais la vérité, c’est que, depuis des décennies, certains intellectuels ont énormément parlé. Ils ont été starisés, sacralisés. Ils ont largement contribué aux campagnes haineuses sur le voile et la laïcité. Ils n’ont été que trop bavards.
J’ajouterai que faire appel aux intellectuels, c’est faire appel à des gens assez crétins pour jouer le rôle de porte-parole de l’intelligence. Car on ne peut accepter un tel rôle, bien sûr, qu’en s’opposant à un peuple présenté comme composé d’abrutis et d’arriérés. Ce qui revient à perpétuer l’opposition entre ceux « qui savent » et ceux « qui ne savent pas », qu’il faudrait précisément briser si l’on veut lutter contre la société du mépris dont le Front national n’est qu’une expression particulière.

Il existe pourtant des intellectuels – dont vous-même – qui combattent cette droitisation de la pensée française. Vous ne croyez pas à la force de la parole de l’intellectuel ?

Il ne faut pas attendre de quelques individualités qu’elles débloquent la situation. Le déblocage ne pourra venir que de mouvements démocratiques de masse, qui ne soient pas légitimés par la possession d’un privilège intellectuel.

Dans votre travail philosophique, vous montrez que, depuis Platon, la pensée politique occidentale a tendance à séparer les individus « qui savent » et ceux « qui ne savent pas ». D’un côté, il y aurait la classe éduquée, raisonnable, compétente et qui a pour vocation de gouverner ; de l’autre, la classe populaire, ignorante, victime de ses pulsions, dont le destin est d’être gouvernée. Est-ce que cette grille d’analyse s’applique à la situation actuelle ?

Longtemps, les gouvernants ont justifié leur pouvoir en se parant de vertus réputées propres à la classe éclairée, comme la prudence, la modération, la sagesse… Les gouvernements actuels se prévalent d’une science, l’économie, dont ils ne feraient qu’appliquer des lois déclarées objectives et inéluctables – lois qui sont miraculeusement en accord avec les intérêts des classes dominantes.
Or on a vu les désastres économiques et le chaos géopolitique produits depuis quarante ans par les détenteurs de la vieille sagesse des gouvernants et de la nouvelle science économique. La démonstration de l’incompétence des gens supposés compétents suscite simplement le mépris des gouvernés à l’égard des gouvernants qui les méprisent. La manifestation positive d’une compétence démocratique des supposés incompétents est tout autre chose.

Propos recueillis par Eric Aeschimann


LE FN EST UN PUR PRODUIT DE LA Ve RÉPUBLIQUE
Entretien avec Jacques Rancière, l’Obs, décembre 2015

L’OBS. Avez-vous été surpris par l’ampleur de la progression du Front national ?

Jacques Rancière. Je n’aime pas bien jouer les prophètes, mais il se trouve que j’avais écrit en 1997 un texte satirique intitulé : « Sept règles pour aider à la diffusion des idées racistes en France » [voir plus bas]. J’y mettais à nu le double jeu des politiciens, journalistes et intellectuels qui stigmatisaient le FN et ses électeurs tout en diffusant ses idées, et notamment en relayant l’obsession du « problème » des immigrés.
Depuis lors, on a fait encore mieux. Des intellectuels dits « de gauche » ont aidé à rénover l’idéologie du FN en enrôlant la République, la laïcité, l’universalisme et l’égalité des sexes au service de la stigmatisation des « barbares ». Et les partis de gouvernement qui ont permis la destruction du tissu industriel et des solidarités sociales ont pris le relais avec leurs campagnes « républicaines ».
Quand tous ces gens viennent dire : « Nous sommes le seul rempart contre le FN », je ne m’étonne pas du nombre de ceux qui pensent que, somme toute, les assaillants sont peut-être préférables à ces remparts.

Face à ce désastre, peut-on reconstruire la gauche ?

Si on appelle « gauche » ce qui gravite autour du PS et de ses parasites institutionnels et culturels, je ne vois pas comment elle remédierait, plus que la droite qui lui fait pendant, à la situation qu’elle a créée. On n’a jamais vu une classe gouvernante se suicider. L’espoir ne peut venir, à long terme, que de forces populaires neuves qui se développent de façon autonome, avec des propositions, des formes de discussion et d’action à l’écart des agendas politiques fixés par les partis étatiques et relayés par les médias.

Les expériences de mobilisation à l’étranger - Syriza, Podemos, Occupy Wall Street - ne vous apparaissent pas comme des sources d’espoir ?

Le « mouvement des places » a posé l’exigence de cette radicale autonomie par rapport aux agendas étatiques et médiatiques. Il n’a pas trouvé les moyens de s’inscrire dans le temps ou alors il a été récupéré par la logique parasitaire de la « gauche de la gauche ».

Vous ne croyez pas à la possibilité de reconstruire la gauche dans le cadre actuel ?

Je ne vois pas comment ce cadre pourrait annuler les effets qu’il a produits. Le FN est un pur produit du système de la Ve République, qui permet à un parti minoritaire de gouverner sans entraves, quitte à laisser périodiquement la place au parti concurrent. Le Front a su occuper la place que le système dit « majoritaire » et la professionnalisation de la politique dessinent en creux : celle de l’exclu du système.
La règle du jeu, conçue pour permettre à la classe politique de gouverner tranquillement, n’a pas seulement produit l’effet électoral inverse de celui recherché. Elle a aussi tué la vie politique démocratique et les énergies militantes susceptibles de résister.
Est-ce que la gauche de gouvernement, les médias et la classe intellectuelle sont prêts à se dire : quel monde sommes-nous en train de construire ? Seule une vie politique où le tirage au sort aurait sa part et où les gouvernants seraient là pour un temps limité interdirait des situations comme celle que nous connaissons.

Mais n’y a-t-il pas urgence à agir ? Le FN n’est-il pas une menace pour la démocratie ?

N’inversons pas les causes et les effets. Le succès du Front national est un effet de la destruction effective de la vie démocratique par la logique consensuelle. On voudrait identifier le FN aux bandes paramilitaires d’hier recrutées dans les bas-fonds pour mettre à bas le système parlementaire, au nom d’un idéal de révolution nationale. Mais c’est un parti parlementaire qui doit son succès au contre-effet du système électoral en vigueur et à la gestion médiatique de l’opinion par la méthode du sondage et du commentaire permanents.
Je ne vois pas ce qu’il gagnerait dans des aventures antiparlementaires et paramilitaires imitées des mouvements fascistes des années 1930. Ses concurrents électoraux espèrent tirer profit de cette assimilation. Mais ceux qui veulent « constitutionnaliser » l’état d’urgence sont-ils les protecteurs de la démocratie menacée ? La lutte contre le FN est la lutte contre le système qui l’a produit.

Propos recueillis par Eric Aeschimann

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RÉVOLUTION AU ROJAVA ?

La Oveja Negra

Le territoire revendiqué par l’ethnie kurde se trouve à cheval sur la Syrie, la Turquie, l’Iran et l’Irak. En plein milieu d’une des zones dans le monde les mieux pourvues en ressources pétrolières et gazières. Dans cette région, depuis un siècle, se sont développées de nombreuses luttes et initiatives pour l’autodétermination, dirigées par divers groupes et fractions kurdes.
 
La situation actuelle est complexe et ce qui émerge à grands traits, c’est la coïncidence de trois facteurs : le conflit armé développé par le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) en Turquie depuis 1984, l’invasion de la coalition menée par les USA en Irak en 2003 (et l’approfondissement ultérieur du conflit ethnique), et la guerre civile en Syrie depuis 2011.
 
Rappelons-nous que diverses régions de Syrie (y compris celle que les Kurdes appellent Rojava) furent le terrain d’imposantes luttes prolétariennes en 2011 (et avant), dont diverses expropriations et affrontements de prolétaires armés avec les forces répressives (causant en retour des désertions massives de soldats), avec un degré significatif d’associationnisme prolétarien. Cette situation a été peu à peu transformée par la bourgeoisie en une guerre civile, canalisant dans l’Armée Syrienne Libre (ASL) de nombreuses structures prolétariennes qui avaient émergé de la lutte, convertissant ainsi la lutte prolétarienne en une lutte entre fractions bourgeoises.
 
Il est essentiel de mentionner ce processus, car c’est dans ce contexte que différents groupes kurdes, le PKK étant le plus important numériquement et le plus influent, ont réussi à mener à bien un processus de contrôle des territoires du nord de la Syrie (Rojava) se nourrissant des nombreuses ruptures prolétariennes d’avec l’ASL lorsque son caractère bourgeois est devenu plus évident. En fait, le nouveau coucou de l’Occident, l’organisation maintenant connue comme l’État Islamique (djihadisme sunnite radical), surgit justement du démembrement de l’ASL, quand elle commence à perdre force et prestige et qu’en son sein le fondamentalisme islamique prend une plus grande importance.
 
C’est en grande part dû à la confrontation entre les forces kurdes et l’EI, considéré comme l’une des forces engagées dans la région, que le PKK a pris une telle importance à l’échelle internationale et a reçu le soutien d’un large spectre au niveau mondial, depuis les sociaux-démocrates jusqu’aux libéraux.
 
A son tour, tout au long de ce processus complexe qu’il est impossible de résumer en quelques paragraphes, il y a un certain nombre de particularités qui font que de nombreux prolétaires ont un œil sur cette région. Pour nous, il est essentiel de saisir ces processus et de défendre les ruptures prolétariennes qui s’y développent, et de s’attaquer sans pitié aux falsifications idéologiques et aux encadrements bourgeois.
 
Ces réflexions sont basées sur ce besoin, motivé principalement par la grande confusion que génèrent de nombreux groupes qui s’auto-définissent révolutionnaires et en viennent à parler de révolution au Rojava. Voyons un peu…
 
Le PKK
 
C’est un parti politique kurde fondé en 1978. Ethnique, même si actuellement ses membres et ses alliés prétendent qu’il s’est adouci. Social-démocrate, même s’ils prétendent le faire passer pour révolutionnaire. Féministe, si par féminisme nous comprenons que la femme est l’égale de l’homme à la fois à la guerre et au travail. Écologiste, même s’ils n’hésitent pas à continuer d’extraire du pétrole.
 
A l’origine, c’était un parti marxiste-léniniste avec de claires affaires formelles héritées du maoïsme (guérilla dans les zones rurales, interdiction de relations amoureuses entre ses membres, discipline militaire, etc.). Au cours des dernières années, il a adopté une tendance plus socialiste libertaire, d’abord à ce qu’on suppose suite au tournant idéologique en prison de son leader Öcalan, puis des décisions de son 8ème Congrès en 2002.
 
Sa nouvelle doctrine appelée confédéralisme démocratique est étroitement liée au concept de municipalisme libertaire ébauché par l’Américain Murray Bookchin et exprime des critiques envers le concept traditionnel d’État-Nation, appelant à une société fédérale, écologique et féministe. Dans ce texte, nous allons nous étendre sur les terribles limitations de certains aspects de cette grande et confuse révolte idéologique.
 
Avant cela, nous voulons souligner que les principales raisons de ce tournant sont de deux ordres. Tout d’abord, la stratégie internationale du PKK pour ne plus être considéré comme une organisation terroriste par l’OTAN, en tant que complément à sa tactique de créer des organisations parallèles comme le PYD (Parti de l’Union Démocratique en Syrie), qui s’est imposée au cours de son histoire pour développer sa politique dans les parlements régionaux des quatre pays.
 
En outre, il n’était plus rentable d’être marxiste-léniniste lorsque la polarisation impérialiste mondiale changea considérablement depuis les années 70. Sans l’Union soviétique qui les couvrait et leur livrait des armes, probablement ont-ils eu besoin de commencer à changer de stratégie.
 
Pour ceux qui luttent pour la révolution sociale, ce n’est pas une nouveauté que d’être considérés comme des terroristes par l’État, ce qui est une façon d’ouvrir la voie à la répression, mais il est clair que pour le PKK cette action de l’OTAN est un obstacle pour pouvoir finalement établir un État, de participer au commerce mondial du pétrole brut et de siéger aux Nations Unies.
 
« Le PKK/PYD était peu disposé à se joindre au soulèvement anti-Assad en 2012 et est maintenant tout autant hésitant à renverser la propriété privée. Au contraire, après s’être allié avec la dictature meurtrière d’Assad dans le passé, il s’allie maintenant avec les USA et leur campagne de bombardement meurtrière. Cette campagne a pu sauver Kobane mais elle a aussi probablement encouragé encore plus d’Arabes à se méfier des Kurdes et à s’engager dans l’EIIS. Et cela pousse maintenant la région encore plus loin dans un bain de sang inter-impérialiste. »[1] Nous devons le dire ouvertement, le PKK est une force contre-révolutionnaire depuis sa création et il est actuellement chargé de canaliser les expressions les plus avancées qui restent encore dans la région du nord de la Syrie. C’est également une raison importante de son changement de stratégie. En plus de critiquer ses actions dans ses zones d’influence, il faut aussi souligner comment ce type de processus contre-révolutionnaire est utilisé dans le monde entier.
 
Qu’est-ce que l’État ?
 
« L’État n’est pas simplement une structure constituée du gouvernement, de la police, de l’armée et d’un appareil administratif ; l’État, comme le mouvement communiste l’a déjà saisi, est un rapport social, la matérialisation de l’ordre du monde capitaliste, peu importe si sa légitimité est basée sur des assemblées parlementaires ou communautaires. Si donc le PKK et ses affidés du PYD revendiquent qu’ils ne cherchent pas à créer un État, c’est seulement parce qu’en réalité ils représentent déjà l’État, en raison du rôle, pratique et idéologique, qu’ils jouent au Rojava. Ce que certains des partisans du PKK appellent très justement « un État sans État », c’est-à-dire un État qui ne se territorialise pas obligatoirement sous la forme d’un État-Nation, mais qui in fine constitue un État tout de même dans ce sens où les rapports sociaux capitalistes, la propriété privée, ne sont pas remis fondamentalement en question.[2]
 
(…) Tout le monde peut aisément deviner qui a le poids réel. Le PYD a obtenu un quasi-monopole des armes. Ils sont l’État. Et dans chaque pays (Irak, Iran et Syrie), la bourgeoisie kurde locale a mis en place sa propre entité nationale dans la même veine. Ces entités pourraient ne pas être reconnues par l’impérialisme international, mais ce sont des États à tous points de vue sauf au niveau du nom. À certains égards, elles empiètent davantage sur la vie des gens que l’État au Royaume-Uni. Par exemple, si vous avez plus de 18 ans, vous êtes soumis à la conscription. Et quant à l’internationalisme supposé du PYD, son chef Saleh Muslim a menacé d’expulser tous les Arabes du territoire « kurde » en Syrie malgré le fait que la plupart d’entre eux y soient nés. »[3]
 
Bien qu’il existe des expressions kurdes qui soient résolument plus pro-étatiques, comme le gouvernement d’Irak dirigé par Talabani ou le gouvernement régional du Kurdistan irakien dirigé par Barzani (tous les deux s’opposant l’un à l’autre mais aussi au PKK), cela ne signifie pas que le PKK ne le soit pas aussi.
 
Le PKK a apparemment rompu avec la conception classique de la prise du pouvoir d’État, propre au marxisme-léninisme, pour introduire certaines « critiques » de l’État dans sa nouvelle doctrine du confédéralisme démocratique. Ces critiques proposent un changement formel où le nouvel État qu’ils appellent « confédération » assumerait de plus en plus de tâches d’organisation sociale par la démocratie de base, ce qui pose à son tour la recherche d’une coexistence la plus pacifique possible avec les États existants, faisant usage de la légitime défense si nécessaire.
 
Cette fable de la démocratie directe, de la résistance locale face aux Etats existants, de l’auto-détermination des peuples, de l’administration d’un territoire « sans État » n’est en fait nullement une nouveauté.
 
Tous ces fantasmes sont ceux qui ont séduit de larges secteurs de l’anarchisme (y compris certains dans notre région), qui ont offert leur soutien de diverses manières, appelant même à s’engager dans les milices kurdes, comme l’a fait le référent du mouvement Occupy David Graeber.
 
Il est étonnant de voir une fois de plus que la plupart de ceux qui se disent partisans de la destruction de l’État et qui concentrent leurs critiques et analyses dans ce but, tombent à nouveau dans le piège. Il se fait que la plupart des critiques dirigées contre l’État en tant que problème central de la société capitaliste ne saisissent pas sa nature et finissent par le défendre sous une nouvelle forme.
 
Nous devons insister sur la nécessité de saisir et de critiquer la société de la manière la plus complète possible. Quand nous parlons de révolution sociale, nous parlons de supprimer la totalité des rapports sociaux capitalistes : l’État, la propriété privée, le travail salarié, la production marchande, la valeur…
 
Nous avons trop pris l’habitude que lorsqu’on parle de révolution, on parle de forme plutôt que de contenu. En ce sens, c’est même tomber dans la facilité que de comparer des images de femmes armées des milices kurdes avec celles de miliciennes de l’Espagne 36, ainsi que de parler de fascisme à propos de l’État Islamique, plaidant une fois de plus pour la conciliation avec la bourgeoisie contre le pire des maux, comme cela est arrivé avec les républicains contre le franquisme durant la guerre civile espagnole.
 
Une fois de plus, nous nous retrouvons face à des parallèles historiques qui sont fondés sur des erreurs de compréhension des deux périodes et non sur un bilan critique et anticapitaliste des luttes de notre classe.
 
Révolution féministe ?
 
« Le caractère subversif d’un mouvement ou d’une organisation ne se mesure pas au nombre de femmes en arme. Son caractère féministe non plus. Depuis les années 60, sur tous les continents, la plupart des guérillas ont comporté ou comportent de très nombreuses combattantes, en Colombie par exemple. C’est encore plus vrai dans les guérillas d’inspiration maoïste (Népal, Pérou, Philippines, etc.) appliquant la stratégie de « Guerre populaire » : l’égalité hommes/femmes doit contribuer à mettre à bas les cadres traditionnels, féodaux ou tribaux (toujours patriarcaux). C’est bien dans les origines maoïstes du PKK-PYD que se trouve la source de ce que les spécialistes qualifient de « féminisme martial ». »[4]
 
« La révolution féministe a aussi été modeste. Les hommes prédominent toujours dans les rues comme sur les lieux de travail. Et, comme le site Web du PKK le montre, la théorie féministe de l’organisation provient plus des pensées de son patriarche, Abdullah Ocalan, que d’un quelconque mouvement féministe indépendant. En outre, il est peu probable que l’autonomisation des femmes provenant de leur engagement – ou de leur enrôlement de force – dans la milice puisse faire long feu. Comme lors de précédentes guerres révolutionnaires, elle sera inévitablement contredite par la déresponsabilisation due à l’obéissance aux ordres, conjuguée à la brutalité et au traumatisme de la guerre. »[5]
 
Et puis après…
 
Ceux qui liront cette publication avec un caractère pernicieux nous accuseront d’être des puristes, de ne pas vouloir se salir les mains, de rester en marge. Mais une chose est de saisir les contradictions présentes dans un processus social donné et de lutter pour surpasser ces contradictions de façon révolutionnaire, et une autre chose très différente est de défendre ces contradictions comme si leur simple existence impliquait le commencement d’une révolution sociale.
 
Nous ne doutons pas de l’existence historique de luttes prolétariennes dans la région que les Kurdes appellent le Kurdistan. C’est notre tâche et celle de tous les internationalistes d’essayer de pénétrer le manteau idéologique social-démocrate et de tirer des conclusions de la période actuelle. Il ne s’agit pas d’éviter de soutenir les Kurdes mais de reconnaître les Kurdes comme un groupe ethnique comme n’importe quel autre, avec des classes sociales et des contraintes culturelles et quotidiennes de toutes sortes. Il ne s’agit pas de soutenir en général et de manière acritique n’importe quelle expression, avec l’idée victimaire d’un peuple sans nation. Merde aux nations !
 
Les révolutionnaires sont internationalistes, nous ne fermons pas les yeux sur telle ou telle région ni ne luttons pour des choses distinctes dans différentes régions. Nous ne cautionnons pas la libération nationale ici, la révolution communiste là-bas et le confédéralisme démocratique ailleurs. Merde à l’autodétermination !
 
Nous devons nous débarrasser de cette logique gauchiste, celle qui part toujours de l’analyse des conflits inter-bourgeois dans une région, pour ensuite prendre parti pour sa force favorite. Nous devons toujours partir des expressions authentiques de la lutte de notre classe pour trouver la façon de se solidariser et de contribuer à sa propagation.
 
Nous ne prenons parti pour aucun camp dans ce conflit si nous nous fondons sur le récit qu’on veut nous vendre. Notre seule alternative, c’est de toujours affirmer les consignes invariantes, de ne pas céder, de ne pas s’aveugler : Révolution sociale, mondiale et totale !
 
La Oveja Negra [La Brebis Galeuse]
Boletín de la Biblioteca y Archivo Histórico-Social «Alberto Ghiraldo»
Año 4 Número 31 Septiembre 2015


Sources en espagnol :
http://boletinlaovejanegra.blogspot.com/2015/09/revolucion-en-rojava.html
http://www.mediafire.com/view/xmfz62d4viheb59/laovejanegra31rosario.pdf
Traduction française : Třídní válka # Class War # Guerre de Classe

[1] Zafer Onat : Rojava : Fantasmes et Réalités
[2] Guerre de Classe : Présentation au texte de la TCI Rojava : la Guerre Populaire, ce n’est pas la Guerre de Classe
[3] Tendance Communiste Internationaliste : Rojava : la Guerre Populaire, ce n’est pas la Guerre de Classe
[4] Gilles Dauvé : Kurdistan ?
[5] Zafer Onat : Rojava : Fantasmes et Réalités

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POUR UNE RÉELLE SOLIDARITÉ DE CLASSE
AVEC LES PROLÉTAIRES « RÉFUGIÉS » ET « IMMIGRANTS » !

Prolétaires Internationaux, 2015

Camarades, prolétaires d’Europe, une fois de plus on vous dit que vos conditions de vie ou même vos propres vies sont sous la menace de quelques « étrangers ». Vous êtes victimes d’un chantage avec les nouvelles coupes budgétaires dans les « services sociaux » et la menace de perdre votre boulot… comme si ce n’était pas déjà le programme de la classe dirigeante ! Vous êtes menacés par la propagation d’une « religion étrangère » et d’une « culture étrangère » et poussés à défendre « votre propre » pays, sa culture, ses croyances, etc. comme si cela signifiait quelque chose d’autre que de défense les intérêts d’une fraction locale de la bourgeoisie ! Comme si cela servait autre chose qu’à maintenir l’ordre capitaliste et à renforcer l’idéologie dominante, qui nous fait accepter notre propre exploitation !

On nous divise en « blancs » et « noirs » ou « Rom », « immigrés » et « autochtones », « hommes » et « femmes ». Peu importe combien de fois on nous a eu avec ça, la bourgeoisie est plus que jamais prête à nous jouer de sales tours ! Cela a pour objectif de séparer la lutte de classe dans une partie du monde de la lutte de classe dans d’autres parties. Pour séparer les prolos des prolos, pour nous faire voir les uns les autres non pas comme des frères et sœurs de classe, mais comme des ennemis.

La vague actuelle des réfugiés qui déferlent sur l’Europe en provenance de Syrie, d’Irak, de Somalie, d’Afghanistan, d’Egypte, d’Ukraine, etc., est un produit de l’écrasement brutal des luttes prolétariennes : grèves ouvrières, mutineries militaires et insurrections. Luttes en réaction à la crise capitaliste et à ses diverses expressions que sont les hausses de prix des denrées de base comme la nourriture, le carburant et le logement, la hausse du chômage, la baisse des salaires réels, la poursuite de la rationalisation de la production et du contrôle accru de l’Etat qui affectent le prolétariat dans le monde entier.

Ces réfugiés ont été bombardés, on leur a tiré dessus, on les a affamé et torturé… ils ont été trompés et poussés par diverses fractions bourgeoises locales – les nationalistes, les islamistes, les « séparatistes », les syndicalistes ou les « municipalistes libertaires » – à transformer leur lutte pour de meilleures conditions de vie et contre la répression de l’Etat en une lutte pour des symboles et des drapeaux nationaux, partisans ou religieux, à les faire se haïr et se tuer les uns les autres.

Afin d’empêcher le mouvement prolétarien qui a mis le feu au Maghreb et au Machrek, en Turquie, en Grèce, ainsi que dans de nombreux pays africains, d’abattre les frontières – tant internes que celles de la « Forteresse Europe », les fractions bourgeoises euro-américaines (y compris la Russie), unis dans la division, soutiennent toutes ces sectes et milices politiques et religieuses avec de l’argent, des armes, de la propagande et des renseignements provenant de leurs services secrets. Dans le même temps, leur objectif est également de sécuriser leurs intérêts géopolitiques et économiques dans la rivalité inter-bourgeoise.
Maintenant que les dernières expressions de la lutte autonome de notre classe en Syrie, en Irak et ailleurs ont été défaites et que sa colère a été canalisée vers le soutien populaire aux différents camps qui s’affrontent dans les guerres civiles, ce conflit inter-capitaliste s’est intensifié en un autre massacre de masse de prolétaires. Et quand les prolos de ces régions tentent de fuir pour sauver leur vie, quand il n’y a pas de perspective pour eux si ce ne sont des souffrances, ils sont de nouveau utilisés uniquement comme un fouet idéologique contre les prolos « locaux ».

Nous, le prolétariat mondial en Europe, devons lutter contre la violence de l’Etat envers nos frères et sœurs de classe qui viennent ici, nous devons dénoncer toutes les tentatives idéologiques de les diviser en « réfugiés » et en « migrants économiques », de les enfermer dans des camps de concentration ou de les expulser. Nous devons remettre en question la fausse solidarité de la droite, de la gauche ou de l’extrême gauche du capital, qui ne les considèrent que comme un outil de la future division idéologique imposée à notre classe. Nous devons organiser la lutte de classe avec eux et avec le prolétariat dans le reste du monde.

Nous devons étendre notre fraternisation au-delà de la solidarité concrète, comme de fournir de la nourriture, des abris, des médicaments !
Nous devons nous organiser ensemble pour se protéger de la violence de l’Etat !
Nous devons discuter ensemble et partager nos expériences de lutte pour nous aider à mettre à nu tous les pièges et les manipulations de la bourgeoisie !
Nous devons faire de l’agitation pour le défaitisme révolutionnaire dans les zones de guerre ainsi qu’ici pour arrêter les approvisionnements militaires !
Nous devons lutter ensemble contre les mesures d’austérité, ici et maintenant !
Nous devons reconnaître notre lutte dans leur lutte et comprendre qu’elle est commandée par nos propres intérêts de classe mondiale : la classe exploitée qui mettra fin à toute exploitation, qui détruira la société de classe capitaliste et vaincra dans la révolution communiste mondiale !

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LA RÉVOLUTION

Rencontre avec Yannis Youlountas

Le Monde Libertaire : L’anarchie à l’épreuve du réel, tu as pu la voir sur tous les terrains de lutte où tu t’es rendu ces dernières années. Qu’est-ce que cela implique selon toi, d’agir concrètement pour l’anarchie ?

Yannis Youlountas : L’anarchie à l’épreuve du réel pose deux problèmes à distinguer. Tout d’abord, la façon dont on intervient concrètement sur le terrain, en testant et en complétant notre boîte à outils théorique. C’est une réinvention permanente et une consolidation indispensable, au plus près de la vie qui souffre et s’insurge. C’est ce qui fait de l’anarchie une utopie en mouvement plus que jamais actuelle et porteuse d’avenir pour sortir de l’impasse mortifère du capitalisme, du productivisme et du hiérarchisme.
L’autre problème de l’anarchie à l’épreuve du réel me semble dans sa rencontre avec les personnes qui la méconnaissent et, en particulier, sa confrontation avec celles qui partagent un autre point de vue, utilisent des outils parfois différents des nôtres et qui, bien souvent, n’ont tout simplement pas traversé le même type d’itinéraire que celui qui nous a conduit à plus de radicalité sur la question du pouvoir. Croyants, votants, réformistes, partisans de la non-violence absolue ou, à l’inverse, d’une violence révolutionnaire sans limite : les positions comme les nuances sont infinies. Sur le front des luttes, nous sommes fréquemment entourés de personnes qui, pour la plupart, ne sont pas sur la même longueur d’ondes, bien qu’actives, généreuses ou déterminées dans un projet commun. Ce qui pose le problème des limites de notre acceptation d’autrui et réciproquement. Où les poser ? De quelle façon ? Et que signifie une limite ? Comment ne pas tomber dans la compromission et le fourvoiement, ni, à l’inverse, basculer dans le sectarisme et le clanisme d’une énième avant-garde éclairée ?
Bien sûr, je ne nie pas la nécessité de se regrouper par affinités, mais je regrette certaines formes de frilosité et, en particulier, la tentation de rester sagement entre nous en attendant que tous les autres se rendent compte spontanément, un beau jour, de leurs erreurs passées et nous rejoignent miraculeusement. D’une part, c’est stérile parce que ça nous maintient dans une marginalité dont s’amuse le pouvoir. Et, d’autre part, c’est en totale contradiction avec les projets d’éducation populaire et de lutte aux côtés des plus démunis contenus dans la pensée anarchiste.
Combien de nos compagnons libertaires, aussi dévoués et sumpathiques soient-ils, reproduisent sans s’en rendre compte des comportements élitistes, hautains, parfois même intolérants et malveillants à l’écart de certaines luttes et initiatives pas ou peu orthodoxes. Non contents de s’exclure du reste du “mouvement social”, ils vont parfois jusqu’à se déchirer entre eux pour savoir qui “pisse le plus noir”. Pourtant, à quoi peut bien servir un petit club anonyme de trois personnes qui détient l’absolue vérité anarchiste et qui propose brutalement la conversion ou l’ostracisme à tous ceux qui s’en approchent ? On ne peut pas cultiver le jardin de l’utopie sans se salir les mains, expérimenter et oser prendre le risque de faire des erreurs.

ML : Est-ce que c’est forcément du sectarisme ? On peut juger, par exemple, les "initiatives en acte", amaps et autres scop, plus destructrices que bénéfiques dans l’optique d’une révolution libertaire, parce qu’elles sont trop bien digérées par le capitalisme ou les courants non-libertaires qui les vident de leur sens.

Y.Y. Mettre la pensée libertaire à l’épreuve du réel, c’est prendre en compte que ledit réel dans lequel nous agissons reste, malheureusement, une parcelle du vieux monde, ce qui rend bien difficiles les créations d’alternatives. Autrement dit, le nouveau monde que nous désirons ne pourra pas pleinement s’établir tant qu’il sera bridé par les conditions matérielles et symboliques de l’ancien monde : la propriété, le rapport à l’argent, les contraintes bureaucratiques, les rapports de domination, toutes les cultures sous-jacentes dans ces domaines, les répétitions qu’on produit, les harcèlements qu’on subit. Il est donc difficile de désobéir à tout, partout, tout le temps. C’est précisément pourquoi on ne pourra pas changer le monde uniquement en se changeant soi-même, contrairement à ce qu’affirment des proverbes naïfs, ni même au creux d'une communauté qui n'en reste pas moins exposée, où qu'elle soit, au bon vouloir des dirigeants du vieux monde et de leurs valets. Un rapport de force est également nécessaire avec eux. On ne peut pas faire sans défaire. La transformation me semble indispensable sur les deux plans à la fois : agir sur soi et autour de soi, mais aussi agir plus globalement sur tous les cadres qui nous aliènent et nous oppriment.
Cependant, être lucide n’empêche pas d’être indulgent. N’oublions pas que la capacité à désobéir n’est pas seulement le fruit de notre expérience, mais aussi de notre environnement, des situations, et qu’il faut parfois plus de temps à certains qu’à d’autres, dans tous les chantiers de la vie. Les projets communs du genre Sels ou Amaps sont surtout l’occasion d’aller à la rencontre de personnes différentes et d’échanger avec elles. On n’y construit pas un monde nouveau, mais on essaie modestement de l’imaginer ou, au moins, de décoloniser une partie de l’imaginaire préfabriqué. Ces projets ne sont pas révolutionnaires, mais ils créent, même modestement, les conditions nécessaires à cette remise en question qui seule peut permettre d’ouvrir des perspectives révolutionnaires. Car c’est quoi la révolution ? Définir ce qu’on entend par révolution et comment on désire la faire est encore une mise à l’épreuve du réel de la pensée libertaire, par-delà les formules galvaudées, car cela nous rappelle qu’on doit partir du monde et de ses habitants tels qu’ils sont, et non pas seulement tels qu’on les désire.

ML : De notre côté, on a l’impression que la révolution a déjà commencé en Grèce. Tout cela évidemment dans le plus grand silence médiatique : sur les récents événements de décembre, nous n’avons eu, au moment où cela se passait, quasiment aucun écho. Ce n’est qu’après coup qu’on a lu des entrefilets où se disait que « les émeutes s’étaient calmées ». Comment analyses-tu ce qui s’y passe ?

Y.Y. Ce que j’observe en Grèce me paraît plus, pour l’instant, un phénomène de transition qu’un phénomène révolutionnaire à proprement parler. Mais l'un peut mener à l'autre très rapidement. Le point de basculement n'est peut-être pas très loin. Chaque semaine, les initiatives se multiplient, tantôt pour survivre, tantôt pour défier le pouvoir. Les rapports de force se répètent, notamment dans la rue : des occupations et des manifestations, pas toujours très denses mais néanmoins régulières et intenses, parfois marquées par des conquêtes. Par exemple, le récent soulèvement de décembre a permis à Nikos Romanos, qui était en grève de la faim depuis 31 jours en prison, de poursuivre ses études1.
Cette transition se situe surtout au niveau de l’imaginaire social : la désillusion à l’égard du pouvoir, dont le masque est enfin tombé aux yeux de beaucoup, favorise la décolonisation de l’imaginaire au sujet dudit pouvoir et balaie tous les présupposés distillés dans l’éducation, l'information et la tradition. Même s'il est très difficile de mesurer l'ampleur du phénomène, cela me semble présager d’une possibilité révolutionnaire dans les temps qui viennent. On n'est peut-être pas loin d’une révolution en Grèce, mais, comme je le disais dans mon texte Athènes sur un volcan2, c’est uniquement à certaines conditions et il reste encore des points d’interrogation pour savoir jusqu’où ça ira.

ML : Tu vas régulièrement en Espagne, notamment en Andalousie et en Catalogne. As-tu remarqué de grandes différences ?

Y.Y. J'ai l'impression qu'en Espagne, on se situe beaucoup plus, actuellement, dans la lutte pour la survie, bien que la chute des revenus, salaires comme retraites, soit moins vertigineuse qu'en Grèce. Notamment parce que le nombre d'expulsions quotidiennes (plus de 150 par jour) est plus important en Espagne qu'en Grèce, toute proportion gardée. Pareil pour le nombre de suicides, souvent liés à ces expulsions, parfois spectaculaires et choquants pour le reste de la population. Je ne connais pas en Grèce de mouvement d'occupation aussi populaire et massif que celui de Sanlúcar, au sud de l'Espagne. Dans cette petite ville d'Andalousie, 150 familles expulsées de leur domicile (à cause de la forte hausse des crédits immobiliers à taux flottants) ont choisi de s'organiser et d'occuper 16 immeubles, vides depuis 7 ans, qui appartiennent à l'une des principales banques d'Espagne. Là-bas, ce sont principalement des femmes, parfois avec des enfants dans les bras, qui font barrage aux huissiers et aux policiers, et qui médiatisent l'affaire pour gagner le soutien de l'opinion publique, ce qui commence à réussir en Espagne.
Les solidarités s'étendent également à d'autres domaines. Il y a quelques mois, à Barcelone, des pelleteuses sous escorte policière ont détruit une partie de Can Vies, un célèbre squat libertaire qui était occupé depuis 17 ans. Plusieurs nuits d'émeutes ont suivi dans le centre de Barcelone. Cependant, ce qui a le plus marqué les esprits et étendu la solidarité, c'est le chantier de reconstruction immédiate qui a rassemblé quotidiennement des centaines de personnes de tous âges du quartier et des alentours (au total plusieurs milliers ont participé, dont des enfants parfois très jeunes) formant une chaîne humaine pour sortir les gravats, les trier, les retailler et reconstruire aussitôt.
Ces luttes ont pour points communs d'être simples, ancrées dans une réalité immédiate et puissantes symboliquement. Ce n'est pas l'idéologie qui est présente au premier plan, mais la nécessité, la dignité et la solidarité. L’action directe des anarchistes s'y déploie souvent en synergie avec d’autres personnes et mouvements pas toujours libertaires. Par exemple, à Sanlúcar, j’ai vu les anarcho-syndicalistes de la CNT-AIT soutenir les occupations aux côtés des marxistes autogestionnaires du SAT, le syndicat andalou des travailleurs, connu pour ses positions séparatistes et ses coups d'éclats médiatiques, notamment avec la participation de Diego Cañamero, emprisonné plus de 50 fois.
Il s'agit aussi et surtout de luttes ciblées qui portent presque exclusivement sur la question sociale et la défense des conditions d’existence, et beaucoup moins sur la remise en cause du pouvoir, qui pourtant a été centrale dans le mouvement des indignés, mais qui s'est finalement essoufflée, justement parce qu'elle n'est pas allée jusqu’à sa logique ultime : l'abolition pure et simple du pouvoir et, par conséquent, le débat sur les moyens pour y parvenir. En Grèce par contre, cette question du pouvoir me paraît plus électrique, brûlante, explosive. Elle s'intensifie ici ou là, selon les circonstances. Elle revient, repart, se réveille, sans qu’on sache où cette palpitation intense va mener. C’est pour ça que j’ai comparé la Grèce à un volcan. On sent que la terre tremble, on observe régulièrement des flammes et des cendres, on entend la colère partout, mais on ne peut pas savoir si une grande éruption va avoir lieu.

ML : Et la France, dans tout ça ?

Y.Y. La grande différence avec la Grèce et l'Espagne, c'est surtout le niveau des revenus et la présence de minimas sociaux qui permettent à l'État de domestiquer et de contrôler la misère, chose rare ou inexistante au Sud. C'est pourquoi, les terrains de luttes les plus mobilisateurs en France sont les ZAD, dont les préoccupations sont en premier lieu écologiques. Au Testet comme à Notre-Dame-des-Landes, le dénominateur commun, le point de compatibilité qui relie chacun des luttants, c'est la défense de l'environnement. Ce n’est que progressivement que s'est mise en place, sur le terrain et dans l’organisation de la lutte, une réflexion plus profonde sur la démocratie et la suppression éventuelle du pouvoir, comme l'a confirmé la création d'un second collectif au Testet3, sans hiérarchie ni porte-parole, et comme c’est également le cas sur une partie de Notre-Dame-des-Landes.
Durant les semaines où j'ai vécu sur la ZAD du Testet, j'ai pu vérifier qu'il y avait d'un côté les occupants, pour la plupart anarchistes ou antiautoritaires, et tous les autres, militants de passage ou à distance, familles entières venant en soutien par centaines durant les fêtes du dimanche, dont le principal point commun n’était pas le refus du pouvoir, mais uniquement l'usage, bon ou mauvais selon eux, qui en était fait. Les premières discussions montraient souvent l'ampleur de la décolonisation de l'imaginaire à accomplir. A la différence des Zadistes4, beaucoup des nombreux visiteurs se fichaient complètement d’avoir un président et un premier ministre, un président du conseil général ou un maire. De toutes façons, il ne pouvait pas en être autrement. C'était une évidence. Les échanges se limitaient donc à la façon dont le pouvoir s’exerce et à l'urgence de réformer certaines lois ou leurs conditions d'applications. Beaucoup réduisaient même tout ça à des problèmes de personnes : certains de nos chefs n'étant simplement pas de bons chefs. Comme si le problème du Testet venait uniquement du problème Carcenac, le président du Conseil général du Tarn, maître d'œuvre têtu, hautain et autoritaire. Heureusement, nos rencontres, luttes et créations ont provoqué par la suite des prises de conscience.

ML : Tu penses que ces différences témoignent de niveaux de conscience différents ?

Y.Y. Absolument. Combattre le productivisme sans combattre le capitalisme ou proclamer l'égalité sans remettre en question le hiérarchisme relève de la même naïveté. Mais les idées reçues continuent à défier la logique aussi durablement que la pensée n'est pas examinée. Sauf quand il s'agit de mauvaise foi, c'est-à-dire quand l'intérêt produit l'opinion. L'intérêt de classe notamment. C'est ce qu'on essaie d'expliquer aux gens sur les différents terrains de lutte, au moyen de débats, chansons, graffitis, articles, films et toutes sortes d'initiatives. Par exemple, faire venir Noël Godin, Raoul Vaneigem, Sergio Ghirardi ou l'Église de la Très Sainte Consommation sur la ZAD du Testet durant la semaine Grozad, c'était exactement dans ce but : faire de l'éducation populaire, bousculer les idées reçues et ouvrir des perspectives de réflexion pour aller plus loin, tout en remontant le moral des occupants et en attirant également du monde de l'extérieur, sans oublier d'aller à la rencontre des lycéens qui faisaient la grève pour nous soutenir, devant leur bahut. L'imaginaire est le carburant du désir, c'est-à-dire de la capacité à se projeter, qui à son tour produit la volonté, la ténacité, le courage et la joie de lutter et de s'émanciper. C'est l'antidote contre la résignation. Sans décoloniser et élargir son imaginaire, on ne choisit pas, ou en apparence seulement : on subit, en spectateur de sa vie et du monde. On reste assis, donc à genoux, esclaves modernes d'un pouvoir qu'il nous revient de désacraliser. Parce que nos chaînes sont d'abord dans nos têtes.
Les anarchistes, dans leur radicalité, proposent d'aller à "la racine" du problème, de remonter à "la cause des causes", formule malheureusement récupérée par des gourous confusionnistes qui veulent nous faire croire que Le Pen ou Soral sont des résistants et qu'il suffirait de tirer au sort nos chefs au lieu de les élire pour être libres. Alors que nous prétendons, au contraire, que c'est le pouvoir qui corrompt, quel qu'il soit et d'où qu'il vienne, et que le hasard ne fait rien à l'affaire : quand on est chef, on est chef. Si les libertaires ne veulent pas que des imposteurs maniant le verbe et la souris se prévalent de nos idées pour les mélanger à n'importe quoi et en faire des contresens, il est urgent d'agir directement, à l'épreuve du réel, en descendant dans les catacombes enfumées de la société, mais aussi en étant plus présents sur internet. Face aux virus de la confusion, c'est à nous d'être les rétrovirus du choix sibyllin qui se présente à nous : soit continuer à nous soumettre dans la servitude volontaire à un pouvoir toujours plus répressif, soit nous préparer à reprendre nos vies en main, tout en rejetant les fabriques de boucs-émissaires et leurs collaborateurs.
En Grèce, cette lutte contre la confusion est, depuis longtemps, l'une de nos priorités, au sein du "mouvement social" par-delà les divergences politiques. L'antifascisme n'est pas devenu un mot péjoratif comme en France, bien au contraire. Il est indissociable de l'anticapitalisme. Notamment, en dévoilant le rôle supplétif du fascisme au service du capitalisme qui l'instrumentalise pour se maintenir au pouvoir, comme l'histoire l'a montré en Grèce et ailleurs.
Outre l'amplitude de l'action directe antifasciste en Grèce, le dénominateur commun des luttes, là-bas, ne me semble ni la préoccupation écologique ni même sociale (contrairement aux ZAD en France et aux occupations habitables en Espagne), mais plutôt la question du pouvoir qui témoigne d'un profond ras-le-bol et d'une immense corruption. D'autant plus que le gouvernement grec est carrément une coalition PS-droite depuis 4 ans, à la différence des exemples espagnols et français où les mêmes jumeaux politiques jouent encore le spectacle de l'alternance perpétuelle.
L'exemple le plus éclatant est bien sûr dans le quartier d'Exarcheia à Athènes, où tous les membres de collectifs ne sont pas forcément du même avis sur la façon de construire un projet de société qui permettrait de vivre autrement, mais où, néanmoins, tout le monde s’accorde sans ambiguïté sur le fait que l’important désormais, c’est de ne plus obéir qu’à nous-mêmes et de refuser d’accepter plus longtemps de baisser la tête, dans la recherche d'une façon de vivre plus autogestionnaire, égalitaire et libertaire.
En France, ce "dénominateur commun" des luttes, que ce soit sur des fronts de combat multicolores comme au Testet ou dans des expérimentations alternatives souvent superficielles, est rarement la question du pouvoir, tout au moins pas d’emblée, hélas pour les anarchistes. Dès lors, à chaque fois, la question se pose : participer ou pas ? Et si oui, de quelle façon ?
Le plus court chemin vers l’utopie n'est pas de tourner en rond dans son coin en attendant le grand soir ou l'aube noire, mais de faire autant de pas que possible vers elle, au rythme d'une société minée de longue date par un passif monstrueux, stupide, inégalitaire et liberticide. Il n'y a pas de miracle. La décolonisation de l'imaginaire social ne tombera pas du ciel. Elle n'interviendra qu'au fur et à mesure de la découverte, du désir et de la réflexion, en progressant vers l'utopie et en savourant les avancées qu'elle procure.
De même, nous ne changerons pas le monde uniquement au moyen de petits groupes aussi éclairés soient-ils. Bien sûr, certains épisodes révolutionnaires ont été déclenchés par une poignée de personnes aux rôles décisifs. Mais que sont devenus ces grands moments historiques ? Ce qui a fait échouer chaque révolution n'est pas seulement la contre-révolution aussitôt lancée contre elle, mais aussi, plus profondément, la faiblesse de l'imaginaire social, distillé et institué au bon vouloir des puissants qui n'ont eu aucun mal, par conséquent, à éradiquer "la canaille" en levant aisément des troupes réactionnaires et assassines, puis, plus récemment, un cortège d'électeurs effrayés en juin 1968. Un fruit qui n'arrive pas à maturité ne peut être que stérile. Toute révolution qui devance trop largement l'imaginaire social est condamnée à échouer, sinon dans les premiers jours, du moins dans les suivants.
Par conséquent, cela suppose que préparer la révolution, c'est d'abord contribuer aux mouvements sociaux, parmi les gens qui en ont assez ou qui rêvent d’autre chose. On ne perd pas son "identité libertaire" parce qu’on va à la rencontre de "voisins politiques" avec lesquels on diffère sur un ou plusieurs sujets majeurs. De surcroît, si on désire un horizon véritablement démocratique au sens libertaire du terme, il est nécessaire de faire preuve de vigilance, mais aussi d'ouverture et d’écoute. Il est, par exemple, intéressant d'entendre les doutes et les réserves qu’expriment les gens qui s'intéressent à l'anarchie et de pouvoir y répondre. Par exemple, quand je présente Ne vivons plus comme des esclaves dans des associations comme Attac ou d’autres associations proches de la gauche critique, de l'écologie ou de l’altermondialisme, je découvre, d'une part, beaucoup de choses intéressantes même si je ne partage pas certains points de vue et, d'autre part, je peux mesurer le chemin qui reste à parcourir avant d’oser plus radicalement changer le cours des choses et les bases de la société. Je peux également vérifier à quels points certaines choses que nous proposons séduisent de plus en plus des gens qui croyaient autrefois que l'anarchie ne pouvait mener qu'au désordre arbitraire et au chacun pour soi. Dans ce genre de circonstances, par exemple, il m'arrive de faire observer que la devise "Liberté, Égalité, Fraternité", pure abstraction républicaine clouée froidement aux frontispices des monuments publics, devient enfin concrète et agissante dans l'utopie libertaire, au point de la résumer parfaitement.

ML : La fraternité serait donc une composante de la solution ultime pour faire aboutir nos luttes ?

Y.Y. L’anarchie commence par la lettre A, tout comme son synonyme : l’amour. Être anarchiste, c'est faire le pari de l'humain. C'est ne pas céder à la résignation et se dire qu'on mérite tous mieux que la vie dans laquelle on se fourvoie trop souvent, et dans laquelle beaucoup étouffent, souffrent, renient leur capacité à choisir leur pensée et leurs actes. Être anarchiste c'est exiger les conditions de liberté et d'égalité sans lesquelles il n'y a pas de fraternité possible. Être anarchiste, c'est se dire qu'on ne détient pas plus la vérité qu'un autre, mais pas moins non plus, et que l'échange d'égal à égal est donc nécessaire, dans le respect mutuel. Être anarchiste, c’est essayer de construire une société basée sur la vision la plus aimante qui soit de l’humain. C’est reconnaître ce dernier à la fois en tant qu’individu unique et en tant que membre de la communauté humaine universelle.
C'est pourquoi, la démonstration est à faire. Nous devons montrer autour de nous, dans l’action directe, dans notre rapport au réel, ce que c’est qu’être anarchiste, c’est-à-dire ce que c’est que penser un projet qui vise et propose parmi ses bases la fraternité. Il ne s'agit pas, bien sûr, de réduire l'anarchie à l'idéal hippie et à son fameux "peace and love". Car dans l’amour, il peut y avoir aussi de la violence. La violence, étymologiquement, n’est rien d'autre que la force de vie (la violence s'écrit "bia" en grec et se prononce "via"). Pareil au niveau des idées : la confrontation, le débat et même le conflit sont des temps parfois nécessaires pour construire un monde commun.

ML : Certains anarchistes te semblent-ils parfois dans une démarche un peu trop brutale, voire hautaine vis à vis des gens qui pourraient s’intéresser à ce qu’on a à leur proposer ?

Y.Y. Oui, c'est dommage. Peut-être parce qu'ils ne distinguent pas assez l'attitude qui convient face au pouvoir et celle à privilégier aux côtés des opprimés même s'ils nous exaspèrent parfois. Quand je vais sur des territoires en lutte où les gens ont un niveau de culture politique relativement limité et, en particulier, toutes sortes de préjugés sur l’anarchie, il ne suffit pas de citer Bakounine ou Louise Michel et de parler de liberté ou d’égalité pour les convaincre. Il faut surtout leur montrer ce qu’est l’anarchie dans notre façon d’être à l’écoute, d’accepter les différences et de faire de la propagande par l’exemple. Non pas de la propagande au sens que nous serions parfaits, mais en montrant simplement que nous savons faire preuve d’amour, c’est-à-dire en l’occurrence de fraternité, dans un monde qui en manque terriblement, de même que nous sommes capables de mordre, de lutter et de créer obstinément.

ML : Tu parles d’acceptation de la violence. Ce point cristallise l'une des causes de division des mouvements libertaires. Au regard de ce que tu as pu voir en Grèce, en Espagne et en France, quel constat peux-tu faire sur les moyens de lutte choisis ?

Y.Y. Tout d'abord, n’oublions pas que la violence n'est jamais une fin en soi pour les anarchistes, en Grèce comme ailleurs. Ce débat sur la violence ne concerne que les moyens de sortir de la situation actuelle, c'est-à-dire de mettre fin à des rapports de domination particulièrement violents et meurtriers à tous les niveaux, depuis la violence institutionnelle de l'État qui perpétue et défend arme au poing un ordre social au service des plus riches, jusqu'aux violences quotidiennes générées par le machisme, le racisme, l'homophobie et l'anthropocentrisme. Si certains considèrent vraiment la violence comme une fin en soi, c’est-à-dire s'ils souhaitent une société violente, dans ce cas-là, effectivement, ils n’ont rien à faire avec nous, puisqu'il s'agirait par conséquent d'une société autoritaire voire fasciste.
Par contre, deux questions agitent partout le débat sur la violence parmi les moyens de lutter. D'abord, la violence est-elle légitime ? Ensuite, est-elle efficace ? La première question se pose beaucoup moins en Grèce qu'en France. La légitimité de recourir à des moyens violents pour détruire un rapport de force inégalitaire qui est extrêmement violent et dévastateur ne souffre d'aucune hésitation pour la plupart des compagnons d'Héraklion à Thessalonique. Il s'agit de légitime défense, tout simplement. Par contre, il y a débat quant à l'efficacité de cette option. Durant les années 2000, le mouvement antiautoritaire (AK), composé d'anarchistes et d'antiautoritaires a parfois utilisé la violence, puis il a choisi d'y renoncer. Certains mouvements anarchistes en Grèce ne se gênent pas pour continuer à battre le pavé avec des sacs entiers de cocktails Molotov et d'éclats de marbre, pendant que des groupuscules caressent même l'espoir d'atteindre physiquement les hauts-responsables. A l'inverse, d'autres groupes libertaires refusent toute forme de violence, mais usent souvent de violences verbales quand il s'agit de qualifier leurs homologues de hooligans et de sous-estimer exagérément leur nombre et leur impact durant les nuits d'émeutes à Exarcheia ou ailleurs. Car même chez les non-violents, il existe des rapports de force et des coups en douce dignes de ceux qu'ils prétendent infréquentables. Bref, la violence divise parfois, mais heureusement assez peu. Car on ne sait jamais, en réalité, ce qui va faire changer le cours des choses. Chacun s’exerce, agit là où il peut, selon ses convictions, et cherche le point de rupture qui va peut-être faire basculer une situation.
On peut observer, par exemple, que sur le Testet, c’est finalement suite à un rapport de force violent que la situation a été retournée et que les travaux ont été suspendus sine die. Plus précisément, c’est parce qu’il y a eu des combats plus intenses qu’à l’accoutumée5, avec des conséquences dramatiques, que s’est démasqué le pouvoir dans sa toute-puissance et sa violence démesurée. Je ne dis pas que la violence est une solution pour autant, mais je dis simplement que, selon les territoires et les époques, des façons d’agir très diverses ont permis de retourner les situations. On ne peut pas balayer d'un revers de la main toute l'histoire des luttes sociales et des combats pour la liberté. De plus, la violence matérielle (briser les vitres d'une banque, chose courante en Grèce et en Espagne) n'a rien à voir avec la violence physique sur autrui. Chaque degré porte une signification très différente, contrairement à ce que prétend le pouvoir qui entretient volontairement la confusion, tout en s'octroyant le droit de violenter quotidiennement de ses bras armés les populations soumises qu'il a symboliquement amputées.
ML : Parmi les formes de luttes anarchistes actuelles, tu as une préférence ?
Y.Y. J'aime particulièrement les moyens qui manient l'humour pour déstabiliser les détenteurs du pouvoir et qui, sous une apparence anodine, sont souvent beaucoup plus efficaces pour faire chavirer l'opinion qu'une action violente. Par exemple, le procédé de "l'anarcho-pâtissier" Noël Godin qui tend des guet-apens avec ses tartes à la crème. Il vise directement les mégalos du pouvoir, les traque, les débusque et les défait de leur impunité (en Grèce, on projette plus souvent du yaourt que des tartes). Ce type de mise en cause directe est tout sauf anodin : il désacralise le pouvoir, décolonise l'imaginaire et montre symboliquement notre capacité à atteindre les puissants.
Dans la même veine, la caricature du pouvoir interprétée par l'écolo-libertaire Alessandro Di Giuseppe et l'Église de la Très Sainte Consommation6 est une autre forme d'entartage des puissants, mais avec pour tarte un miroir. Un miroir global de la religion du Fric qui règne sur la planète et dont la devise est : "travaille, obéis, consomme !" Un miroir qui nous montre ce que nous sommes ("de braves petits moutons") et qui nous propose tout à l'envers : "résignez-vous !" Un miroir en guise d'éducation populaire par l'humour (noir) qui aurait sans doute bien fait marrer nos aînés, même les plus sérieux. J'imagine Mikhaïl et Louise, un verre à la main, assistant en souriant au théâtre satirique d'Alessandro, tout en observant l'effet provoqué sur la foule. Et si le pouvoir n'était qu'une baudruche et l'humour la meilleure des aiguilles ?
Et si la révolution libertaire commençait par un grand éclat de rire ?

Propos recueillis par Pola, Groupe Béthune de la Fédération anarchiste

1 Athènes sur un volcan, Yannis Youlountas, sur le site du film Ne vivons plus comme des esclaves (rubrique actualité).
2 Ibid
3 Le collectif Tant qu'il y aura des bouilles a été fondé le 13 octobre 2013 à la Métairie Neuve de la ZAD. Pour en savoir plus, lire La ZAD de Sivens : une expérience libertaire, Yannis Youlountas, sur le site du Monde Libertaire.
4 Occupants de la ZAD.
5 Qui a peur du grand méchant casseur ? Yannis Youlountas, sur le site de Siné Mensuel.
6 www.amentonpeze.org

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LA ROUTE DU SUD OUEST

LA ROUTE DU SUD OUEST Jean-François Brient, 2014

La vie brûle de se répandre à travers la diversité des sentiments et dans la beauté des rencontres possibles. Et ainsi de se retrouver dans cette somme de la diversité. Mais la réalité dont il faut partir est cette séparation entre chacun et tous. Dans l’amour, le séparé existe encore, mais non plus comme séparé : comme uni. Et le vivant rencontre le vivant.
Pourtant, l’harmonie enivrante des corps et des esprits n’a qu’un temps. Le tourbillon s’arrête et le courant emporte les êtres vers d’autres ciels étoilés. Ils continuent leur dérive mais ils ont été transformés. La beauté de l’amour ne réside pas dans la durée mais dans cette transformation.

Premier jour... quelque part en Amérique latine

Les mêmes matins ouvrent sur les mêmes questions qui loin de refermer le gouffre, ne font que l’agrandir. Il y a ce vague souvenir des alcools et des fumées de la veille. Il y a l’importance de ce monde sans importance. Et moi au milieu de ce désert.
Encore une journée où il faudra s’incarner dans cette guerre de chacun contre tous. Encore une journée où il faudra errer dans ce monde qui ne nous appartient plus, dans cette prison où tout est devenu si laid.
Cette civilisation n’en finit pas de mourir. Mais à mesure que son déclin devient la manifestation la plus évidente de son existence, la recherche du plaisir immédiat et la réussite individuelle constituent l’aspiration de l’immense majorité. La soif de reconnaissance correspond parfaitement au processus général d’effritement de toute l’existence. Le narcissisme de ces temps bouleversés n’est rien d’autre que le côté subjectif du fétichisme de la marchandise. Lorsqu’une certaine idée de l’homme et du monde s’effondre, lorsque la marchandise envahit tout, l’espace comme les relations, la communauté disparaît et il ne reste plus que l’individu face à ce néant. Alors les hommes essayent de se construire un abri au milieu de ce champ de ruines. Cet abri, ils l’appellent le bonheur mais il n’est rien d’autre qu’une mystification de leur solitude.
C’est du fond de l’ennui qu’inspire ce monde normalisé que naît la passion de marcher sur le bord de la vie. Le blasphème aux lèvres et la négation dans l’âme, je rampe dans ce désert. Le mépris y tient lieu d’espérance.
Il suffit de voir cette foule hypnotique qui ère sans but, tout juste capable d’obéir, pour comprendre que les véritables rencontres se font rares sous l’empire de la servitude. Seuls ces écrits sur les murs laissent songer que la vie existe encore, quelque part, non loin d’ici peut-être.
Voilà ma famille, ma tribu, ma bande de frères. Avec eux je suis en paix car nous savons contre quoi nous sommes en guerre. À notre échelle, avec nos gestes, nous jetons nos forces contre l’ordre du monde. « Je sais qu’il y en a qui disent que nous servons à peu de chose. À ceux-là je réponds que nous sommes du côté de la vie. Nous aimons des choses aussi insignifiantes qu’une chanson ou un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué.  C’est peut-être peu de chose mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »
C’est ici que l’on rencontre ceux qui valent la peine, ceux qui n’ont pas encore renoncé à l’essentiel et qui ont conservé dans leur regard ce feu que n’ont plus les résignés. Toute véritable rencontre est un événement de même que tous les événements réels naissent d’une rencontre. Ils ouvrent de nouveaux trajets aussi bien à l’échelle de nos destinées qu’à l’échelle de l’Histoire. C’est ici que je la rencontrai. Elle venait du Mexique et n’était de passage dans ma ville que pour trois jours. Des camarades de San Cristobal lui avaient parlé de notre groupe. Elle était toute envahie par son projet de film sur les luttes indigènes du rio grande à la terre de feu. Elle nous aidait à préparer des banderoles pour le jour de la race, qui commémore ce matin funeste où Colomb avait mis les pieds sur le continent. Nous avons peu de traditions dans le groupe mais il nous plait de marquer cette date de notre sceau. Un peu comme ces républicains français qui chaque année le 21 janvier mangeait une tête de veau en se rappelant quand celle de leur roi avait vacillé.
Elle était belle et lumineuse, ses cheveux glissaient sur sa nuque et sa peau blanche, un peu sucrée, inspirait aux lèvres un baiser. On ne sait pourquoi une personne vous attire, ce n’est peut être qu’une question d’odeurs. Mais je n’avais ni la force ni l’envie d’échapper à ce tourbillon. Je l’observais longtemps, je l’approchais lentement et dans ce jeu étrange de la séduction, je l’isolais un peu. Ses yeux brillaient quand elle parlait. La passion était là et l’indispensable cohérence du discours aussi. Elle me parlait de son projet et de la nécessité de tisser des liens entre tous ces groupes qui surgissent un peu partout. Elle disait que le sérieux historique était de retour. Je répliquais que l’heure était aux hurlements. Elle me sentait désespéré, je la trouvais trop optimiste ; c’est sans doute pour cela que seule la révolution nous paraissait une aventure digne de cet état de survie dans lequel nous végétions. Elle disait qu’il fallait convaincre, je répliquais qu’il fallait combattre, nous étions d’accord sur l’essentiel. Je lui proposais de nous enfuir…
La discussion sur le sens de tout cela continua longtemps, mais déjà, il y avait quelque chose de nouveau : une peur mêlée d’espérance. Elle disait que nous étions faits pour aimer mais pas pour tomber amoureux. Elle m’expliquait que c’était là toute la différence entre un choix qu’on assume et une condition que l’on subit. J’admirais le raisonnement mais dans la fragilité de cet instant suspendu, je ne trouvais rien à dire qui vaille la peine. En réalité, je ne pensais plus qu’à la prendre dans mes bras pour l’embrasser…

"Il n’y a de vrai au monde que de déraisonner d’amour." Alfred de Musset

Je me réveillais au milieu de la nuit et déjà, de manière presqu’imperceptible, mon regard avait changé. Je sentais que celle vers qui tout mon être tendait pouvait tout aussi bien s’en aller, ne plus être là, à mes côtés. Cette idée me glaça. Errant dans les ruines de la civilisation, je voulais simplement la conserver, la posséder en quelque sorte. Elle devenait à elle seule, la compensation aux affres et aux souffrances qui m’habitent depuis toujours. Elle était le sens qui manquait à tout cela, « le paradis de l’évidence inexprimable ». Et moi, enfant perdu de ce siècle, je glissais ainsi dans la mélancolie d’une autre époque, et qui ne reviendrait plus. Ce ne peut être assurément que l’odeur de la fin d’un monde. Elle se retourna pour me dire qu’elle m’aimait et qu’elle était très heureuse de me connaître. Nous nous embrassâmes à nouveau avant de replonger dans l’amour, cette danse sublime qui unit la chair et les étoiles. Et puis le sommeil…

Deuxième jour...

Le lendemain matin, elle me proposait de l’accompagner au musée d’art précolombien. Je lui dis que le temps ne s’y prêtait guère, mais elle semblait ne pas s’en soucier.
Je connais bien ce musée pour y avoir erré de longues heures. Je lui demandai de m’expliquer son projet de documentaire sur les luttes indigènes. Elle me dit que c’était un projet qui s’inspirait d’un proverbe africain : « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens les histoires de chasses continueront de glorifier le chasseur. » Elle voulait renouer les fils décousus de notre histoire à travers le récit des luttes indigènes. Elle me disait qu’il fallait créer des ponts entre les combattants d’hier et ceux d’aujourd’hui. Elle pensait l’humanité comme un cercle qui aurait été rompu avec l’arrivée des Européens sur nos terres.
Elle affirmait que rien ne manquait plus au monde aujourd’hui que la pensée amérindienne et que malgré la volonté des conquistadors et de l’Église de bruler notre mémoire comme ils avaient brûlé les codex mayas, des brasiers demeuraient et qu’il fallait les appeler depuis le présent. Elle se proposait donc de traverser le continent du rio Grande à la Terre de feu, munie de sa caméra et de traquer les luttes indigènes avec l’acharnement d’un chasseur de prime. Elle me parlait avec la même aisance de Tupac Amaru, du sentier lumineux ou encore des cocaleros. Je lui proposais de nous accompagner cet après-midi pour notre action contre le jour de la race. Elle acceptait…
La poésie réside dans le fait d’arrêter le cours apparemment immuable de la société marchande. Notre but, lorsque nous réalisons ces actions est une sorte de terrorisme poétique. Il s’agit de changer la vie de ceux qui les voient en diffusant la conscience critique et en incitant à agir. « La création ne peut plus avoir pour fonction de représenter le beau, ni de représenter quoi que ce soit. Sa valeur réside dans son action même et dans les conséquences qu’elle suscite. » Nous voulons contribuer, par un nouvel élan subversif dans la création, à la formation d’un espace et d’un temps libérés de l’emprise totalitaire marchande, où l’on puisse enfin penser l’impensable et réaliser l’inacceptable.
Et puis pour nous, la peur est un moteur, ce genre d’actions nous permettent de dépasser nos limites. On ne se laisse pas contrôler par la peur, on utilise l’adrénaline pour avancer contre le système.
Ce jour-là, pour la première fois, l’amour et l’action subversive avançaient main dans la main. Je l’aime, je l’aime car elle est ce que j’ai toujours désiré. À ce moment précis, me revint en mémoire un slogan écrit sur les murs de Paris en mai 68 : « Plus je fais l'amour, plus j'ai envie de faire la révolution.
Plus je fais la révolution, plus j'ai envie de faire l'amour.” Mais si je voulais parler la belle langue de mon siècle, j’utiliserais une formule plus ramassée et plus tranchante : L’émeute est le champ expérimental de l’amour.

"Je n’appartiens à personne ; quand la pensée veut être libre, le corps doit l’être aussi." Alfred de Musset

Lui : Je te sens comme indifférente au fait que tu t’en ailles demain.
Elle : Non, tu te trompes, j’ai beaucoup apprécié ces jours passés avec vous et avec toi.
Lui : Mais tu vas partir ?
Elle : Je dois suivre mon chemin.
Lui : Je n’avais pas encore vécu une telle harmonie avec quelqu’un, unir l’amour et la révolution, ce n’est pas si facile. J’ai peur de passer à côté de l’amour véritable.
Elle : L’amour véritable, l’amour passionnel, l’amour fusionnel, je n’y crois guère. La vérité est que la représentation socialement élaborée de l’amour n’existe pas. L’amour fusionnel est l’illusion qui sert le mieux les intérêts de la domination présente. L’amour dans les films ou dans les chansons définit une manière de penser, une manière de réagir qui ne sert finalement qu’à développer l’insatisfaction lorsqu’il se confronte à la réalité vécue. Et l’insatisfaction généralisée est la matrice de la consommation.
Lui : Mais l’amour authentique est justement l’arme qui peut détruire l’insatisfaction généralisée.
Elle : Je ne pense pas que la majorité des femmes partagent ton point de vue. Il est toujours difficile de s’écarter des normes aliénantes de l’amour mais je suis décidée à bâtir ma force et ma joie à contre-courant. En dissociant sexualités et propriété exclusive, je veux rompre avec les relations de mépris, de violences physiques, d’autorité, et aussi avec l’habitude de raisonner en fonction de l’autre. L’amour, en tant que construction sociale appauvrit les relations possibles. Moi je veux l’affection sans la jalousie, l’intensité sans la dépendance, la sexualité sans l’exclusivité. Je veux vivre, partager, être libre, chanter, rire, être moi. Je ne veux appartenir à personne et que personne ne m’appartienne. Je veux suivre mon chemin, celui qui me rapproche des autres et non celui qui m’enferme dans les bras d’un autre.
Elle avait tout dit et elle avait raison. Je restais là, incapable de lui répondre. J’aurais pu lui dire que nous pouvions construire quelque chose de différent, mais à quoi bon, si tous les couples pensent cela mais aucun n’y parvient. Je la serrai simplement dans mes bras en espérant qu’un jour je serai à la hauteur d’un tel discours.

Troisième jour

Nous nous réveillâmes en fin d’après-midi. Le silence envahissait la pièce. Je la voyais tranquille, avec la même passion à mon égard et pourtant dans quelques minutes nous nous séparerons et peut-être pour toujours. Je l’admire, elle est capable d’aimer tout en restant libre, alors que moi je souffre. Elle me regarde avec tendresse et me dit simplement qu’il est temps d’y aller.
Devant le bus qui l’emmènera loin de moi, elle me tend un carnet et me dit de l’ouvrir après son départ.
Ils s’embrassent, le bus s’en va, il ouvre le carnet et l’on peut lire : « Chaque cœur est une cellule révolutionnaire ! » Il t’appartiendra d’écrire notre histoire…
 
Épilogue...

Elle avait pris la route du sud-ouest. Je pensais à nous sans tristesse. Je marchais dans la nuit tombante, sentant le vent pénétrant tout mon être, juste cette phrase  qui revenait comme un refrain : c’est bien plus beau lorsque c’est éphémère. Je sentais que quelque chose en moi avait changé…
"J’ai souvent souffert, je me suis trompé quelques fois mais j’ai aimé." Alfred de Musset

Telle est la vie des hommes. Quelques rencontres qui brillent d’un feu plus intense au milieu d’un ciel obscurci par la servitude. Et le projet, toujours renouvelé, d’écrire notre propre histoire.
Ceux qui parlent de révolution sans se proposer de bouleverser les relations amoureuses ne font que défendre la fonction oppressive du vieux monde. L’amour aussi, avec tant d’autres choses est à réinventer. Il s’agit de détruire les sentiments de propriété et l’illusion d’éternité qui perdurent dans l’amour. Entre la sexualité-marchandise et l’amour-possession, il existe une ligne étroite sur laquelle il faudra se mouvoir. Il nous appartient d’inventer ce jeu et le langage qui lui correspond.

"La route du sud-ouest" est un photo-métrage de 26 minutes sur l’amour et la révolution, réalisé par Jean-François Brient, auteur du film documentaire "de la servitude moderne".

Le texte et le film sont libres de droits, ils peuvent être copiés, diffusés, projetés sans la moindre forme de contrainte. Ils sont par ailleurs totalement gratuits et ne peuvent en aucun cas être vendus ou commercialisés sous quelque forme que ce soit. Il serait en effet pour le moins incohérent de proposer une marchandise qui aurait pour vocation de critiquer l’omniprésence de la marchandise. La lutte contre la propriété privée, intellectuelle ou autre, est notre force de frappe contre la domination présente.
Ce film qui est diffusé en dehors de tout circuit légal ou commercial ne peut  exister que grâce à l’appui de personnes qui en organisent la diffusion ou la projection. Il ne nous appartient pas, il appartient à ceux qui voudront bien s’en saisir pour le jeter dans le feu des combats.

https://www.youtube.com/watch?v=jaPb_J9EcMM

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QUE CRÈVE L'EXTRÈME GAUCHE DU CAPITAL !

Guerre de Classe, Juillet 2015

« Les communistes l’ont rêvé [en cauchemar]… Syriza l’a réalisé… » Cette boutade pourrait très bien résumer les leçons programmatiques à tirer de la situation que les prolétaires en Grèce, nos frères et sœurs de misère et de lutte, subissent actuellement. En effet, depuis toujours, ou du moins depuis les grandes campagnes de la social-démocratie au début du 20ème siècle pour l’instauration du suffrage universel, dont le but n’était rien d’autre que l’encadrement et l’anéantissement de l’énergie que le prolétariat développait pour en finir avec la misère et l’exploitation, la critique communiste (que celle-ci s’exprimait sous l’étiquette « anarchiste », « socialiste révolutionnaire » ou autre n’est pas ici notre propos) a toujours dénoncé le cirque électoral, le parlementarisme, le gouvernementalisme, la collaboration avec les institutions bourgeoises, la croyance quasi-religieuse que des réformes pourraient améliorer le sort de notre classe…

Nous n’allons pas dans cette toute petite contribution parler plus avant de la « dette souveraine grecque », ni du sauvetage de la « zone euro », et encore moins du « Grexit », tellement à la mode ces dernières semaines dans les média bourgeois. Nous n’allons pas non plus développer les différentes stratégies du gouvernement Syriza afin de « défier » les institutions financières de la commission européenne et de la Troïka. Nous laissons tous ces « détails » aux fervents adeptes de l’économie politique. Pour notre part, nous considérons que les communistes n’ont pas à se complaire dans la biologie du Capital, alors que notre tâche est fondamentalement de participer à sa nécrologie ! Nous n’allons pas plus nous épancher sur la « psychologie » du premier ministre Tsipras, sur ce qu’il espérait ou prétendait faire, et encore moins n’allons-nous prendre en considération le show médiatique et les déclarations rocambolesques de son ministre des finances, le « beau ténébreux » playboy bellâtre Varoufakis (autoproclamé « marxiste libertaire » !), ainsi que sa clique de gauchistes, juste capable de pleurnicher sur le « déni de démocratie » vis-à-vis des résultats du référendum du 5 juillet, et sur le « diktat de l’euro zone ». Ce qui intéresse les communistes, ce n’est pas ce que les individus disent d’eux-mêmes mais bien ce qu’ils font et assume dans leurs pratiques sociales…

Alors, que se passe-t-il donc en Grèce, si ce n’est l’antépénultième épisode de la toujours triste et lamentable histoire de la social-démocratie historique, c’est-à-dire du parti bourgeois à destination des ouvriers et des prolétaires, de cette force sociale chargée de vider nos mouvements de lutte de sa substance subversive, de dévier leurs perspectives de transformation radicale de ce monde vers une simple réforme de celui-ci, et finalement de nous faire rentrer dans les rangs serrés de la paix sociale. Ce parti de la social-démocratie se matérialise à deux niveaux : par la constitution d’une structure militante extérieure à notre classe, issue directement des fractions progressistes et gauchistes de la classe bourgeoise d’une part, et par le développement d’un corpus idéologique réformiste généré au sein même de notre classe et s’appuyant sur les faiblesses, les limites et les illusions de la lutte d’autre part, le tout dans un va-et-vient dialectique entre les deux.

Donc, il ne se passe en Grèce rien de bien différent de ce que le très « radical » Parti des Travailleurs du Brésil (sous la houlette du réformiste Lula da Silva puis de l’ex-« guérillera » Dilma Roussef) a réalisé ces dernières années en termes d’attaques des conditions de vie des prolétaires ; ce qui soit dit en passant a généré la révolte de juin 2013 contre l’austérité et la misère.

Historiquement, la gauche et l’extrême gauche du Capital nous ont cent fois, mille fois habitués à leurs « trahisons » (ne peuvent se considérer comme « trahis » que les naïfs qui misent sur une quelconque alternative bourgeoise pour résoudre les problèmes fondamentaux de notre classe, de l’humanité)… Déjà, en 1871, lors de l’important mouvement prolétarien connu sous le nom de la « Commune de Paris », la gauche et l’extrême gauche en ont pris la tête afin de fonder un gouvernement qui jamais, au grand jamais, n’a pris la moindre mesure révolutionnaire afin de contrer les forces bourgeoises versaillaises, ni afin d’étendre internationalement l’effort militant en cours. Toutes les mesures de ce « gouvernement de la Commune de Paris » n’ont mené qu’à une seule chose : le désarmement (tant militaire que programmatique) de notre classe face à notre ennemi historique en recomposition après une brève défaite…

Si l’on remonte à l’année 1914, on constatera le même phénomène où des gauchistes, qui se déclarait ouvertement anti-guerre, vont retourner leurs vestes en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Par exemple, le militant « socialiste révolutionnaire » français Gustave Hervé, qui écrivait dans le journal « La Guerre Sociale » qu’il fallait « planter le drapeau national dans un tas de fumier », va très rapidement se rallier à la défense de « la patrie en danger »… Idem pour la CGT française anarcho-syndicaliste, qui après des années de propagande antimilitariste, rejoindra en rangs serrés les partisans de la guerre et de l’union sacrée, permettant ainsi la faisabilité de la mobilisation générale, ou du moins favorisant son déroulement sans trop de problème…

En 1917, alors que la révolte gronde sur tous les fronts contre la boucherie capitaliste, le « Parti Bolchevique » se porte à la tête du mouvement du refus de la guerre afin de mieux l’amener dans l’impasse d’un changement « radical » de gouvernement, en abattant le règne du tsar millénaire, et en participant in fine à la reconstruction de l’État capitaliste en Russie, après qu’il ait été fortement malmené par notre classe en lutte, ce qui résultera dans le stalinisme et son « socialisme dans un seul pays »…

En 1918, en Allemagne, après plusieurs années de collaboration ouverte avec l’État-major de l’armée impériale, ce qui se traduira par la mobilisation sur le front ainsi que par la participation des ouvriers de l’industrie à l’effort de guerre, une importante fraction de la social-démocratie (le SPD) est directement appelée à la gestion politique (et donc au gouvernement), et ce sont des militants de la gauche qui participeront directement à l’écrasement de la lutte prolétarienne par la constitution de « corps-francs » sous l’égide de « l’ouvrier » et « député socialiste » Noske…

Enfin, afin de clôturer ici cette liste non-exhaustive, en 1936 en Espagne, c’est grâce au « soutien critique » et aux voix des militants de la CNT que le Front populaire a remporté la victoire aux élections, et a ainsi pu développer une politique républicaine « antifasciste » qui s’opposera pratiquement aux velléités du prolétariat dans sa lutte pour la révolution sociale, avec l’aide active des « camarades-ministres » de la CNT-FAI. Encore une fois, la révolution sera sacrifiée sur l’autel de la défense d’un quelconque camp bourgeois considéré comme un « moindre mal » !

Bref, nous pourrions distiller ainsi sur des dizaines de pages les horreurs que notre classe a connues dans le détournement de ses luttes et l’approfondissement de ses faiblesses. Comme on le voit, la gauche et l’extrême gauche (toutes fractions confondues) ont toujours été, sont et continueront d’être des éléments prédominants dans la structuration et le maintien de la dictature capitaliste. Le prolétariat est historiquement obligé et déterminé de les combattre au même titre que toutes les autres fractions de la bourgeoisie s’il veut en finir une fois pour toute avec sa misère, l’exploitation et les guerres…

Mais, revenons quelque peu aux événements présents, ainsi que sur la façon dont les actuels gestionnaires gauchistes de notre misère prétendent régler le problème… Tous ceux qui ont critiqué (à juste raison d’ailleurs) le référendum organisé par le gouvernement Tsipras n’y ont vu que du feu : leurs critiques ne dépassaient pas les sempiternelles pleurnicheries affirmant que le « Oui » signifierait une austérité dure et le « Non » une austérité moins dure. En fait, et la suite des événements nous l’a prouvé, et comment d’ailleurs en aurait-il été autrement, le « Non » n’a jamais rien signifié d’autre (comme dans toute élection) que de donner « carte blanche » au gouvernement et qu’il développe une austérité encore plus forte que celle initialement imposée par les instances européennes et leurs gangsters capitalistes. Il faut vraiment être un « idiot utile » de premier ordre pour croire une seule micro-fraction de seconde que le show électoral ou référendaire puisse être autre chose qu’une farce dont les prolétaires en sont les dindons… L’extrême gauche du Capital nous avait plutôt historiquement habitués à appliquer une politique gauchiste, qui n’est jamais rien d’autre qu’un ravalement de façade plus ou moins « radical » selon les circonstances et les nécessités du moment, le tout n’étant finalement qu’une version de la même dictature capitaliste repeinte en rouge. Dans le cas présent de la Grèce, « l’originalité » consiste à ce qu’un parti et un gouvernement gauchistes appliquent à la lettre le plan d’ajustement structurel et les mesures d’austérité implacables concoctées dans les quartiers généraux de ce qu’il est convenu d’appeler les centres décisionnels de la politique libérale du capitalisme. Mais finalement, au-delà des différences de formes et de discours, tout cela participe directement et intrinsèquement de la logique même du système capitaliste ; ou mieux dit, ce n’est pas Syriza qui est l’acteur de l’histoire mais bien l’histoire du capitalisme qui trouve en Syriza des acteurs à la hauteur de la tâche, en vue d’accomplir ses basses besognes, c’est-à-dire d’attaquer frontalement le prolétariat dans ses moyens d’existence et de lutte.

Car ce dont il est fondamentalement question dans la « crise grecque », ce n’est pas de « la dette », qui ne s’élève d’ailleurs « qu’à » 324 milliards d’euros (dont plus des trois-quarts ne sont remboursables que dans plusieurs années) ; pour donner un ordre de comparaison, la dette de la France est de 2.089 milliards d’euros, celle de l’Italie de 2.194 milliards et de 9.293 milliards pour la « zone euro », sans même parler de celle de l’État-Nation le plus endetté de la planète et de l’histoire : les USA avec une dette colossale et abyssale de 18.152 milliards de dollars ! Le capitalisme a visiblement besoin de produire de la dette, il ne sait d’ailleurs rien faire d’autre que de s’emballer ainsi et de toujours plus appuyer sa reproduction élargie sur du capital fictif, sur de la valeur non encore produite et qui probablement ne le sera jamais… Non, ce dont il est vraiment question, c’est de la mise en place pratique d’un programme de mise au pas du prolétariat, non seulement en Grèce mais aussi dans d’autres régions d’Europe où le Capital a besoin de frapper encore plus fort et de discipliner une force de travail surnuméraire, de toujours plus diviser les prolétaires en différentes catégories, les blancs et les « basanés », les nationaux et les migrants, les bons citoyens travailleurs qui acceptent l’austérité sans trop rechigner et ceux qui relèvent la tête, qui montrent leurs crocs, qui organisent la lutte et la révolte… Et en ce sens, la Grèce est un véritable laboratoire social pour la bourgeoisie et son serviteur d’extrême gauche !
Le prolétariat est condamné à toujours en prendre plus plein dans la gueule, et cela sous toutes les latitudes…

Si le prolétariat discipliné et pacifié en Europe et en Amérique du nord, abreuvé de campagnes étatiques de citoyennisation toujours plus terroriste, croie pouvoir échapper à son destin sans lutter, il se le fout dans l’œil comme jamais auparavant…
Il faut en finir avec toutes ces illusions dans le cirque parlementaire, dans le jeu des partis politiques, mais aussi des syndicats qui ne font rien si ce n’est sauver la paix sociale et négocier au plus offrant la vente de notre force de travail.

Nous n’avons rien à gagner non plus dans de nouvelles croyances qui garantiraient la « pureté » de nos luttes contre les scories de la politique bourgeoise : l’autogestion (c’est-à-dire la gestion de notre propre misère), les coopératives de production où l’essence du Capital (l’argent, l’échange et donc la valeur) n’est jamais éliminé…
Dans une déclaration faite le 1er juillet, un certain « Mouvement Antiautoritaire » de Thessalonique affirme sans rire : « Nous n’avons rien à faire d’une monnaie qui fera partie d’un renouveau national et, bien sûr, nous ne pouvons pas soutenir une monnaie qui fait partie de l’intrusion financière dans chaque aspect de nos vies. Nous préférons penser la monnaie dans sa dimension normale, comme un instrument d’échange avec comme fonction principale de servir les besoins et les services sociaux. » Misère du gauchisme et de son incompréhension de ce qu’est le capitalisme !

Bref tout ce fatras démocratique à la mode n’a jamais, au grand jamais, constitué la moindre garantie quant au développement de nos luttes et à l’approfondissement de nos ruptures d’avec la société du Capital et ses défenseurs acharnés.

Camarades, face à la catastrophe capitaliste faite de plus de misère, d’austérité, de répression et de guerres, face à la destruction environnementale de la planète générée par un rapport social qui n’en a rien à foutre de l’humain, il n’y a pas d’autre alternative que la lutte révolutionnaire à outrance pour la destruction de ce qui nous détruit…

La seule alternative est la suivante : soit le communisme, soit la fin de l’humanité !
Entre les deux, il n’y a rien !

http://www.autistici.org/tridnivalka/guerre-de-classe-022015-syriza-podemos-front-de-gauche-que-creve-lextreme-gauche-du-capital/

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LA SOCIÉTÉ UNIDIMENSIONNELLE

Herbert Marcuse, L'homme unidimensionnel (extraits)

Le totalitarisme n'est pas seulement une uniformisation politique terroriste, c'est aussi une uniformisation économico-technique non terroriste qui fonctionne en manipulant les besoins au nom d'un faux intérêt général.

Nous pouvons distinguer de vrais et de faux besoins. Sont « faux » ceux que des intérêts sociaux particuliers imposent à l'individu : les besoins qui justifient un travail pénible, l'agressivité, la misère, l'injustice.

Le résultat est alors l'euphorie dans le malheur. Se détendre, s'amuser, agir et consommer conformément à la publicité, aimer et haïr ce que les autres aiment ou haïssent, ce sont pour la plupart de faux besoins.

Plus l'administration de la société répressive devient rationnelle, productive, technique et totale, plus les individus ont du mal à imaginer les moyens qui leur permettraient de briser leur servitude et d'obtenir leur liberté.

Choisir librement parmi une grande variété de marchandises et de services, ce n'est pas être libre si pour cela des contrôles sociaux doivent peser sur une vie de labeur et d'angoisse - si pour cela on doit être aliéné.

Le refus intellectuel et émotionnel du conformisme paraît être un signe de névrose et d'impuissance. Tel est l'aspect socio-psychologique de l'événement politique le plus marquant de l'époque contemporaine : la disparition de ces forces historiques qui, au stade précédent, représentaient des possibilités et des formes de vie nouvelles.

Les divers processus d'introjection se sont cristallisés dans des réactions presque mécaniques. Par conséquent il n'y a pas une adaptation mais une mimesis, une identification immédiate de l'individu avec sa société et à travers elle, avec la société en tant qu'ensemble.

Le concept d'aliénation devient problématique quand les individus s'identifient avec l'existence qui leur est imposée et qu'ils y trouvent réalisation et satisfaction. Cette identification n'est pas une illusion mais une réalité. Pourtant cette réalité n'est elle-même qu'un stade plus avancé de l'aliénation ; elle est devenu tout à fait objective ; le sujet aliéné est absorbé par son existence aliénée. Il n'y a plus qu'une dimension, elle est partout et sous toutes les formes.

L'idéologie se situe aujourd'hui dans le processus de production lui-même. (...) Les biens et les services qu'il produit "vendent" ou impose le système social en tant qu'ensemble.

Les produits endoctrinent et conditionnent ; il façonnent une fausse conscience insensible à ce qu'elle a de faux.

Les valeurs de la publicité créent une manière de vivre.

http://inventin.lautre.net/livres/Marcuse-L-homme-unidimensionnel.pdf

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OUVRIER-ROBOT RÉVOLTÉ

Extraits d'un entretien de Pièces et main d’œuvre avec Rémy, juin 2015

Alarmes infra-rouge anti-intrusions. Entrée dans les locaux par lecteur d'empreinte digitale avec le malheureux avertissement de la CNIL dans le corridor. Le même dispositif sépare deux zones à l'intérieur même de l'entreprise. Caméras de surveillance à foison. Locaux aseptisés. Propreté clinique. Port de la blouse obligatoire. Disposition du parc de machines-outils de façon à rendre impossible tout échange verbal à distance. Ça, c'est pour les 60 autres pitres qui investissent les lieux quotidiennement.
En ce qui me concerne, j'ai accès - malheureusement - au joyau, au nec plus ultra : la cellule (on ne rigole pas, c'est ainsi que se dénomme l'endroit au sein de l'atelier). Le grillage est là pour en attester. De l'autre coté de la grille, la machine : le robot de marque Fanuc (dont le cours des actions en bourse ne cesse d'exploser). De part et d'autre du robot, deux centres de fraisage à "alimenter" en pièces. Pour stocker les pièces en attente d'usinage, deux magasins. Pour mettre les pièces dans le magasin, on les fixe sur des palettes. Lesquelles palettes sont "robotentionnées" jusqu'aux machines.
Et pour connaître la position exacte des pièces afin qu'elles soient usinées, les palettes doivent passer sur un banc de palpage pour en faire le pré-réglage. Pour superviser le tout, gérer le flux de production, un attirail informatique hors du commun est à disposition. Aucune erreur possible, chaque intervenant peut contrôler les autres ; chaque "bug", pouvant arriver à n'importe quel moment, retarde irrémédiablement le déroulé de la journée de façon dramatique. Le tout avec des séquences de travail (préparation des pièces, palpage, ajout de programmes dans le logiciel dédié, usinage, recherche et montage d'outils) très rapides, de l'ordre de quelques secondes à quelques minutes et avec des cotes très précises à tenir (de l'ordre de 0.01 mm, parfois moins).
Alors que le climat interdit implicitement de sourire, espérer échanger un mot est vain.

Au bout d'un moment, l'ouvrier, le technicien ne se sent pas seulement esclave mais bel et bien partie intégrante du dispositif technico-informatique. L'humain n'existe plus. Les ordres semblent tomber du ciel (il y aurait un "on" qui a décidé de quelque chose) et le terme "urgent" se décline entre "très urgent" et "très très très très très urgent". Le travail en binôme est un cauchemar car les consignes ressemblent à des injonctions et à des ordres militaires. Le bruit ambiant n'aide pas la communication orale et la rapidité de l’exécution multiplie le stress. Il faut venir voir (de préférence le vendredi vers 15h) dans quel état psychique se trouve l'ouvrier chargé du lancement de la production pour le week-end. Comme le flux ne doit être arrêté sous aucun prétexte : travailler de 7h30 à 16h30 (en théorie, plus souvent 17h ou 17h30) n'est pas suffisant. La nuit, la machine et le robot bossent, eux. D’où la cerise sur le gâteau : un Blackberry -fourni par l'entreprise- est là en cas de "plantage". Un système d'alarme à distance permet au Blackberry d'émettre une jolie sonnerie auprès de l'employé alors "en astreinte" (une semaine sur trois !). Qui gagne le droit de retourner à l'usine jusqu'à 20h pour remettre en route le dispositif sans savoir s’il en aura pour 15 minutes ou trois heures. Et même le week-end. À ce stade, l'ouvrier n'est plus esclave, il n'est plus humain, il n'est peut-être même plus animal ni vivant mais simple particule. Comme une particule d'ADN permettant à l'entreprise de vivre.

Il est fortement conseillé de respecter les horaires, sous peine de sanction, y compris pour prendre son repas. Il faut redoubler d’ingéniosité pour contourner tel ou tel article du règlement intérieur. Et ne parlons pas de la promenade quotidienne et sa durée rigoureusement chronométrée. La sonnerie, aussi froide qu’immuable, délivrance une fois par jour, véritable coup de poignard à chacun de ses autres retentissements. Selon la qualité des embastillés, les conditions d’hygiène qui leur sont accordées varient du supportable à l’exécrable. Puisqu’on tourne autour du bidet, la sexualité est tout à la fois thème tabou et centre de toutes les espérances mais force est de constater l’accumulation de frustrations - pour ne rien dire des convoitises - au fil que le temps passe ou que la gent féminine montre le bout de son nez. Par moments, sans raison apparente, une furie s’empare des lieux en un mélange de tintements et de grognements. Si les visites de l’extérieur sont planifiées d’avance, on n’est pas à l’abri d’une descente du sommet de la pyramide à n’importe quelle heure du jour ; comme de la nuit. Sous les néons de la capitainerie, c’est le flou artistique - si je puis me permettre la métaphore en de telles circonstances - puisque s’enchevêtrent les responsabilités. Les prises de décision s’effectuent à la va-vite non sans avoir fait subir au préalable le supplice de tantale à celui qui en est le sujet, si ce n’est l’objet.
D’un côté comme de l’autre de la barrière, tout le monde reste sur le qui-vive, à s’épier les uns les autres, quitte à tenter de déchiffrer à distance les paroles d’un coreligionnaire en lisant sur ses lèvres, un mot de trop pouvant tout faire basculer. Tous prêts à de petites mesquineries au rythme des velléités que chacun a de prendre du galon ou d’accroître son espace vital. L’entraide, lorsqu’elle existe, s’effectue par groupuscules, toujours en suspens et mouvants, souvent disloqués au bout d’une poignée de semaines, parfois après quelques heures seulement. C’est le règne du caïdat où les plus téméraires rêvent de devenir calife à la place du calife, à leurs risques et périls. On pourrait croire ce récit issu d’une prison mais, contrairement aux apparences, c’est d’un autre genre de taule dont il s’agit puisque je vous parle de l’usine.

Après plusieurs mois de ce régime, les sens sont touchés. Perte d'empathie (ne rien éprouver à la perte d'un proche), troubles du comportement, céphalées, capacités de réflexion atrophiées, écouter de la musique (chose vitale jusque-là pour moi) devient un calvaire et perte d'identité puisque la seule parade pour tenir le choc a été de me dire : "Ce n'est pas possible, ce n'est pas moi qui vais là-dedans". Avec le recul, je désignerais bien l'ensemble du dispositif comme "Management par la privation sensorielle."

Je n'avais aucune idée pré-conçue de ce qu'il faudrait faire plus tard. Et j'ai toujours ressenti ce monde d'hyper-compétition au point que lorsque les choix d'orientation scolaire devaient se faire et qu'il était de bon ton de visiter différents établissements scolaires pour en "choisir" un, j'avais le sentiment d'être entouré de sprinters dans les starting- blocks tandis que j'étais (et espère être toujours) un invétéré promeneur dans les sous-bois et explorateur des champs.
Il y a aussi cette question qui m'horripile : "Qu'est-ce que tu fais dans la vie ?" À laquelle je réponds : "Comment ça, vivre ne se suffit pas à soi-même ? Il faut aller prouver à untel que je sais faire telles et telles choses - sans en connaître les tenants ni les aboutissants - en échange d'argent octroyé sur des critères totalement biaisés ?"
Depuis quelques années, notamment depuis le passage au sein de cette Société Mentalement Perturbée où toutes mes convictions personnelles m'intimaient de ne pas rester mais où la nécessité économique et matérielle m'a forcé, je suis en ébullition. Et je cherche. Quoi, je n'en sais rien. Car même si j'en avais déjà le pressentiment auparavant, c'est là que j'ai bel et bien compris qu'il y a une différence entre ce que le complexe technico-industriel (ou "Machine de Travail Planétaire" selon la théorie "Bolo'bolo" de P.M.) nous fait faire (souvent contre de l'argent et un statut social) et ce que nous faisons chacun, individuellement, affranchi des codes auxquels nous devons nous soumettre.

Nous sommes des individus libres de penser et autonomes dans nos actions, qui nous interrogeons sur l'avenir qu'on nous prépare et voudrions ne pas faire n'importe quoi au nom de l'emploi, de l'argent ou du saccage des conditions de survie de notre espèce.

http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=733

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DE LA SERVITUDE MODERNE

Jean-François Brient, 2007 (extraits)

La servitude moderne est une servitude volontaire, consentie par la foule des esclaves qui rampent à la surface de la Terre. Ils achètent eux-mêmes toutes les marchandises qui les asservissent toujours un peu plus. Ils courent eux-mêmes derrière un travail toujours plus aliénant, que l’on consent généreusement à leur donner, s’ils sont suffisamment sages. Ils choisissent eux-mêmes les maitres qu’ils devront servir. Pour que cette tragédie mêlée d’absurdité ait pu se mettre en place, il a fallu tout d’abord ôter aux membres de cette classe toute conscience de son exploitation et de son aliénation. Voila bien l’étrange modernité de notre époque. Contrairement aux esclaves de l’Antiquité, aux serfs du Moyen-âge ou aux ouvriers des premières révolutions industrielles, nous sommes aujourd’hui devant une classe totalement asservie mais qui ne le sait pas ou plutôt qui ne veut pas le savoir. Ils ignorent par conséquent la révolte qui devrait être la seule réaction légitime des exploités. Ils acceptent sans discuter la vie pitoyable que l’on a construite pour eux. Le renoncement et la résignation sont la source de leur malheur. 
Voilà le mauvais rêve des esclaves modernes qui n’aspirent finalement qu’à se laisser aller dans la danse macabre du système de l’aliénation.

La marchandise, idéologique par essence, dépossède de son travail celui qui la produit et dépossède de sa vie celui qui la consomme. Dans le système économique dominant, ce n’est plus la demande qui conditionne l’offre mais l’offre qui détermine la demande. C’est ainsi que de manière périodique, de nouveaux besoins sont créés qui sont vite considérés comme des besoins vitaux par l’immense majorité de la population : ce fut d’abord la radio, puis la voiture, la télévision, l’ordinateur et maintenant le téléphone portable.
Toutes ces marchandises, distribuées massivement en un lapse de temps très limité, modifient en profondeur les relations humaines : elles servent d’une part à isoler les hommes un peu plus de leur semblable et d’autre part à diffuser les messages dominants du système. Les choses qu’on possède finissent par nous posséder.

L’abondance des produits alimentaires ne dissimule que leur dégradation et leur falsification.

Mais pour entrer dans la ronde de la consommation frénétique, il faut de l’argent et pour avoir de l’argent, il faut travailler, c'est-à-dire se vendre. Le système dominant a fait du travail sa  principale valeur. Et les esclaves doivent travailler toujours plus pour payer à crédit leur vie misérable. Ils s’épuisent dans le travail, perdent la plus grande part de leur force vitale et subissent les pires humiliations. Ils passent toute leur vie à une activité fatigante et ennuyeuse pour le profit de quelques uns.
L’invention du chômage moderne est là pour les effrayer et les faire remercier sans cesse le pouvoir de se montrer généreux avec eux. Que pourraient-ils bien faire sans cette torture qu’est le travail ? Et ce sont ces activités aliénantes que l’on présente comme une libération. Quelle déchéance et quelle misère !
Toujours pressés par le chronomètre ou par le fouet, chaque geste des esclaves est calculé afin d’augmenter la productivité. L’organisation scientifique du travail constitue l’essence même de la dépossession des travailleurs, à la fois du fruit de leur travail mais aussi du temps qu’ils passent à la production automatique des marchandises ou des services. Le rôle du travailleur se confond avec celui d’une machine dans les usines, avec celui d’un ordinateur dans les bureaux. Le temps payé ne revient plus.

L’esclave moderne aurait pu se contenter de sa servitude au travail, mais à mesure que le système de production colonise tous les secteurs de la vie, le dominé perd son temps dans les loisirs, les divertissements et les vacances organisées. Aucun moment de son quotidien n’échappe à l’emprise du système. Chaque instant de sa vie a été envahi. C’est un esclave à temps plein.

L’obéissance est devenue sa seconde nature. Il obéit sans savoir pourquoi, simplement parce qu’il sait qu’il doit obéir. Obéir, produire et consommer, voilà le triptyque qui domine sa vie. Il obéit à ses parents, à ses professeurs, à ses patrons, à ses propriétaires, à ses marchands. Il obéit à la loi et aux forces de l’ordre. Il obéit à tous les pouvoirs car il ne sait rien faire d’autre. La désobéissance l’effraie plus que tout car la désobéissance, c’est le risque, l’aventure, le changement. Mais de même que l’enfant panique lorsqu’il perd de vue ses parents, l’esclave moderne est perdu sans le pouvoir qui l’a créé. Alors ils continuent d’obéir.
C’est la peur qui a fait de nous des esclaves et qui nous maintient dans cette condition. Nous nous courbons devant les maîtres du monde, nous acceptons cette vie d’humiliation et de misère par crainte.

La liberté n’existe que pour ceux qui défendent les impératifs marchands. L’opposition réelle au système dominant est désormais totalement clandestine. Pour ces opposants, la répression est la règle en usage. Et le silence de la majorité des esclaves face à cette répression trouve sa justification dans l’aspiration médiatique et politique à nier le conflit qui existe dans la société réelle.

Comme tous les êtres opprimés de l’Histoire, l’esclave moderne a besoin de sa mystique et de son dieu pour anesthésier le mal qui le tourmente et la souffrance qui l’accable. Mais ce nouveau dieu, auquel il a livré son âme, n’est rien d’autre que le néant. Un bout de papier, un numéro qui n’a de sens que parce que tout le monde a décidé de lui en donner. C’est pour ce nouveau dieu qu’il étudie, qu’il travaille, qu’il se bat et qu’il se vend. C’est pour ce nouveau dieu qu’il a abandonné toute valeur et qu’il est prêt à faire n’importe quoi. Il croit qu’en possédant beaucoup d’argent, il se libérera des contraintes dans lesquels il se trouve enfermé. Comme si la possession allait de paire avec la liberté. La libération est une ascèse qui provient de la maitrise de soi. Elle est un désir et une volonté en actes. Elle est dans l’être et non dans l’avoir. Mais encore faut-il être résolu à ne plus servir, à ne plus obéir.

Or l’esclave moderne est persuadé qu’il n’existe pas d’alternative à l’organisation du monde présent. Il s’est résigné à cette vie car il pense qu’il ne peut y en avoir d’autres. Et c’est bien là que se trouve la force de la domination présente : entretenir l’illusion que ce système qui a colonisé toute la surface de la Terre est la fin de l’Histoire. Il a fait croire à la classe dominée que s’adapter à son idéologie revient à s’adapter au monde tel qu’il est et tel qu’il a toujours été. Rêver d’un autre monde est devenu un crime condamné unanimement par tous les médias et tous les pouvoirs. Le criminel est en réalité celui qui contribue, consciemment ou non, à la démence de l’organisation sociale dominante. Il n’est pas de folie plus grande que celle du système présent. 

Devant la désolation du monde réel, il s’agit pour le système de coloniser l’ensemble de la conscience des esclaves. C’est ainsi que dans le système dominant, les forces de répression  sont précédées par la dissuasion qui, dès la plus petite enfance, accomplit son œuvre de formation des esclaves. Ils doivent oublier leur condition servile, leur prison et leur vie misérable. Il suffit de voir cette foule hypnotique connectée devant tous les écrans qui accompagnent leur vie quotidienne. Ils trompent leur insatisfaction permanente dans le reflet manipulé d’une vie rêvée, faite d’argent, de gloire et d’aventure. Mais leurs rêves sont tout aussi affligeants que leur vie misérable. 
Il existe des images pour tous et partout, elles portent en elle le message idéologique de la société moderne et servent d’instrument d’unification et de propagande. Elles croissent à mesure que l’homme est dépossédé de son monde et de sa vie. C’est l’enfant qui est la cible première de ces images car il s’agit d’étouffer la liberté dans son berceau. Il faut les rendre stupides et leur ôter toute forme de réflexion et de critique. Tout cela se fait bien entendu avec la complicité déconcertante de leurs parents qui ne cherchent même plus à résister face à la force de  frappe cumulée de tous les moyens modernes de communication. Ils achètent eux-mêmes toutes les marchandises nécessaires à l’asservissement de leur progéniture. Ils se dépossèdent de l’éducation de leurs enfants et la livrent en bloc au système de l’abrutissement et de la médiocrité.
Il y a des images pour tous les âges et pour toutes les classes sociales. Et les esclaves modernes confondent ces images avec la culture et parfois même avec l’art. On fait appel aux instincts les plus sordides pour écouler les stocks de marchandises. Et c’est encore la femme, doublement esclave dans la société présente, qui en paye le prix fort. Elle en est réduite à être un simple objet de consommation. La révolte elle-même est devenue une image que l’on vend pour mieux en détruire le potentiel subversif. L’image est toujours aujourd’hui la forme de communication la plus simple et la plus efficace. On construit des modèles, on abrutit les masses, on leur ment, on crée des frustrations. On diffuse l’idéologie marchande par l’image car il s’agit encore et toujours du même objectif : vendre, des modes de vie ou des produits, des comportements ou des marchandises, peu importe mais il faut vendre.

« On croit que l'on maîtrise les mots, mais ce sont les mots qui nous maîtrisent. » Alain Rey
Sous le contrôle du pouvoir, le langage désigne toujours autre chose que la vie réelle.
C’est avant tout un langage de la résignation et de l’impuissance, le langage de l’acceptation passive des choses telles qu’elles sont et telles qu’elles doivent demeurer. Les mots travaillent pour le compte de l’organisation dominante de la vie et le fait même d’utiliser le langage du pouvoir nous condamne à l’impuissance.
Le problème du langage est au centre du combat pour l’émancipation humaine. Il n’est pas une forme de domination qui se surajoute aux autres, il est le cœur même du projet d’asservissement du système totalitaire marchand.
C’est par la réappropriation du langage et donc de la communication réelle entre les personnes que la possibilité d’un changement radical émerge de nouveau. C’est en cela que le projet révolutionnaire rejoint le projet poétique. Dans l’effervescence populaire, la parole est prise et réinventée par des groupes étendus. La spontanéité créatrice s’empare de chacun et nous rassemble tous.

Le système dominant se définit donc par l’omniprésence de son idéologie marchande. Elle occupe à la fois tout l’espace et tous les secteurs de la vie. Elle ne dit rien de plus que : « Produisez, vendez, consommez, accumulez ! » Elle a réduit l’ensemble des rapports humains à des  rapports marchands et considère notre planète comme une simple marchandise. Le devoir qu’elle nous impose est le travail servile. Le seul droit qu’elle reconnait est le droit à la propriété privée. Le seul dieu qu’elle arbore est l’argent.
Le monopole de l’apparence est total. Seuls paraissent les hommes et les discours favorables à l’idéologie dominante. La critique de ce monde est noyée dans le flot médiatique qui détermine ce qui est bien et ce qui est mal, ce que l’on peut voir et ce que l’on ne peut pas voir.
Omniprésence de l’idéologie, culte de l’argent, monopole de l’apparence, parti unique sous couvert du pluralisme parlementaire, absence d’une opposition visible, répression sous toutes ses formes, volonté de transformer l’homme et le monde. Voila le visage réel du totalitarisme moderne que l’on appelle « démocratie libérale » mais qu’il faut maintenant appeler par son nom véritable : le système totalitaire marchand.
L’homme, la société et l’ensemble de notre planète sont au service de cette idéologie. Le système totalitaire marchand a donc réalisé ce qu’aucun totalitarisme n’avait pu faire avant lui : unifier le monde à son image. Aujourd’hui, il n’y a plus d’exil possible.

A mesure que l’oppression s’étend à tous les secteurs de la vie, la révolte prend l’allure d’une guerre sociale. Les émeutes renaissent et annoncent la révolution à venir.
La destruction de la société totalitaire marchande n’est pas une affaire d’opinion. Elle est une nécessité absolue dans un monde que l’on sait condamné. Puisque le pouvoir est partout, c’est partout et tout le temps qu’il faut le combattre.
La réinvention du langage, le bouleversement permanent de la vie quotidienne, la désobéissance et la résistance sont les maîtres mots de la révolte contre l’ordre établi. Mais pour que de cette révolte naisse une révolution, il faut rassembler les subjectivités dans un front commun.
C’est à l’unité de toutes les forces révolutionnaires qu’il faut œuvrer. Cela ne peut se faire qu’à partir de la conscience de nos échecs passés : ni le réformisme stérile, ni la bureaucratie totalitaire ne peuvent être une solution à notre insatisfaction. Il s’agit d’inventer de nouvelles formes d’organisation et de lutte.
L’autogestion dans les entreprises et la démocratie directe à l’échelle des communes constituent les bases de cette nouvelle organisation qui doit être antihiérarchique dans la forme comme dans le contenu.

Le pouvoir n’est pas à conquérir, il est à détruire.

Le livre : http://www.delaservitudemoderne.org/Documents/delaservitudemoderne.pdf
Le film : https://www.youtube.com/watch?v=e5LcXFXgqw0

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TROUBLE DANS LE NET

Trouble dans le Net Lukas Stella, avril 2015

Le Net apparait comme une vaste décharge sauvage, où l'on trouve à peu près tout et n'importe quoi. Mais Internet se représente lui-même comme la gigantesque vitrine mondiale des apparences. Le débordement d'informations disparates provoque la précipitation des visites, la fièvre d'une consommation gratuite, la frénésie du surf pour trouver le truc à ne pas manquer, l'affolement du clic trop facile par peur de passer à côté. C'est le règne de la consommation à la va-vite, de la récupération à tout va, l'hystérie du copier-coller, le survolé volé. Les internautes sont spectateurs, la consommation passive est en vedette, les vidéos l'emportent sur les bibliothèques. Et tôt ou tard, tous les surfeurs se perdent dans la surabondance d'informations hétéroclites et superficielles, en devenant consommateurs volontaires de clichés et d'apparences mises en représentation.

Dans ce vaste dépotoir démocratique de marchandises déréalisées, tout est à vendre parce que tout est publicitaire. Le commerce est maître du lieu. Il faut à tout prix s'y montrer pour y être vu, s'y représenter comme une marque pour s'y faire remarquer. Chacun y devient son propre publicitaire, et s'y vautre comme camelote de consommation rapide, noyé dans la profusion sans fin. Seuls les gros commerçants restent toujours visibles. La gratuité et le partage se laissent submerger par cette pathologie de toujours vouloir en foutre plein la vue. Et chacun se laisse prendre par ce grand bazar pour tous, sans contraintes et sans limites, pour peu que l'on reste soumis à la nécessité irrépressible de toujours rester branché.

Explorer le monde de l'internet fait écran au monde réel. En s'interposant, il accapare notre appréhension sensible de notre environnement en le médiatisant dans sa matrice. La pratique continue de la navigation rapide génère un trouble de la compréhension par accumulation d'informations décontextées, séparées dans une suite sans fin d'éléments juxtaposés. La cohérence de l'ensemble se désagrège dans l'addition addictive. Nos facultés de compréhension liées à l'histoire de nos expériences personnelles nous lâchent, emportées dans le flux des connexions déconnectées de notre existence particulière. Notre autonomie critique s'estompe dans la consommation passive d'une succession de représentations impersonnelles.

L'internet est un mass-média publicitaire, contrôlé par les moteurs de recherche qui en donnent l'accès. La conformité d'un référencement de plus en plus complexe donne l'accès à la visibilité. Payer cher des experts pour ce travail permet d'exister sur la toile, où la richesse et le pouvoir créent le sens. Un site Web est en permanence évalué et noté par des moteurs calculateurs qui ne tiennent compte ni du sens ni de la pertinence, sans discernements ni contexte, dans l'abstraction numérique. Le nombre de clics est juge de l'évaluation, la quantité définit la qualité. Est excellent celui qui est le plus normal. N'apparait que ce qui est conforme aux règles imposées par Google et les autres, qui ont tout le pouvoir de sélectionner à leur convenance ce qui sera vu et de rendre pratiquement inaccessible tout ce qui est non conforme à leurs calculs de ce qui doit convenir pour être présentable.

Comme dans tout média de masse, la liberté de s'exprimer et l'égalité de la visibilité des publications n'y sont qu'écran de fumée. Pour donner l'impression d'une liberté d'expression, il suffit de restreindre considérablement les sujets à discussion autorisés à apparaître, bien cadrer les mots clés, et multiplier à l'infini ces débats bipolaires contradictoires, par oppositions inconciliables, tout en occultant les autres questions, faisant disparaître tous les sujets importants pour notre survie quotidienne.

La propagande se diffuse sur internet par propagation de la confusion à grande échelle. La confusion des repères a toujours profité au système dominant, ainsi qu'à sa version autoritaire fascisante. Les prétendues vérités y sont montées par oppositions contradictoires. Les confrontations permanentes entre islamistes et racistes, conspirationnistes sectaires et conformistes soumis, rendent insaisissable la complexité du réel, et inintelligible la critique de l'information dominante. Les critiques globales radicales y sont discréditées et amalgamées dans la catégorie du complot avec les fidèles des Illuminati et des martiens. Il est tout aussi stupide de croire que les affairistes n'influencent pas les décisions politiques à l'ombre des médias, que de s'imaginer un gouvernement mondial surpuissant et mystérieux, alors que les dominants ne défendent que leurs propres intérêts contradictoires dans une concurrence guerrière, ne se réunissant temporairement que pour développer des positions dominantes qu'ils ont momentanément en commun pour accroître leurs profits respectifs. Ne voir qu'un complot général centralisé maintenu dans l'obscurité, là où se dissimule seulement des trafics lucratifs et spéculatifs, le secret d'affaires plus ou moins légales, où prolifèrent surveillance et espionnage, infiltrations et manipulations, serait aussi idiot que de croire, sans aucun doute, ce conformisme bien-pensant que nous rabâchent tous les médias à longueur de temps.

Ce qui rassemble les complotistes et les croyants des versions médiatiquement admises, c'est l'omission omniprésente de l'exploitation des populations par une caste de privilégiés, la disparition de l'esclavage du travail et de l'aliénation par la consommation. Derrière ces affrontements spectaculaires, limités et stérilisés, disparaît le fonctionnement réel d'une domination dont les explications deviennent apparemment inconcevables et la compréhension inaccessible.

Le trouble du Net isole dans la confusion. Les réseaux de communication déversent leurs messages à sens unique, le partage n'est qu'illusoire. Plus nous sommes connectés à distance de manière restrictive et impersonnelle, moins nous sommes reliés entre nous, impliqués personnellement. Plus on se représente dans nos prothèses communicantes, moins la communication est présente et partagée dans la vie réelle.

Dirigé par les propositions de la machine, soumis au programme qui grave ses présupposés dans le mental, emporté par ses réflexes conditionnés, le surfeur perd toute pensée autonome, toute possibilité d'imaginer d'autres choix librement consentis. Le Net donne l'illusion d'appartenir au monde, d'être dans le mouv'. L'internaute est d'abord spectateur soumis, possédé par sa consommation contemplative de la toile, et quand il croit s'y afficher, il tombe dans son propre panneau publicitaire qui le dépossède de sa personnalité. L'image de soi prêt à consommer, transférée sur le Net, compose le spectacle de la marchandise mis en ligne. Les machines à diffuser des apparences séparent les personnes dans des représentations publicitaires, et intoxiquent la vie sociale qui parait impossible.

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L’OBSCURANTISME A TOUJOURS ÉTÉ LE MODE D'ÉCLAIRAGE DU POUVOIR

Raoul Vaneigem Raoul Vaneigem, février 2015

Il y a des choses avec lesquelles on ne rit pas.
Pas assez !

Scutenaire

La bêtise est une bombe à fragmentation. Elle ne frappe pas seulement l’intelligence, sa cible de prédilection, elle se propage en trouant les consciences qui se mettent à pisser de partout. Celles — essentiellement gestionnaires — du monde étatique et politique ont célébré leur incontinence par des actions de grâce, qui leur étaient doublement profitables. Les notables ont pu, en toute immunité, remercier le ciel — fût-il celui d’Allah — de les avoir débarrassés d’une poignée d’irrévérencieux. Dans le même temps, ils se sont offert, avec une pompe nationale française, cléricalo-laïque et républicaine, le luxe de sanctifier en martyrs de la libre pensée des héritiers de Daumier et de Steinlen usant du droit, reconnu à chacun, de conchier en leur totalité les drapeaux, les religions, les margoulins politiques et bureaucratiques, les palotins au pouvoir (dont ceux qui jouèrent des coudes dans la manifestation ubuesque). Ils faisaient montre au demeurant de beaucoup de modération, si l’on compare Charlie à l’Assiette au beurre, au Père Peinard, à la Feuille de Zo d’Axa.

Sans doute n’a-t-on pas assez ri de cette messe œcuménique, célébrant les vertus d’une civilisation exemplaire, qui n’en finit pas de détruire les valeurs humaines au profit de la valeur marchande (il ne manquait au défilé de mannequins que Lehman Brothers, qui eût fait plaisir à Bernard Maris).
Passé l’onde de choc, si bien récupérée par les gens de pouvoir, que reste-t-il dans les décombres ?
Le même chaos psychologique et social, si profitable aux entreprises multinationales et aux mafias bancaires.
Le renforcement de la seule fonction encore assumée par l’État : la répression (de qui, de quoi ? Circulez il n’y a rien à voir !).
Le clientélisme de gauche et de droite.
L’hypocrisie humanitaire et les victimes en quête de coupables.
La stratégie du bouc émissaire (ce n’est pas le système qui m’écrase, c’est mon voisin).

L’idéologie enfin, ce tout à l’égout et à l’ego des intellectuels. L’idéologie où prolifèrent des idées qui, séparées de la vie, la vident de sa substance et n’en sont que les simulacres.
Du XIXe siècle à il n’y a pas si longtemps, on s’est battu, torturé, massacré pour des idéologies, comme au XVIe siècle, où un poil de cul biblique envoyait au bûcher.
Hier la bonne parole communiste masquait les goulags, les prêches nationalistes envoyaient des millions d’hommes au casse-pipe, l’éloquence socialiste occultait la solidarité des corrompus, partout, sous la table des valeurs évangéliques s’appliquait le « tuez-vous les uns les autres » (à quoi les Rwandais et les Yougoslaves ont au reste obtempéré sans avoir besoin de la religion).

Les idées passent, la tripaille reste. C’est ce que Lautréamont appelait la tache de sang intellectuelle.
Dans l’émotion provoquée par l’assassinat de Charlie, je n’ai pas entendu le cri de la vie. Or ce n’est pas la République, la France, la liberté de pensée qui ont été agressées, c’est notre droit de vivre comme nous voulons (je parle de vivre, non de cette survie où chacun fait où on lui dit de faire). Je ne dis pas que ce cri n’a pas retenti. Des millions d’êtres ont pressenti que ce qui était offensé, c’était leur humanité même. Je pense seulement que la conscience n’a pas encore fait son travail d’accouchement. Alors que l’obscurantisme émotionnel trouve partout des emplois.
Il faut en revenir à la base, à ce que nous vivons et voulons vivre, sans nous prendre au piège des symboles et des abstractions. Ce n’est pas si facile. Les grandes baudruches politique ont crevé mais nous continuons à patauger dans leurs détritus.

Que reste-t-il de ces idéologies hier encore si puissantes ? Le clientélisme les a éviscérées. Les déclarations programmatiques n’ont que des résonances de pet médiatique. En revanche nous sommes environnés de ces paroles qu’évoque Rabelais : elles tournent affolées dans l’air parce que la gorge qui les a proférées, et où elles veulent retourner, a été tranchée.
On assassine la vie et les mots tournent en rond.
Qu’est-ce que la liberté de pensée sans la liberté de vivre ? Un « cause toujours » à l’usage du n’importe quoi. Le pouvoir se fout bien du peuple, il le piétine avec des mots en guise de bottines. Les bottes militaires ne sont même plus nécessaires.
Sous l’énormité du mensonge que l’économie diffuse à longueur de journée, il y a ceux qui courbent le dos, ceux que la peur du lendemain persuade d’avaler l’amertume du présent, ceux qui s’appauvrissent, s’enragent et se désespèrent sous le talon de fer du profit. Tout se joue sous le mensonge des mots.

La vie est aujourd’hui l’enjeu d’un véritable combat. Il se livre en chacun. La gueule de bois du désespoir, cet alcool frelaté, fait facilement vaciller et passer d’un comportement à son contraire, Entre résistance et passivité, on souhaiterait que la frontière fût nette. Elle ne l’est pas. Pourtant les enjeux sont clairs. La résignation et son impuissance hargneuse fabriquent avec une désolante facilité des apeurés ordinaires, des suicidaires, des tueurs, des terroristes (ainsi baptisés pour les distinguer des policiers en bavure, des milices des compagnies multinationales, des promoteurs immobiliers jetant les familles à la rue, des agioteurs multipliant le nombre de chômeurs, des ravageurs de l’environnement, des empoisonneurs de l’industrie agro-alimentaires, des juristes du Marché transatlantique dont les lois l’emporteront sur celles des nations.
Vouloir vivre envers et contre tout est l’autre choix, plus passionnant, plus difficile : on est seul et il y a tout à créer. C’est cela ou sombrer dans la violence en la tournant contre soi et contre ses semblables.

Il n’est pas vrai que les mots tuent. Les mots servent seulement d’alibi aux tueurs. Quand l’énergie ne nourrit pas la joie de vivre, elle s’investit dans la haine, le ressentiment, le règlement de compte, la vengeance.
Avec sa peur du désir, de la nature, de la femme, de la vie libre, la religion est un grand réservoir de frustrations Ce n’est pas un hasard si les désespérés y puisent les mots qui leur permettront d’assouvir leur goût de la mort, des mots dont la sacralité invente du même coup ce qui la heurte et dont elle a besoin, le blasphème.
Le blasphème n’existant que pour le croyant, il suffit de faire glisser les mots comme des coquilles vides et de les remplir : attaquer la politique du gouvernement israélien, c’est être antisémite, écrire « ni maître ni Allah », c’est être islamophobe, dénoncer les curés pédophiles c’est blesser le chrétien dans sa foi. Je ne sais plus qui disait : donnez-moi une phrase d’un auteur, et je le ferai pendre.

La violence endémique est partout, produite et stimulée par un système économique qui ruine les ressources de la planète, appauvrit la vie quotidienne, menace jusqu’à la simple survie des populations. Les multinationales ont intérêt à favoriser les conflits locaux et la guerre de tous contre tous. Quelles meilleures conditions que le chaos pour piller impunément la planète, empoisonner des régions entières avec le gaz de schiste ou l’exploitation des filons aurifères ? C’est une stratégie peu coûteuse que d’enrôler dans des affrontements absurdes des gens qui, avec un peu de réflexion, risqueraient de dénoncer les manœuvres des exploiteurs et de se liguer contre eux.

Allez donc jouer le jeu des commanditaires en accordant plus d’importance à certaines catégories d’assassins qu’à d’autres. Sous quel label rangerez-vous le taré qui en Norvège a massacré une centaine de personnes au nom de la pureté ethnique ? Et l’écolier qui un beau matin tue froidement ses compagnons de classe ?
Encouragée ou non par des factions religieuses ou idéologiques, la bêtise a la même origine : l’ennui, la frustration, l’abrutissement, le désespoir, la sensation d’être pris au piège dont seul peut libérer un grand bond vers le néant.
C’est ce piège qu’il s’agit de briser en brisant l’économie marchande. Sur son passage, elle ne laisse aucune chance à la vie.
Il faudra bien que sur l’autre versant de la désespérance un grand rire se lève, un rire universel ne laissant aucune chance au commerce qui d’un homme fait une chose.

Le rire de la joie de vivre retrouvée.

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DOUBLE CONTRAINTE EN FOLIE

Folie Lukas Stella, janvier 2015

Il semblerait qu'on serait suspect, voir irresponsable de ne pas "être Charlie" derrière tous les chefs d'États. Il ne serait plus acceptable de critiquer une certaine "liberté d'expression", restreinte et contrôlée.

Quand les autorités imposent une minute de silence au nom même de la "liberté d'expression", elles produisent un paradoxe sans solution possible. Lorsque l'on prône aux filles la liberté de s'habiller en jupe, mais en interdisant le foulard, la double contrainte engendre un paradoxe. Il en est de même quand on éduque à la critique de l'internet en interdisant de critiquer l'éducation. "Qu'un sang impur, abreuve nos sillons." Chanter la Marseillaise comme un hymne à la tolérance est insensé.

Le modèle normatif d'acquisition personnel des règles de vie en société s'exprime presque toujours sous la forme d'un paradoxe qui crée une situation intenable, pathologique. "Fais ce qu'on te dit mais fait le de ta propre initiative !" Il s'agit là de faire par soi-même, de sa propre volonté quelque chose qui nous est imposée de l'extérieur. Cette double contrainte qui confond l'interne et l'externe, fusionne la dépendance avec l'indépendance, crée un paradoxe où la recherche de solution provoque un problème sans issue. Par cette confusion un trouble est induit dans les processus de socialisation des individus, introduisant l'incertitude d'une insécurité obsessionnelle, la peur incontrôlée et inavouée de la vie collective. Soit on obéit sans satisfaire la demande d'indépendance, soit on désobéit par volonté d'indépendance mais alors on viole la règle d'obéissance.

"Fais-le de ta propre volonté !" L'indépendance exigé ne peut être que fictive, l'individualisation forcée illusoire. L'indépendance en dépendance est une escroquerie aliénante qui mortifie en profondeur. "Exprime-toi librement selon le modèle qu'on ta fixé !" "Sois toi-même en jouant les rôles préfabriqués par le spectacle !" "Choisis à ta convenance les contraintes qu'on t'impose !" "Sois spontané !" "Sois positif en obéissant à ces ordres contradictoires !" "Ta servitude doit être volontaire !"

Choisir sa servitude n'est pas une liberté mais un paradoxe. Toute opposition, tout rejet de la règle imposée serait très mal vue et interprété de façon extrêmement négative comme acte asocial. Toute demande d'explication ou d'éclaircissement sera considérée comme un refus des règles admises en société, donc, comme une rébellion pathologique contre le bien commun. La fuite est une folie, qui est impossible sans exclusion et répression. L'individualisme, publicité par le monde du spectacle, se restreint à pouvoir choisir sa soumission dans l'uniformisation ambiante. C'est un égocentrisme antisocial, un paradoxe sans issue, qui engendre des comportements pervers, des pathologies "proche de la folie".

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LE NOUVEL ORDRE PSYCHIATIQUE

Olivier Labouret

L’évolution actuelle de la psychiatrie sert de caution scientiste à une politique néolibérale qui ne cesse de se durcir. Ainsi la nouvelle loi sécuritaire du 5 juillet 2011 marque un tournant historique en permettant de traiter de force tout trouble du comportement individuel à domicile. À l’heure où une politique d’austérité généralisée vient répondre à l’emballement insensé du système économique, le contrôle social de la « santé mentale » des populations est ainsi assuré par la peur de la folie et de l’exclusion. Pour que la psychiatrie publique ne devienne pas le nouveau ministère de l’Intérieur psychique, ni la police des comportements, l’auteur nous invite à lutter contre ce nouvel ordre psychiatrique profondément déshumanisant.

Olivier Labouret est médecin psychiatre en hôpital public. Il est président de l’Union syndicale de la psychiatrie, membre de la Ligue des droits de l’Homme et du conseil scientifique de l’Association pour la taxation des transactions et l’action citoyenne


(Le nouvel ordre psychiatrique, Guerre économique et guerre psychologique, extrait, p. 225-270)

La mondialisation de la perversion narcissique 

« Jouir à tout prix » : après Christopher LASCH prophétisant il y a plus de trente ans son avènement, beaucoup d’auteurs se sont penchés, tel Charles MELMAN[9], sur la métamorphose contemporaine de la subjectivité comme perversion narcissique propre au néolibéralisme. Le laisser-faire économique doit lâcher la bride aux pulsions égoïstes des individus, dont la confrontation fera naturellement l’intérêt collectif. Ainsi s’instaure, explique Wendy Brown, la nouvelle gouvernementalité d’une subjectivité calculatrice et rationnelle, autrement dit profiteuse et prédatrice[10]. Une semblable néosubjectivité réalise une économie collective perverse, où la négativité et l’altérité n’ont plus leur place, dans la grande confusion qu’impose le règne de la loi du marché et de la technoscience : voilà la perversion ordinaire, selon Jean-Pierre Lebrun[11]. Cette confusion est précisée par Pierre DARDOT et Christian LAVAL : « Le sujet néolibéral est produit par le dispositif “performance/jouissance” […]. Le double sens d’un discours managérial faisant de la performance un devoir et d’un discours publicitaire faisant de la jouissance un impératif. » [12] Le néolibéralisme nous caresse dans le sens du désir, et c’est ainsi qu’il nous entraîne dans une compétition économique outrancière : Dany-Robert Dufour a montré la parenté qui existe entre les conceptions d’Adam SMITH et celles du marquis de SADE, réduisant l’homme à un objet d’échange, et rappelé la collusion entre le marketing et une conception objectale dévoyée, comportementaliste, de la psychanalyse[13]. On a vu en effet que la propagande marchande a été élaborée aux États-Unis par le neveu de FREUD, Edward BERNAYS, pour lequel elle vise sciemment à exciter les désirs érotiques, faisant ainsi oublier la crise économique par la persuasion psychologique[14]. La cité perverse, c’est ce système économique débridé devenu universel, dans lequel ne compte que la satisfaction pulsionnelle égoïste, au détriment de toute considération altruiste. Historiquement, culturellement, la perversion narcissique est donc consubstantielle du néolibéralisme : ils se nourrissent l’un de l’autre, jusqu’à l’écœurement. Mais en réalité, pour le seul bénéfice de la loi du marché, le comportement individuel est de plus en plus normé, par une influence propagandiste et bureaucratique à l’origine d’un conformisme pathologique généralisé, vidant la vie sociale de toute confiance, de toute humanité. La fausse liberté d’un désir sans limites vantée par le néolibéralisme est une vraie servitude, où la promesse de la possession matérielle et du bonheur psychologique épuise finalement plus qu’elle n’attire : l’illusion narcissique est profondément mortifère… Ce paradoxe révèle une société non plus seulement paranoïaque, mais perverse, où le cynisme est roi : l’ère du mensonge, où le déni sadique de l’altérité signe inéluctablement la fin de l’homme.

La personnalité culturelle perverse narcissique contemporaine

Le narcissisme pathologique est un amour de soi excessif, dont la fascination mène d’ailleurs à l’effondrement de soi : Narcisse meurt au bout du compte, captif de son reflet. D’après le DSM-IV, en 1996, les principales caractéristiques diagnostiques de la personnalité narcissique étaient les suivantes : les individus qui en sont atteints ont « un besoin excessif d’être admirés », avec des fantasmes de succès sans limites ; ils « pensent que tout leur est dû » et sont souvent méprisants et jaloux. « Ils ont tendance à nouer des relations […] seulement si cela leur est utile pour atteindre des objectifs », et cela « peut aboutir à l’exploitation consciente ou non des autres » [15]. L’utilité, l’exploitation des ressources humaines au service du succès et des objectifs : on croirait lire un projet de management ! Pourtant, le rapport du Centre d’analyse stratégique sur la santé mentale positive, déjà abondamment cité, définit depuis 2009 la santé mentale comme la capacité à profiter des opportunités pour s’adapter à une situation à laquelle on ne peut rien changer. Mieux : reprenant une définition canadienne, la santé devient « la capacité […] à améliorer notre aptitude à jouir de la vie » [16] ! En profiter, être opportunistes, se conformer et jouir : tout le programme de la perversion narcissique nécessitée par la mondialisation néolibérale est contenu dans ce rapport stratégique gouvernemental, érigeant en modèle de comportement ce qui était auparavant une pathologie, et justifiant la position sadienne ! Pour saisir cette transformation historique, il faut se pencher sur la psychopathologie, dont on a déjà donné quelques aperçus d’inspiration phénoménologique. La division du sujet par le langage inscrit le manque au cœur de l’existence humaine. C’est dans cet espace symbolique que se noue le désir, comme représentation du manque, et dont le phallus est le signifiant. Mais il manque naturellement à combler le manque : par définition, le désir reste inassouvi, puisqu’il meurt dans son assouvissement. La perversion est le déni de cette impossibilité, de cette vulnérabilité fondamentale de l’être : l’objet n’est plus sainement symbolique, transitionnel, il est fétichisé, incorporé, dans l’illusion que la jouissance phallique puisse annuler la castration, et vaincre le temps[17]. Mais ce faisant, l’objet est détruit en tant qu’objet propre : la jouissance narcissique entretient un rapport singulier avec le désespoir, et la possession avec la mort. Objet chosifié de perversion sadique et/ou sexuelle, l’autre-sujet, en particulier, est possédé pour être détruit. Purement utilitaire, réduit à un objet de consommation, une simple marchandise, l’autre n’existe qu’en tant qu’il me sert, instrument de ma seule jouissance. N’oublions pas dès lors que le déni se dénie : pour échapper à la destruction par l’objet qu’elle détruit, la perversion feint de s’en séparer. Elle opère par clivage, ambivalence, double langage : le mensonge à soi lui est indispensable, comme la canne l’est à l’aveugle.

Nous sommes tous des pervers polymorphes de naissance, la frustration du désir nous aidant à grandir, mais l’enfant-roi est appelé à régner dorénavant à vie dans un système où l’appropriation de l’objet vient faire taire l’interdit que symbolisait la triangulation œdipienne. Car c’est la « soustraction de jouissance » [18], ce manque à être fondamental de l’être humain que tente d’éluder, de supprimer vainement, jusqu’au bout, le fétichisme de la marchandise, la possession matérielle, comme métaphore de la possession phallique. Dominer l’autre, posséder plus, comme vaine tentative de suturer la plaie ouverte au cœur de la condition humaine, pourtant constitutive du désir et de toute vie sociale. Mais pour nier quelque chose, il faut bien en avoir eu conscience préalablement : le sujet néolibéral est un pervers narcissique tellement fasciné par lui-même et ses objets de convoitise qu’il en oublie toute la souffrance dont il sait qu’elle l’entoure et l’imprègne, mais n’en veut rien savoir. De fait, le désir égoïste de s’enrichir du capitalisme spéculatif repose entièrement sur l’illusion autoconvaincante de la réalisation du désir. La course au profit est une perversion narcissique de la saine existence sociale : il existe un lien dialectique entre psychologie et économie, nouveau trouble de la personnalité et consommation, quête du bonheur et spectre du malheur. Le problème est que ce système pathologique nous aspire tous comme dans un maelström, dans sa fuite éperdue, son déni absolu qui signe aussi sa fin. DUFOUR comme DEJOURS ont montré comment le néolibéralisme nous contamine, nous obligeant à adopter un comportement pervers pour espérer grappiller quelques miettes, ne pas être oublié, éliminé en chemin… Mais comment fait-il pour nous entraîner dans cette spirale insensée de la jouissance et de la destruction ?
La propagande marchande par la publicité, comme on l’a vu, est le principal vecteur de l’autoexcitation narcissique : renouant avec l’omnipotence des désirs infantiles, elle met tout objet à portée de possession et de jouissance. D’ailleurs, les instituts de recherche des motivations ont dépensé des dizaines de millions de dollars dès les années 1950 pour conclure qu’un produit « doit flatter le narcissisme du consommateur, lui apporter de la sécurité émotive, lui assurer qu’il est méritant, l’inscrire dans son époque, lui donner un sentiment de puissance, d’immortalité, d’authenticité et, enfin, de créativité ». De cette façon, conclut Franck MAZOYER, le produit ne sera pas acheté pour son utilité réelle, mais « pour le “manque” qu’il [promet] de combler » [19]. Parmi les médias dominateurs de la propagande marchande, la télévision, plus spécialement, vouée à la réussite et à la séduction individuelle, au culte du corps et de l’argent, est le mode de diffusion privilégié d’une telle autofascination perverse. Elle fait vivre en direct le bonheur sur télécommande, et permet d’éteindre toute contrariété, toute altérité. Le miroir télévisuel me place ainsi au centre de l’univers, me faisant admirer et intérioriser imaginairement le « compte de fées » à la fois mièvre et sordide qu’il renvoie, où tout sourit aux meilleurs.

Dans sa déclaration tristement célèbre, Patrick Le LAY, le pdg de tf1, affirmant que son métier consistait à vendre le cerveau à la publicité, avait ajouté cette phrase terrible : « La télévision, c’est une activité sans mémoire. » [20] Ainsi préfère-t-on s’enfoncer dans la démence que d’affronter la souffrance et la mort : le mirage publicitaire, « l’emballement d’un narcissisme sur écran » [21], c’est la maladie d’Alzheimer avant l’heure. Je suis la nouvelle star d’un spectacle sans passé, sans fin et sans limites : le monde se trouve réduit magiquement à être un prolongement de ma seule volonté, de mon seul désir égocentrique. Du voyeurisme au sadisme, cette violence perverse est à la démesure d’une mort présentée comme un jeu, d’une information réduite à un produit publicitaire, où la sensation terrasse la vérité, où l’horreur même n’est plus qu’une distraction. La jouissance immédiate annule ainsi toute profondeur et toute durée, dans l’écran plat d’un monde où tout devient consommable, interchangeable, équivalent, sans suite. La réalité même n’est plus que virtuelle, dissoute dans un morcellement kaléidoscopique dont nulle valeur éthique ne peut plus recoller les morceaux. La télévision et les autres industries culturelles sont finalement « des machines à liquider le soi », conduisant « à la ruine du narcissisme et à la débandade économique et politique » [22]. Et plus je me sens vide, plus j’ai besoin de me remplir en consommant ; plus je perds mon identité, plus j’ai besoin de m’approprier les objets qui m’entourent : la propagande marchande est le dealer d’une toxicomanie de masse avilissante. SZTULMAN confirme qu’elle détruit le principe de réalité : « Il ne me reste que le plaisir, la jouissance illusoire, dangereuse, mortelle du “tout, tout de suite” si bien exploitée par les techniques marchandes. » [23] Tout particulièrement, la « paranoïa sociale » de la précarité généralisée pousse à fuir la mélancolie dans « l’hédonisme de désenchantement qui consiste à profiter de la vie au maximum » [24].

Nous avons défini ce mouvement d’autoexcitation hyperactive, synchrone d’un temps politique et psychologique de plus en plus rapide, saccadé et superficiel, par les termes de zapping et d’hypnose[25] : ils traduisent mieux que tout autre la destruction contemporaine de toute conscience et de toute temporalité, l’entreprise perverse de déréalisation et de dépersonnalisation à l’œuvre. Et ce mouvement s’exprime par une ivresse, une exaltation, une fascination devant tous les objets de jouissance dont la fonction est justement de favoriser le déni de la réalité, mouvement que la télévision (et autres objets fétiches technologiques, à l’exemple des téléphones portables ou des jeux vidéo) reproduit continuellement et de plus en plus vite… La subjectivité narcissique contemporaine, c’est celle de la fuite virevoltante, qui s’accélère et s’éparpille, qui permet d’oublier, comme l’alcool, de s’oublier même, de soi-disant « faire la fête », dans une parfaite et factice communion avec l’objet. Le sujet néolibéral est comme un derviche tourneur : le vertige le conduit à la félicité. Dans le tourbillon hédoniste de la consommation, il répète le plus souvent possible la jouissance orgastique de l’instant. Cette sarabande dans laquelle nous entraîne la promesse du bonheur consumériste n’est évidemment pas sans signification psychiatrique. On sait, depuis Eugène MINKOWSKI, que la fuite des idées du maniaque, qui dépense d’ailleurs sans compter, est une accélération du temps vécu, qui lui permet de fuir devant la dépression[26].

Toutes les « nouvelles » personnalités impulsives, hystériques, hypomaniaques, addictives, limites, « faux self », hyperactives, émotionnellement labiles, etc., ne sont ainsi vraisemblablement que les écarts infimes d’une norme narcissique largement répandue sinon universelle. Le trouble déficit de l’attention/hyperactivité (tdah), en particulier, traduit la toxicité de ce commerce de l’excitation contemporain dû au « capitalisme pulsionnel » [27], pour lequel les « psychotechnologies » (STIEGLER) ont capté l’attention du spectateur-consommateur, jusqu’à la fixer aujourd’hui neuroscientifiquement dans une causalité génétique. Car au bout du compte, cette perversion narcissique culturelle contemporaine n’est pas une vue de l’esprit : on est tous entourés de la multitude de ses acteurs symptomatiques, il suffit d’ouvrir les yeux (et même souvent de se regarder dans la glace) ! Des personnes charmeuses, mais caractérielles, ambivalentes, mais exigeantes, sans attaches, mais passives-dépendantes, frivoles, mais convaincues, qui n’en font qu’à leur tête, mais ne dérogent jamais. Fascinées par la mode et par leur corps, elles s’abandonnent avec la constance du papillon au butinage d’une consommation effrénée : télévisuelle et technologique, festive et amoureuse, toxique et alcoolique. M’as-tu-vu et envieuses, prêtes à tout pour arriver à leurs fins, leur rêve petit-bourgeois est de posséder à leur tour une belle maison avec piscine, la grosse voiture, les vacances dans les îles… Leur hypersexualité n’a d’égale que leur insatisfaction : les relations sont multiples, jetables, sans un regard, sans un regret. Excessives et clivées, puériles et cruelles, ces personnalités éternellement instables détruisent tout autour d’elles sans même paraître s’en douter. Jouir sans entrave, et nier toute contingence : tout est dû, tout est permis. Être le nombril du monde : on le désirerait tous ?

La perversion du pouvoir

Petit ou grand pervers, voici comment le leurre publicitaire et médiatique me piège dans l’illusion du plaisir immédiat et de la prodigalité. Le fétichisme de la consommation ostentatoire et envieuse me donne le sentiment d’exister[28]. Ce faisant, le système néolibéral me compromet, me rend complice de sa décrépitude, et m’embrigade dans sa coupable malignité. À travers ses objets de jouissance qui pénètrent en moi et me font perdre la tête, confirme effectivement Cynthia FLEURY, « le capital s’inscrit dans une morale sadienne. »[29] Comme un vice sans fin, le goût du luxe est indissociable de la luxure : une sexualité accomplie devient le but dévorant de l’existence, alors qu’elle devrait n’en être que le fragile symbole. Ainsi que le soutient Hervé KEMPF, « l’alliance du sexe et de la télévision, puis d’Internet, est un des outils les plus puissants utilisés par le capitalisme pour aliéner ses sujets. Une économie libidinale sortie de ses gonds est la réponse à la frustration d’individus toujours en manque de biens dans la course ostentatoire » [30]. Je dois prouver que je suis le meilleur, donc posséder plus que les autres, et posséder les autres. L’imitation et l’envie sont les ressorts de cette propagation du mythe du succès : « Les moyens de communication de masse […] donnent pâture aux rêves narcissiques de gloire et de renommée, encouragent l’homme de la rue à s’identifier aux gens célèbres, à haïr le “troupeau” et lui rendent ainsi difficilement tolérable la banalité de l’existence quotidienne. »[31] Le besoin de puissance, la volonté de dominer sont contagieux[32] : la grande perversion contemporaine, la chosification de l’autre érigée en système, c’est cette jouissance autoexcitante néolibérale devenue générale. Il n’y a pas de limite morale à l’enrichissement : le culte de l’argent roi domine cet univers de paillettes et de gloire.
C’est parce que « le millionnaire » est un jeu qui touche des millions de spectateurs envieux que quelques milliardaires sont laissés libres de régenter le monde. Même si chacun sait dans le fond, bon sens populaire en sourdine, que tout ce qui brille n’est pas d’or, et que l’argent ne fait pas le bonheur…

De la même manière que je m’admire sans fin dans le miroir spéculaire de la télévision et de la consommation, la spéculation financière est l’image du bonheur à venir, sur le malheur des autres. À ce « jeu de la mort » du libre échange mondialisé, seuls les plus riches s’en sortiront. Car tant pis pour le reste du monde si la réalité de l’éclatement de l’économie mondiale dépasse aujourd’hui la fiction de la bulle des subprime. « L’absence d’accès à la culpabilité, dimension de l’immaturité et de la perversion narcissique […], explique l’apparent cynisme des dominants »[33] : le pouvoir d’achat de l’oligarchie conforte toujours plus sa volonté de régner sans partage. Chez les grands délinquants financiers, comme l’explique la juge Isabelle PRÉVOST-DESPREZ aux pourfendeurs du « président des riches », le rapport à l’argent « agit comme une drogue, un substitut de puissance qui atrophie la pensée »[34]. Mais cette grande délinquance n’est que la partie visible de l’ultime perversion narcissico-financière, « le devenir-mafieux du capital »[35]. Car c’est bien sans conteste Nicolas SARKOZY qui porte le plus haut l’étendard de la jouissance extraordinaire apportée par le pouvoir et par l’argent. Éternel enfant-symptôme hyperactif, le très médiatique chef des affaires de l’État est le modèle identificatoire idéal du mythe égoïste mondialisé de la possession à tout prix, de l’enrichissement personnel à la portée de tous. « J’aime l’argent, confiait-il quelques mois après son élection fêtée au Fouquet’s avec ses amis du club oligarchique, […] et je n’ai aucun complexe à le revendiquer »[36] : le premier homme de France, celui qui a le mieux réussi, sans aucun doute, n’est jamais que le représentant histrionique, l’incarnation de « la perversion devenue structurelle »[37] du système néolibéral. Chef-manager autoengendré vendant à longueur de discours le mérite, le travail, la performance – il suffit d’y croire –, il veut absolument modeler les Français sur sa morale toute personnelle du capitalisme : « Le monde change à une vitesse stupéfiante […]. Mon devoir c’est de conduire le pays pour qu’il s’adapte à la compétition mondiale. »[38] Mais son devoir n’est certainement pas d’ériger pour ce faire, en pompier-pyromane, sous le discours du Maître de la médiacratie[39], le cynisme en vertu, en multipliant les affaires, les mensonges, les provocations. La mise en scène de la politique-spectacle a heureusement ses limites : si l’on assistait autrefois au lever de Louis XIV, la téléréalité ne va pas encore jusqu’à nous faire contempler en direct le coucher du « président-soleil »[40], représentant d’un pétainisme sécuritaire qui ne vend plus que de la poudre aux yeux. Quant à la chute tout aussi médiatique du président du fmi, elle confirme que la jouissance phallique domine le monde, jusqu’à sa débandade finale : la perversion du système néolibéral mondial ne pouvait pas s’incarner en autre chose qu’un notoire sex addict, que la présomption d’innocence ne rend pas moins coupable de plans d’austérité réduisant des peuples entiers à l’impuissance… Inévitablement, les possédants les plus riches, maîtres du monde et du cac 40, sont des paranoïaques-pervers phallocrates, qui se prennent au jeu mortifère du toujours plus, sur le dos de leurs semblables, méchamment opprimés et déprimés, et en jouissent vraiment. S’il reste une morale, elle sera toujours plus représentée par une « soubrette » guinéenne et par Reykjavik que par Warren BUFFETT et Wall Street…

Il n’y a plus de limite entre le sexe, l’argent, le spectacle et le pouvoir. Ni symbolique, ni temporelle. Car la banalité du mal de la perversion narcissique se propage depuis cinq ans, et de plus en plus vite, dans toute la société : son support est médiatique, son but est de conformer les masses au marché, notamment technologique, pour le plus grand profit de la concurrence. Pour cela, indissociable du discours de propagande que nous avons déjà étudié, la perversion gouvernementale vise à manipuler, à contraindre chaque Français, par la persuasion cognitive et comportementale, de se ranger à cette rationalité néolibérale au pouvoir. La garde rapprochée des ministres, par le même double langage convaincant que leur maître, diffuse ainsi la bonne parole visant à annuler toute liberté, toute divergence : il n’est question que d’efficience, de compétitivité, d’excellence, de croissance, de modernité… C’est pour cela qu’il faut prendre ses médicaments et ne plus penser, soigner les délinquants et chasser les étrangers ! En faisant la guerre à l’altérité, guerre qu’il fait passer aujourd’hui pour une évidence technique individuelle commandée par la santé et la sécurité, le scientisme médico-industriel au pouvoir se révèle ainsi comme la pire entreprise de perversion totalitaire depuis la barbarie nazie. Toujours relayée par les institutions étatiques sanitaires, sociales, éducatives, à travers des réformes accélérées détruisant toute éthique et toute solidarité, cette propagande grandiose vise à conditionner par autopersuasion une psychologie normopathique, condamnée à se faire la complice hypocrite d’un durcissement dramatique des pratiques socioprofessionnelles. Sans avoir à reprendre tout ce que nous avons appris jusqu’ici, nous devons préciser dans ses grandes lignes en quoi la subjectivité est ainsi massivement pervertie aujourd’hui, contrainte d’adapter coûte que coûte son comportement pour pouvoir « en profiter » de façon plus performante.

La société néolibérale, égocentrique et sadique

La nouvelle culture narcissique néolibérale qui est en train de s’imposer partout est fondamentalement sadique. Dans tous les domaines de la société, sous un double langage propagandiste de plus en plus faux, règne désormais en maître l’égoïsme du profit et de la concurrence le plus sauvage. Dans le monde du travail et de l’éducation, le déni du réel est devenu complet : pour échapper à la peur imminente de la précarisation et du décrochage, chacun est contraint de s’évaluer toujours mieux pour travailler toujours plus. Typiquement, comme le rappelle Patrick FAUGERAS, la métaphore omnipotente de l’entreprise vise à suturer l’espace entre le signe et le réel, fondateur de la subjectivité[41]. Tout conflit est clos, l’homme est chosifié, réduit à un objet utilitaire, corvéable et jetable à merci : « C’est la gestion kleenex : on prend les gens, on les casse, on les vire. »[42] Au même titre que « le fétichisme de l’évaluation »[43], le verbiage autoconvaincant sur l’amélioration de la qualité et de la performance dénote ce management désubjectivant symptomatique d’une « société malade de la gestion » (GAULEJAC). La perversion néolibérale a pour mission essentielle de cacher sa profonde mélancolie : sous le discours clinquant et la résignation, pointe une immense souffrance humaine qui ne peut s’extérioriser que par sa médicalisation, ou par des solutions extrêmes : bien plus qu’on ne feint de le croire, désormais, il faut « travailler à en mourir »[44]. La violence professionnelle est en effet d’autant plus insigne et insupportable qu’elle se déplace et se cache perfidement dans sa déshumanisation managériale, obligeant chaque travailleur à s’emmurer dans le repli agressif de sa normopathie narcissique. Cette « violence innocente » du déni prend ainsi la forme d’une « cruauté ordinaire », orchestrée par une multitude de « pervers envieux », qui attendent que tombe le collègue jalousé parce qu’il s’expose, pour conforter leur propre place, ainsi que l’explique Yves PRIGENT[45]. Christophe DEJOURS montre les mécanismes par lesquels la position perverse est aujourd’hui devenue la règle : elle témoigne « de l’opportunisme défensif de nombreux sujets qui peuvent y recourir lorsque les circonstances extérieures deviennent menaçantes », par la duplicité du « clivage du moi »[46]. Mais comment une telle tromperie envers soi-même et envers les autres, une telle violence sociale, une telle guerre psychologique sont-elles possibles ? Pourquoi si peu en ont-ils conscience et réagissent ?

Parce qu’elles sont massivement niées en étant projetées vers des boucs émissaires, nous le savons désormais. Véhiculée par des médias aux ordres, la perversion sadique se fixe en effet sur des ennemis désignés, tels que l’étranger en situation irrégulière, le terroriste ultragauchiste, le jeune futur délinquant, le pauvre fraudeur, le schizophrène et autre pédophile. Jouir de l’autre et de sa néantisation permet de s’assurer de son être : le fonctionnement pervers est immuable. Cette projection persécutive vise à déplacer magiquement la violence systémique, pour conforter l’organisation socio-économique en place. Soufflant sur les braises de l’angoisse collective, la perversion sécuritaire agit ainsi comme une prophétie autoréalisatrice, générant les passages à l’acte qu’elle prétend ensuite réprimer. Le psychiatre Daniel ZAGURY confirme que c’est au tour du fou dangereux, aujourd’hui, « d’incarner cette peur dont l’État sécuritaire a besoin pour s’autoaffirmer. Tous les pervers le savent : c’est au plus faible qu’il convient de s’attaquer si l’on veut être certain du résultat »[47]. Car au-delà de quelques faits divers, dans la suspicion généralisée qu’introduit la présomption prédictive, c’est l’ensemble de la population qui est en fait dressé comme un seul homme, éduquée à regarder de travers, couper symboliquement la moindre tête qui dépasse. Cette politique de la peur constitue, selon Alain BAFIOU, « l’ordre pathologique » d’une « terreur d’État à hauteur de la technique », dans la mesure où la technologie numérique et la politique du chiffre transforment désormais la surveillance policière en « terreur virtuelle »[48] : la propagande psychologisante de l’autosurveillance et les nouveaux procédés informatiques de contrôle réalisent un contrôle panoptique qui détruit toute vie privée, et jusqu’à la possibilité même d’oser vivre ou penser différemment. Pour ma protection, je dois désormais accepter un contrôle permanent et occulte de mes moindres faits et gestes : cette injonction paradoxale sécuritaire omnisciente est une atteinte intolérable à ma dignité, à mon intégrité, à mon identité ! On sait par quelle duperie cette politique de terreur qui n’ose pas dire son nom, embrigade la psychiatrie dans sa vaste opération de persécution sociopolitique. Non seulement notre spécialité médicale est appelée à cautionner désormais le contrôle comportemental et médicamenteux à domicile par des « soins sans consentement » dont le caractère paradoxal dénote l’inhumanité, mais elle doit désormais dépister et traiter la « vulnérabilité » comportementale, que celle-ci signe une simple défaillance, n’importe quelle déviance, et même une future délinquance. Manipulation perverse là encore : en prétendant trouver la cause du trouble des conduites sociales dans un défaut d’autorité parentale qu’il faudrait corriger par des actions comportementalistes, les rapports gouvernementaux se moquent du monde ! Alors même que l’autorité de l’État ne cesse de se défausser sur ses boucs émissaires, et qu’une propagande paternaliste subtile, promue par les neuroéconomistes conseillant l’autorité en question[49], vise à faire croire à chaque individu qu’il est autonome, responsable, en charge de son capital santé – et fait gober cela à quantité de psychiatres, de psychologues et de sociologues[50] ! L’ensemble de la vie socio-économique repose sur cette illusion d’autonomie psychologique, désymbolisation néolibérale ne cessant de s’aggraver à la mesure du renforcement effectif du contrôle sécuritaire qu’elle exerce. Par une perversion d’État : voilà comment l’autorité se dénie comme telle aujourd’hui. De ce fait, chacun est renvoyé à son obligation de se soigner, autrement dit de se conformer à une norme passant non seulement pour être invulnérable, mais aussi purement personnelle. La psychologisation et la médicalisation systématique de l’existence font participer aujourd’hui la psychiatrie à cette vaste tromperie politique, ce déni pervers de toute liberté dont les conséquences historiques sont d’ores et déjà tragiques. Cette barbarie qui a déjà commencé est celle d’un nouvel ordre individualiste et comportemental commandé par les nécessités supposées de la compétition néolibérale.

Un narcissisme consumériste de masse, voué à la jouissance immédiate, pour fuir l’épuisement dépressif provoqué par une pression normative extrême : telle est la perversion contemporaine d’un système néolibéral auquel la psychiatrie sert de courroie de transmission scientiste, tout en participant pernicieusement à sa maltraitance organisée. La raison psychologique m’enjoint à m’adapter sans cesse, à la recherche du contentement et de la combativité promis par la propagande pharmaceutique et professionnelle, tandis que je suis obligé de me plier à des contraintes et à des modes de contrôle de plus en plus nombreux et pesants. L’admiration est le ressort de l’excitation narcissique médiatique et technologique, mais la réalité socioprofessionnelle et politique est tout autre : il faudrait à la fois que je sois performant, motivé, moteur ; mais en même temps conciliant, flexible, mobile. Être maître de moi et meilleur que les autres, mais accepter d’être le jouet de décisions arbitraires ; réaliser des objectifs toujours plus ambitieux, mais avec de moins en moins de temps pour cela. Le discours socioprofessionnel ne cesse de pratiquer ce double langage haletant, de peur et de plaisir, de pseudoliberté et de sécurité mêlés, qui m’oblige à louvoyer sans cesse, au gré des circonstances. Je suis perdu, sous tension, sujet à des écarts d’humeur, tenté par la consommation et le divertissement, mais leur inanité me renvoie toujours plus à ma solitude. Cette ambivalence est éprouvante : me voici lancé dans un manège harassant où je ne suis plus moi-même, mais parasité en permanence, comme vidé. Ce vide narcissique, c’est la normopathie du faux-soi, qui me protège tant bien que mal du burn out. Mais aujourd’hui, il n’y a pas moyen de s’arrêter, sauf en maladie – on a vu à quel prix ! La course à la performance, « la vitesse stupéfiante » à laquelle change le monde, la « réalité économique » à laquelle « on ne peut rien changer », la vie professionnelle de plus en plus précaire et son management de plus en plus pressant ne nous laissent plus le choix : il faut se faire une raison et suivre le rythme. Telle se produit « la névrose de guerre économique » (DONNET), forme contemporaine d’un « malaise dans la civilisation » auquel nous sommes tenus psychologiquement de nous soumettre. Dans notre intérêt…, sinon la science psychiatrique est prête à nous asséner que la vulnérabilité et le trouble du comportement sont des maladies que l’on peut prédire génétiquement, prévenir par des programmes neuroscientifiques, soigner sans consentement, et corriger par la neuroéconomie : ainsi est garanti le conditionnement cognitif de l’adaptation bienheureuse à l’ordre du monde en place. Il n’y a plus d’altération, et plus d’altérité possibles : la santé mentale, pour les stratèges qui nous gouvernent, c’est de profiter et de jouir opportunément !

Le discours scientifique médical et psychologique, se calquant sur la propagande politique, managériale et industrielle, se vide ainsi de toute réalité : instrumentalisée par le pouvoir, la psychiatrie accrédite officiellement le projet néolibéral, de fonder une nouvelle gouvernance psychoéconomique basée sur l’égoïsme du profit et de la concurrence. Que chacun soit à sa place, assignée par le mérite et par l’argent, et participe naturellement à l’enrichissement du monde : la perversion narcissique est la personnalité culturelle du néolibéralisme, qui exige que chacun devienne un manager sans limites à sa manipulation utilitariste du monde et des autres. Dans un système aussi déréglé, lancé dans une folle fuite en avant, car sa croissance est justement caractérisée par l’absence de limite, pur jeu de miroir spéculatif où Narcisse peut s’admirer jusqu’à en mourir, la psychiatrie aura vite fait de nous remonter le moral, comme une vulgaire « droguerie » (La BOÉTIE). Le refuge dans le plaisir immédiat constitue bel et bien le seul déni possible à la profonde démoralisation causée par cette absence totale de perspectives historiques. À chacun de s’adapter en espérant s’en sortir mieux que les autres, et advienne que pourra ! Dans la France de 2012, cette réalité tragique prend la forme d’une lutte oppressante pour la survie : l’insécurité sociale généralisée et son déni sécuritaire, l’injustice et l’immoralité d’un système économique présenté comme sans alternative, sont trop décourageantes pour nous révolter vraiment. Telle est la terrifiante obligation qui nous est faite aujourd’hui, à chacun d’entre nous, d’adopter cette mentalité opportuniste et compétitive aux dépens de toute santé psychique et de toute éthique démocratique. Face à un avenir barré, la banalité du mal est conditionnée désormais par une psychiatrie neuroscientifique normative et prédictive qui évoque irrésistiblement la politique d’élimination eugénique menée en Europe il y a moins d’un siècle. Cette résurgence du totalitarisme scientiste rend la sélection d’ores et déjà impitoyable…

[1] D’après le testament politique du Président François Mitterrand paru dans le livre de Georges-Marc BENAMOU Le Dernier Mitterrand.
[2] Cf. Le ‘pouvoir’, les ‘crises’, la communication paradoxale et « l’effort pour rendre l’autre fou ».
[3] Cf. Pathologie du pouvoir : Psychologie du leader psychopathe – Question de narcissisme (1/3) ; Pathologie du pouvoir : Psychologie du leader psychopathe – Narcissisme sain et pathologiques (2/3) ; Pathologie du pouvoir : Psychologie du leader psychopathe – Sommes-nous complice ? (3/3).
[4] Paul-Claude RACAMIER, Le génie des origines, Payot, 1992, p. 280.
[5] Paul-Claude RACAMIER, Pensée perverse et décervelage, in Gruppo, Revue de Psychanalyse Groupale n° 8, p. 137, 1992.
[6] Le récent succès médiatique du concept de pervers narcissique a suscité une vague de sévères critiques de la part des professionnels de la santé mentale – ce dont nous reparlerons tantôt –, mais pour l’heure, je n’en ai pas trouvé une seule qui blâme cette notion en toute connaissance de cause. C’est-à-dire que tous les opposants à ce concept n’ont  jamais  pris le temps de s’informer correctement sur l’objet de leur critique.
[7] Je le précise ici, sachant pertinemment que même si j’avais introduit cette remarque dans le texte principal, peu de lecteurs y auraient prêté attention : aborder le sujet de la perversion narcissique en donnant au terme de pervers narcissique une acception nosographique, c’est déjà être en dehors de la théorie. Ce qui revient en somme à la pervertir, car le mouvement pervers narcissique décrit un processus, une dynamique ou une force, etc. à l’œuvre dans des situations conflictuelles, bien plus qu’il ne pose un diagnostic catégoriel et catégorique. Autrement dit, la théorie de la perversion narcissique est dimensionnelle et non pas catégorielle (cf. les précisions apportées en ce sens-là par l’article Pathologie du pouvoir : Psychologie des leaders psychopathes – Narcissismes sain et pathologiques). C’est de cette indistinction entre l’aspect catégoriel et l’aspect dimensionnel des troubles de la personnalité que naissent la plupart des quiproquos entre professionnels de divers courants lorsqu’ils évoquent entre eux les troubles ou les dysfonctionnements mentaux observables.
[8] Conclusion d’un article d’Axel CAPRILES, Pouvoir et infériorité psychopathique, traduit de l’espagnol par Élisabeth CONESA pour les Cahiers jungiens de psychanalyse n°131 2010/1.
Axel CAPRILES est Docteur en économie, psychologue, diplômé en psychologie analytique de l’Institut CG Jung de Zürich, professeur adjoint à l’Université catholique Andrés Bello, président de la Société vénézuélienne de psychologie jungienne, directeur de la Fondation CG JUNG du Venezuela, auteur du Dictionnaire de la corruption au Venezuela et le complexe de l’argent, essayiste et conférencier pour des revues spécialisées, etc.
[9] C. MELMAN, L’homme sans gravité. Jouir à tout prix, Paris, Denoël, 2005.
[10] W. Brown, Les habits neufs de la politique mondiale, Paris, Les Prairies ordinaires, 2007.
[11] J.-P. LEBRUN, La perversion ordinaire. Vivre ensemble sans autrui, Paris, Denoël, 2008.
[12] P. DARDET, C. LAVAL, La nouvelle raison du monde, Paris, La Découverte, 2009.
[13] D.R. DUFOUR, La cité perverse, Paris, Denoël, 2009.
[14] E. BERNAYS, Propaganda (1928), Paris, La Découverte, 2007.
[15] DSM-IV, Paris, Masson, 1996, p. 772-773.
[16] « La santé mentale, l’affaire de tous », rapport de novembre 2009, p. 43.
[17] La perversion n’a donc pas de sexe.
[18] J.-P. LEBRUN, op. cit.
[19] F. MAZOYER, « Consommateurs sous influence : l’irrésistible perversion du besoin », Manière de voir, n° 96, décembre 2007-janvier 2008.
[20] AFP, 9 juillet 2004. Ndlr : Patrick Le LAY, PDG de TF1, qui interrogé parmi d’autres patrons dans un livre Les dirigeants face au changement (Éditions du Huitième jour) affirma* : « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective “business”, soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (…). Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (…) Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise. »
* Dépêche AFP reprise notamment par Libération (10-11/07/04) : « Patrick Le Lay, décerveleur ».
[21] F. CUSSET, « La société écran », Politis, 23 juillet 2009.
[22] B. STIEGLER, « Le désir asphyxié, ou comment l’industrie culturelle détruit l’individu », Manière de voir, n° 96, janvier 2008.
[23] H. SZTULMAN, Psychanalyse et humanisme, Toulouse, Rue des gestes, 2008, p. 29.
[24] Rhizome, n° 39, juillet 2010.
[25] Roland JACCARD avait employé le terme de « fonction hypnotique » dès les années 1970 pour décrire l’action de la télévision qui engourdit, assomme le spectateur « dans la passivité béate de sa position assise », et désintègre sa relation au monde. Dans L’exil intérieur, Paris, puf, 1975.
[26] E. MINKOWSKI, Le temps vécu, Paris, Delachaux et Niestlé, 1968.
[27] P. MEIRIEU, « Lettre ouverte au ministre de l’Éducation nationale », 27 décembre 2008.
[28] V. THPRSTEIN, Théorie de la classe des loisirs (1899), Paris, Gallimard, 1970.
[29] C. FLEURY, La fin du courage, Paris, Fayard, 2010, p. 49.
[30] H. KEMPF, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Paris, Le Seuil, 2009, p. 62.
[31] C. LASCH, La culture du narcissisme (1979), Paris, Flammarion, 2006, p. 50-51.
[32] Cf. A. ADLER et F. NIETZSCHE, dans T. BRUGVIN, La psychosociologie de l’individu face aux pouvoirs politiques et économiques, texte de 2008.
[33] M. PINÇON, M. PINÇON-CHARLOT, Le président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, Paris, La Découverte, 2010, p. 160.
[34] Ibid., p. 64.
[35] Ars industrialis, manifeste 2010.
[36] Cité par Politis, 8 juillet 2010. Voir aussi Marianne, 23 mars 2010.
[37] Y.-M. BOUTANG, Politis, 2 juin 2011.
[38] « Face à la crise », interview télévisée, 5 février 2009.
[39] C. FLEURY, La fin du courage, Paris, Fayard, 2010.
[40] « La Ligue des droits de l’homme sonne l’alerte », Libération, 6 mai 2008.
[41] Texte intitulé « Le goût du pouvoir ».
[42] C. DEJOURS, lemonde.fr, 16 septembre 2009.
[43] M. DORRA, « Malaise dans la mondialisation », Le Monde, 25 avril 2008.
[44] P. MOREIRA et H. PROLONGEAU, Travailler à en mourir. Quand le monde de l’entreprise mène au suicide, Paris, Flammarion, 2009.
[45] Y. PRIGENT, La cruauté ordinaire, Desclée de Brouwer, 2003.
[46] C. DEJOURS, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Paris, Le Seuil, 1998, p. 110.
[47] « La loi sur la psychiatrie est l’indice d’un État qui préfère punir que guérir », lemonde.fr, 22 mars 2011.
[48] A. BADIOU, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Fécamp, Lignes, 2007.
[49] Centre d’Analyse Stratégique, « Nouvelles approches de la prévention en santé publique », rapport du 16 mars 2010.
[50] Cf. A. EHRENBERG, La société du malaise, Paris, Odile Jacob, 2010.
[51] Cf. Pathologie du pouvoir : Psychologie du leader psychopathe – Question de narcissisme (1/3) ; Pathologie du pouvoir : Psychologie du leader psychopathe – Narcissisme sain et pathologiques (2/3) ; Pathologie du pouvoir : Psychologie du leader psychopathe – Sommes-nous complice ? (3/3)

http://perversionnarcissiqueetpsychopathie.wordpress.com

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ATHÈNES SUR UN VOLCAN

Athène sur un volcan, Yannis Youlountas Yannis Youlountas, décembre 2014,
membre de l’assemblée d’occupation de l’Ecole Polytechnique à Athènes

Six ans après le mois de décembre 2008, l’atmosphère est à nouveau insurrectionnelle à Athènes et ailleurs en Grèce. Tous les ingrédients sont réunis pour faire du mois de décembre 2014, peut-être, un grand moment historique. Jusqu’à quel point et à quelles conditions ?

Depuis la fin du mois de novembre, les manifestations, émeutes, actions ciblées et occupations se multiplient un peu partout en Grèce (dans le silence total des medias européens, plus que jamais des merdias à boycotter ou à bloquer et occuper). La cause principale est la situation du jeune prisonnier anarchiste de 21 ans, Nikos Romanos, qui est devenu un symbole de toutes les violences subies par la population, mais aussi du profond désir de lutter, quelle que soit la forme, et de refuser la torpeur et la résignation.

Nikos, l’ami d’Alexis Grigoropoulos, symbole des émeutes de 2008

Nikos est l’ami d’enfance d’Alexis Grigoropoulos, assassiné à l’âge de 15 ans par un policier dans le quartier d’Exarcheia à Athènes. Un quartier réputé pour ses révoltes historiques et ses nombreuses initiatives autogestionnaires et solidaires. Un quartier dans lequel la liberté, l’égalité et la fraternité ne sont pas des mots jetés à l’abandon au frontispice de monuments publics glacés de marbre. Nikos a vu son ami mourir dans ses bras le soir du 6 décembre 2008. Profondément révolté, il s’est par la suite engagé dans l’anarchisme révolutionnaire et a dévalisé une banque pour financer son groupe qualifié de terroriste par le pouvoir. Après avoir été torturé, notamment au visage, lors de son arrestation, il a finalement réussi à obtenir son bac en prison, mais se voit aujourd’hui refuser la possibilité de poursuivre ses études. C’est pourquoi, depuis le 10 novembre dernier, Nikos est en grève de la faim. Son état s’est progressivement dégradé, notamment au niveau cardiaque, malgré ses 21 ans, et il a été transféré sous haute surveillance à l’hôpital Gennimatas d’Athènes devant lequel manifestent régulièrement des milliers de personnes qui parviennent parfois à dialoguer avec lui à travers les grilles de sa fenêtre (voir la première photo de l’article connexe, dans la même rubrique). En solidarité avec Nikos, un autre prisonnier politique, Yannis Michailidis, s’est mis en grève de la faim le 17 novembre au Pirée, suivi par deux autres, Andreas Dimitris Bourzoukos et Dimitris Politis, depuis le 1er décembre. Le gouvernement grec vient de confirmer son refus de permettre à Nikos de poursuivre ses études et préfère le laisser mourir, non sans faire preuve d’ironie. Des petites phrases assassines et provocatrices qui ne font qu’augmenter la colère populaire et les nombreuses protestations des organisations anarchistes et antiautoritaires jusqu’à celles de SYRIZA, principal parti de la gauche critique, qui est annoncé vainqueur des prochains élections en Grèce. Bref, le contexte politique est particulièrement tendu, à tous points de vue.

L’Ecole Polytechnique, symbole de la chute de la dictature des Colonels

Dans cette ambiance de fin de règne, parmi d’autres initiatives solidaires, l’Ecole Polytechnique est à nouveau occupée depuis le premier décembre, 41 ans après avoir défié avec succès la Dictature des Colonels en novembre 1973, au cours d’une occupation similaire pour défendre une radio libre qui s’opposait au régime autoritaire. Les CRS suréquipés viennent d’échouer par deux fois dans leurs tentatives de nous déloger, notamment le 2 décembre au soir, à la fin d’une manifestation fleuve qui s’est terminé avec plusieurs banques dégradées ou brûlées. Parmi d’autres obstacles de circonstance, un bus a même été transformé en barricade incandescente sur l’avenue Stournari, à Exarcheia (voir les photos dans l’article connexe), et les affrontements ont duré une bonne partie de la nuit. Douze insurgés arrêtés ont été violemment frappés, au point que trois d’entre eux souffrent de fractures du crâne. L’occupation de l’Ecole Polytechnique n’a pas cédé, malgré le deversement de quantités énormes de gaz lacrymogène depuis l’extérieur, tel du napalm sur toute la zone devenue une zone à défendre. Une ZAD jumelée, ces dernières heures, avec d’autres ZAD dans le monde, notamment celles de NDDL et du Testet en France qui ont rapidement transmis leur soutien fraternel, ainsi que de nombreuses personnes et organisations de France et d’ailleurs (soutiens que j’ai tous affichés sur l’un de nos murs et annoncés en assemblée à tous les compagnons et camarades).

Ce soir-là, alors que la distribution solidaire de sérum, de mallox et de citrons battait son plein, j’ai remarqué plus de filles que jamais parmi les insurgés (voir la photo de « l’autre statue de la liberté » dans l’article connexe) et une diversité à tous les niveaux qui augure d’une ampleur et d’une radicalité sans précédent. J’ai vu et ressenti une détermination et une fraternité rarement rencontrées jusqu’ici, dans mes voyages en Grèce et ailleurs, là où l’humanité ne se résoud pas à vivre à genoux et tente, diversement, de se lever. J’ai vu la vie s’organiser autrement dès le lendemain et la chaleur des barricades se transformer en chaleur des cœurs parmi les occupants de l’Ecole Polytechnique et d’ailleurs.

Rien n’est fini, tout commence !

Car durant ces dernières heures, les lieux d’occupations se sont multipliés, rappelant le processus de décembre 2008 qui avait amené la Grèce à connaître les émeutes sans doute les plus puissantes en Europe depuis plusieurs dizaines d’années (sans toutefois parvenir à renverser un pouvoir qui s’était finalement maintenu de justesse, notamment en distillant la peur et la désinformation dans les médias). Des occupations de bâtiments publics et de groupes financiers, de chaînes de télévision et de radios, d’universités et de mairies, depuis Thessalonique jusqu’à Héraklion. Des occupations toujours plus nombreuses, ainsi commentées par Yannis Michailidis dans son dernier communiqué de gréviste de la faim, très relayé sur Internet : « c’est ce qui brise la solitude de ma cellule et me fait sourire, parce que la nuit de mardi [2 décembre], je n’étais pas prisonnier, j’étais parmi vous et je sentais la chaleur des barricades brûlantes ». Avant de conclure avec une phrase rappelant le titre du dernier livre de Raoul Vaneigem : « Rien n’est fini, tout commence ! »

Une émotion immense

Parmi les événements qui m’ont également marqué ces jours-ci, certaines assemblées de collectifs ont montré à quel point la tension est à son comble. Notamment celle de l’occupation de l’Ecole Polytechnique dans la soirée puis toute la nuit du 3 au 4 décembre. Une assemblée qui a duré plus de 9 heures, jusqu’à 5h30 du matin. Certes, quelques divergences ont justifié cette durée jusqu’au consensus finalement trouvé au petit matin et je ne rentrerai évidemment pas dans les détails de ce qui s’est dit, notamment pour ce qui est des projets en cours. Mais je peux témoigner d’une atmosphère électrique ponctuée de longs silences qui en disent long. Je peux vous dire également que le grand amphi de l’Ecole Polytechnique était, une fois de plus, plein à craquer, avec des compagnons et des camarades debout et assis un peu partout, devant des murs fraichement repeints de graffitis. Je peux vous dire que la présence du papa de Nikos Romanos, assis au milieu de la salle, avec sa chevelure longue et grise et son regard profond et digne, ne pouvait que contribuer à une émotion déjà immense, alors que son fils se rapproche chaque jour d’une mort certaine.

« Agir comme si notre propre vie était en jeu… »

Le stress et la nervosité, la gravité du moment, l’importance des enjeux, faisaient fumer presque tout le monde beaucoup plus qu’à l’habitude, au point que j’en étais presque à regretter l’irritation causée par les gazs lacrymogènes dans les rues alentours. Parmi les paroles qui ont résoné : « ce n’est plus l’heure de mettre la pression, mais de rentrer en insurrection », ou encore des appels à « agir comme si notre propre vie était en jeu, car en vérité, c’est bien le cas pour nous tous qui vivons comme des damnés, comme des esclaves, comme des lâches » ; « il faut retrouver pleinement confiance en nous-mêmes pour parvenir à redonner partout confiance aux gens et, en particulier, pour rassembler les laissés pour compte qui devraient être les premiers à descendre dans la rue, au lieu d’attendre que la libération ne vienne du ciel ». J’ai aussi parfois entendu des paroles jusqu’au boutistes que je ne préciserai pas ici, mais qui témoignent bien du ras-le-bol immense qui traverse une grande partie de la population et la conduit à tout envisager pour se libérer des tyrans du XXIème siècle.

Des tags à la mémoire de Rémi Fraisse

J’ai vu un ancien de 1973 avoir les larmes aux yeux et songer que nous vivons peut-être un autre moment historique. J’ai lu d’innombrables tags en soutien à la grève de la faim de Nikos Romanos, mais aussi à la mémoire de Rémi Fraisse, tué par le bras armé du pouvoir sur la ZAD du Testet.

Cette nuit encore, à la veille du 6 décembre très attendu, avec une grande inquiétude par les uns et avec un profond désir par les autres, le quartier d’Exarcheia est encerclé par les camions de CRS (MAT) et les voltigeurs (Delta, Dias). Plusieurs rues sont barrées. On ne peut entrer et sortir d’Exarcheia que par certaines avenues, plutôt larges et très surveillées. La situation prend des allures de guerre civile et rappelle certaines régions du monde. A l’intérieur du quartier, comme dans beaucoup d’autres coins d’Athènes, la musique résonne dans le soir qui tombe : du rock, du punk, du rap, du reggae, des vieux chants de lutte. Dans l’Ecole Polytechnique, on a même installé deux immenses enceintes du côté de l’avenue Patission et on balance ces musiques pour le plus grand bonheur des passants qui nous soutiennent et lèvent parfois le poing ou le V de la victoire tant désirée. D’autres baissent la tête et ne veulent pas y croire, ne veulent pas voir, ne veulent pas savoir, murés dans la prison d’une existence absurde et pauvre à mourir d’ennui, si ce n’est de faim.

Le spectacle d’un monde à réinventer

Ici, ça dépave, ça débat, ça écrit sur les murs et sur les corps, ça chante, ça s’organise. La fête a déjà commencé ! Certes, elle est encore modeste et incertaine, mais une nouvelle page de l’histoire des luttes est peut-être en train de s’écrire à Athènes et au-delà. Une nouvelle page qui ne pourra s’écrire qu’en sortant de chez soi, par-delà les écrans, les « j’aime » des réseaux sociaux et le spectacle d’un monde tout entier à réinventer. Une nouvelle page qui ne pourra s’écrire qu’ensemble, en se débarrassant de la peur, du pessimisme et de la résignation.
Rester assis, c’est se mettre à genoux.

http://nevivonspluscommedesesclaves.net/spip.php?article55

http://nevivonspluscommedesesclaves.net/spip.php?article54&lang=fr

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LA COMMUNE LIBRE DE BARBACHA

LA COMMUNE LIBRE DE BARBACHA Barbacha est une petite région de Kabylie, regroupant 34 communes pour 27 000 habitants. Depuis 2012, ces derniers ont décidé de délaisser le règne des notables municipaux pour développer diverses formes d’autogestion, notamment via une Assemblée générale ouverte (AGO). Matouf Tarlacrea y était il y a quelques mois en compagnie d’amis. Il en a ramené ce récit collectif.

Barbacha – Iberbacen, en Tamazight – est une région de la petite Kabylie, autogérée par ses habitant-e-s. depuis fin 2012. « Barbacha n’est qu’une petite mechta laissée à l’écart de toutes les richesses de l’Algérie, résume Da Taieb, un ancien de la commune. C’est un bled pauvre, situé dans une zone montagneuse. On n’a pas de pistes, pas de routes. » Comme dans d’autres régions, les paysan-ne-s et les ouvrier-e-s de Barbacha se battent au jour le jour pour pouvoir mener une vie digne face à toutes les formes d’exploitation et d’oppression que leur imposent l’État et le capitalisme. Mais à Barbacha, autre chose s’invente aussi. Les 27 000 habitant-e-s de ces 34 villages s’auto-organisent en effet à travers l’Assemblée générale ouverte (AGO) de la population d’Iberbacen installée dans un bâtiment occupé collectivement. « Nous, à Barbacha, on a créé cette maison pour protester contre ce système qui nous écrase sans arrêt. Le système qui nous gouverne actuellement est pourri », résume Da Taïeb. Lui et quelques autres nous ont accueillis en février 2014, nous ont raconté leur histoire et transmis des archives. Voici quelques esquisses de ces chemins tracés par le peuple de Barbacha. Des pistes pour toutes celles et ceux combattant pour l’émancipation partout dans le monde.

Une tradition d’insoumission et d’autonomie

La région de Barbacha se place dans la continuité des résistances berbères à toutes les colonisations. Et dans celle des combats pour la culture et la langue Tamazight. Elle s’inscrit dans la longue histoire des luttes du peuple kabyle pour l’autonomie et l’indépendance. La région cultive ainsi des pratiques d’entraide et de solidarité, d’insoumission et d’insurrection qui se transmettent de génération en génération. « C’est un mouvement qui est né en 1979. Et ce combat pour la culture, pour la langue, pour tout, continue. Parce qu’on n’est pas indépendants ! », affirme Da Elhamid, un ouvrier de Barbacha-centre.

Comme la plupart de la Kabylie, la région s’est soulevée en 2001. Outre l’obtention de droits culturels, ces révoltes ont permis aux habitant-e-s de se débarrasser de nombreux commissariats et gendarmeries qui entravaient toute forme de lutte et de vie sociale autonome.

En plus du harcèlement, du racket et des brutalités systématiques, l’État algérien applique de longue date à la Kabylie une stratégie de la tension basée sur le meurtre et l’enlèvement de civils, une forme de contre-insurrection permanente. Face à ce régime d’exception, le peuple ne se laisse pas faire. En 2001, il expulse ainsi les forces policières et militaires de la région de Barbacha et incendie leurs locaux. Mabrouk, un professeur d’anglais de la Commune, explique que la population est alors restée treize ans sans services de sécurité, ni gendarmerie, ni police. Treize ans pendant lesquels il ne s’est commis aucun délit ou infraction. Amazigh, un jeune de la région estime ainsi que la gendarmerie « ne sert à rien. Au contraire, elle opprime. Elle est pas là pour notre sécurité. Depuis douze ans, on s’est organisés en comités de villages. Chaque village assure sa sécurité, par ses habitants ». C’est dans cette expérience d’auto-défense collective qu’ont émergé de nouvelles formes d’auto-organisation communale. Mabrouk développe : « On s’est organisés. Chaque village doit avoir un responsable. Et les gens du village s’organisent ensemble. S’il y a un ennemi qui veut entrer, on va faire un poste de sécurité, de nuit, on va s’organiser avec l’aide de tout le monde, avec des équipes. » Il raconte qu’au bout de quatre ans, les gens ont pris l’habitude de vivre sans ces équipes de sécurité. « Mais dès qu’il y a un problème, tout le monde va venir, tout le monde va s’organiser et lutter. » À Barbacha, il n’y a pas non plus de tribunaux d’État : la justice est rendue selon le modèle traditionnel des Aarchs, les conseils des sages.

La fermeture de la Daïra et son remplacement par l’Assemblée générale ouverte

Le conflit direct avec l’État algérien et ses structures est reparti de plus belle durant la préparation des élections municipales de novembre 2012. À cette époque, le wali (préfet) Hemmou Hmed Et-Touhami refuse en effet d’enregistrer la liste du PST soutenue très largement par les habitant-e-s de Barbacha. Ces derniers décident alors de se battre pour qu’elle soit enregistrée. Et ils obtiennent gain de cause. Aux élections du 29 novembre, le PST recueille finalement 39 % des voix, avec six élus sur quinze. En clair, la liste est majoritaire. Sauf que les quatre autres partis en lice nouent alors une alliance pour imposer un autre maire, Benmeddour Mahmoud, du RCD3. Et ce, malgré l’existence d’une loi stipulant qu’il revient à une liste ayant obtenu plus de 35 % des suffrages de proposer le nouveau maire. L’élection se tient sans même la présence des membres de la liste PST, qui n’ont pas été prévenus. Cette « honteuse alliance », comme l’ont nommée les habitant-e-s de Barbacha, réunit le RCD, le FLN4 et le FFS5, partis censés être en opposition dans leur lutte pour le pouvoir d’État.

La population de Barbacha se soulève alors contre cette manipulation. Elle ferme la Daïra, puis la mairie, et réquisitionne collectivement la salle des fêtes pour créer l’Axxam n Caâb - la maison du peuple - où se réunit depuis lors l’Assemblée générale ouverte (AGO) des villages de Barbacha. Une banderole y trône : « Vive la lutte, car seule la lutte paye ».

Au sein de cette assemblée, seuls l’alcool, les drogues et « le manque de respect » sont interdits par décision collective. Da Taïeb explique le fonctionnement : « Dès qu’il y a un problème, on se réunit, on prend des décisions, notre parole passe, c’est notre force, la loi du peuple. […] Cette maison, on l’a acquise avec nos forces. Personne ne peut la fermer, et ici on parle de ce qu’on veut, on dit ce qu’on veut. Pas question que quelqu’un nous marche sur les pieds. » Da Elhamid, le soudeur, ajoute : « Tout le monde a le droit à la parole. Et y a des gens qui sont là, qui sont volontaires, c’est la démocratie, la vraie démocratie, parce que ça vient du peuple. [...] On s’organise pour les marches, pour les cotisations, pour tout tout tout. Il faut toujours combattre. »

Mabrouk, un professeur d’anglais d’une trentaine d’années, précise : « On lutte contre la corruption, pour la dignité du peuple. » Face au « pouvoir d’État » qui les décrit comme « une mafia de jeunes qui passent la nuit dans une maison », Mabrouk explique que viennent à l’Axxam n Caâb « des paysans, des intellectuels, des artistes ». « C’est un endroit libre à 100 % : y a pas un courant, soit religieux, soit politique, à l’intérieur de cette maison, il n’y a pas les idées de PST ni de l’alliance ni de FFS, mais celles des paysans, des habitants. » Après chaque assemblée, quelqu’un prend en charge l’écriture d’un communiqué qui est dispatché aux prisons, aux citoyens, et affiché sur tous les murs des villages de la commune. Il est même envoyé aux services de sécurité. « Parce qu’on fait pas ça en cachette ! », confie Mabrouk.

Voici un extrait du tout premier communiqué de l’AGO, diffusé et placardé dans les villages de la commune :
« Nous, citoyennes et citoyens de la Commune de Barbacha, organisés en Assemblée générale ouverte, réaffirmons avec force notre rejet de l’instruction de Ould Kablia, dénonçons énergiquement le clientélisme auquel elle ouvre la voie et considérons que le PV d’installation du pseudo maire par le wali de Bgayet ( préfet de Béjaia) en date du 17/12/2012 est nul et non avenu. […] Par ailleurs, nous tenons comme seuls responsables les pouvoirs publics et les élus de ladite coalition quant au pourrissement de la situation (blocage de la Daïra et de la mairie, traitement des travailleurs communaux, etc.). Nous nous réservons aussi le droit d’entamer des actions de grande envergure. […]
VIVE LA VOLONTÉ POPULAIRE. RESTONS SOLIDAIRES ET VIVE LA LUTTE ! »
Communiqué n°1 de l’Assemblée générale ouverte des habitants d’Iberbacen, 26 décembre 2012.

Peu à peu, l’Assemblée générale ouverte des habitant-e-s de Barbacha remplace la gestion centralisée et autoritaire de la mairie. Se limitant d’abord à la lutte contre l’État, elle s’étend peu à peu vers différents domaines de la vie collective. Un cheminement par la base ancré dans une histoire particulière.

Autonomie de la lutte et lutte pour l’autonomie

C’est dans le combat contre l’installation du maire frauduleux par l’État et les grands partis que s’auto-organise la Commune de Barbacha. Alors que l’escroc tente de s’installer à l’APC (Assemblée populaire communale, c’est-à-dire la mairie), accompagné d’un huissier de justice, la foule se rassemble une première fois pour l’empêcher d’y accéder. Résolus à régler définitivement le problème, les habitant-e-s décident de bloquer tout accès à la mairie. Des centaines d’entre eux, y compris des militants du FFS et du RCD en désaccord avec les élus de leurs partis, se mobilisent jour et nuit, occupant et bloquant tous les services municipaux (état civil, etc.) et interdisant la moindre réunion des élus fantoches.

« L’intérêt de la commune, qui est dans un état de stagnation, passe avant tout autre intérêt, et notre intérêt aujourd’hui est de remettre Barbacha sur ses rails ; ceci passe simplement par la démission de tous les élus », annonce le deuxième communiqué de l’AGO (30 décembre 2012). Le communiqué n°3 pointe, quant à lui, les stratégies de pourrissement exercées par l’État à l’encontre de la population, afin de créer des divisions parmi les mobilisé-e-s. Ce texte appelle à la fois à la dissolution de l’APC, à la nomination d’un chef de Daïra provisoire pour gérer les affaires administratives et à un rassemblement le 5 janvier au siège de la Wilaya à Béjaïa. L’assemblée signe « Aux peuples et populations du monde luttant pour leur réelle souveraineté : bonne et heureuse année 2013 de luttes solidaires et d’acquis. »

Pour se rendre à Béjaïa, il faut parcourir une quarantaine de kilomètres. Pas tout à fait la porte à côté. La manifestation du 5 janvier 2013 réunit pourtant plus d’un millier de personnes. Les protestataires bloquent l’une des principales artères menant à Béjaïa pour exiger l’organisation de nouvelles élections. Cette manifestation marque aussi le début de l’implication effective des habitant-e-s d’autres communes dans d’autres wilayas. Une solidarité d’autant plus précieuse que des procédures judiciaires ont été lancées contre des militants accusés de bloquer la mairie.

Le communiqué n°4 montre que dans cet espace d’autonomie des luttes, émergent de nouvelles formes d’organisation collective :
« Inscrivant son combat dans la durée, l’AG […] a formulé les propositions suivantes :
• Renforcement de son auto-organisation par l’intégration de plus de délégués et de volontaires de tous les villages et [par] leur répartition en commissions, en fonction des tâches à accomplir et des revendications à arrêter et à prendre en charge ;
• Meilleure organisation des actions de volontariat concernant la vigilance et la garde, le ramassage des ordures, notamment au niveau de Suq n Tlata ;
• Prise en charge des pannes survenant dans les différents réseaux : d’alimentation en eau potable, d’assainissement, d’éclairage public, etc. ;
• Animation scientifique et culturelle des soirées, après les travaux de l’AG ;
• Mise en quarantaine des élus de la honteuse alliance avec exigence de leur démission dans un délai de 24 heures, dénonciation de leurs commanditaires et appuis, ainsi que [de] tous les auteurs des différentes tentatives de manipulations – instrumentalisations et intimidations de lycéens (et autres élèves) et travailleurs communaux ;
• Construction d’une grève générale et autres actions d’envergure. »

Dès lors, l’Assemblée générale ouverte n’est plus seulement un lieu d’organisation de la lutte et de la résistance. Elle devient quotidienne et prend en charge différents aspects du fonctionnement de la commune : collecte des déchets, distribution du gazole dans les écoles, nettoyage... Mabrouk, le professeur d’anglais, évoque aussi les travailleurs de l’APC qui n’ont pas été payés depuis quatre mois : « Il y a des gens qui ont quatre, cinq ou six enfants. Pour s’occuper d’eux pendant quatre mois, on s’est organisés pour trouver de l’argent et de la nourriture, répondre à leurs besoins... Il y a en outre des malades qui ont besoin d’un passeport pour se déplacer en France ou en Belgique pour des soins, et on a aussi pris ça en charge. De même que le fonctionnement des écoles, avec du gazole, avec des cantines. » Des commerçants et des habitant-e-s se sont même cotisés pour financer certain projets, raconte Mabrouk : « C’est comme ça qu’on a travaillé jusqu’à aujourd’hui. Il y a toujours des assemblées, c’est un travail de solidarité. On veut faire une APC du peuple et non une APC du pouvoir. »

Cette prise en main collective de l’organisation de la commune entraîne une forme de radicalisation révolutionnaire. Dans sa « Lettre ouverte à toutes et à tous » du 22 janvier 2013, l’AGO énonce :
« Nous ne ménagerons aucun effort pour jeter tous les ponts nécessaires à l’élargissement de notre mouvement à tout le peuple algérien en lutte pour une vraie révolution sociale émancipatrice, à même de fédérer nos multiples mécontentements, ô combien légitimes, et nos actions. À Sidi Buzid … ce fut le suicide. À Barbacha… c’est une étincelle d’espoir qui se déclencha. »

Le 26 janvier 2013, les six élus légitimes du PST et l’élu RND démissionnent et remettent leurs mandats à l’Assemblée pour pousser à la dissolution de l’APC et provoquer la tenue de nouvelles élections. L’Assemblée décide aussi de réclamer la démission de toute la préfecture. Dans son communiqué n°6 du 29 janvier 2013, elle appelle la population de Barbacha et « toute personne convaincue de la justesse de notre combat, d’où qu’elle vienne » à une grève générale sur le territoire de la commune le 31 janvier, avec « fermeture de tous ses accès entre minuit et seize heures ». Elle conclut le communiqué sur ces mots : « Vive le peuple organisé et conscient. Vive la solidarité populaire. Nous sommes en marche. »

Mais le 30 janvier, le local du FLN est incendié. Se revendiquant d’une stratégie qu’elle appelle « pacifique », l’AGO condamne cette action dans laquelle elle perçoit une provocation de l’État pour justifier la répression. Le communiqué n°7 du 30 janvier 2013 proclame ainsi :
« Nous disons à tous les hamhamistes, ennemis du bas peuple, que ce genre d’actes ne fera que renforcer notre détermination à vous combattre, vous et vos commanditaires, jusqu’à la victoire. Notre combat n’est ni tribal, ni individualiste. C’est une vraie lutte de classes qui se déclenche à partir de Barbacha. C’est la volonté du peuple contre la volonté du pouvoir bourgeois et mafieux qui, au lieu de se mettre au service de ce peuple d’en bas, s’offre en valet du capitalisme mondial et impérialiste. »

Le régime d’exception appliqué de longue date à la Kabylie et les régimes de terreur répressive déployés durant les printemps berbères et les années 1990 ont laissé des cicatrices indélébiles dans le rapport qu’entretiennent les mouvements de lutte algériens avec l’usage de la violence. À Barbacha, la majeure partie de la population - qui avait participé à incendier les commissariats treize ans plus tôt - semble préférer les occupations et blocages des bâtiments, routes ou villes ainsi que les marches massives et la grève générale. Mais dans les débats entre habitants auxquels nous avons assisté, les partisans de l’insurrection armée, bien que minoritaires, ne sont pas stigmatisés ni mis à l’écart ; ils sont respectés dans leur parti pris et sont intégrés à la lutte. Il semble que prédomine une volonté de minimiser l’emploi de formes de violence les plus récupérables par le pouvoir et les plus susceptibles de justifier la remilitarisation du territoire, tout en assumant complètement toutes les formes de l’action directe offensive lorsque la situation le nécessite. C’est par exemple la position d’un jeune anarchiste de Barbacha, très impliqué dans l’Assemblée et qui préfère ce qu’il appelle la « non-violence », « même si dans mes interventions au sein du mouvement, je défends parfois l’idée d’utiliser la violence, comme par exemple de faire brûler les urnes le 17 avril prochain [date des élections présidentielles]. J’y vois l’expression des séquelles psychologiques des mouvements passés, comme celui de 2001. Le fait de voir un gendarme nous donne l’envie de tout brûler », résume-t-il. À Barbacha, ces débats semblent nourrir le mouvement plutôt que de le diviser.

La grève générale du 31 janvier 2013 est un succès. Durant le meeting populaire en fin de journée, la population, très nombreuse, décide d’organiser une marche puis un sit-in devant la wilaya de Béjaïa le 3 février. L’AGO suivante y ajoute « une action plus radicale, à savoir le blocage du trafic routier au niveau des deux entrées de Béjaia ». Chacune de ces actions est massivement suivie, mais elles ne suffisent pas à faire plier la Préfecture. Dans son communiqué n°9 du 4 février 2013, l’assemblée évoque alors le risque d’un « bain de sang fratricide entre Barbachois » si les revendications de la population ne sont pas entendues. Face aux « mascarades » d’un pouvoir qui cherche à la criminaliser, elle s’assume désormais comme un organe d’autogestion populaire :
« Notre mouvement est jaloux de son indépendance. Il est au-dessus de tout parti et de toute logique partisane. Nous prenons nos décisions en toute démocratie (directe, voulions-nous dire) dans une Assemblée générale ouverte que nous avons adoptée comme cadre populaire de notre consciente organisation. [...]
Nous vous interdisons de juger de notre forme de lutte. Nous avons déjà déclaré que nous avons dépassé le stade de l’émeute. Notre mouvement est hautement pacifique et d’une maturité exemplaire. »

Le 11 février, des opposants minoritaires à l’AGO tentent une nouvelle fois d’entrer dans l’APC pour réinstaller le maire « mafieux », mais ils en sont encore empêchés par la population qui bloque l’accès à la mairie. En réaction, l’Assemblée appelle à un nouveau rassemblement devant la Wilaya le 17 février. Le préfet consent alors alors à rencontrer les représentants de l’AGO et du PST. Lors de cette réunion, la décision est prise de rouvrir la daïra, mais sans son locataire officiel, et de confier des pouvoirs administratifs limités au Secrétaire général de la Daira, Toufik Adnane. Ce dernier est chargé par l’Assemblée de gérer les « affaires courantes de la commune », c’est-à-dire principalement les dossiers administratifs, le paiement des employés municipaux ainsi que la délivrance des actes de naissance et de décès (dont la population a besoin pour faire valoir ses droits). En conséquence, les représentants de l’AGO décident d’annuler le rassemblement prévu pour le 17 février. Mais ils prévoient une nouvelle marche « pacifique » et un campement devant le siège de la wilaya le 24 mars.

Ce dimanche 24 mars marque un tournant. Face aux 2 000 manifestants bloquant le siège de la wilaya à Béjaïa, le Wali fait donner la police anti-émeute, laquelle intervient avec une extrême brutalité, blessant plusieurs personnes - un jeune a même les jambes brisées.

Vingt-quatre personnes sont arrêtées, dont Sadeq Akrour, le maire PST, qui n’est relâché, la tête bandée suite aux coups reçus, qu’au bout de 24 heures, grâce à la pression et sous les acclamations de centaines de personnes venues attendre sa sortie. Ce 25 mars, l’AGO décrète une nouvelle fois la grève générale à Barbacha pour aller chercher les camarades arrêtés la veille à Béjaïa.

L’émotion est considérable en Kabylie comme dans tout le pays. D’autant qu’au même moment se répand la nouvelle que le gouvernement fait donner la police contre des manifestations de chômeurs qui se développent dans le sud. « C’est ainsi que, tout en luttant pour la libération sans conditions de nos six camarades concernés par le contrôle judiciaire, il est plus que jamais urgent de trouver les nouvelles formes de luttes à même d’imposer l’aboutissement des dites revendications principales », pose le communiqué n°20 du 26 mars.

La mobilisation ne faiblit pas. Dimanche 31 mars, des centaines d’habitant-e-s de Barbacha manifestent à nouveau devant le tribunal de Béjaïa où six des leurs doivent comparaître. Ils exigent l’annulation des poursuites judiciaires. Et ils annoncent pour les jours suivants des initiatives nationales afin d’imposer la dissolution du conseil municipal et de nouvelles élections. L’AGO appelle ainsi à la grève générale à Barbacha et à un rassemblement devant le tribunal de Béjaïa pour le 9 avril, date du procès des 24 arrêtés. Plus de 1 000 manifestant-e-s se rassemblent devant le tribunal pour protester et la grève générale est massivement suivie.

Tout cela pousse la population à développer encore les formes de son auto-organisation. Le communiqué n°23 du 11 avril 2013 énonce ainsi :
« Le chemin est encore long et difficile. Pour cela, le renforcement de l’auto-organisation de la population doit être notre tâche permanente : consolider les comités de villages existants et en mettre sur pied de nouveaux dans les villages et quartiers non encore organisés. Car si la reprise relative du fonctionnement de la Daïra et de la Mairie constitue une avancée importante de notre combat, le développement réel de notre Commune demeure notre objectif stratégique. [...] C’est là notre vraie bataille : mine de Buâmran, mini-barrages, gaz de ville, lycée, CEM de Tibkirt, RN 75, chemins de wilaya et communaux, téléphone et internet, engins, agriculture et forêt, jeunesse et loisirs, etc. Une vraie synergie du peuple d’en bas est plus qu’indispensable pour aller de l’avant et réussir ce chantier. »

Les 19 et 20 avril, l’Assemblée se charge d’organiser les festivités de commémoration des printemps berbères de 1981 et 2001. C’est dans ce contexte qu’émerge et se renforce l’idée qu’une assemblée populaire est le meilleur et le plus légitime moyen de régler les problèmes des habitant-e-s. et d’améliorer collectivement leurs vies. Dans son communiqué n°26 du 20 mai 2013, l’AGO fait ainsi part de sa conviction que la nomination du Secrétaire général à la gestion de la Daïra n’apporte pas les solutions attendues par la population. Et l’Assemblée de dénoncer « toute tentative de vouloir réhabiliter le maire de l’alliance et son équipe, en vue de les mettre aux commandes de notre glorieuse commune ». À juste titre : le 22 mai, Mohamed Benmeddour, son équipe et les membres de l’« alliance » tentent une nouvelle fois d’entrer dans la mairie. Mais ils en sont encore chassés par la foule. L’Assemblée se prononce pourtant en faveur d’une concession : la réouverture de la mairie. Il s’agit autant de gérer les « affaires courantes » que de faire taire « les détracteurs ».

Durant l’été, la wilaya bloque les pouvoirs de signature du Secrétaire général – les seuls financements qu’elle laisse à sa disposition sont ceux pour « une clôture » destinée à protéger la daïra ainsi que des moyens pour réinstaller une gendarmerie. L’Assemblée générale met alors en cause la mauvaise volonté de la Wilaya, soulignant que la population a de son côté accepté de faire des concessions (la réouverture de la mairie notamment). Dans son Appel du 21 septembre, l’AGO dénonce ainsi : le fonctionnement réduit à son strict minimum des services communaux ; le fait que les travailleurs communaux reçoivent leur traitement au compte-goutte, quand ils ont la chance de le toucher après des mois de retard ; le refus de la wilaya d’approuver le budget de 2013 (ce qui bloque la trésorerie communale) ; la mise à l’arrêt de tous les chantiers, notamment celui du lycée ; la fin du ramassage scolaire (car les transporteurs en charge de cette mission n’ont pas été payés, tout comme les fournisseurs pour les cantines scolaires) ; le « squat des locaux communaux par la gendarmerie »...

Il faut finalement attendre le 1er octobre pour que le Secrétaire général soit enfin autorisé par le ministre de l’Intérieur à répartir le budget et à payer les employés communaux. Mais durant tout l’automne 2013, l’ « honteuse alliance » tente encore plusieurs fois de se réinstaller à la mairie. À chaque fois, le peuple de Barbacha, soudé et déterminé, l’en empêche. Pour faire entendre l’écrasante opposition de la population à l’installation de ce maire, un grand meeting populaire est organisé le 29 novembre 2013. Un millier d’habitant-e-s y participent, votant à main levée contre « l’honteuse alliance ». « Sur plus d’un millier de personnes, répondant à notre appel, seules trois mains, et encore (une par ironie), se sont levées en guise d’approbation de l’installation du fameux maire de la honteuse alliance RCD-FLN-FFS, Mohammed (dit Mahmoud) Benmeddour, que nous avions généreusement invité à y prendre la parole. Ce fut un vrai référendum digne d’une réelle démocratie populaire directe, jamais connue ailleurs », constate le communiqué n°32 du 6 décembre 2013.

La lutte ne plie pas. Mais les revendications en direction de l’État et des pouvoirs publics pour l’arrêt des poursuites judiciaires, la dissolution de l’APC et le versement de fonds destinés à développer la commune n’obtiennent pas pour autant gain de cause. Des perspectives plus radicales émergent alors parmi la population.

Et si l’assemblée populaire remplaçait définitivement la mairie ?

Le combat pour de nouvelles élections et pour la mise en place d’une mairie « légitime » s’accompagne de nombreuses concessions. À commencer par le retour de la gendarmerie, même si celle-ci est tenue à l’écart de la commune et se garde bien de tout conflit. Mabrouk confie que l’État a justifié la réinstallation de la gendarmerie comme une mesure de protection des populations contre le « terrorisme ». De son côté, Da Elhamid précise qu’il y a encore peu de temps, les gendarmes nous auraient embarqués pour cette discussion : « Y’a rien de changé, c’est toujours le même système, parce que même les gendarmes, c’est des gendarmes coloniaux. »

La réinstallation de la gendarmerie n’est pas la seule concession. Ceux des habitants qui sont favorables à la tenue de nouvelles élections envisagent aussi de rendre la maison du peuple à l’APC comme gage de bonne volonté. C’est ce que résume le communiqué n°30 :
« Si dans cette logique d’apaisement et d’avancées vers le déblocage définitif de ce conflit, la remise de la salle des fêtes (axxam n caâb) à la Commune (personne ne remet en cause son caractère de bien communal) peut aider au renforcement de cette dynamique, nous sommes prêts à le faire. Mais que les pouvoirs publics sachent que c’est grâce à cette salle que le mouvement est resté pacifique et maîtrisé dans la sagesse. Dans tous les cas, le Secrétaire général doit la mettre à notre disposition à chaque fois que la nécessité s’impose. À défaut, chacun assumera ses responsabilités. [...]
Nous ne sommes ni des terroristes ni des dégonflés. Nous sommes des aventuriers planificateurs et consciemment organisés dans le seul but de permettre à notre commune d’avoir sa part de développement et à notre digne population d’avoir les moyens d’assumer son plein devoir de contribuer à la véritable émancipation de notre cher pays l’Algérie et cette dernière à la construction de l’œuvre universelle qui est celle de l’émancipation de toute l’humanité. »

Une mairie, même d’extrême gauche et sincèrement engagée pour les habitant-e-s, ne peut rien faire qui change radicalement la vie des gens. Elle reste un gestionnaire, une hiérarchie, un maillon dans le réseau des pouvoirs de l’État et du capital. Elle représente le peuple parce qu’elle n’est pas le peuple. Le maire Saddek Akrour résumait ainsi le rôle attribué par l’État au PST lorsqu’il gérait la mairie pendant le mandat précédent : « Nous nous sommes retrouvés du coup comme courroie de transmission des deniers publics entre la rente pétrolière et les entreprises privées ». Dans ce contexte, et puisque les revendications de base pour le développement économique de la commune sont restées lettres mortes, un nombre croissant d’habitant-e-s prend conscience que l’Assemblée ne devrait pas se réduire à un outil de lutte, mais qu’elle pourrait devenir une structure d’auto-organisation politique, économique et sociale permanente.

À la fin du mois de décembre 2013, l’État n’a toujours pas satisfait les revendications pour lesquelles l’AGO avait concédé le retour du chef de la daïra. Le camp de celles et ceux qui pensent que l’Assemblée populaire devrait définitivement remplacer toute forme de pouvoir d’État s’en trouve encore renforcé. Da Taïeb, que nous rencontrons en février 2014, quelques semaines avant les élections présidentielles, résume ainsi sa stratégie : « Il faut détruire tout le système algérien. Il ne s’agit pas que de Bouteflika, de son ministre ou de son wali : il faut détruire tout l’État. Y a que les généraux qui vivent (bien) en Algérie, le peuple n’a rien. État riche, peuple pauvre ! C’est pour ça que le peuple se soulève. Pour retrouver ses droits. Parce qu’il y a moyen ! C’est la hoggra. Regardez, un député touche 35 millions par mois, plus les devises, plus le passeport international, alors qu’un employé de la commune perçoit seulement 15 000 dinars ! […] Nous sommes des contestataires, nous souhaitons que les autres peuples qui sont marginalisés comme nous, viennent à notre aide, qu’on s’unisse, qu’on s’aide les uns les autres. » Il est coupé par son ami : «  Ce qui nous intéresse, c’est pas les élections, c’est de rassembler […] pour lutter contre ce système. » La réflexion sur les élections et les partis politiques a effectivement évolué parmi les habitant-e-s de Barbacha, qui ont inventé une manière de gérer elles et eux-mêmes leurs vies. La position du soudeur est claire : « Les partis, je les aime pas. Parce que les partis, tu pousses quelqu’un, une fois qu’il est en haut, ça y est, le roi est mort, vive le roi, c’est toujours ça. Parce que j’ai passé un moment dans les partis politiques, mais c’est pas intéressant, dès que quelqu’un s’élève, que ce soit un député ou un maire, une fois qu’il monte, ça y est, tu n’en entends plus parler, et le jour où il a besoin du peuple, il revient, il pleurniche. On va faire ceci, on va faire cela... et à la fin, y a rien du tout. Ces gens ne s’intéressent qu’au pouvoir et à l’argent. »

Face à l’État et au capitalisme qui ravagent son territoire et son existence, le peuple de Barbacha mène une lutte sans répit pour une vie digne. À travers des pratiques d’entraide et de résistance collective, il invente au quotidien les bases d’une société d’émancipation. Comme d’autres avant lui, au Chiapas notamment, il ne cherche pas s’emparer du pouvoir étatique, mais il le dissout, avec le capitalisme, dans des formes d’auto-organisation fédérées, des Communes. Comme les zapatistes, il sait que la solidarité est une arme lorsqu’elle coordonne des luttes entre elles. C’est la conclusion du soudeur : « Il faut lutter, là où on est. Si tout le monde lutte ensemble, en France, au Maroc, ici... on peut améliorer des choses. » Car le vieux Da Taïeb l’assure : « Seuls, les habitant-e-s de Barbacha, ne pourront pas les dégager. Alors on cherche à créer un grand mouvement, un bulldozer, pour les détruire. »

Les auteurs de ce texte ont également réalisé une vidéo sur le sujet
(Réalisation: Matouf Tarlacrea).
http://www.youtube.com/watch?v=LIbKL3pQYcI

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TANT QU'IL Y AURA DES BOUILLES...

La ZAD de Sivens dans le Tarn, une expérience libertaire
Yannis Youlountas, octobre 2014

Depuis vingt ans que j’ai posé le pied dans le Tarn, tout en gardant l’autre à Athènes, je n’ai jamais vu se développer de projets libertaires de grande envergure dans ce département. Les initiatives importantes sont plutôt du genre Amap, sel, modèles économiques alternatifs, zones de gratuité, souvent à l’initiative du groupe Attac, assez actif et radical par rapport à beaucoup de ceux que j’ai pu rencontrer en tournant en France. Pas mal de mobilisations ponctuelles aussi, notamment sur des actions de solidarité, par exemple les alertes RESF. Mais rien de tout ça, jusqu’ici, n’était à proprement parler libertaire. Rien ne remettait profondément en question la relation au pouvoir au point d’envisager sa destruction et de repenser toute la société.

Tout a changé en un an. Oui, vous avez bien lu : un an seulement. Pourquoi ? Parce que l’expérience née de la nécessité a pris le relais des débats théoriques. Un vent vif, frais et fraternel souffle sur le Tarn, depuis la forêt de Sivens dans le nord-ouest jusqu’à la montagne Noire (joli nom, n’est-ce pas ?) au sud-est. Une résistance s’est progressivement mise en place, au point de faire sans forcément le dire ce que nous disions jusque-là sans parvenir à le faire.

Je ne vais pas revenir ici sur le projet de barrage proprement dit, ses décideurs hautains et leurs conflits d’intérêts sur le plan politique et financier, son parti-pris pour la culture intensive du maïs sur le plan économique et agricole, ou encore son désintérêt de ce que peut représenter une zone humide sur le plan écologique, notamment zoologique, aquatique et climatique. Je vous invite à aller jeter un œil directement sur les excellents sites des deux collectifs de lutte.

Deux collectifs, car cette lutte a une double histoire, en parallèle, qui a convergé ces derniers temps sans jamais totalement fusionner, et pour cause. Le collectif initial s’appelle Collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet. Il est principalement animé par Ben Lefetey, un écologiste passionné doublé d’un homme de dossier qui déploie toute son énergie et sa minutie depuis trois ans pour motiver une opposition au projet de barrage en diffusant d’innombrables informations et arguments.
Le Collectif Testet, comme on le surnomme, c’est aussi un conseil d’administration, avec des personnes engagées par ailleurs, notamment à Attac, et souvent sympathisantes des principaux partis politiques situés localement dans l’opposition de gauche à la suprématie historique du PS (dont est membre Thierry Carcenac, le président du conseil général) : surtout le PG et EELV. Bref, même si les membres du Collectif Testet sont très généreux de leur temps, au fait des dossiers, actifs pour diffuser et relayer les infos, et prêts à pratiquer la grève de la faim et la désobéissance « civique », on reste néanmoins dans la logique organisationnelle d’une structure à étages, avec processus de délégation entre chacun d’eux, comme dans la plupart des associations loi 1901.

Suite à la circulation de l’information hors du Tarn, puis au durcissement de la situation locale, un collectif d’occupation s’est créé en complément du Collectif Testet, il y a exactement un an : Tant qu’il y aura des bouilles, surnommé « les bouilles », ou encore, pour certains, « les zadistes », ce qui ne reflète pas toute la réalité puisqu’une bonne partie des bouilles n’est pas présente sur la ZAD, mais la soutient diversement aux alentours, de Toulouse à Nîmes.

Tous égaux, tous différents

Chez les bouilles, pas de représentant, pas de bureau, pas de conseil des anciens, tout le monde participe aux assemblées très fréquentes : au moins hebdomadaires et souvent quotidiennes. Tout le monde peut venir, sauf les infiltrés, flics ou fachos, qui sont traqués et parfois virés. Tout le monde peut participer aux décisions, même celles et ceux qui débarquent pour la première fois et ne font, peut-être, que passer. Les règles de parole et d’écoute sont celles des indignés : les codes gestuels précis permettent de réagir silencieusement, parfois en nombre, sans couper la parole. Le but de la discussion, sur chaque sujet, est le consensus, même si le vote à la majorité peut, parfois, s’avérer nécessaire. Tout propos autoritaire ou phallocrate est banni.
Par contre, actions non-violentes et actions insurrectionnelles cohabitent sans difficulté, de même que véganisme et régime alimentaire omnivore. Tous égaux, tous différents. Ceux qui portent des projets, après validation par l’assemblée, sont souvent invités à animer leurs mises en œuvre, cela notamment pour favoriser la liberté et la créativité des camarades, copains ou compagnons de lutte (les trois principaux termes employés), mais aussi pour mettre en place, dès lors, un cloisonnement de l’information dans le cadre d’actions de résistance connues dans l’idée, mais secrètes dans leurs déclinaisons, d’un bout à l’autre de la ZAD : déplacement des repères de niveau des bûcherons diminuant ainsi la zone à défricher, cloutage sur certains arbres et utilisation de fil de fer barbelé pour user plus rapidement voire endommager les machines, enfouissement de carcasses d’électroménager dans le sol pour compliquer le curage de l’humus, créations de nouvelles caches, barricades, cabanes suspendues, et d’autres choses encore, que je ne rapporterai pas ici.

La jeunesse enthousiaste de la majorité des bouilles n’a d’égal que sa maturité et son courage dans l’initiative permanente et l’effort quotidien de lutter à armes inégales contre un pouvoir ultraviolent et suréquipé. David contre Goliath, ou plutôt Gaza contre Tsahal, David étant devenu palestinien ces derniers temps, de même qu’il est devenu un peu tarnais, breton, macédonien, catalan et piémontais, entre autres territoires mobilisés autour de zones à défendre.

Une convergence des luttes anticapitalistes, antiproductivistes et antifascistes

La plupart de ces ZAD rassemblent formidablement ce qui était épars jusque-là, non seulement à travers un phénomène de mobilisation lié à la notion de territoire, à sauver de la rapacité croissante et tyrannique du pouvoir, mais, surtout – bonne nouvelle –, dans une convergence des luttes anticapitalistes, antiproductivistes et antifascistes. Les écologistes les plus candides et « fleur bleue » comprennent mieux sur ces ZAD que le productivisme ne peut se combattre qu’à travers une puissante résistance locale et globale au capitalisme. Les anticapitalistes se découvrent une fibre écolo, par-delà les clichés et les railleries, et les plus naïfs politiquement prennent en pleine figure la réalité de la collaboration fasciste avec le pouvoir capitaliste.

L’antifascisme affirmé du collectif des bouilles a d’ailleurs été renforcé après les exactions nocturnes des fachos dans les parages de la ZAD (destructions des véhicules, agressions contre les zadistes isolés et chasses à l’homme dans les bois à plusieurs reprises, avec des barres de fer et des armes à feu), ainsi que la confusion, politiquement très nuisible, générée par divers superstitieux et conspirationnistes, qui ont aimablement été appelés à remettre un peu d’ordre dans leurs pensées et à ne pas obscurcir la lucidité de la résistance collective en fabriquant d’innombrables peurs et leurs lots d’épouvantails fantasmagoriques, qui sont autant de diversions utiles au pouvoir.

Outre l’absence totale de hiérarchie et les décisions prises en assemblées, le fonctionnement des bouilles est basé sur l’autogestion : l’assemblée liste les besoins (pharmacie, alimentation, outillage, pièce juridique…) et chacun se met en quête, en réseau avec les bouilles non zadistes, à l’extérieur de la zone, ainsi que des membres généreux et solidaires du collectif Testet qui amènent fréquemment des cartons de nourriture et de médicaments. Car la cerise sur le gâteau de cette expérience libertaire dans le Tarn, c’est bien le rayonnement de celle-ci auprès de personnes distantes voir méfiantes au départ. La ZAD du Testet dans la forêt de Sivens est devenue un lieu d’éducation populaire où de nombreuses personnes, jeunes et moins jeunes, viennent chasser leurs idées reçues sur l’anarchisme, la désobéissance et la décroissance.

Sous le drapeau noir de Gazad ou celui rouge et noir de la Métairie Neuve

En arrivant sur les lieux, les uns et les autres découvrent, sous le drapeau noir de « Gazad » ou celui rouge et noir de la Métairie neuve, des visages inconnus mais fraternels, des sourires accueillants et généreux, des regards profonds, parfois tristes mais jamais abattus, des corps fourbus mais toujours d’attaque, des mains calleuses d’avoir trop creusé d’innombrables tranchées, des pieds abimés trop mal protégés par des chaussures usées, des ventres creusés par la faim parfois choisie parmi d’autres façons de lutter, des cuisses tatouées de bleus par les tirs de flash-ball et les dos par les coups de matraques, des toux chroniques dues à l’exposition quotidienne aux gaz lacrymogènes, des bras griffés par les ascensions dans les arbres ou les traversées rapides de ronces impénétrables, des cœurs gros comme ça par amour de la Terre et de la vie.

Une vie qui est là plus que nulle part ailleurs, parmi ceux qui luttent et expérimentent notre façon d’articuler l’individu et le collectif. Passer du « je » au « nous » sans se mettre à genoux, passer du nous au jeu sans se voir nuageux. Transformer les mots liberté, égalité et fraternité en actes quotidiens, en les arrachant aux frontispices mensongers des monuments publics où ils pourrissent et servent de paravent à une organisation politique et sociale totalement inverse. Choisir la vie, loin des compromissions, collaborations et soumissions qui rongent les cervelles et sèment la résignation.

Sur la ZAD de Sivens, j’ai vu l’anarchie en actes et son intense capacité à rayonner, bien au-delà des convaincus, sans peur ni dédain vis-à-vis des autres formes d’opposition et de résistance. J’ai vu l’anarchie confiante en elle-même s’imposer simplement par l’exemple, en laissant de côté les conflits d’étiquettes et les cicatrices de l’Histoire. J’ai vu l’anarchie fraternelle accueillir celles et ceux qui venaient à elle en constituant la première ligne de front sans jamais s’opposer aux formes voisines engagées dans la même lutte. Sur la ZAD de Sivens, seule l’expérience a parlé et elle a bien parlé.

Yannis Youlountas

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LA CRISE PAYE

Lukas Stella, octobre 2014

La France championne d'Europe des dividendes versés aux actionnaires cette année, et aussi championne du monde des hausses de dividendes au deuxième trimestre 2014.
Cette envolée des dividendes intervient au moment où les entreprises françaises ont bénéficié de la première tranche du CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi). Un dispositif gouvernemental, financé en partie par la hausse de la TVA, censé inciter les entreprises à relancer leurs investissements ou à embaucher, ce qu'ils n'ont pas fait, et non pas gratifier des actionnaires repus. L'investissement dans la production est en panne. Les machines vieillissantes ne seront pas remplacées. Ils ne croient déjà plus en l'avenir et raflent tout ce qu'ils peuvent avant que d'autres ne le fassent à leur place.

La distribution de dividendes a presque doublée depuis 2008 lors du début de la crise financière. Ils représentaient que 20 % des bénéfices distribués en 1970, puis 44 % en 2007, et maintenant 68 %. Les actionnaires se gavent de plus en plus vite.

Mais le marché des actions ne représente moins de 20 % des marchés financiers, ce n'est que la partie visible de l'iceberg du monde de la finance qui spécule sur une inflation débridée de dettes, ruinant un futur déjà condamné. Des richesses démesurées sont ainsi englouties par quelques uns à l'ombre de l'économie spectacle qui voudrait encore nous faire croire au retour de la divine reprise.

Il n'y a jamais eu autant de milliardaires en France, ils sont 67, soit 13 de plus que l’an passé. Leur richesse a plus que doublé en 5 ans. Mais ce calcul ne tient pas compte de tous leurs fonds investis en permanence dans l’opacité des bourses de l’ombre, le marché des changes, le marché secondaire, les produits dérivés, les comptes numérotés, les paradis fiscaux… Les fortunes de la haute bourgeoisie seraient-elles bien plus élevées que ce que voudrait nous faire croire l'économie spectacle ?

Les milliardaires de "la haute" ne sont pas plus que 0,0001 % de la population. La bourgeoisie environ 1 %, La petite bourgeoisie près de 9 %. Les prolétaires, qui n’ont jamais été aussi nombreux et qui s’ignorent, représentent les 90 % restant.
La crise est un privilège de pauvres, une aubaine pour les hyper-riches, un mensonge médiatique, un racket officiel qui permet à quelques uns d’escroquer impunément les populations avec l'aide de l'État.

Depuis que la crise sans fin a été inventé (voir L'invention de la crise), l'appauvrissement de la grande majorité des populations permet aux hyper riches de se goinfrer sans limite, toujours plus et toujours plus vite, avant qu'il ne soit trop tard…

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LA GRÈCE APPREND À SE PASSER DE L'ÉTAT

Raoul Vaneigem

Entretien avec La Brique (N° 39), Juillet 2014.

• Apparemment ça chauffe en Grèce... Tu pourrais nous faire un petit portrait de ce qu’il s’y joue ? (La Brique)

Raoul Vaneigem : Ce qui se passe en Grèce et que l’information spectaculaire s’emploie à dissimuler, c’est le début d’un mouvement autogestionnaire. Une réalité l’emporte sur les grandes déclarations théoriques et sur les idéologies. Et cette réalité est celle-ci : l’État qui, hier, se servait d’une partie des taxes et impôts des citoyens pour entretenir les écoles, les hôpitaux, les transports publics, les caisses de retraite et d’allocations sociales, escroque l’argent des citoyens pour financer les malversations bancaires. Le bien public est envoyé à la casse, on rogne sur tous les budgets pour augmenter le profit des mafias multinationales.

• Comment réagissent les gens sur place ?

Devant la faillite de l’État devenu un simple organe de répression commandité par le totalitarisme financier, de plus en plus d’individus se disent : faisons nos affaires nous-mêmes, et chargeons-nous des tâches sociales que l’État ne remplit plus. La Grèce, qui n’a aucune tradition anarchiste, découvre non pas une idéologie libertaire mais une façon d’agir en se passant d’État et de tout le système politique qui lui est inféodé. Le moteur d’un tel mouvement, ce sont les collectifs ou centres sociaux autogérés. Il y en a partout en Grèce, et surtout à Athènes.

• Concrètement, ça se passe comment ? Qu’est-ce qui organise la vie dans ces centres sociaux ?

Des chômeurs et des bénévoles les gèrent selon le principe d’horizontalité : ni leader ni tribun. Les décisions sont prises par l’assemblée, à laquelle tout le monde peut participer. Ce qui est important dans les collectifs, c’est la pratique mise en œuvre sur la base de la gratuité. Gratuité de la cuisine collective (de grande qualité, avec des produits issus des coopératives de la campagne), gratuité des leçons aux enfants, aux chômeurs, aux émigrés, gratuité des films et des spectacles, consultation gratuite de la bibliothèque, gratuité des soins dans les cliniques autogérées, gratuité de l’aide juridique. Certains collectifs ont des potagers entretenus par des bénévoles.

• Comment l’argent circule-t-il dans ces centre sociaux ? Comment faire de cette gratuité une arme contre le système marchand ?

Dans les centres autogérés, il n’y a pas de circulation d’argent. Il existe une boite en carton où chacun est libre, s’il en a les moyens, de jeter quelques pièces. J’estime que le principe devrait trouver son prolongement dans un mouvement général où les citoyens refusant de payer l’État-escroc constitueraient une caisse de dépôt qui servirait au bien public. La gratuité est aussi une arme contre l’économie. On commence à détruire les barrières de péage des autoroutes, à saboter les machines de contrôle du métro. La multiplication des collectifs propage aussi la notion de gratuité.

• Concrètement, qui se mobilise ? À lire tes ouvrages, on a parfois le sentiment qu’il suffit de le vouloir pour se mobiliser...

Sur les murs d’Athènes, il est écrit « Autogestion de la vie quotidienne », et je ne pense pas que les collectifs qui ont écrit cela peuvent être confondus avec des crétins ou des curés de bonne volonté. Ceux qui essaient d’être humains savent que s’ils doivent détruire l’économie d’exploitation, ils y arriveront en jetant les bases d’une société autogérée, non en pataugeant dans le merdier électoral et politique qui continue d’entretenir la servitude volontaire.

• Observes-tu dans ces centres sociaux autogérés des passerelles avec les classes populaires ?

Ce sont des centres qui accueillent tous ceux qui sont en difficulté. Certains travaillent avec les comités de quartier ou en créent. D’autres restent assez isolés et ont beaucoup de mal à briser le poids du désespoir et de la résignation. Athènes a le plus grand nombre de centres sociaux autogérés mais la plupart des autres villes en comptent aussi.

• Les occupations sont illégales... Ça se gère comment du coup ?

Du jour au lendemain, elles peuvent être interdites par décision juridique. Les problèmes ne manquent pas, comme dans tout mouvement qui avance en tâtonnant : il y a trop peu de relations établies entre les collectifs. Si certains se prolongent en comités de quartiers, d’autres restent relativement isolés. Les occupations, évidemment illégales, sont à la merci d’une attaque policière de l’État et des néo-nazis dont les accointances avec la police et l’armée sont évidentes (même si le gouvernement les a condamnés après l’assassinat d’un jeune chanteur). Les centres autogérés ne sont pas une organisation, ils sont un mouvement anti-autoritaire et de démocratie directe comme le furent les collectivités libertaires apparues lors de la révolution espagnole, et que les communistes écrasèrent au nom de l’organisation.

• La fragilité du mouvement est politique, elle est aussi économique...

Oui, la relation d’échange pose un problème. Mais au lieu d’en faire un problème abstrait, essayez de résoudre celui-ci : il existe en Grèce et en Turquie plusieurs usines autogérées. Je connais le cas d’une usine de détergents dont se sont emparés les ouvriers. Ils produisent des produits de nettoyage bio à des prix très bas, les collectifs vendent ces produits. L’argent est intégralement versé à ceux qui font fonctionner l’usine. Oui, les produits de l’usine autogérée sont des marchandises, mais des marchandises qui entrent dans leur processus de dépassement. Votre journal n’est-il pas lui aussi une marchandise ?

• Certes... Mais il est souvent reproché au « mythe » autogestionnaire de passer sous silence les contraintes structurelles que fait peser l’économie mondialisée sur la volonté de se réapproprier son propre travail. En quoi les expériences grecques apparaissent-elles stimulantes de ce point de vue ?

Elles ne sont qu’une esquisse d’un mouvement autogestionnaire exposé à tous les échecs, à toutes les récupérations, mais qui apparaît de plus en plus comme la seule et unique solution. Car de l’extrême gauche à l’extrême droite, personne n’est capable d’éviter la faillite mondiale qui menace l’environnement et la vie des hommes.

• Quels rôles jouent actuellement les autres groupes syndicaux ou politiques de gauche – comme Syriza, par exemple ? Penses-tu que des alliances soient possibles, ou qu’au contraire il faille maintenir une séparation radicale avec cette frange de la mobilisation ?

Les centres refusent toute intrusion politique. Aucune relation avec l’État et avec le système politique qui est sa courroie de transmission. C’est le social qui l’emporte et la solidarité qui opère à la base, là où sont les vrais problèmes de la vie quotidienne. Syriza n’a aucune solution. S’il l’emporte aux prochaines élections, cela offrira seulement un bref répit aux collectifs et permettra peut-être de « purger » la police des éléments néo-nazis qui sont nombreux. Mais les collectifs ne veulent rien avoir à faire avec Syriza et tutti quanti. En revanche si l’Europe réussit à maintenir le gouvernement actuel, la tendance qui prône de combattre le fascisme sans recours à la violence risque de se renverser et de déboucher sur une guerre civile dont seuls l’État et les multinationales tireraient profit.

• Si on se faisait un peu plaisir et qu’on imaginait un réseau d’espaces autonomes qui relierait Lille et sa région à Brussel, par exemple en 2043 : à quoi ce joyeux bordel pourrait-il donc bien ressembler ?

Au joyeux bordel qui règne en Grèce, mais sans la menace permanente des assassins de l’ordre étatique.

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LE POUVOIR COMME PERVERSION NARCISSIQUE

LE POUVOIR COMME PERVERSION NARCISSIQUE Marie-France Hirigoyen

"Deux choses me frappent. D'abord, l'organisation des entreprises a énormément changé. Tout est fait pour augmenter la productivité et les résultats à court terme. Les nouvelles technologies imposent une adaptation permanente. On travaille constamment dans l'urgence, sous pression et dans l'insécurité.
Ensuite, que ce soit dans l'entreprise ou ailleurs, nous vivons dans le culte de la performance individuelle. Il faut soigner son image, se montrer à son avantage et être reconnu, bien plus qu'autrefois. Ce chacun pour soi incite à mettre la pression sur les autres pour se mettre en avant et être bien évalué les directions font vivre les salariés dans de perpétuels contrôles de qualité tout en leur demandant d'aller de plus en plus vite. Ils sont tenus responsables des objectifs fixés sans en avoir les moyens. Aujourd'hui, un des éléments majeurs de la souffrance en entreprise, c'est l'obligation de bâcler le travail.
Les directions ont peur des conflits, avec pour conséquence que rien ne se dit. Cela peut entraîner des troubles psychosomatiques majeurs.
C'est devenu difficile dans une société qui donne le sentiment que tout le monde ment et magouille impunément, où sarcasme et ironie se portent bien. Les changements dans le travail et dans les sociétés sont partout les mêmes, mais c'est actuellement le "burn out" qui est mis en avant pour parler des risques psychosociaux, avec le risque de banaliser des souffrances moins visibles."

Marie-France Hirigoyen,
Propos recueillis par Serge Cannasse (extraits), La revue du praticien médecine générale, 2014.

LE HARCÈLEMENT MORAL, LA VIOLENCE PERVERSE AU QUOTIDIEN
Extraits du livre de Marie-France Hirigoyen,1998.

La présence de l'autre est vécue comme une menace, pas comme une complémentarité.
Les nouvelles formes de travail, qui visent à accroître les performances des entreprises en laissant de côté tous les éléments humains sont génératrices de stress et créent ainsi les conditions favorables à l’expression de la perversité.
L’entreprise peut elle-même devenir un système pervers lorsque la fin justifie le moyens et qu’elle est prête à tout, y compris à détruire les individus pour parvenir à ses objectifs.
II est possible de détruire quelqu'un juste avec des mots, des regards, des sous-entendus.
Le harcèlement se met en place quand une victime réagit à l’autoritarisme d’un chef et refuse de se laisser asservir. C’est sa capacité de résister à l’autorité malgré les pressions qui la désigne comme cible.

Le harcèlement est rendu possible parce qu’il est précédé d’une dévalorisation, qui est acceptée puis cautionnée par le groupe, de la victime par le persécuteur. Cette dépréciation constitue une justification a posteriori de la cruauté exercée contre elle et conduit à penser qu’elle a bien mérité ce qui lui arrive.
Lorsque le processus de harcèlement est en place, la victime est stigmatisée on dit qu’elle est difficile à vivre, qu’elle a mauvais caractère, ou bien qu’elle est folle. On met sur le compte de sa personnalité ce qui est la conséquence du conflit, et on oublie ce qu’elle était auparavant ou ce qu’elle est dans un autre contexte.

Le harcèlement naît de façon anodine et se propage insidieusement. Dans un premier temps, les personnes concernées ne veulent pas se formaliser et prennent à la légère piques et brimades. Puis, ces attaques se multiplient et la victime est régulièrement acculée, mise en état d’infériorité, soumise à des manœuvres hostiles et dégradantes pendant une longue période.
De toutes ces agressions, on ne meurt pas directement, mais on perd une partie de soi-même. On revient chaque soir, usé, humilié, abîmé. Il est difficile de s’en remettre.
Ce n’est pas la remarque blessante qui constitue le harcèlement, c’est la répétition des vexations, des humiliations, sans aucun effort pour les nuancer qui constitue le phénomène destructeur.
L’effet destructeur vient de la répétition d’agressions apparemment anodines mais continuelles, et dont on sait qu’elles ne s’arrêteront jamais. Il s’agit d’une agression à perpétuité.
Quand le harcèlement apparaît, c’est comme une machine qui se met en marche et qui peut tout broyer. Il s’agit d’un phénomène terrifiant parce qu’inhumain, sans états d’âme et sans pitié.
De petits actes pervers sont si quotidiens qu’ils paraissent la norme. Cela commence par un simple manque de respect, du mensonge ou de la manipulation. Nous ne trouvons pas cela insupportable que si nous sommes atteints directement. Puis, si le groupe social dans lequel ces conduites apparaissent ne réagit pas, cela se transforme progressivement en conduites perverses avérées qui ont des conséquences graves sur la santé psychologique des victimes. N’étant pas sûres d’être entendues, celles-ci se taisent et souffrent en silence.

Tous les détails, pris séparément, paraissent anodins, mais leur ensemble crée un processus destructeur. La victime est entraînée dans ce jeu mortifère…
Le propre des pervers est d'avancer masqué. Ils culpabilisent à outrance leur proie, ne supportent pas d’avoir tort, sont incapables de discussions ouvertes et constructives ; ils bafouent ouvertement leur victime, n’hésitant pas à la dénigrer, à l’insulter autant que possible sans témoins, sinon ils s’y prennent avec subtilité, par allusions, tout aussi destructrices, mais invisibles aux regards non avertis.
Comme les vampires, le Narcisse vide a besoin de se nourrir de la substance de l’autre. Quand il n’y a pas la vie, il faut tenter de se l’approprier ou, si c’est impossible, la détruire pour qu’il n’y ait de vie nulle part.

Les pervers narcissiques sont envahis par un autre dont ils ne peuvent se passer. Cet autre n’est même pas un double, qui aurait une existence, seulement un reflet d’eux-mêmes. D’où la sensation qu’ont les victimes d’être niées dans leur individualité. La victime n’est pas un individu autre, mais seulement un reflet.
Toute situation qui remettrait en question ce système de miroirs, masquant le vide, ne peut qu’entraîner une réaction en chaîne de fureur destructrice.
Les pervers se nourrissent de l’énergie de ceux qui subissent leur charme. Ils tentent de s’approprier le narcissisme gratifiant de l’autre en envahissant son territoire psychique.
Passant à côté d’eux-mêmes, ils essaient de détruire le bonheur qui passe près d’eux. Prisonniers de la rigidité de leurs défenses, ils tentent de détruire la liberté. Etant incapables d’aimer, ils essaient de détruire par cynisme la simplicité d’une relation naturelle.
Le moteur du noyau pervers, c’est l’envie, le but de l’appropriation. L’envie est un sentiment de convoitise, d’irritation haineuse à la vue du bonheur, des avantages d’autrui. Il s’agit d’une mentalité d’emblée agressive qui se fonde sur la perception de ce que l’autre possède et dont on est dépourvu. Cette perception est subjective, elle peut même être délirante.
L’envie comporte deux pôles : l’égocentrisme d’une part et la malveillance, avec l’envie de nuire à la personne enviée.

Pour combler l’écart qui sépare l’envieux de l’objet de sa convoitise, il suffit d’humilier l’autre, de l’avilir.
Ils cassent tout enthousiasme autour d’eux, cherchent avant tout à démontrer que le monde est mauvais, que les autres sont mauvais, que le partenaire est mauvais. Par leur pessimisme, ils entraînent l’autre dans un registre dépressif pour, ensuite, le lui reprocher.
L’appropriation est la suite logique de l’envie. Le pervers narcissique met en doute les qualités, la compétence, la personnalité des autres : il critique sans en avoir l’air, dévalorise et juge.
Leur morale est, le plus souvent, celle de la loi du plus fort et du plus retors.
Ils n’ont du respect que pour les gens plus forts qu’eux, ayant plus de pouvoir et de richesse ou plus combatifs qu’eux.
Faire preuve d’humanité, de sensibilité est souvent vu par eux comme l’expression d’une forme de naïveté ou de sensiblerie qui n’a pas lieu d’être. Seuls les résultats comptent : "la fin justifie les moyens".

Le pervers narcissique n’éprouve aucun respect pour les autres. Le pervers narcissique est toujours, intérieurement, dans la peau d’un autre, il n’est jamais sincère, toujours menteur. Il peut aussi bien dire la vérité que mentir avec aplomb, d’une façon jusqu’au-boutiste (comme un « arracheur de dent »). Le plus souvent, il effectue de sensibles falsifications de la vérité, qu’on ne peut pas vraiment qualifier de mensonges, et encore moins de constructions délirantes. Mélanger le mensonge, la sincérité et la franchise – ce qui est, pour l’autre, très déstabilisant – fait partie de son jeu.
Souvent immensément orgueilleux, voire mégalomane, le pervers narcissique aime gagner, à tout prix, sans fin, et ne peut admettre, une seule fois, de perdre. Il est prêt à tout, même aux coups les plus retords, pour ne jamais perdre. Le pervers est comme un enfant gâté. S’il ne rencontre pas de résistance, il ira toujours plus loin.
Le pervers narcissique adore se valoriser, paraître plus qu’il n’est réellement. Toute atteinte à la haute image qu’il a de lui-même le rend très méchant, agressif.
Il a une très haute opinion de lui-même. Les autres sont pour lui quantités négligeables – ce sont des larbins, des domestiques…
Le pervers ressent une jouissance extrême, vitale, à voir l’autre souffrir, à le maintenir dans le doute, à l’asservir et à l’humilier.
Il prend le plus souvent ses victimes parmi des personnes pleines d’énergie et d’amour de la vie, pour les vampiriser et les « dévitaliser ». Il choisit de préférence des personnes honnêtes, sincères, gentilles, qui cherchent vraiment à consoler et à réparer, mais aussi naïves, sans trop d’esprit critique, voire fragiles, afin de les amener plus facilement et plus rapidement à accepter une relation de dépendance.

Le pervers narcissique se complaît dans l’ambiguïté. Par ses messages paradoxaux, doubles, obscurs, il bloque la communication et place sa victime dans l’impossibilité de fournir des réponses appropriées, puisqu’elle ne peut comprendre la situation. Elle s’épuise à trouver des solutions qui seront par définition inadaptées et rejetées par le pervers dont elle va susciter les critiques et les reproches. Complètement déroutée, elle sombrera dans l’angoisse ou la dépression.
Le conflit n’est pas nommé mais il est agit quotidiennement par des attitudes de disqualification. En refusant de nommer le conflit, de discuter, l’agresseur empêche une discussion qui permettrait de trouver une solution. Dans le registre de la communication perverse, il faut empêcher l’autre de penser, de comprendre, de réagir.
Se soustraire au dialogue est une façon habile d’aggraver le conflit, tout en le portant au crédit de l’autre. C’est une façon de dire, sans le dire avec des mots, que l’autre ne vous intéresse pas ou même qu’il n’existe pas. Comme rien n’est dit, tout peut être reproché. Quand la victime a une propension à se culpabiliser, c’est royal.

Pour enfoncer l’autre, on le ridiculise, l’humilie, le couvre de sarcasmes jusqu’à ce qu’il perde confiance en lui. On l’affuble d’un surnom ridicule, on se moque d’une infirmité ou d’une défaillance. On utilise aussi la calomnie, les mensonges, les sous-entendus malveillants. On s’arrange pour que la victime le sache sans qu’elle puisse pour autant s’en défendre.
Lorsque l’on a décidé de détruire psychologiquement un salarié, pour qu’il ne puisse pas se défendre, il faut d’abord lisoler en cassant les alliances possibles.
Par des insinuations ou des préférences affichées, on provoque des jalousies, on monte les gens les uns contre les autres, on sème la discorde. Le travail de déstabilisation est ainsi fait par des collègues envieux, et le véritable agresseur pourra dire qu’il n’y est pour rien.
Brimer consiste à confier à la victime des tâches inutiles ou dégradantes. C’est fixer des objectifs impossibles à tenir, obligeant à rester tard le soir, à revenir le week-end pour voir ce rapport urgent jeté à la poubelle.

Un moyen très habile de disqualifier quelqu’un consiste à le pousser à la faute pour pouvoir le critiquer ou le rabaisser, mais aussi pour qu’il ait une mauvaise image de lui-même.
Quand un individu pervers entre dans un groupe, il tend à rassembler autour de lui les membres du groupe les plus dociles qu’il séduit. Si un individu ne se laisse pas embrigader, il est rejeté par le groupe et désigné comme bouc émissaire.
Le but d’un individu pervers est d’accéder au pouvoir ou de s’y maintenir par n’importe quel moyen, ou bien encore de masquer sa propre incompétence. Pour cela il lui faut se débarrasser de quiconque constituerait un obstacle à son ascension ou serait trop lucide sur ses façons de faire. On ne se contente donc pas d’attaquer quelqu’un de fragilisé comme dans l’abus de pouvoir mais on crée la fragilité afin d’empêcher l’autre de se défendre.
La peur génère des conduites d’obéissance, voire de soumission, de la part de la personne ciblée, mais aussi des collègues qui laissent faire, qui ne veulent pas voir ce qui se passe autour d’eux. C’est le règne de l’individualisme, du chacun « soi ». L’entourage craint, s’il se montre solidaire, d’être stigmatisé. Il ne faut pas faire de vagues.

Lorsque la victime réagit et tente de se rebeller, la malveillance latente fait place à une hostilité déclarée. Commence alors la phase de destruction morale qui a été qualifiée de psychoterreur. Là, tous les moyens sont bons, y compris la violence physique, pour démolir la personne désignée. Cela peut la conduire à un anéantissement psychique ou au suicide.
Dans le fonctionnement pervers, il n’y a pas que la quête du pouvoir, il y a surtout une grande jouissance à utiliser l’autre comme un objet, comme une marionnette. L’agresseur réduit l’autre à une position d’impuissance pour ensuite le détruire en toute impunité.
La séduction consiste à attirer irrésistiblement mais aussi à corrompre et suborner. La séduction perverse se fait en utilisant les instincts protecteurs de l’autre. Cette séduction est narcissique il s’agit de chercher dans l’autre l’unique objet de sa fascination, à savoir l’image aimable de soi.
L’emprise c’est la domination intellectuelle ou morale dans une relation de domination. Le pouvoir entraîne l’autre à suivre par la dépendance, c’est-à-dire acquiescement et adhésion.
Parce qu’elle neutralise le désir d’autrui et qu’elle abolit toute sa spécificité ; l’emprise comporte une indéniable composante destructrice. Petit à petit, la victime voit sa résistance et ses possibilités d’opposition grignotées. Elle perd toute possibilité de critique. Empêchée d’agir, elle est rendue complice de ce qui l’opprime. Cela ne constitue en aucun cas un consentement elle est chosifiée ; elle ne peut plus avoir de pensée propre, elle doit penser comme son agresseur. Elle n’est plus autre à part entière, elle n’est plus un alter ego. Elle subit sans consentir, voire sans participer.

Très souvent, le pervers ne fait pas l’effort d’articuler ou bien grommelle quelque chose quand l’autre est dans une autre pièce. Cela met l'autre dans l’obligation de se déplacer pour entendre ou bien d’être en position de demandeur en faisant répéter. Il est facile ensuite de lui faire remarquer qu’il n’écoute pas.
Le message d’un pervers est délibérément flou et imprécis, entretenant la confusion. Offrant des propos sans lien logique, il entretient la coexistence de différents discours contradictoires.
Plus souvent qu’un mensonge direct, le pervers utilise d’abord un assemblage de sous-entendus, de non-dits, destiné à créer un malentendu pour ensuite l’exploiter à son avantage. Il s’agit d’avoir le dessus dans l’échange verbal. Un procédé trop direct amènerait le partenaire à dénoncer l’autoritarisme de l’agresseur. Au contraire, des techniques indirectes le déstabilisent et l’amènent à douter de la réalité de ce qui vient de se passer.

Pour déstabiliser l’autre, il suffit de manier le sarcasme, la dérision, le mépris, de se moquer, ridiculiser, dénigrer, déstabiliser, disqualifier, diviser pour mieux régner, imposer son pouvoir...
Par un phénomène de projection, la haine de l’agresseur est à la mesure de la haine qu’il imagine que sa victime lui porte. Il la voit comme un monstre destructeur, violent, néfaste.
Cette haine projetée sur l’autre, est pour le pervers narcissique un moyen de se protéger de troubles qui pourraient être plus grands, du registre de la psychose.
Les pervers narcissiques sont considérés comme des psychotiques sans symptômes, qui trouvent leur équilibre en déchargeant sur un autre la douleur qu’ils ne ressentent pas. Ce transfert de douleur leur permet de se valoriser aux dépens d’autrui.
Un narcisse est une coque vide qui n’a pas d’existence propre ; c’est un « pseudo » qui cherche à faire illusion pour masquer son vide. C’est quelqu’un qui n’a jamais été reconnu comme un être humain et qui a été obligé de se construire un jeu de miroirs pour se donner l’illusion d’exister.
L’imagination humaine est sans limites quand il s’agit de tuer chez l’autre la bonne image qu’il a de lui-même ; on masque ainsi ses propres faiblesses et on se met en position de supériorité.
La multiplication actuelle des actes de perversité dans les familles et dans les entreprises est un indicateur de l’individualisme qui domine dans notre société. Dans un système qui fonctionne sur la loi du plus fort, du plus malin, les pervers sont rois.

Il suffit d’un ou de plusieurs individus pervers dans un groupe, dans une entreprise ou dans un gouvernement pour que le système tout entier devienne pervers. Si cette perversion n’est pas dénoncée, elle se répand de façon souterraine par l’intimidation, la peur, la manipulation. En effet, pour ligoter psychologiquement quelqu’un, il suffit de l’entraîner dans des mensonges ou des compromissions qui le rendront complice du fonctionnement de la mafia ou des régimes totalitaires. Que ce soit dans les familles, les entreprises ou les Etats, les pervers narcissiques s’arrangent pour porter au crédit des autres le désastre qu’ils déclenchent, afin de se poser en sauveurs et de prendre ainsi le pouvoir. Il leur suffit ensuite de ne pas s’embarrasser de scrupules pour s’y maintenir. L’histoire nous a montré de ces hommes qui refusent de reconnaître leurs erreurs, n’assument pas leurs responsabilités, manient la falsification et manipulent la réalité afin de gommer les traces de leurs méfaits.

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REFUSONS D’AMELIORER CE QUI NOUS ABÎME

Les syndicats sont des bordels Des cheminots et des humains sans étiquette qui quelque soit ce qui arrivera, ne veulent plus être ce qu’on les force à ne pas devenir…

Dans le spectacle actuel de la crise du fétichisme de l’argent, tout apparemment semble continuer à tourner rond mais à y bien regarder de plus près, les choses commencent subrepticement à bouger vers un commencement de radicalité tendancielle qui annonce un possible réveil de la lutte de classe prolétaire… La grève des cheminots est bien entendu à la source toujours torpillée par la gauche et l’extrême gauche du Capital mais elle signale simultanément qu’une colère des profondeurs porteuse d’un autre regard est bien en train de naître du fin fond des difficultés de la vie humaine arraisonnée par le système des objets…

En plus d’une semaine de contrastes, de tiraillements et de contradictions mais aussi et surtout de début complexe de parole ouverte, la grève à la SNCF, fait novation de sédition potentielle puisqu’elle signale là la production d’un bouleversement assurément inédit sous le règne crépusculaire d’un gouvernement de la gauche de la marchandise.

Par delà tous les abrutissements médiatiques qui de l’extrême droite à l’extrême gauche du gouvernementalisme de la domestication, récusent ou encensent bêtement la mythologie d’une grève corporative simplement serviliste pour dissimuler l’envers du décors de l’asservissement, il y a la dynamique de la base qui, elle, se met à renâcler en commençant à voir que ceux qui neutralisent et paralysent le mieux de l'intérieur cette embarrassante grève qui commence à tant déranger les flics syndicaux sont évidemment et comme toujours les prédicateurs anarcho-gauchistes du réformisme extrême lesquels bien loin d’appeler à une extension généralisée de la lutte à tous les secteurs de la vie emprisonnée, cloisonnent chaque entreprise à l’horizon aliénatoire et étriqué de ses particularités illusoires alors même que des grèves dont personne ne veut parler ne cessent pourtant, elles, de spontanément se développer depuis des semaines dans plusieurs secteurs et régions...

La police du Capital dans les usines doit d’abord empêcher qu’émerge les conditions d’un mouvement conscient vers une rencontre étendue et subversive des grévistes, au-delà des murs de chaque prison travailliste. La défaite des cheminots est ainsi savamment et naturellement orchestrée dans le double langage, le sabotage, l’illusion, la claustration et le freinage par tous les faux réfractaires de la CGT et de Sud Rail…

La période dans laquelle nous entrons est certes encore déterminée par l’extrême dispersion des forces de vie humaine susceptibles de contester de manière maximaliste l’ordre existant des galeries marchandes de la mort. Mais la situation désormais advenue de crise cataclysmique du spectacle mondial de l’argent ouvre la voie montante d’une gigantesque crise sociale qui fera, de toutes façons, de la rupture révolutionnaire une possibilité manifestement
évidente.

La contradiction essentielle de la domination spectaculaire en crise finale, c'est qu'elle est irrémédiablement condamnée à échouer en ce moment même où étant devenue le temps de la puissance historique la plus forte de son apogée, elle a perdu simultanément toute chance désormais de ne plus pouvoir être autre chose que l’histoire progressive de son dépérissement définitivement arrivé.

Tous les lamentables experts syndicalo-politiques du pouvoir de la pourriture marchande appuyés sur toutes les machineries numériques de l’intoxication sont partout réunis en permanents conciliabules pluridisciplinaires de vacuité et d’ineptie pour tenter de trouver les moyens de donner à un ordre moribond une dernière apparence de survie... Mais rien n’y fera.

Les jours de la société du calcul sont de plus en plus comptés à mesure que son compter historique invalide lui-même toute l’histoire de ses comptages et qu’un nombre croissant de vivants va vouloir véridiquement exister. Il s’ensuit irrépressiblement qu'elle doit et va disparaître.

Contre tous les rackets politiques du Capital, la conscience radicale de l’Être de la vie sait que pour devenir elle-même, la jouissance authentique doit se produire comme acte cosmique de subversion absolue vers la constitution de la communauté humaine universelle pour un monde sans argent, ni salariat ni État.

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AMEN TON PÈZE !

L’Église de la Très Sainte de la Consommation

Parce que seul l’acte d’achat nous procure le bonheur,
Parce que nous ne croyons qu’en l’Argent, Dieu tout puissant, et en la croissance éternelle de notre PIB,
Parce que le but de toute existence est de travailler plus, pour consommer plus, pour travailler plus...
Parce que la vie est compétition et jungle économique,
Parce que pour qu’il y ait quelques très très riches, il n’y aura jamais assez de pauvres,
Parce qu’avant que la planète n’explose, on compte bien en profiter !
Parce que nous le valons bien,

Nous, riches actionnaires de l’Église de la Très Sainte de la Consommation, vous invitons à notre grand’messe pour célébrer la bonne parole: travaille, obéis,consomme ! Au nom du pèze, du fric et du saint crédit ! Amen ton pèze !

Croissance

Croissance Reviens ! Dilapidez !
Croissance, croissance, croissance reviens !
Croissance reviens parmi les tiens !
Pour notre bonheur, montre-nous le chemin,
Toi qui nous aveugles si bien. !
Citée 1000 fois dans les journaux quotidiens,
Tu ne quittes pas la bouche de nos politiciens,
Tu apportes l'emploi et le pouvoir d'achat,
Pour con consomme comme des rois !
Croissance, croissance....
Bien ancrée dans tous les recoins de nos cerveaux,
Croissance tu es la solution de tous les maux,
Croissance infinie dans toute la galaxie,
Tu es la source de la vie !
Croissance, croissance....
Soyons malades, dépressifs et surendettés,
Pour la patrie, pour la croissance du P.I.B,
Vive l'exploitation, le travail et l'argent !
A mort tous les décroissants !
Croissance, croissance....

Dilapidez !

Dilapidez ! Tout votre blé !
Pour la croissance Du P.I.B. !

Dilapidez ! Ô lapidez !
La femme-objet ! Les ouvriers !
Les étrangers !

Ô lapidez ! Dilapidez !
Tout votre blé !
Pour la croissance Du P.I.B. !

Dilapidez ! Croissance, reviens !
Croissance, bonheur !
Achat, bonheur !


Du fric à l'aise

J't'emmène Au Poste
Ah que je gagn' du fric à l'aise
Quand y'a pas d'règles pour l'emploi
Oui pour l'emploi
J'ouvre et je ferme les usines
Sans me soucier des ouvriers, des ouvriers
J'ouvre et je ferme les usines
Sans me soucier des ouvriers
J'ai rétabli l'travail des gosses,
Dans les pays d'Extrême-Orient
D'Extrême-Orient
Leurs petit's mains cous'nt les godasses
Pour bien moins cher que leurs parents, que leurs parents
Leurs petit's mains cous'nt les godasses
Pour bien moins cher que leurs parents, que leurs parents
La nuit j'fais travailler les femmes
Y'a pas d'raisons qu'elles y échappent,
Qu'elles y échappent,
Comm'ça ell's sont près de leur mômes
C'est plus social et plus rentable,
Et plus rentable
Comm'ça ell's sont près de leur mômes
C'est plus social et plus rentable
Aujourd'hui je suis mercenaire
Pour le Medef et pour le fric
Et pour le fric,
J'ai un contrat en Normandie
Je restructure l'industrie, oui l'industrie
J'ai un contrat en Normandie
Je restructure l'industrie
Après il y'aura la Bretagne,
La Lorraine et le Pas-d'-Calais
Le Pas-d'-Calais
Chaqu'fois que je ferme une usine
Y'a dix millions qui tomb'nt pour moi,
Qui tomb'nt pour moi
Chaqu'fois que je ferme une usine
Y'a dix millions qui tomb'nt pour moi
Ah que je gagn' du fric à l'aise
Quand y'a pas d'règles pour l'emploi
Oui pour l'emploi
J'ouvre et je ferme les usines
Sans me soucier des ouvriers, des ouvriers
J'ouvre et je ferme les usines
Sans me soucier des ouvriers

Mouise attaque

Allez viens j't'emmène au poste,
Je t'embarque avec les menottes,
Et je voudrais que tu te rappelles,
La matraque est éternelle
Et pas artificielle !
Je voudrais que tu te rebelles plus souvent,
Qu'on puisse t'humilier devant les gens,
Et je voudrais que tu te rappelles,
Le flashball est bien mortel
Et pas accidentel !
Je voudrais que tu ne sois plus dissident
Que tu rentres enfin dans le rang
Et je voudrais que tu te rappelles,
Les bavures, blessures mortelles !
Coma artificiel !
Je voudrais que tu aies peur plus souvent
Des contrôles, des rafles, des agents
Et je voudrais que tu te rappelles
La matraque est éternelle
Et pas artificielle !
Je voudrais que tu t'agenouilles sagement
Que tu trimes en serrant les dents,
Et je voudrais que tu te rappelles
L'obéissance et le zèle
C'est là où j'excelle !
Je voudrais que tu dénonces des gens
Que tu donnes des renseignements
Et je voudrais que tu te rappelles
Les caméras te harcèlent
C'est pas qu'du virtuel !
Allez viens j't'emmène au poste,
Je t'embarque avec les menottes,
Et je voudrais que tu te rappelles,
La matraque est éternelle
Et pas artificielle !
Père Aless – janvier 2011

La Marchandaise

Peupler Ma Vie De Concurrence
Allons clients consuméristes
Le jour de paye est arrivé !
Contractons de nombreux crédits,
Crédits à la con-sommation (Bis)
C’est le travail qui nous libère,
Nous sommes libres de consommer !
Endettés, pieds et poings liés,
Les actionnaires peuvent sabrer le Champagne !
Aux marques, citadins !
Videz les magasins !
Ach’tons ! Ach’tons !
Que nos caddies soient toujours bien remplis !
Allons clientes, consommatrices !
Le jour des soldes est arrivé !
Dégainons cartes bleues et chéquiers !
L’étendard des soldes est levé ! (Bis)
Admirons ces belles campagnes (de pub),
Gloire à la publicité !
Soyons toujours surendettés !
Et frustrés, que le désir nous gagne !
Aux marques, citadins !
Videz les magasins !
Ach’tons ! Ach’tons !
Le sang du Sud abreuve l’Occident !
Aux marques, citadins !
Videz les magasins !
Ach’tons ! Ach’tons !
Que nos caddies soient toujours bien remplis !

Aimer le pouvoir et l’argent

Refrain :
Peupler ma vie de concurrence, et fuir la solidarité,
Choisir avec toi la méfiance, haïr, se savoir détesté.
Des autr’, n’en avoir rien à foutre,
Aimer le pouvoir et l’argent,
Ecarter les pauvres de nos routes,
Sauf s’ils servent les dominants.
(Refrain)
Prôner une croissance infinie,
Les Hommes dominent la Nature,
Se fier aux chères technologies,
C’est le progrès, c’est le futur
(Refrain)
Fustiger les pauvres hérétiques,
Qui n’croient pas à toi, Dieu Argent,
Les traiter de sales parasites,
De malades, de gros fainéants.
(Refrain)
Semer la grand’ peur et le doute,
Le travail lui-seul crée des liens,
Surtout du chômage, je redoute,
Exploitez-moi, je le veau bien.
(Refrain)
Dormir peu et sans cesse travailler,
Faire plaisir aux bons actionnaires,
Garder un peu d’temps pour consommer
Aux temples où la vie est moins chère.
(Refrain)

Tu Es Là

Tu es là au cœur de nos viCes,
Et c'est toi qui nous fait vivre,
Tu es là au cœur de nos viCes,
Ô-ô Croissance infinie !
Dans le secret de nos bassesses,
Tu es là,
Dans nos discours, nos fauss's promesses,
Tu es là.
Tu es là au cœur de nos vcies,
Et c'est toi qui nous fait vivre,
Tu es là au cœur de nos vices,
Bien vivant, ô Gloire au Fric ! Ô Dieu du Fric !
Refilé dès le plus jeune âge,
Tu es là,
Tu nous réduis en esclavage,
Tu es là.
Tu es là au cœur de nos vices,
Et c'est toi qui nous fait vivre,
Tu es là au cœur de nos vices,
Bien vivant, ô Saint Crédit !
Dans nos cœurs tout remplis de trouille
Tu es là,
Dans tous le fiel de nos magouilles,
Tu es là.
Tu es là au cœur de nos vices,
Et c'est toi qui nous fait vivre,
Tu es là au cœur de nos vices,
Bien vivant, ô Saint Profit !
Dans le milieu de la compète,
Tu es là,
Dans la musique, dans nos fêtes,
Tu es là.
Tu es là au cœur de nos vices,
Et c'est toi qui nous fait vivre,
Tu es là au cœur de nos vices,
Ô-ô Croissance Infinie !

Missel du consommateur
http://inventin.lautre.net/livres/Pezemissel.pdf

http://www.amentonpeze.org
http://www.consomme.org/


Vivons comme des esclaves !
https://www.youtube.com/watch?v=Lk2QWl9Bq3U

€UROP€ $ACRIFIC€
https://www.youtube.com/watch?v=ZPiygnSeqzk

L'Église de la Très Sainte Consommation
http://www.youtube.com/channel/UCpunRr31jcD-0XtwQuaZauA

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NE RÉPAREZ-PAS CE QUI VOUS DÉTRUIT, pamphlet pour une bonne vie

Le travail c'est la merde Rédaction du magazine Streifzüge, Autriche, octobre 2013

1

La politique ne crée pas d’alternatives. Son but n’est pas de nous laisser développer nos possibilités et nos capacités ; dans la politique, nous ne faisons que réaliser les intérêts qui découlent des rôles que nous exerçons dans l’ordre existant. La politique est un programme bourgeois. Elle est toujours une attitude et une action dont le point de référence est l’État et le marché. La politique est l’animatrice de la société, son médium est l’argent. Les règles auxquelles elle obéit ressemblent à celles du marché. D’un côté comme de l’autre, c’est la publicité qui est au centre ; d’un côté comme de l’autre, c’est une affaire de valorisation et de mise en conditions de celle-ci.

Le spécimen bourgeois moderne a fini par absorber complètement les contraintes de la valeur et de l’argent ; il est même incapable de se concevoir sans ceux-ci. En effet, il se maîtrise lui-même, le Maître et l’Esclave se rencontrant dans le même corps. La démocratie, cela ne signifie rien d’autre que l’auto-domination des supports de rôles sociaux. Comme nous sommes à la fois contre tout pouvoir et contre le Peuple, pourquoi serions-nous pour le pouvoir du Peuple ?

Être pour la démocratie, voilà le consensus totalitaire de notre époque, la profession de foi collective de notre temps. La démocratie, c’est l’instance d’appel et le moyen de résoudre les problèmes. La démocratie est considérée comme le résultat final de l’Histoire. Elle est certes corrigible, mais derrière elle, il ne peut plus y avoir rien d’autre. La démocratie est partie intégrante du régime de l’argent et de la valeur, de l’État et de la Nation, du Capital et du Travail. C’est une parole vide de sens, tout peut être halluciné dans ce fétiche.

Le système politique lui-même se délite de plus en plus. Il ne s’agit pas, ici, d’une crise des partis et des hommes politiques, mais d’une érosion du politique sous tous ses aspects. La politique est-elle nécessaire ? Que nenni et, de toute façon, dans quel but ? Aucune politique n’est possible ! L’antipolitique, cela signifie que les individus eux-mêmes se mobilisent contre les rôles sociaux qui leur sont imposés.

2

Capital et Travail ne sont pas antagoniques, ils constituent, au contraire, le bloc de valorisation de l’accumulation du Capital. Qui est contre le capital, doit être contre le Travail. La religion pratiquée du Travail est un scénario auto-agressif et autodestructeur dont nous sommes les prisonniers, à la fois matériellement et intellectuellement. Le dressage au travail a été – et demeure – un des objectifs déclarés de la modernisation occidentale.

Or, c’est au moment même où la prison du Travail s’écroule, que cet enfermement intellectuel vire au fanatisme. C’est le Travail qui nous rend stupides et, de plus, malades. Usines, bureaux, magasins, chantiers de construction et écoles sont autant d’institutions légales de la destruction. Quant aux traces du Travail, nous les voyons tous les jours sur les visages et sur les corps.

Le Travail est la rumeur centrale de la convention. Il passe pour être une nécessité naturelle, alors qu’il n’est rien d’autre que la forme sous laquelle le capitalisme façonne l’activité humaine. Or, être actif est autre chose dès lors que cette activité se fait non en fonction de l’argent et du marché, mais sous la forme du cadeau, du don, de la contribution, de la création pour nous-mêmes, pour la vie individuelle et collective d’individus librement associés.

Une partie considérable des produits et des services sert exclusivement aux fins de la multiplication de l’argent, qui contraint à un labeur qui n’est pas nécessaire, nous fait perdre notre temps et met en danger les bases naturelles de la vie. Certaines technologies ne peuvent être comprises autrement que comme apocalyptiques.

3

L’argent est notre fétiche à nous tous. Il n’y a personne qui ne veuille en avoir. Nous n’avons jamais décidé qu’il devait en être ainsi, mais c’est comme ça. L’argent est un impératif social ; ce n’est pas un instrument modelable. En tant que puissance qui nous oblige sans cesse à calculer, à dépenser, à économiser, à être débiteurs ou créditeurs, l’argent nous humilie et nous domine chaque heure qui passe. L’argent est une matière nocive qui n’a pas son pareil. La contrainte d’acheter et de vendre fait obstacle à toute libération et à toute autonomie. L’argent fait de nous des concurrents, voire des ennemis. L’argent dévore la vie. L’échange est une forme barbare du partage.

Il est absurde non seulement qu’un nombre incalculable de professions ait pour seul objet l’argent, mais aussi que tous les autres travailleurs intellectuels et manuels soient sans cesse en train de calculer et de spéculer. Nous sommes des calculettes dressées. L’argent nous coupe de nos possibilités, il ne permet que ce qui est lucratif en termes d’économie de marché. Nous ne voulons pas remettre à flot l’argent, mais nous en débarrasser.
Il faut non pas exproprier la marchandise et l’argent, mais les supprimer. Qu’il s’agisse d’individus, de logements, de moyens de production, de nature et d’environnement, bref : rien ne doit être une marchandise ! Nous devons cesser de reproduire des rapports qui nous rendent malheureux.

La libération, cela signifie que les individus reçoivent leurs produits et leurs services librement selon leurs besoins. Qu’ils se mettent directement en relations les uns avec les autres et ne s’opposent pas, comme maintenant, selon leurs rôles et leurs intérêts sociaux (comme capitalistes, ouvriers, acheteurs, citoyens, sujets de droit, locataires, propriétaires, etc.). Déjà aujourd’hui, il existe, dans nos vies, des séquences sans argent : dans l’amour, dans l’amitié, dans la sympathie et dans l’entraide. Nous donnons alors quelque chose à l’autre, puisons ensemble dans nos énergies existentielles et culturelles, sans présenter de facture. C’est alors que nous sentons, par moments, que nous pourrions nous passer de matrice.

4

La critique est plus qu’une analyse radicale, elle demande le bouleversement des conditions existantes. La perspective cherche à dire comment on pourrait créer des conditions humaines qui n’auraient plus besoin d’une telle critique ; l’idée d’une société où la vie individuelle et collective peut et doit être inventée. La perspective sans la critique est aveugle, la critique sans la perspective est impuissante. La transformation est une expérience dont le fondement est la critique ayant pour horizon la perspective. « Réparez, ce qui vous détruit » ne peut être notre mot d’ordre.

Il s’agit d’abolir la domination, rien de moins, peu importe si celle-ci se traduit par des dépendances personnelles ou par des contraintes objectives. Il est inacceptable que des individus soient soumis à d’autres individus ou soient livrés, impuissants, à leurs destins et structures. Nous ne voulons ni d’autocratie ni d’auto-domination. La domination est plus que le capitalisme, mais le capitalisme est, jusqu’à aujourd’hui, le système de domination le plus développé, le plus complexe et le plus destructeur. Notre quotidien est conditionné à un point tel que nous reproduisons le capitalisme chaque jour et que nous nous comportons comme s’il n’y avait aucune alternative.

Nous sommes bloqués. L’argent et la valeur engluent nos cerveaux. L’économie de marché fonctionne comme une grande matrice. Notre objectif est de la nier et de la supprimer. Une bonne vie bien remplie suppose la rupture avec le capital et la domination. Aucune transformation des structures sociales n’est possible sans transformation de notre base mentale et aucun changement de la base mentale sans la suppression des structures.

5

Nous ne protestons pas, nous avons dépassé ce stade. Nous ne voulons réinventer ni la démocratie ni la politique. Nous ne luttons ni pour l’égalité, ni pour la justice et nous nous réclamons d’aucune libre volonté. Nous n’entendons pas non plus miser sur l’État social et l’État de droit. Et encore moins nous voulons nous faire les porte-à-porte de quelconques « valeurs ». Il est facile de répondre à la question quelles sont les valeurs dont nous avons besoin : aucune !

Nous sommes pour la dévalorisation totale des valeurs, pour la rupture avec ce mantra des soumis appelés communément « citoyens ». Il faut rejeter ce statut. En idées, nous avons déjà résilié le rapport de domination. L’insurrection que nous avons en tête ressemble à un saut paradigmatique.

Nous devons sortir de cette cage qu’est la forme bourgeoise. Politique et État, démocratie et droit, nation et peuple sont des figures immanentes de la domination. Pour la transformation, nous ne pouvons disposer d’aucun parti et d’aucune classe, d’aucun Sujet et d’aucun mouvement.

6

Ce qui est en jeu, c’est la libération de notre temps de vie. C’est elle seule qui nous permettra d’avoir plus de loisir, plus de plaisir et plus de satisfaction. Ce dont nous avons besoin, c’est plus de temps pour l’amour, l’amitié et les enfants, plus de temps pour réfléchir ou pour paresser, mais plus de temps aussi pour nous occuper, de façon intense et extensive, de ce que nous aimons. Nous sommes pour le développement tous azimuts des plaisirs.

Une vie libérée, cela signifie de se reposer plus longtemps et mieux, mais, tout d’abord, dormir plus souvent ensemble, et plus intensément. Dans cette vie – la seule que nous ayons – l’enjeu est la bonne vie, il s’agit de rapprocher l’existence et les plaisirs, de faire reculer les nécessités et d’élargir les agréments. Le jeu, dans toutes ses variantes, requiert à la fois de l’espace et du temps. Il ne faut plus que la vie soit cette grande occasion manquée.

Nous ne voulons plus être ceux que nous sommes forcés d’être.

http://www.streifzuege.org/navi/francais

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ÉLOGE DE L'OISIVETÉ

Bertrand Russell Bertrand Russell, 1935 (extraits)
Mathématicien, logicien, philosophe, libre penseur britannique, prix Nobel de littérature en 1950

Autrefois, les gens étaient capables d’une gaieté et d’un esprit ludique qui ont été plus ou moins inhibés par le culte de l’efficacité. L’homme moderne pense que toute activité doit servir à autre chose, qu’aucune activité ne doit être une fin en soi.
L’idée que les activités désirables sont celles qui engendrent des profits a tout mis à l’envers.

La technique moderne a permis de diminuer considérablement la somme de travail requise pour procurer à chacun les choses indispensables à la vie.
Si le salarié ordinaire travaillait quatre heures par jour, il y aurait assez de tout pour tout le monde, et pas de chômage (en supposant qu’on ait recours à un minimum d’organisation rationnelle).
Quand je suggère qu’il faudrait réduire à quatre le nombre d’heures de travail, je ne veux pas laisser entendre qu’il faille dissiper en pure frivolité tout le temps qui reste. Je veux dire qu’en travaillant quatre heures par jour, un homme devrait avoir droit aux choses qui sont essentielles pour vivre dans un minimum de confort, et qu’il devrait pouvoir disposer du reste de son temps comme bon lui semble.

Le bonheur et la joie de vivre prendront la place de la fatigue nerveuse, de la lassitude et de la dyspepsie. Il y aura assez de travail à accomplir pour rendre le loisir délicieux, mais pas assez pour conduire à l’épuisement.
Les hommes et les femmes ordinaires, deviendront plus enclin à la bienveillance qu’à la persécution et à la suspicion. Le goût pour la guerre disparaîtra, parce que celle-ci exigera de tous un travail long et acharné. La bonté est, de toutes les qualités morales, celle dont le monde a le plus besoin, or la bonté est le produit de l’aisance et de la sécurité, non d’une vie de galériens. Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous sommes montrés bien bête, mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment.

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L’ESCROQUERIE DE LA DETTE

Américano-européen Extraits de Plumedepresse et de Lukas Stella

C’est le point aveugle du débat : la dette publique est une escroquerie ! En cause, la loi Pompidou-Giscard de 1973 sur la Banque de France, dite « loi Rothschild », du nom de la banque dont était issu le président français, étendue et confortée ensuite au niveau de l’Union européenne par les traités de Maastricht (article 104) et Lisbonne (article 123). D’une seule phrase découle l’absolue spoliation dont est victime 99% de la population : « Le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la banque de France« . En clair, la Banque de France a désormais interdiction de faire crédit à l’État, le condamnant à se financer en empruntant, contre intérêts, aux banques privées, au lieu de continuer à emprunter sans intérêt auprès de la banque de France qui lui appartient. Depuis l’application de ce principe, la finance et son infime oligarchie donnent la pleine mesure de leur asservissement des peuples, en une spirale exponentielle d’accroissement des inégalités. Le pouvoir est désormais aux mains des créanciers privés, qui l’exercent au bénéfice exclusif d’intérêts particuliers, quand la puissance publique a renoncé à son devoir de protéger l’intérêt général. La démocratie, étymologiquement pouvoir du peuple, est morte.

« Ainsi, entre 1980 et 2008, la dette a augmenté de 1088 milliards d’euros et nous avons payé 1306 milliards d’euros d’intérêts », résume Mai68.org. Faisons la soustraction : sans les intérêts illégitimes encaissés par les financiers privés, la dette publique française se serait élevée, fin 2008, à 21,4 milliards d’euros – au lieu de 1327,1 milliards ! Un escroc peut-il rêver pareil butin ?

Extrait de www.plumedepresse.net

L’INVENTION DE LA CRISE
Escroquerie sur un futur en perdition
(Extrait)

Étant donnée la situation actuelle du capitalisme financier, nous sommes aujourd’hui contraints de comprendre et d’appréhender l’économie avec le point de vue plus global des relations humaines, sinon, nous serons condamnés à la subir comme un système d’oppression et d’exploitation pour le profit d’un petit nombre de privilégiés qui abuseront sans entraves de leur pouvoir sans limites, et ceci, à perpétuité.

Abandonnant les calculs quantitatifs des accapareurs de richesses, basés sur l’échange usurpateur comme unique valeur sociale, les rapports humains pourront enfin s’auto-organiser de manière juste et égalitaire. Si on se libère des combines et des arnaques, cachées dans la confusion par les complexités numériques des abstractions mathématiques, l’auto-organisation des liaisons entre individus égaux sera alors librement choisie et construite dans un consensus collectif au cours de processus démocratiques directs, à échelle humaine, dans tous les secteurs d’activités.

C’est la seule issue possible à la faillite d’un système mondial qui achève son temps dans la confusion et la désolation. Il s’agit maintenant d’émanciper la société des êtres humains de la tyrannie d’un système planétaire destructeur et suicidaire.

La crise économique est un discours idéologique qui sert à cacher la guerre sociale entre les capitalistes et les diverses couches de la population. Ce n’est pas l’aggravation illimitée de la crise qui produit la révolution, mais le combat dans la crise, contre les conditions d’une survie intolérable, qui engendre le changement de perspective nécessaire à un renversement du système d’exploitation du capital. Aujourd’hui, la révolution n’a plus le communisme comme projet idéal, mais plutôt comme pratique libertaire dans les luttes actuelles, en rupture avec le système, inadmissible pour les capitalistes. Et ce ne sont pas les blocages qui provoqueront la révolution, mais cet ensemble de pratiques incompatibles avec le système. Un bouleversement radical n’a que faire de syndicats aux revendications acceptables, de programmes préfabriqués à imposer, de logos ou de drapeaux de l’ancien monde.

Ce qui importe en réalité c’est le rapport social qui fait que l’activité humaine est réduite à l’esclavage du travail, l’important c’est alors l’abolition de ce rapport social, et non l’abolition abstraite du travail, en prenant collectivement des mesures qui libéreront l’activité de chacun, dans une démocratie générale qui rende tout retour en arrière impossible.

L’économie, idéologie de la domination, disparaîtra lorsque la monnaie, instrument à créer des inégalités, aura perdu sa valeur d’échange, et donc son usage, soit par implosion du système, soit par explosion sociale, soit, ce qu’il semble le plus vraisemblable, par une jonction fortuite des deux. Tout en reprenant le pouvoir sur notre existence et nous réappropriant l’usage de nos vies quotidiennes, instaurons la démocratie directe générale dans les entreprises et tous les établissements publics, « une personne, une voix ». L’autogestion généralisée de la vie dans le cours des libres jeux des relations est un minimum nécessaire à un changement de perspective devenu incontournable. Quand tout devient insupportable, il est prudent de ne plus supporter, et le désir de changer peut alors se transformer en plaisir de changer avec les autres en se libérant de l’emprise de la marchandise et de sa représentation spectaculaire.

Notre devenir sera ce que nous en ferons ensemble, dans une coopération auto-organisée, ou alors nous nous condamnerons à nous enfouir dans la barbarie et la misère.

Lukas Stella, octobre 2011

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EXARCHEIA LA NOIRE, Au cœur de la Grèce qui résiste

Yannis Youlountas, 2013 (Extraits)

La Grèce est dans le mur. La ville semble en état de siège : économie en chute libre, magasins fermés, chômage dans toutes les branches, précarité à tous les coins de rue, violences policières, parlement transformé en forteresse, élus et patrons vivant cachés dans des résidences surveillées, montée galopante du fascisme, immeubles abandonnés en ruines ou en construction… Ne manque au tableau que le bruit des bombes.
Pourtant, un quartier au centre d'Athènes semble plus vivant que jamais, à l'inverse de tous les autres.
Ce quartier obscur et inquiétant, de l'autre côté, c'est Exarcheia.
Bien qu'au cœur d'Athènes, Exarcheia n'est pas Athènes. Ce quartier a sa propre logique, aspire à l'autonomie et fonctionne comme une ville dans la ville. Quand on entre dans Exarcheia, on a l'impression de passer une frontière.
On entre dans un espace qui libère l'imaginaire et respire la liberté.

Le soir où tout a basculé, le 6 décembre 2008 à 21h10, une rumeur traverse Exarcheia et fait sortir tout le monde dans la rue "ELATE GRIGORA SKOTOSAN ENA PAIDI SKOTOSAN TON ALEXI !" (venez tous, vite ils ont tué un enfant ! ils ont tué Alexis !). L'information se précise : un garde spécial de la police vient de tirer sur un jeune de quinze ans, au terme d'une banale altercation. Les riverains affluent, rejoints par des centaines d'anarchistes et d'anti-autoritaires prévenus aux quatre coins d'Athènes. Les policiers prennent peur et reculent jusqu'à l'avenue Panepistemiou, derrière l'École Polytechnique, sous la menace populaire. C'est le geste de trop, pour tout le monde ultime violence d'un pouvoir politique et financier qui se croit tout permis. La colère, contenue jusque-là, explose. L'heure de la révolte a sonné. Vers 23h, ils sont plus de dix mille au coeur d'Exarcheia. Un campement s'organise sur la place historique. On rassemble des palettes pour faire un grand feu durant la nuit. Chaises et fauteuils descendent dans la rue. On se parle, on se questionne, on ne dort plus. 300 banques sont incendiées ou saccagées en un mois, de même que des commissariats et le ministère de l'économie par deux fois.
Le nouveau rideau de fer n'est plus au nord de la Grèce, mais partout dans les rues. C'est celui des magasins qui continuent de fermer les uns après les autres. Des maisons, des fenêtres, des portes qui sont murées. L'Europe du totalitarisme financier a reconstruit le mur autrement : entre les riches, toujours plus riches, et les pauvres, toujours plus pauvres. Les classes moyennes sont en voit de disparition. Le capitalisme se démasque brutalement dans la domination absolue des puissants sur une population à genoux et exaspérée.
À Exarcheia, comme ailleurs, beaucoup de grilles sont baissées. Mais beaucoup moins que dans le centre marchand d'Athènes ou que sur la longue avenue Voulagmeni qui mène jusqu'à la mer, au sud. Ici, on résiste en créant, en produisant et en échangeant autrement. Moins d'importation de cochonneries venues de Shangal ou d'ailleurs. Les Amap se développent pour supprimer les intermédiaires et faire baisser les prix. Vivre autrement d'abord pour survivre.

Le chômage de masse qui frappe la Grèce rappelle l'Allemagne des années 30 et les conséquences qu'on connaît. À Exarcheia, la violence de la crise a plutôt favorisé l'alternative humaniste, libertaire et sociale. Le quartier est massivement anti-autoritaire, avec des nuances et une pléiade d'initiatives complémentaires.
On trouve surtout des représentations de la misère sur les murs, y compris des mendiants dessinés, comme un décor visant à ne pas faire oublier ce qui se passe à l'extérieur du quartier. En effet, dès qu'on traverse la rue Solonos, on croise énormément de mendiants dans les artères marchandes devenues lugubres. De l'autre côté de l'avenue Patission, à l'ouest d'Exarcheia, c'est la misère à plus grande échelle. La misère qui se répand comme une maladie contagieuse. Et la faim qui se dévoile dans les regards furtifs ou insistants.

Le nazisme est de retour. 7% aux élections législatives en 2012. Plus de 15% dans les enquêtes d'opinion un an plus tard. Le fléau est partout. Partout, sauf à Exarcheia qui se revendique zone antifasciste. Sur ses principales artères, les affiches, dessins et textes sont sans appel ni concession, ni compromission.
Ici, les migrants sont tranquilles ou presque. Ils vendent à la sauvette des cigarettes de contrebande sur l'avenue Stournara, ou d'autres bricoles aux alentours du quartier, et se replient vers la place dès qu'une menace s'approche. Des guetteurs sont postés tout en bas de l'avenue. Au moindre mouvement suspect, tout le monde se lève subitement. À la moindre confirmation sonore, c'est la course, en emballant d'un seule geste toutes les marchandises. Ce manège fait songer aux proies de grands prédateurs. Des proies qui réagissent ainsi avant de fuir de la savane vers un territoire plus boisé ou à couvert.
Athènes, c'est la savane des chasseurs de migrants, agréés ou non agréés officiellement par le pouvoir. Exarcheia, c'est la jungle protectrice au beau milieu de ce vaste territoire à découvert. Un point d'eau. Un abri. Et plus, si affinité.
Le long des manifestations, les jeunes libertaires forment une chaîne avec leurs bâtons surmontés d'un drapeau rouge et noir ou tout noir. Les policiers anti-émeutes surveillent de près les cortèges et chacun cherche à impressionner l'autre. Le rapport de force est palpable, lourd, orageux. La détermination est totale. "BATSI, GOUROUNIA, DOLOFONI !" (flics, cochons, assassins !) crient les jeunes à la colonne de visages casqués et dissimulés sous des masques à gaz. Ceux qui pourraient être leur pères se taisent. Seuls leurs chefs répondent dans des talkie-walkie à des ordres venus d'ailleurs, toujours plus haut dans la hiérarchie de l'ordre et du pouvoir. On attend la sortie des Molotovs, pour l'instant cachés dans certains sacs à dos. Tout peut basculer à tout moment, dans les bombes assourdissantes et les gaz lacrymogènes aveuglants et très irritants. Les yeux dans les yeux, le face-à-face continue en criant, à trois ou quatre mètres seulement, le long de la manif.

Les gaz lacrymogènes sont déversés comme du napalm. Un masque à gaz dans chaque sac, les manifestants se sont préparés à cette éventualité. D'autant plus que les gaz utilisés par les brigades anti-émeutes sont absolument proscrits en Europe. Ce sont des gaz à usage militaire, souvent périmés, extrêmement puissants et irritants, voire dangereux pour la santé. Personne ne recule. Les entrées d'Exarcheia sont tenues par des jeunes et des moins jeunes qui dépavent les trottoirs à une vitesse incroyable, outils en main, et en font des projectiles pointus et tranchants. Des guetteurs préviennent de l'arrivée des "MAT" (CRS). Les cocktails Molotovs s'allument. Certains sont des bouteilles de bière et se projettent loin. D'autres sont des bouteilles de vin et même des magnums de i, litre ou de 3 litres et sont jetés en se rapprochant très près ou bien d'un toit. Des jeunes courent de terrasse en terrasse pendant que d'autres, plus nombreux, sont dans les rues. Tous les 6 décembre, chaque année, on assiste à un bras de fer à l'entrée d'Exarcheia et à une véritable guérilla urbaine. Une catharsis de la souffrance endurée.
Aux violences et tortures policières s'ajoutent les sanctions très lourdes de la Justice grecque... C'est pourquoi le quartier est aussi l'un principaux lieux de caches de résistants recherchés dans Athènes. Des planches d'échafaudage sur les toits permettent de passer d'une terrasse à l'autre très vite en cas de besoin. Certaines rues sont si étroites qu'on pourrait presque enjamber le vide. Des logements en apparence murés ou encore des caves ont le même usage. Même rien ne vaut les petits abris sur les terrasses.

NE VIVONS PLUS COMME DES ESCLAVES. Cette devise qui a fait le tour de la Grèce est née ici, à Exarcheia, suite à l'adaptation de la pièce de Jean Genet "Les Bonnes" (d'où elle est extraite).
Une devise qui est revenue à Exarcheia quelques mois plus tard sous la forme d'un film et d'une chanson éponymes. L'occasion de découvrir et fêter cette internationalisation la lutte dans différents lieux et sur la place bien sûr.

Combien de temps encore Exarcheia portera cette énergie créatrice ? Dans quelle mesure seront-nous capables ailleurs de prendre le relais ou de nous en inspirer ? Probablement, selon notre capacité à l'engagement, car c'est bien cela qui caractérise d'abord beaucoup d'habitants de ce quartier d'Athènes si particulier. Ils agissent, sans attendre, tournés ensemble vers l'horizon, par-delà leurs différences.
"Le temps s'écoule, le temps s'enfuit" et l'oubli menace de recouvrir tout ce qui se fait là-bas et ailleurs. Les affiches se déchirent, la peinture s'écaille... Les tyrans ont les yeux braqués sur les poches de résistance qui les menacent. Le temps nous est compté et la vie nous attend.

Éditions Libertaires (Avec 75 photographies de Maud Youlountas)

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DE LA CONTAGION À L’ÉPIDÉMIE

Lukas Stella, 2012 (Extrait)

Les dettes se répandent comme des virus, l’épidémie envahit une société de crise qui s’est grippée. La fièvre monte dans un État fébrile, la lassitude gagne et les défenses immunitaires s’écroulent...
« Pour contenir les populations plongées dans la pauvreté, la propagande de la peur peut être utilisée à propos du changement climatique, des catastrophes naturelles et des attaques terroristes à grande échelle, comme outil de contrôle des populations. »
Rapport de la Fondation Rockefeller, 2010
L’insistance permanente et obsessionnelle du spectacle médiatique à nous faire peur par tous les moyens, nous pousse à nous recroqueviller dans la servitude, chacun « chez soi », embourbé par nos habitudes casanières et solitaires. Mais la propagande tapageuse en fait parfois beaucoup trop et perd son emprise dans un dysfonctionnement latent, des relations apparaissent là où on ne les attend pas, les croyances se dérobent et la servitude se décompose en petits morceaux.
Le matraquage répétitif et permanent du spectacle de cette réalité des choses marchandes, déforme nos perceptions et notre compréhension de la situation, dans une surabondance de détails parasites qui nous placent dans un état de confusion permanente.
La société a considérablement protégé son fonctionnement depuis 1968 en surdéveloppant son discours spectaculaire, et la contestation de la société n’a pas compris les conséquences de cette mutation, l’empêchant d’effectuer le changement de perspective nécessaire à l’émergence d’un mouvement de transformation radicale. L’internationale s’est réalisée dans la mondialisation et l’abolition de l’État est en cours, il a déjà perdu tout contrôle sur l’économie et la finance. Les politiques gèrent au jour le jour un système dont le fonctionnement leur échappe, en justifiant très mal leurs mesures de rafistolage. Ce sont des escrocs bonimenteurs, et la contestation marche dans les pas de leurs embrouilles, se rendant complice de l’arnaque générale mal dissimulée par sa représentation spectaculaire.
Dans ce monde de communications numériques à sens unique, nous ne sommes pas informés, mais mis en conformité avec les faits objectifs du monde des marchandises.
« Notre croyance en l’objectivité entrave la compréhension que nous avons de nous-mêmes et des autres. L’objectivité du monde n’est qu’apparente. Le lien de cause à effet n’est pas dans la réalité, mais dans une explication de la réalité. C’est l’opération de distinction qui fait distinguer les choses. La réalité est une construction de l’esprit, elle est ce que nous en faisons. La question n’est plus de savoir ce qui est vrai, mais de chercher ce qui est utile pour agir selon nos désirs. »
Lukas Stella, Stratagèmes du changement
Le concept de cause, tel que le définit le scientisme déterministe, se fonde sur les présuppositions que l’on peut expliquer n’importe quel phénomène en le réduisant à l’étude de ses parties et qu’aucun autre élément n’entre en jeu. L’erreur commise par ce réductionnisme aveugle est de ne pas reconnaître avoir détruit le système des relations et interactions qui forment un tout en effectuant ces dissections et découpages arbitraires. Cette conception schizophrénique d’un monde fragmenté ne mène jamais qu’à un obscurantisme sans devenir, à un blocage des possibles.
Ce réalisme qui considère qu’une cause génère son effet, en dehors de tout contexte et de toute interaction n’est qu’une prétention scientiste erronée. La science peut se décrire comme un mode de perception, d’organisation et d’attribution de sens aux observations, qui construit par là même des théories subjectives qui peuvent être confirmées par l’expérience et dont la valeur n’est pas définitive.
Aucune science ne peut proposer une explication de la réalité absolument vraie et inaltérable. Il n’y a pas une seule, mais de multiples réalités, selon le point de vue de l’observateur et des instruments qu’il utilise à des fins d’observation. Ainsi est réfuté tout modèle d’interprétation présupposant une explication de la nature et du comportement de l’Homme qui se veut absolument vraie et définitive, parce qu’un tel modèle tombe inévitablement dans le piège idéologique d’autoréférenciation, sorte de discours qui génère sa propre justification, construite sur ses hypothèses de départ.

Le système doit être étudié dans sa totalité, car la totalité représente davantage que la simple somme de ses parties ; elle est autre et bien plus que le total. Toute tentative d’étudier les composantes de façon isolée détruirait la totalité et produirait des résultats qui altéreraient la compréhension du système.
« Ce sont ces liens, conceptuels ou opérationnels, qui sont les prérequis pour interpréter les structures et la fonction d’un organisme vivant vu comme un organisme autonome autoréférent. Quand ces liens sont ignorés, le concept "d’organisme" est vide, et ses pièces détachées deviennent des problèmes triviaux ou restent des mystères. »
Heinz von Foerster, Seconde cybernétique et complexité
Par opposition au mode de pensée conformiste, qui découpe les champs de connaissances et les compartimente, la pensée situationnelle relie, associe, recadre, coopère, harmonise, s’implique, interagit avec les autres, invente des possibilités et du plaisir partagé. Un mouvement de transformation sociale peut alors se comprendre comme la congruence d’une danse synchrone de coordinations d’actions, d’où émerge une évolution comportementale dans de nouveaux rapports relationnels, au cours de dérives individuelles et collectives sans plan préétabli. Selon ce point de vue, les règles de la concurrence, la loi du plus fort, la hiérarchie, l’exploitation et la prédation font place à l’entraide interactive, la coopération sociale, l’association fédérative, la commune à échelle humaine.
Les réseaux interactifs d’éléments autonomes sont à la base de comportements émergents non prévisibles, car ils sont non déductibles à partir de ses parties singulières. L’auto-organisation émergente est précisément l’agrandissement de l’espace de possibilités d’une nouvelle globalité issue d’une histoire d’interactions entre des éléments différents et hétérogènes. Lorsque la richesse de ces interactions franchit un certain seuil, le mouvement global produit de façon discontinue de nouveaux comportements d’ensembles tout à fait imprévisibles en fonction de la somme des apports de chaque individu ou groupe d’individus. Ces groupes de relations, en interaction temporaire avec d’autres groupes, peuvent développer, dans de brèves périodes, des capacités et des propriétés nouvelles inconcevables, parce que non déductibles.

Il s’agit d’abandonner l’état de foi du réalisme, pour adopter le doute et le scepticisme du chercheur. Aucune règle n’est absolument définitive. Il nous appartient de choisir de nous considérer comme des pions dans un jeu dont les règles seraient d’après nous une réalité qui s’impose d’elle-même, ou bien comme des joueurs qui ont compris que les règles ne sont réelles que dans la mesure où nous les avons acceptées et que nous pouvons tout aussi bien jouer avec elles, et ainsi les changer.
Faire surgir des doutes peut rompre la rigidité perceptivo-réactionnelle habituelle en entamant l’armure cognitive et la carapace comportementale. Faire naître un doute sur l’explication logique et rationnelle est particulièrement propre à débloquer des structures mentales rigides et fermées. Semer le doute concernant la logique d’un raisonnement, introduit un petit ver qui mobilise l’entropie du système, amorçant une réaction en chaîne qui est lente, mais dont les effets n’en sont pas moins dévastateurs, car ils peuvent produire des changements dans le système tout entier.
En nous autorisant à libérer nos positions des préjugés déterminés par les certitudes conventionnelles, et en développant nos capacités relationnelles par l’intelligence situationnelle du moment, nous devenons indéterminables et imprévisibles, donc incontrôlables, changeant continuellement nos règles de transformation selon nos relations dans l’action et nos points de vue qui en émergent. Abandonner nos logiques intransigeantes et autoritaires nous ouvre de nouveaux horizons plus libres, nous donnant de nouvelles possibilités propices au changement.
Il n’y a pas de véritables règles de changement que l’on pourrait appliquer et contrôler. Dans cette période dure et confuse d’exploitation sans limites, nombreux sont les charlatans qui bradent sur le marché du désespoir leurs solutions miracles. Une rébellion peut être contagieuse, un mouvement de révolte, une insurrection peuvent émerger de l’incubation sociale par expérimentations de jeux sur les règles du jeu, développées sans aucun respect des conventions. Il s’agit d’inventer l’amorce d’un changement effréné, le susciter par agitations, provocations et rage de vivre, l’activer dans sa propagation pandémique, et ainsi permettre à la fièvre de se répandre par plaisir...

http://inventin.lautre.net/linvecris.html

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CONTROVERSE SUR LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE

Extrait de lettres entre Jean-Pierre Voyer et M. Bueno, 1998

La société du spectacle est très peu spectaculaire
(Réponse de Jean-Pierre Voyer à M. Bueno)

Debord et la Société du spectacle

Je vais essayer d’être encore plus clair si possible, ce qui d’ailleurs semble être peine perdue avec vous ; mais le monde est si vaste.
Debord écrit que le spectacle se présente comme la société même, comme partie de la société, et comme instrument d’unification (thèse 3).
Précisément, il ne croit pas si bien dire : si le spectacle “se présente” comme la société même, c’est bien qu’il n’est pas la société même mais seulement une partie de la société qui veut se faire passer pour la société ou qui se charge de représenter la société à elle-même. Dans les dictatures, cette partie est la propagande, dans les sociétés commerciales, cette partie est la pub et le journalisme (c’est à dire encore la propagande) ou, plus généralement, l’industrie des loisirs.

Quand Debord dit que le spectacle “se présente” c’est une façon chic de parler, plutôt une façon chic de phraser. Ça lui ferait mal d’écrire, comme tout le monde, que le spectacle est d’une part la société même et d’autre part une partie de la société.
Debord a toujours soutenu que le spectacle était la société elle-même (“Toute la vie dans les sociétés...”, thèse 1) et non pas seulement un secteur séparé qui concentre tout regard et abuse toute conscience. Il n’a cessé d’insister là-dessus faisant maintes remontrances à ceux qui entendaient ce terme dans un sens restreint. Ces derniers méconnaissaient ainsi le génie du grand homme et insultaient à ce génie. On a assez entendu la chanson. Même M. Lévy, aujourd’hui, tance ceux qui transforment Debord “en pourfendeur de spectacle entendu au sens d’images ou de média.” (Comédie, p. 249.) C’est la meilleure, celle-là, vous voilà donc du même avis que M. Lévy. Lebovici et Debord ont toujours eu de réjouissants défenseurs ! Cependant, n’en déplaise à M. Lévy, nous pouvons lire : “Le spectacle est le capital a un tel degré d’accumulation qu’il est devenu image” (thèse 34), ou bien “Là ou le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des être réels.” (thèse 18) ; mais aussi (pourquoi se gêner, un sophiste prouve toute chose et son contraire) “Le spectacle n’est pas un ensemble d’images...” (thèse 4)

Pour Debord, les marchandises et leur consommation sont des promesses de bonheur, “le spectacle n’est qu’une image d’unification heureuse” (encore des images ! thèse 63). Le titre du deuxième chapitre est d’ailleurs “La marchandise comme spectacle”. Pour Debord, donc, le spectacle est le monde marchand dans son ensemble, et non pas seulement un seul secteur de ce monde.

D’abord, je vous le demande, où donc le monde réel se change-t-il en de simples images comme le prétend le monsieur ? Nulle part. Vous verrez peut-être des images, à la télévision notamment, qui se prétendent images du monde ou qui sont tenues pour des images du monde. Mais cela ne signifie pas que le monde se transforme en images. Allez dire ça aux bougnoules irakiens. Il produit et contient peut-être beaucoup d’images (de ce fait, il est spectacliste) mais ce n’est pas pour autant qu’il se transforme en images. C’est tout le contraire. Quelques images, quelques femmes nues sur des affiches, essayent de se faire passer pour le monde et cela n’est possible qu’à cause de la déficience de parution du monde. Le monde ne paraît pas. Comment pourrait-il être un spectacle ? Le monde réel ne se change en rien du tout sinon en lui-même. Il se contente de ne pas paraître. Il continue d’être, tranquillement. Il tremble dans ses profondeurs et pourtant il n’est pas inquiet. Quant à ce qui paraît, ce n’est pas le monde, mais ce n’est ni une image, ni un spectacle pour autant, ni plus, ni moins que les Alpes.

Ensuite, où peut-on voir des images, qu’elles soient d’unification heureuse ou de ce qu’on voudra, qu’elles se prétendent images du monde ou non, qu’elles soient tenues pour des images du monde ou non ? Je vous le demande, où peut-on voir de telles choses ? Dans la pub, à la télévision et nulle part ailleurs. Le seul endroit où les marchandises sont un spectacle, au sens de mise en scène, le seul endroit où leur consommation est une image d’unification heureuse, le seul endroit où les marchandises sont des images, c’est la pub, n’en déplaise à Debord, cet homme qui ne se corrigeait pas mais qui baissa sa culotte devant un “merdeux qui espérait hériter” et qui, finalement, hérita. Tout le reste, c’est de la phrase.

Ailleurs que dans la pub, ailleurs qu’à la télévision, dans les supermarchés notamment, vision d’enfer que ne pouvait imaginer Dante, les marchandises et leur consommation ne sont pas une image d’unification heureuse, ni aucune autre image, mais un spectacle d’épouvante et de désolation, grouillement abject d’esclaves pacifiés et apeurés. Et là il ne s’agit pas de mise en scène mais de réalité ! Là le mot “spectacle” n’a pas le sens de mise en scène et d’illusion lénifiante mais simplement le sens de “vision” d’horreur, ce que l’on voit quand on ouvre les yeux si les mots veulent encore dire quelque chose. Encore une fois, le seul endroit où il y ait image d’unification heureuse c’est la propagande ou la pub, le seul endroit où les marchandises et leur consommation soient une promesse de bonheur, c’est la pub, le seul endroit où la marchandise soit un spectacle, c’est la pub. Partout ailleurs, c’est une vision de terreur et de désolation et il ne s’agit pas d’images. Les mots “image d’unification heureuse environnée de désolation et d’épouvante” sont de Debord lui-même (thèse 63). Il reconnaît donc, (il n’est pas à une contradiction près du moment qu’il peut faire de la phrase), que l’image de l’unification heureuse a lieu au milieu de quelque chose qui n’est ni image, ni spectacle, ni mise en scène, ni unification heureuse ; mais atroce réalité quasi invisible pour la plus grande part. La misère et le malheur sont secrets ou bien, quand ils paraissent, c’est précisément sous une forme spectaculaire (au sens vulgaire, très vulgaire même), à la télévision. Le con de Mme Ockrent est si large que son mari peut y pénétrer avec un sac de riz sur l’épaule.

Je serais encore plus précis : ce n’est pas tout ce qui était directement vécu (quoi donc d’ailleurs ?) qui s’est éloigné dans une représentation, mais seulement l’idéologie, ce qui n’est déjà pas mal. Toute l’idéologie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de communication se réduit à une immense accumulation de spectacles. Ce qui était seulement écrit et prononcé est aujourd’hui photographié, filmé, télévisé, chanté et dansé, comme l’avait bien compris Céline qui y voyait, en tant qu’écrivain, de la concurrence déloyale. L’idéologie est devenue audiovisuelle et se réduit à une mise en scène. Il n’est même plus la peine d’argumenter et les néo-professeurs et néo-auteurs sont seulement des cabotins dont le succès dépend de leur passage de la rampe (ils rampent d’ailleurs). Le seule spectacle qui soit est seulement l’idéologie devenue spectacle. C’est tout. Et l’idéologie n’est pas le monde que je sache mais seulement un discours sur le monde. Aujourd’hui ce discours, si on peut appeler cela ainsi, est photographié, filmé, télévisé et même vécu (les prides et les proud). Voilà donc ce concept de spectacle. C’est la seule différence avec le monde du temps de Marx et Balzac. L’idéologie est devenue un spectacle et n’a même plus besoin de prétendre être une pensée. C’est seulement dans cette idéologie audiovisuelle que la marchandise est image d’unification heureuse, encore que les pâtes Panzani ou l’huile Lesieur ne soient pas tellement bandantes. C’est pourquoi on leur adjoint généralement une pisseuse dont la culotte est mouillée, oui, mais de pisse. Aujourd’hui l’idéologie est audiovisuelle, elle est non seulement presse, édition, mais culture, pub, télévision, cinéma, mode, prétendu art post-pédé, sport ou plus généralement industrie des loisirs où le bétail servile est engagé à ses frais (on est loin de l’édition à compte d’auteur) comme figurant et prosélyte. Mais tout cela n’est qu’un secteur spécialisé du monde et non pas le monde lui-même, ni “un rapport social entre des personnes médiatisé par des images” (thèse 4) quoique les billets de banque soient des images. Disneyland n’est pas le monde et ne le sera jamais.

Les bourgeois, vomis par Marx, Flaubert et Bloy, étaient censés avoir mystérieusement disparus entre le XIXe et le XXe siècle. Mais non, ils sont toujours là. L’idéologie devenue spectacle, c’est la cochonnerie bourgeoise qui se donne en spectacle. C’est Cochon-sur-Scène. M. Lévy est le cochon parfait, capitaliste intello ou intello capitaliste. Il est la quintessence du cochon.
S’il est bien vrai que l’idéologie ne devient un spectacle comme secteur séparé de la société que lorsque le commerce a envahi tous les aspects de la vie, il n’est pas vrai pour autant que tous les aspects de la vie soient spectacle, il n’est pas vrai que la marchandise soit spectacle, il n’est pas vrai que la société même soit spectacle, il n’est pas vrai que les marchandises ni leur consommation soient des images d’unification heureuse. Debord est bien un cinéaste, il voit des images partout.
Le spectacle au sens de Debord est l’endroit où les marchandises sont des images et le seul endroit de cette sorte est la pub ou, plus généralement, l’industrie des loisirs et des spectacles proprement dits. Voici donc ce puissant concept qui, selon son auteur, explique tant de choses demeurées jusque-là inexpliquées. Lesquelles d’ailleurs ? Voilà donc cette théorie exacte. Debord a pensé être le théoricien d’un monde, il ne fut que le théoricien de Disneyland. C’est pourquoi il a entretenu avec tant de soin la confusion entre monde et spectacle.

Debord a certainement réussi à stigmatiser cette partie de la société dont le rôle est de concentrer et d’abuser tout regard et toute conscience (il aurait certainement mieux réussi d’ailleurs s’il avait été moins prétentieux et moins précieux, car, que je sache, les stigmatisés ne se portent pas trop mal et se réclament tous, à juste titre, de Debord) ; mais il a totalement échoué à montrer que le spectacle était un rapport social entre des personnes, que le spectacle était le capital qui se change en image, que le monde se change en de simples images, bla bla bla. Il n’a même jamais essayé. Cet ivrogne s’est vite fatigué et vite contenté. Certes, le spectacle se donne comme “la société même” ; mais il n’est pas “la société même”. La société même n’est pas non plus spectaculaire mais au contraire, hélas, strictement invisible. Ce spectacle qui se présente comme la société même est le fait d’une partie de la société, même si tous les habitants de la société sont victimes de cette apparence. Tous les habitants de la société peuvent très bien voir “la société même” dans les représentations que leur en donne un secteur spécialisé dans l’illusion et la mise en scène (ce qui reste à prouver) sans que pour autant “la société même” soit un spectacle, ni spectaculaire, ni une mise en scène. Au contraire, “la société même” (la main invisible d’Adam Smith) ne paraît jamais et c’est bien ce défaut de parution qui permet au spectacle de s’épanouir et de prospérer. Ce n’est pas le spectacle qui cache la société et l’empêche de paraître, c’est le défaut de parution de la société qui permet au spectacle d’exister. Contrairement aux sociétés étudiées par Lévi-Strauss où les règles des systèmes d’échange portant sur des biens, des signes, des femmes, paraissaient néanmoins tout en demeurant incompréhensibles pour l’ethnographe, dans les sociétés modernes ces règles ne paraissent pas. Ensuite, ce secteur spécialisé de la société peut très bien être un instrument d’unification, mais il n’unifie que l’abrutissement et non pas la société. Si la société même paraissait, tous les problèmes seraient instantanément résolus. C’est du fait de l’invisibilité de la société que les hommes font autres chose que ce qu’ils croient faire et qu’ils le font toujours contre leur gré. Tout le problème consiste selon Hegel dans le paraître dans soi du monde (la phénoménologie de l’esprit stricto sensu si je ne m’abuse), ce qu’était bien incapable de comprendre Lévi-Strauss et à fortiori M. Derrida absorbé par la recherche de son prépuce perdu.

Ce qu’est la société même, Debord l’ignore, moi aussi et vous sans aucun doute. Seule m’importe ce qu’est la société, seule m’importe la réponse à la question “pourquoi y a-t-il des esclaves plutôt que rien ?”, choses dont Debord s’est moqué dans tous les sens du terme. Ce qu’est la société même, elle l’était déjà du temps de Balzac et de Marx et elle l’est toujours aujourd’hui.

Le spectacle comme partie de la société et comme production d’une partie de la société, le seul qui existe contrairement à ce que prétend Debord, est, d’une manière plus générale, l’industrie des loisirs et s’il est vrai que cette industrie concourt à l’unification de l’abrutissement dans la société, ce n’est qu’en tant que branche particulière du commerce. Le commerce est l’instrument d’unification unique de ce monde. Il est certainement vrai que l’industrie des loisirs concentre tout regard et toute conscience mais justement parce qu’elle est industrie de loisirs spectaculaires, destinés par définition au regard et à la conscience. Il est certainement vrai que cette industrie est un puissant instrument d’abêtissement ; mais au moins est-ce partout le même abêtissement, un abêtissement universel. L’universel progresse par le mauvais côté ce qui ne devrait pas vous étonner. Voilà le négatif au travail. Il n’en n’est pas moins vrai que la société même n’est ni spectacle ni spectaculaire ne serait-ce que parce que si elle était spectacle, vous la verriez, or vous ne l’avez jamais vue, ni Marx, ni Durkheim, ni Mauss ni tant d’autres qui auraient tellement aimé la voir. Hegel fut certainement le meilleur visionnaire de la société. Hegel est catégorique : la société est communication, la société est savoir, la société est un système général d’apparence. L’histoire du monde est celle du paraître dans soi du monde. Si toute illusion est une apparence, toute apparence n’est pas une illusion et cette société ne vit pas à travers son système général d’illusion, comme le prétend la pensée Canal plus ; mais, comme toute société, à travers un système général d’apparence qui ne parait jamais (Dans les sociétés étudiées par Lévi-Strauss il paraissait encore). Prétendre le contraire, c’est confondre l’enculage proprement dit avec la vaseline. Ce savoir vous ignore et réciproquement vous l’ignorez. C’est de bonne guerre. Plus précisément, Hegel et les sauvages savent que la société est savoir, Weber et vous l’ignorez.

Donc, finalement, le spectacle se réduit à l’industrie des loisirs : culture, sport, mode, loisir, télévision, show-business, pub, presse. Le monde entier n’est pas une industrie des loisirs, n’est pas un spectacle, n’est pas spectaculaire, n’est pas une mise en scène, n’est pas illusoire, n’est pas une accumulation de spectacles ou d’images. Pour qu’il soit illusoire, au moins faudrait-il qu’il paraisse, ce qu’il se refuse à faire. Il s’abstient de paraître, tout bonnement. Et quand il parait c’est comme une nature. Le spectacle du monde réel est comme le spectacle des Alpes. Comme Hegel devant les Alpes nous ne pouvons que dire das ist. C’est la naturalisation de l’esclavage. Dans la société, telle qu’elle paraît, l’esclavage est naturel. Il va de soi. J’écrivais précédemment qu’il n’y avait pas de société du spectacle mais seulement un spectacle de la société. Hélas non, il n’y a même pas de spectacle de la société, seulement un spectacle d’une nature. La prétendue société du spectacle est très peu spectaculaire. On ne la voit jamais sinon à la télévision. La société que l’on voit ailleurs qu’à la télévision est tout à fait ordinaire, tout à fait naturelle, ce qui est la pire des choses pour une société. (Les société des sauvages sont bien moins naturelle que la nôtre. C’est ce qui a frappé les ethnographes.) Le monde cache bien son jeu. Le monde paraît dans lui-même secrètement, à l’insu de tous et de lui-même évidemment. Le monde est plus fort en secret que la CIA et le Mossad réunis. Le monde est un message secret dont le sens ne préexiste pas à son déchiffrement. Donc, le spectacle n’est pas, comme le prétend le monsieur (thèse 10), “la négation de la vie devenue visible”. [Le crétin a également écrit dans ses Commentaires : “Le secret domine le monde et d’abord comme secret de la domination”. Il faudrait savoir. La négation de la vie est devenue visible, mais la domination demeure secrète ! Pour un homme qui ne se corrige jamais. Prétentieux imbécile. La vanité l’a perdu. C’est comme ce Bounan qui prétend que le secret de la domination est connu depuis un siècle. Mais on chercherait en vain, dans le monde, le plus minime effet de ce savoir séculaire. Mais, crétins, le monde lui-même est un secret. Personne, hormis Hegel et Allah, ne peut se vanter d’en produire le concept. Le monde seul peut produire son concept. Durkheim dirait que seule la société peut expliquer la société.] C’est exactement le contraire. Comme toute idéologie le spectacle (le médiatique) a pour mission de dissimuler la négation effective de la vie qui, sans cela, risquerait de devenir visible. Au besoin, le spectacle (le médiatique) insiste complaisamment sur des négations de la vie bien sanglantes, en un mot bien spectaculaires, massacres, camps de concentration, chambres à gaz, génocides, guerres locales, charniers, ce qu’il faut bien appeler des détails face à la généralité et à la permanence de la véritable et universelle négation de la vie qui demeure secrète. Celle là, on ne la verra jamais à la télévision. (J’emprunte le mot détail à M. Le Pen. J’espère qu’il ne va pas me réclamer de droits d’auteur. Ce n’est qu’une juste compensation après le plagiat universel de mon titre Reich, mode d’emploi qui est certainement le titre le plus plagié dans toute l’histoire de la littérature.) M. Lévy, flanqué de l’inévitable James Bond girl, grand amateur de ce genre de détails édifiants, est l’un de ces agents de désinformation très actifs du Maussade (voilà donc pourquoi il ne sourit jamais sur ses photos !) La négation effective de la vie, ce qui nie effectivement la vie, demeure invisible, secret. Et pour cause, c’est la vie même qui nie la vie, l’esprit qui nie l’esprit, la communication qui nie la communication. Si la négation de la vie devenait visible, le problème serait résolu immédiatement. Quand les dix mille hopli